Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

Accueil > Voix du monde > Rosalind Brackenbury, traduction par Geneviève Liautard

Rosalind Brackenbury, traduction par Geneviève Liautard

lundi 31 mai 2010, par Cécile Guivarch

Écrivain et poète anglo-américaine, Rosalind Brackenbury, née à Londres, vit à Key
West (Floride) avec son mari depuis plus de 30 ans. Elle est l’auteur d’une douzaine
de romans dont Without Her publié par Delphinium Books en 2019. L’année 2024
verra la sortie de Bone Whispers chez Epicenter Press. Parmi plusieurs recueils de
nouvelles, le plus récent, Elena, Leo, Rose a été publié par Open Boat Press.
Parmi ses recueils de poèmes, Yellow Swing est sorti dans sa traduction française
aux Éditions de l’Amandier en 2015 ; son dernier, The Invisible Horses chez Hanging
Loose Press (New York) en mai 2019. La presse universitaire de l’Iowa a fait paraître son essai sur Virginia Woolf en 2018.

 

 

 

 
https://rosalindbrackenbury.com
©Nancy Spiewak

 

POEMES EXTRAITS DU RECUEIL BONNARD’S DOG

Une poète anglo-américaine en Provence

  ON THE WAY  

 
On the way from the Sunday market
from the window of one of those plain
between-the-wars blocks
metal balcony, geraniums, bamboo—
I hear someone practicing the piano,
fingers stumbling on the hard parts,
then starting over, again.

I sit on a green bench, graffiti-marked,
and see a woman pass ; slow, old,
a red coat open on a yellow blouse,
brown skirt , shoes worn down,
she walks with her stick and her bag,
slow, slow along the railings,
under the pianist’s window,

she doesn’t look up ;
and I think, if I were making a movie
I would film her, back her
with that desperately private music ;
and you would know, from the film,
more about persistence
about the human effort to get there,
to arrive at last,
at that final major chord.

  SUR LE CHEMIN  

 
Sur le chemin du marché dominical
depuis la fenêtre d’un de ces immeubles sans charme
datant de l’entre-deux-guerres,
balcon métallique, géraniums, bambous —
j’entends quelqu’un jouer du piano,
les doigts butant sur les parties difficiles,
puis recommençant, encore et encore.

Je m’assois sur un banc vert couvert de graffitis
et je vois une femme qui passe ; lente, âgée,
un manteau rouge ouvert sur un chemisier jaune,
jupe marron, chaussures usées ;
elle marche avec sa canne et son sac,
lentement, lentement, le long des grilles
sous la fenêtre du pianiste,

elle ne lève pas la tête ;
et je me dis que si je devais faire un film
je la filmerais, la mettrais en arrière-plan
avec cette musique désespérément intime ;
et, grâce au film, vous en sauriez davantage
sur la persévérance,
sur les efforts humains pour y parvenir,
pour enfin arriver
à cet accord final majeur.

  POEMS AT CARRO

1. For D.
 

 
Moon a bright slice,
pines’ black imprints on the paler sky

we sit outside, tell stories of the heart,
how nothing is simple
and yet everything is simple ;
how the heart longs
and receives, and the song’s
sung in another key, again,

and how all the beaches of our lives
are the same.

Daily we swim out to the yellow buoy
and back, and come out stinging.

Next night the moon is yet fuller
and more golden.
The trees remember heat
and we, lifetimes.

  POEMES A CARRO

1. Pour D.
 

 
La lune, un croissant lumineux,
les empreintes sombres des pins sur le ciel plus pâle

Assises à l’extérieur, nous nous racontons des histoires de cœur,
que rien n’est simple
et cependant tout est simple ;
que le cœur languit,
reçoit, et la chanson
est chantée sur un autre ton à nouveau,

et que toutes les plages de nos vies
se ressemblent.

Tous les jours nous nageons vers la bouée jaune,
revenons, et sortons stimulées.

La nuit suivante la lune est encore plus grosse
et plus dorée.
Les arbres se souviennent de la chaleur
et nous de nos vies.

  2. Memory  

 
A yellow oilcloth,
cool tiles beneath bare feet,
wrought-iron gates top keep dogs out,
cats creeping in at dinner time.

A waiting : a crack across silence,
my life, scored by these
burning afternoons.

Gates clang open.
Someone comes.
Perhaps it’s you
in the summer of my life,
a gone century,
a long-ago decade,

you at the kitchen door, on the terrace,
your straight glance,
your feet dusty in sandals
and everything still to come.

