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Jean Paira-Pemberton : Ma terre ensemencée - Seeds in my ground

mardi 29 octobre 2019, par Cécile Guivarch

Editions des Lisières, juin 2019

Étonnant recueil de poèmes écrits entre 1955 et 2017, la poésie de Jean Paira-Pemberton, en collaboration avec Catherine Piron-Paira pour la version française, m’a beaucoup touchée. Née dans une ferme en Angleterre, Jean Paira-Pemberton, s’est installée en France à l’âge de 25 ans et Ma terre ensemencée est le témoignage de sa vie à partir de cette période. Dans les premiers textes, le départ vers la France et ce que cela représente d’inconnu. La terre natale affrontant ainsi la terre d’accueil. Point de départ d’une vie en poésie. 1955 - 2017 : c’est une longue période. La vie qui passe. La naissance des enfants qui font ensuite leur vie. « Mon esprit se remplit de souvenirs » et les poèmes en laissent l’empreinte mais montrent également que nos traces sont fragiles et pourraient bien disparaître : « L’herbe repousserait rapidement / effaçant nos traces ». Ces traces, pourtant, viennent de quelque part : « quel désir nous a mis au monde » et nous en laisserons sans savoir : « combien d’enfants auront les enfants de (nos) enfants ». Ainsi, ce livre porte cette réflexion autour de notre passage sur terre et de l’impossibilité que nous aurons ensuite à connaître la suite quand nous serons disparus. Un livre à découvrir et pour vous en donner vraiment l’envie, je remercie Maud Leroy des éditions des Lisières de m’avoir autorisée à reproduire ici quelques poèmes dans leur version anglaise et française.

Cécile Guivarch

Boudry, 1955

Perhaps with a ceremonious bow
I shall go past people in the street
not knowing names
and haloed round
with a silence of my making

Perhaps I shall enter houses
not knowing whose
and laugh with people
or weep

Or perhaps I shall do none of these things
but keep my peace in my own two hands
waiting for my name to be called
that I may give names to others
and scatter my peace
and sow seeds in my ground

Boudry, 1955

Peut-être qu’avec une révérence solennelle,
je croiserai des gens dans la rue
sans connaître leur nom
auréolée de mon propre silence.

J’entrerai peut-être dans des maisons inconnues
pour rire avec d’autres
ou pour pleurer.

Ou peut-être je n’en ferai rien
et garderai la paix
entre mes deux mains,
attendant qu’on m’appelle par mon nom
que je puisse nommer les autres,
disperser ma paix
et ensemencer ma terre

August 1965

Ferns

Ferns
like the places I went to as a child
There’s a dog barking
Poplars they’re the same
they make a noise like rain
or water
I suppose my mother’s mother found
primroses on the ground
and how many centuries ago in my own line
women came to find comfort in the woods
This man’s wife ran away
her husband or lover
went with another
and got children
The tearing of the chestnut makes a dry sound
There’s comfort in that

I went up among the sweet chestnut
because I couldn’t sleep
A tree growing’s as good as a man
the land’s human
Among the damp smell and last year’s leaves
I lay down and slept
on the ground.

Août 1965

Fougères

Fougères
comme aux endroits où j’allais enfant.
Un chien aboie.
Les trembles sont pareils.
Ils bruissent comme la pluie, comme l’eau.
Je suppose que la mère de ma mère trouvait des primevères.
Depuis combien de siècles, les femmes de ma lignée
viennent chercher du réconfort dans les bois ?
Telle femme s’est enfuie,
son mari ou son amant s’en est allé avec une autre,
a eu des enfants.
En s’ouvrant, les châtaignes font un bruit sec.
J’y trouve du réconfort.

Ne trouvant pas le sommeil,
je suis montée jusqu’au bois.
Un arbre qui pousse, ça vaut un homme,
la terre est humaine.
Dans l’odeur humide, parmi les feuilles de l’automne
je m’allonge et je m’endors.

Ottersthal, 1st September 1970

We set out from the house my two
children and I
and pick up others as we walk
along the road, between orchards,
till we come at last
to the back garden cabbages
and rabbits and ducks
and the innumerable little cats
that crouch under cars out
of the childrens’ reach and
kisses, till we come at last
to where the road widens out,
the church clock not quite
striking the hour that means
that we are late.

