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14 poèmes de Nikki Giovanni, traduits de l’anglais (USA) par Sabine Huynh

jeudi 14 janvier 2021, par Sabine Huynh

Nikki Giovanni, poète, activiste, mère et professeur, née à Knoxville, dans le Tennessee, en 1943, a remporté sept fois le Prix de la NAACP pour son travail littéraire et a été la première récipiendaire du Prix Rosa Parks Woman of Courage. Parmi d’autres honneurs, elle a aussi reçu la Médaille Langston Hughes d’exception poétique. Elle est professeur à l’université Virginia Tech à Blacksburg, en Virginie.
Sa voix poétique est très célébrée aux États-Unis. Elle a été active dans le Black Arts Movement, un mouvement culturel et politique qui a vu le jour peu de temps après l’assassinat de l’activiste Malcom X au sein de l’école de théâtre de Harlem pour Américains noirs, la BARTS (Black Arts Repertory Theater/School), un lieu crucial mais controversé, à cause du sexisme et de l’antisémitisme qui y régnaient. Certains des poèmes du premier recueil de Nikki Giovanni, publié en 1968, Black Feeling, Black Talk/Black Judgement (« sentiment noir, parler noir/jugement noir »), reflètent d’ailleurs des vues problématiques, comme l’amalgame des « blancs » aux Juifs, par exemple, qui m’avait choquée, avant que je ne fasse l’effort de lire les textes dans leur contexte d’écriture. Malgré son côté parfois manichéen, je considère que la poésie engagée, polémique et contestataire de cette amie de Rosa Parks, James Baldwin et Maya Angelou, documentant les luttes des Américains noirs, et en particulier celles des femmes (de toutes les femmes silencieuses), a prouvé avoir suffisamment de valeur pour être portée à l’attention d’un auditoire francophone (ne lit-on pas toujours Virginia Woolf, que personnellement j’adore, et Céline, que personnellement j’abhorre). Dans un entretien radiophonique de janvier 2018, Nikki Giovanni a dit : « Je viens d’une autre génération. Ma génération a grandi en pleine ségrégation, ce qui signifie que je ne voyais dans la langue que les gens de couleur d’un côté, les blancs de l’autre ». Ceci explique cela.
Nikki Giovanni n’a jamais été traduite en français jusqu’à aujourd’hui (un poème a été publié dans la revue Catastrophes dans ma traduction en décembre 2020).
La plupart des poèmes publiés ici proviennent de Black Feeling, Black Talk/Black Judgement (1968). Les autres sont extraits de l’anthologie The Collected Poetry of Nikki Giovanni 1968-1998, My House (1972), Cotton Candy on a Rainy Day (1978), The Selected Poems of Nikki Giovanni (1996), Quilting the Black-Eyed Pea (2002). Le dernier, « Les vies noires comptent (ce n’est pas un hashtag) », provient d’un recueil plus récent : A Good Cry (2017).
Leur langue directe et sans fioritures les rend très accessibles, et, d’une manière générale, je crois que le succès de la poésie de Nikki Giovanni en tant que poésie engagée doit beaucoup à ce style qui donne l’impression d’être honnête et spontané, et de relever davantage du langage parlé, dont on sent bien la rythmique quand on lit les poèmes à voix haute.

Sabine Huynh (Tel Aviv, décembre 2020)

RÊVES

quand j’étais plus jeune
avant d’apprendre que
les Noirs ne sont pas
censés rêver
je voulais être
une raelette
pour chanter « noyééée dans mes laaarmes fraîches »
ou « par...ler de, par...ler de »
ou bien marjorie hendricks pour grincer
tout contre le micro
et crier
« bééébé nuitéééjour ! bééébé nuitéééjour ! »
puis j’ai grandi et mûri
je me suis assagie
et j’ai décidé
de m’installer
et juste me changer
en douce inspiration

(« Dreams », Black Feeling, Black Talk/Black Judgement, 1968)