  2. Souvenir  

 
Une toile cirée jaune,
des tomettes fraîches sous nos pieds nus,
des grilles en fer forgé pour empêcher les chiens d’entrer,
les chats de se faufiler à l’heure du dîner.

Une attente : une fissure dans le silence,
ma vie, marquée par ces
après-midi brûlants.

Les grilles s’ouvrent dans un cliquetis.
Quelqu’un vient.
Peut-être toi
dans l’été de ma vie,
un siècle révolu,
une décennie lointaine,

toi à la porte de la cuisine, sur la terrasse,
ton regard franc,
tes pieds poussiéreux dans des sandales
et tout ce qui est encore à venir.

  3. Translation  

 
We wear red. Words scatter
across the table among pine needles,
forked, fragile, wind-carried.

Behind us men are turning
a yellow bulldozer across gravel
to lay it flat. The piles diminish,
dust rises,

and we go on fitting words into
the puzzle of language.

Down by the port this morning
a crane dangled concrete blocks
the way a hawk lifts prey.

Everything is carried through air—
gulls, wind, dust, seeds.

Now the gate clangs shut,
the wind drops,
the gravel is flattened.
The men leave, and we sit on,

three women in our red dresses
translating a poem about
the ways of the heart.

At far end of afternoon,
meaning collects and pools
at last, and we scoop it
on to the page,

to lay it flattened into place,
a poem rough-edged and raw
in another language
its dust still rising.

  3. Traduction  

 
Nous sommes vêtues de rouge. Les mots se dispersent
sur la table parmi les aiguilles de pin,
fourchus, fragiles, charriées par le vent.

Derrière nous des hommes font tourner
un bulldozer jaune sur le gravier
pour l’aplanir. Les tas diminuent,
la poussière s’élève,

et nous continuons à assembler les mots
dans le puzzle du langage.

En bas, sur le port ce matin
une grue balançait des blocs de béton
comme un faucon soulève sa proie.

Tout est transporté dans l’air —
les mouettes, le vent, la poussière, les graines.

Maintenant la grille se ferme avec fracas,
le vent tombe,
le gravier est aplati.
Les hommes s’en vont et nous prenons place,

trois femmes en robes rouges
traduisant un poème qui parle
des vies du cœur.

En toute fin d’après-midi,
le sens est assemblé,
enfin mis en commun
et nous le recueillons sur la page,

pour le poser à plat,
un poème aux contours rugueux et bruts
dans une autre langue
sa poussière s’élevant encore.

  4. Wind  

 
No fish at the market, no boats out.
Windsurfers’ bright shells bob and glide,
the men in their wet suits braced like acrobats,
water in a sliding blue mountain,
collapsed over and over as if
whole ranges speeded into oblivion.
It’s all balance and motion,
split-second, the dare always
the same one,
to ride, and fall.

  4. Vent  

 
Pas de poissons sur le marché, pas de bateaux en mer.
Les planches brillantes des surfeurs tanguent et glissent,
les hommes en combinaison de plongée se tiennent prêts comme des acrobates,
l’eau comme une montagne bleue glissante
s’effondre encore et encore comme si
des sommets entiers se précipitaient dans l’oubli.
Tout est question d’équilibre et de mouvement,
en une fraction de seconde, le défi étant
toujours le même,
chevaucher et tomber.

  5. Mistral  

 
All night the wind roared,
pines tossed in the dark
and the full moon moved across the sky
to appear in the small hours
clear as a pebble, high and bright,
dense with its meanings,
love, loss, sleeplessness ;
and the invisible sea, torn up,
its whiteness they call ‘sheep’ here—
only fishermen and sailors see
the world turn in its sheet of water.
When I think of ‘life’ these days
I see horizons shawled in seas,
the endless chop and flow,
ourselves drawn to their magnets,
over and over, to dip
ourselves into eternity
until all we feel is its touch
upon our skin.

  5. Mistral  

 
Toute la nuit le vent a rugi
les pins se sont agités dans le noir
et la pleine lune a traversé le ciel
pour apparaître aux premières heures du jour
claire comme un galet, haute et brillante,
riche de sens,
amour, perte, insomnie ;
et la mer invisible, déchirée,
dont la blancheur est ici appelée « moutons » —
seuls les pêcheurs et les marins voient
le monde tourner dans sa nappe d’eau.
Quand je pense à la « vie » durant ces jours
je vois des horizons drapés dans les mers,
flux et reflux infinis,
nous-mêmes attirés par leurs aimants
encore et encore, pour plonger
dans l’éternité
jusqu’à ce que tout ce que nous sentons soit
son contact sur notre peau.