But I am no longer
the child I was. I now
go back along the same road
to the empty house,
as my mother did no doubt,
wash dishes, make beds and
tidy away clothes and wait
for the children to come home
and fill the air with
someone else’s future

Ottersthal, 1er septembre 1970

Nous sortons de la maison, mes deux enfants et moi.
D’autres se joignent à nous
pendant que nous marchons le long du chemin
à travers les vergers
jusqu’à atteindre les choux
les lapins et les canards à l’arrière des jardins
et les innombrables chatons cachés sous les voitures
à l’abri des enfants et de leurs câlins
jusqu’à atteindre la route qui s’élargit.
La cloche n’a pas encore sonné l’heure
qui indiquerait notre retard.

Je ne suis plus l’enfant que j’étais.
Je reprends maintenant le même chemin
jusqu’à la maison vide,
comme ma mère sans doute,
laver la vaisselle, faire les lits,
ranger les vêtements
et attendre que les enfants reviennent
peupler l’espace de leur avenir.

Aber Mawddach, April 1984

The Gardener

Dad’s life is full of names.
Not that any of these people ever achieved
anything,
simply because they are there,
landmarks in his own life.
Not one of them marked a mountain
or accomplished anything of note.
He lives by his roses,
the making of a flower-bed,
lifting of tulips in the right
season,
planning for spring,
feeding the birds.
Quiet, but wondering uneasily sometimes
what he left unsaid,
what words he did not cultivate
or watered too late.
I cannot blame.
The dead and the living are all the same.
We plough the past
and hope for seeds to grow

Aber Mawddach, avril 1984

Le jardinier

La vie de mon père est remplie de noms.
Ces gens n’ont rien accompli de marquant,
aucune montagne n’a porté leur nom.
Ils étaient simplement là, des repères de sa propre vie.
Il vit grâce à ses roses,
semant au printemps,
nourrissant les oiseaux.

Tranquille,
mais se demandant avec inquiétude, parfois,
quels mots il n’a pas dits,
cultivés, ni arrosés à temps.
Je ne peux pas le lui reprocher.
Les morts et les vivants sont tous pareils.
Nous labourons le passé
espérant y voir pousser des graines.

Strasbourg, 12th June 1995

June

The seagulls are all gone.
Swallows now are swooping the sky,
though in truth I suppose
my swallows are house martins
that nest like kestrels in the tall cliffs of towns.

I remember once waiting through long hot summer days,
feeding an orphaned bird,
and thinking if he survives,
all will be well.

But all was not well
and the bird died.

Strasbourg, 12 juin 1995

Juin

Les mouettes sont parties.
Les hirondelles, à présent, glissent dans le ciel,
peut-être des martinets nichant comme des faucons
dans les hautes falaises des villes.

Je me souviens avoir attendu
des journées interminables et chaudes d’été,
nourrissant un oiseau orphelin
en pensant que s’il survivait
tout irait bien.

Mais tout n’allait pas bien
et l’oiseau est mort.

Lios Dana, 30th October 2000

Angelus

Awake in the night and reading
I move to turn off the light.
The hands of the little red clock
stand upright. Six in the morning.
At home the church bell would be ringing.
Three times in the day for when people
remembered the Angelus and joined
their acquiescence to the unknown.
Here the sea is tolling in from the Atlantic
unsheltered, no land mass further out.
Somehow I bridge the gap of people and place and time,
carry the burden on my aching back.
Soon I will turn over and sleep and forget.

Lios Dana, 30 octobre 2000

L’Angelus

Réveillée dans la nuit
en train de lire
je me suis tournée pour éteindre la lumière.
Six heures du matin.
À la maison, la cloche de l’église sonnerait.
Trois fois par jour, au temps où les gens se souvenant de l’angélus
accueillaient, avec Marie, l’inconnu.
Ici, la mer roule sans fin,
venant de l’immensité de l’Atlantique, océan sans abri.
Je comble le vide entre les gens,
les lieux et le temps,
portant ce fardeau sur mon dos douloureux.
Je me retournerai bientôt,
m’endormirai et j’oublierai.


Jean Paira-Pemberton est née en 1930 dans une ferme du Cheshire à Sandbach en Angleterre.
Elle a fait des études de littérature française en Angleterre, puis est venue à Strasbourg comme lectrice d’anglais à la Faculté de lettres en 1955.
Passionnée de linguistique, de phonétique et de psychanalyse, elle y a enseigné sa langue maternelle pendant une quarantaine d’années.
L’écriture l’a toujours accompagnée.
Une partie de ses poèmes a été réunie dans un ouvrage intitulé Selected Poems publié en 2010 par la revue Ranam de l’Université de Strasbourg.
Parmi les poètes qui l’ont inspirée et marquée se trouvent Shakespeare, John Clare, John Donne, J.M. Hopkins et Geoffroy Summerfield.


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