NIKKI-ROSA

les souvenirs d’enfance sont toujours assommants
si tu es Noir
tu te souviens de choses comme le fait de vivre à Woodlawn
dans une maison sans toilettes à l’intérieur
et si tu deviens célèbre ou quelque chose de ce genre
ils ne parlent jamais du bonheur que tu ressentais d’avoir
ta mère
pour toi toute seule ni
de comment l’eau était bonne quand tu prenais ton bain
dans l’un de ces grands tubs dont les chicagolais se servent pour faire des barbecues
et d’ailleurs quand tu évoquais la maison
tu n’arrivais jamais à faire entendre combien
tu comprenais ce que ressentait
ta famille pendant les réunions sur le lotissement de Hollydale
et bien que tu t’en souviennes
tes biographes ne saisissent pas
la douleur de ton père forcé de vendre ses actions
et voir un autre rêve s’effondrer
et même si tu es pauvre la pauvreté
ne compte pas
et malgré les disputes trop fréquentes
les beuveries de ton père n’importaient pas au fond
ce qui comptait c’était qu’on était tous ensemble et que toi
et ta sœur passiez de bons anniversaires et de très bons
noëls
et j’espère vraiment qu’aucun blanc n’aura jamais de raison
d’écrire sur moi
car ils ne comprennent jamais
que l’amour des Noirs c’est la richesse des Noirs et ils
parleront sans doute de mon enfance difficile
sans jamais comprendre qu’en fait
tout ce temps-là j’étais heureuse

(« Nikki-Rosa », Black Feeling, Black Talk/Black Judgement, 1968)

EN ENTENDANT « LA FILLE AUX CHEVEUX DE LIN »

Sa belle a des cheveux de lin
La mienne a des cheveux de cendre
Ma femme se lève à l’aube
La sienne est capable de dormir toute la journée

Sa belle a des mains délicates sentant bon les fleurs
Elle a des lèvres douces et roses
Les lèvres de ma femme sont gercées par le soleil de midi
Les mains de ma femme sont... noires comme de l’encre

La musique qu’il joue fait plaisir à sa belle
La nuit tombe je suis rompu et abattu
Il joue des notes qui font battre son cœur plus vite
La nuit tombe je veux m’étendre

Peut-être que si je ne ramassais pas le coton si vite
Je pourrais chanter joliment aussi
Chanter à ma femme aux cheveux de cendre
Roucouler tendrement, Bébé c’est toi

(« On Hearing « The Girl with the Flaxen Hair » », Black Feeling, Black Talk/Black Judgement, 1968)

POÈME
(pour Dudley Randall)

Alors j’ai rencontré cet homme
Qui était éditeur
Quand il était jeune

Qui est poète à présent

Tendre et aimant et
Très patient
Avec une révolutionnaire
Noire

Qui l’entraîne
à des meetings

Mais qui n’arrive
Jamais
à dire

Je t’aime

(« Poem (For Dudley Randall) », Black Feeling, Black Talk/Black Judgement, 1968)

POÈME
(pour BMC nº2)

Il y avait ces champs que nous traversions autrefois
Remplis de trèfles et d’herbe à caille et de ces
Drôles de petites choses qui ressemblaient à de la barbe à papa

Il y avait ces surfaces liquides se dilatant et se contractant
Dans lesquelles nous nagions avec des amibes et d’autres Afro-américains

Le soleil était aussi proche que ma main de tes cheveux

C’étaient des garçons pieds nus aux joues de jours brunis
Et j’étais John Henry martelant pour percer

J’étais le pied froid dans la porte

Maintenant que j’ai la tente, elle m’est inutile
Je t’ai poussé dehors

Va-t-en
Ne vois-tu pas ma solitude

(« Poem (For BMC No. 2) », Black Feeling, Black Talk/Black Judgement, 1968)

POÈME
(pour PCH)

Et ce barbelé absurde
(que certains voient comme essentiel)
Nous a reliés
Et nous avons fini ensemble

Alors je t’ai entouré de mon bras pour t’empêcher
De tomber d’un arbre
(il a été prouvé que tu avais grimpé
trop haut, dans un état pas du tout adapté
à cette atmosphère et ce terrain)
et si j’en avais eu une de rechange
je t’aurais prêté ma tente à oxygène

Mais tu sais combien les gens sont égoïstes
Quand quelque chose est en jeu

Alors nous nous asseyons entre deux rangées de
Poignards
Et si tout se passe bien

Ils écriront un jour
Que toi et moi l’avons fait

Et nous n’avions jamais pensé pouvoir être sûrs
(si la pensée était l’un des procédés que nous avons employés)
Que cela pût être fait

(« Poem (For PCH) », Black Feeling, Black Talk/Black Judgement, 1968)

POÈME
(Sans Nom nº2)

Amère amertume noire
Noire amertume amère
Amertume des frères noirs
Amer noir devenir
Plus noir devient amer
Devenir noire amertume
         MAINTENANT