  AT L’ESTAQUE  

 
I sit on a green bench
high up on a terrace
outside a locked house
in silence.

Below, beyond red tiles
beyond chimneys,
the blue belt of the sea moves
a square container ship
west to east.

Under the tough old tree,
light reminds me. Small leaves
filter the sun, scatter shade
in handfuls.

At my back, a familiar hill.
Though I have not been here before,
I seem to know intimately :
pine trees, rocks, one cypress
pointing up.

I see now I am sitting outside the house
where a sing says Cézanne often stayed.
It is yellowish, shuttered,
patched with cement.

All the houses are closed, their cracked
paint ochre, lilac, faded green.
All the people who come past
in hats and on bandaged legs
are very old.

Cézanne himself slips down a steep street
to sit in a café on the front
and pour from a dark narrow bottle.
Nobody knows him ;
or only one or two

raising their caps—b’jour m’sieur
as swallows dip in the mauve air,
whose color nobody has noticed until now.

  À L’ESTAQUE  

 
Je m’assois sur un banc vert
là-haut sur une terrasse
devant une maison close,
en silence.

En-contrebas, au-delà des tuiles rouges,
au-delà des cheminées,
la ceinture bleue de la mer
fait avancer d’ouest en est
un porte-conteneur carré.

Sous le vieil arbre robuste,
la lumière me rappelle. De petites feuilles
filtrent le soleil, éparpillent l’ombre
à pleines mains.

Derrière moi une colline familière.
Bien que je ne sois jamais venue ici avant,
j’ai l’impression de la connaître intimement :
les pins, les rochers, un cyprès
qui émergent.

Je vois que je suis maintenant assise devant la maison
où, selon une pancarte, Cézanne séjournait souvent.
Elle est jaunâtre, fermée par des volets,
réparée avec du ciment.

Toutes les maisons sont closes, leur peinture
écaillée est ocre, lilas, vert décoloré.
Tous les passants
chapeautés, les jambes bandées
sont très vieux.

Cézanne lui-même descend une rue escarpée
pour s’asseoir dans un café en bord de mer
et se servir avec une étroite bouteille noire.
Personne ne le connaît ;
seulement une ou deux

qui lèvent leur casquette — b’jour m’sieur
alors que les hirondelles plongent dans l’air mauve,
dont personne n’avait remarqué la couleur jusqu’à présent.

  THE POET’S PARROT   For A.U.  

 
At your polished table, we sit,
glasses of water at our elbows,
our brains sharpened with caffeine
on a bright morning,
to translate.

Your parrot perches sideways on his bar,
caged, dense with his agelessness,
opens a round eye, neck feathers spiked ;
he primps his overbite,
cracks words out :

all morning he chats and mutters
as we fit language to new frames—
always the sound that counts, we say—
trying to leap that gap
of cultures, lifetimes.

He chuckles,, croaks his remarks,
sounds like the first words
we ever learn : pure echo,
free of the trap
of meaning.

You speak to him in Italian
as we might speak to babies,
first words all immanence and joy,
speech that goes with us
to our end.

Poor parrot in a poet’s house,
perhaps he tries
daily, ashamed,
to follow where you go,
repeats and repeats
and cannot get there.

  LE PERROQUET DU POETE   Pour A.U.  

 
Nous nous asseyons à ta table cirée,
des verres d’eau à nos côtés,
nos esprits aiguisés par la caféine
en cette matinée lumineuse,
pour traduire .

Ton perroquet est perché de travers sur sa barre,
dans sa cage, solide dans son éternelle jeunesse,
il ouvre un œil rond, les plumes de son cou hérissées ;
il lisse son bec proéminent,
et fait claquer quelques mots :

toute la matinée il bavarde et marmonne
pendant que nous adaptons le langage à de nouveaux cadres —
c’est toujours le son qui compte disons-nous —
essayant de combler ce fossé
entre les cultures, les vies.

Il rit, croasse ses remarques,
qui ressemblent aux premiers mots
que nous apprenons : un pur écho,
libre des pièges du sens.

Tu lui parles en italien
comme nous parlerions à des bébés,
premiers mots plein d’immanence et de joie,
un langage qui nous accompagne
jusqu’à notre fin.

Pauvre perroquet qui vit dans la maison d’un poète,
peut-être essaie-t-il
chaque jour, honteux,
de te suivre partout où tu vas,
répète et répète
sans jamais y parvenir.


Bookmark and Share


Réagir | Commenter

spip 3 inside | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 Terre à ciel 2005-2026 | Textes & photos © Tous droits réservés