(« Poem (No Name No. 2) », Black Feeling, Black Talk/Black Judgement, 1968)

LA VÉRITABLE PORTÉE DU DIALOGUE ACTUEL, NOIR VS NÈGRE
(Pour Peppe, qui finira par juger nos efforts)

Nègre
Peux-tu tuer
Peux-tu tuer
Un nègre peut-il tuer un babtou
Un nègre peut-il tuer l’Homme
Peux-tu tuer nègre
Hein ? nègre peux-tu
tuer
Sais-tu comment faire couler le sang
Sais-tu empoisonner
Peux-tu poignarder un Juif
Peux-tu tuer hein ? nègre
Peux-tu tuer
Peux-tu écraser un protestant avec ta
Cadillac Eldorado
(ils ne sont bons qu’à ça de toute façon)
Peux-tu tuer
Peux-tu pisser sur une tête blonde
Peux-tu la couper
Peux-tu tuer
Un nègre peut mourir
Nous n’allons pas prouver que nous pouvons mourir
Nous devons prouver que nous pouvons tuer
Ils nous ont envoyés pour tuer
Le Japon et l’Afrique
Nous avons l’Europe sous notre contrôle
Peux-tu tuer
Peux-tu tuer un homme blanc
Peux-tu tuer le nègre
en toi
Peux-tu faire de sorte que ton esprit noir
meure
Peux-tu tuer ton esprit noir
Et libérer tes mains noires pour
étrangler
Peux-tu tuer
Un nègre peut-il tuer
Peux-tu tirer droit et
Faire feu pour faire bonne mesure
Peux-tu exploser leur cerveau dans la rue
Peux-tu les tuer
Peux-tu les attirer au lit pour les tuer
Nous tuons au Viêtnam
pour eux
Nous tuons pour l’ONU & l’OTAN & l’OTASE & les États-Unis
Et de partout pour tout l’alphabet sauf pour le
NOIR
Peut-on apprendre à tuer le BLANC pour le NOIR
Apprendre à tuer des nègres
Apprendre à être des Noirs

(« The True Importe of Present Dialogue, Black vs. Negro », Black Feeling, Black Talk/Black Judgement, 1968)

MÈRES

la dernière fois que je suis rentrée à la maison
pour voir ma mère nous nous sommes embrassées
avons échangé des remarques insignifiantes
et des remarques désobligeantes déployé une chaude
couverture de silence réconfortant autour de nous
et lu des livres chacune de son côté

je me souviens de la première fois
où je l’ai vue consciemment
nous vivions dans un trois-pièces
situé avenue burns

maman s’asseyait toujours dans le noir
je ne sais pas comment je le savais mais c’était vrai

cette nuit-là j’ai trébuché dans la cuisine
peut-être parce que j’avais toujours été
une noctambule ou que j’avais mouillé
le lit
elle était assise sur une chaise
la pièce était baignée d’un clair de lune se déversant à travers
cette myriade de croisillons que les propriétaires qui louaient
aux gens avec des enfants aimaient mettre aux fenêtres
peut-être était-elle en train de fumer peut-être pas
ses cheveux mesuraient les trois quarts de sa taille
ce qui faisait de moi une inconditionnelle du mythe de samson
et ils étaient très noirs

je suis sûre que j’ai marqué une pause près de la porte
je me souviens avoir pensé : quelle belle dame
elle attendait tranquillement
peut-être le retour de mon père
après son travail de nuit ou un rêve
qui avait promis de passer
« approche-toi », dit-elle, « je vais t’apprendre
un poème : je vois la lune
         la lune me voit
         que dieu bénisse la lune
         et que dieu me bénisse »
je l’ai appris à mon fils
qui le lui a récité
juste pour dire que nous devons apprendre
à éprouver les plaisirs
comme nous avons éprouvé les souffrances

(« Mothers », My House, 1972)

CHOIX

si je ne peux pas faire
ce que je veux faire
alors ma tâche est de ne pas
faire ce que je ne veux pas
faire

ce n’est pas la même chose
mais c’est ce que je peux faire
de mieux

si je ne peux pas avoir
ce que je veux    alors
ma tâche est de vouloir
ce que j’ai
et d’être satisfaite
car il reste encore
des choses
à vouloir

puisque je ne peux pas aller
là où j’ai besoin
d’aller    alors je dois    aller
là où les pancartes pointent
mais toujours en gardant à l’esprit
que le mouvement parallèle
n’est pas latéral

quand je ne peux pas exprimer
ce que je ressens vraiment
je m’entraîne à ressentir
ce que je peux exprimer
et cela ne revient pas du tout au même
je sais
mais c’est pourquoi les humains
seuls parmi les animaux
apprennent à pleurer

(« Choices », Cotton Candy on a Rainy Day, 1978)

POÈME POUR UNE DAME DONT J’AIME LA VOIX

alors il a dit : t’as aucun talent
si t’avais pas de gueule
tu serais personne

et elle a dit : dieu créa le ciel et la terre
et tout ce qui est Noir en eux

alors il a dit : t’es même pas bonne
paraît qu’il y a plein de sisters
qui se débrouillent bien mieux que toi

et elle a dit : le troisième jour il créa les chitlins
et il dit : « c’est bon »

alors il a dit : si des blancs t’avaient pas
troussée et fait sortir le grand jeu
t’aurais dû venir rabattre en ville comme tout le monde

et elle a dit : puis il prit une des grosses côtes noires et grasses
d’adam et il dit nous l’appelerons femmisère et son
nom sera saphir et elle se divisera en quatre parties
que simone chantera peut-être

alors il a dit : tu te prends pas pour de la merde hein

et elle a dit : montre-m’en une qui se prend pour de la merde
et je te montrerai une personne qui a faim

(« Poem For A Lady Whose Voice I Like », The Selected Poems of Nikki Giovanni, 1996)

MOIS DE L’HISTOIRE DES NOIRS

Si le Mois de l’histoire des Noirs n’est pas
viable alors le vent ne
dissémine pas les graines et ne les laisse pas tomber
sur un sol fertile
la pluie ne
mouille pas la terre
et n’encourage pas les graines
à s’enraciner
le soleil ne
chauffe pas la terre
et n’embrasse pas les semis
ni ne leur dit clairement :
Tu Es Aussi Doué Qu’Un Autre
Toi Aussi Tu As Ta Place Ici

(« BLK History Month », Quilting the Black-Eyed Pea, 2002)

L’ODE AUX PIEDS

Il est normal que je chante
L’ode aux pieds

Le poids du corps
Et ce que le corps choisit de porter
Nous incombent

Nous avons foulé la sauvage vastitude américaine
Tracé des pistes pour les frontières
Échappé aux émeutes raciales de Tulsa
Été capturés à Philadelphie

Et je n’ai toujours pas obtenu réparation

Nous avons continué en servant en Corée
Traversé la jungle du Vietnam sué dans l’opération Tempête du désert
Foré notre voie à travers l’Afghanistan
Creusé un tunnel sous le World Trade Center

Et le pire jour de notre vie
Nous avons marché derrière JFK
Porté MLK
Embrassé Sister Betty debout

Je remue les orteils
Dans le sable du temps
M’abandonnant au toucher qui contrôle mes mouvements
Me prélassant dans la chaleur des offrandes
Offertes par la fin du jour avec de l’eau chaude et salée

Il est normal que je chante
L’ode au pieds

Je suis une femme noire

(« The Song of the Feet », Quilting the Black-Eyed Pea, 2002)

LES VIES NOIRES COMPTENT
(ce n’est pas un hashtag)

Je n’ai pas honte
de notre histoire
car je sais
qu’elle n’est
pas terminée

Je n’ai pas honte
de l’esclavage
ni achetés
ni vendus
car je sais
qu’il existe
une autre réponse

Je n’ai pas honte
de la peau noire
ou blanche
des cheveux raides
frisés
ou crépus – appelons-les ainsi –

Je n’ai pas honte
des lèvres charnues
ou minces
ni du temps
que nous gaspillons
à chanter et danser
nous avons appris
aux blancs
à chanter et danser
aussi

Je suis fière de Simon
de Cyrène
Personne ne l’a forcé
à aider Jésus
Il a fait ce qu’il avait à faire

Je suis fière de la femme
qui a gémi sur le bateau
au dixième jour
pour avoir admis, sinon la défaite
du moins le changement

Je suis fière des Rappeurs
qui Rappent
et en particulier
je suis fière
que
Les Vies Noires Comptent

Nous Comptons

Honnêtement
Nous Comptons

(Nikki Giovanni, « Black Lives Matter », A Good Cry, 2017)


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