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Landays de l’Afghanistan contemporain - poèmes anonymes des femmes pachtounes

mardi 8 février 2022, par Cécile Guivarch

Je suis le mendiant du monde

 

poèmes anonymes des femmes pachtounes
recueillis et traduits du pachto vers l’anglais (E.U.) par Eliza Griswold
version française de Danièle Faugeras

PO&PSY princeps – 94 pages – 15 €
à paraître le 24 février 2022

 
Présentation de l’ouvrage

Après avoir appris l’histoire d’une adolescente d’Afghanistan qui, pour protester contre l’interdiction qui lui était faite d’écrire des poèmes, s’était immolée par le feu, la poète et journaliste américaine Eliza Griswold s’est rendue sur place pour évaluer l’impact de sa mort, aussi bien que le rôle unique que joue la poésie dans la vie des pachtouns d’aujourd’hui. Alors que les Afghans révèrent la poésie, particulièrement les grandes formes littéraires qui dérivent de la poésie persane ou arabe, cette jeune femme avait voulu mourir pour des landays, ces distiques populaires qui proviennent d’une ancienne forme orale anonyme crée par et pour des gens pour la plupart illettrés – c’est-à-dire plus de vingt millions de femmes qui vivent de part et d’autre de la frontière entre Afghanistan et Pakistan.

Guerre, chagrin, séparation, pays natal, amour – tels sont les thèmes de ces landays, qui sont brusques et dépouillés, peuvent être réactualisés comme du rap, et sont d’autant plus puissants qu’ils ne cherchent pas à être littéraires. De Facebook aux frappes de drones contre les Talibans, les landays reflètent la vie pachtoune d’aujourd’hui et l’impact de quatre décennies de guerre. Et ils sont composés par les femmes dont les voix courent le plus grand risque d’être réduites au silence avec le retrait des États-Unis de leur pays.

Le livre I am the beggar of the world, paru aux États-Unis en 2015, présente ces poèmes à côté des histoires des femmes remarquables qui les ont créés. Les landays rassemblés dans ce livre, qui expriment aussi bien la rage collective, des lamentations, des plaisanteries graveleuses, l’amour du pays natal, une douloureuse nostalgie que l’appel aux armes, apportent un démenti à l’image facile d’une femme pachtoune qui ne serait qu’un fantôme muet sous une burqa bleue.

PO&PSY propose une version française de ces poèmes anonymes à partir de la version anglaise d’Eliza Griswold. La plupart des notes, nécessaire à la compréhension du background culturel propre à ces poèmes afghans, ont été reprises de cette version, ainsi que le récit par la journaliste des conditions dans lesquelles s’est effectuée cette collecte.

 

Extraits
 

J’appelle. Tu restes de pierre.
Un jour tu me chercheras et tu découvriras que je suis partie.

 

*

 

Je me ferai tatouer avec le sang de mon bien-aimé
à en faire pâlir de honte chaque rose dans le jardin verdoyant.

 

*

 

Mon amour est un kamikaze qui traque
la maison de mon cœur et attend le moment d’attaquer.

 

*

 

Brillante lune, pour l’amour de Dieu cette nuit
n’aveugle pas deux amoureux avec une lumière aussi crue.

 

*

 

Puisse Dieu te changer en une fleur de bord de rivière
ainsi je pourrai te sentir quand j’irai chercher de l’eau.

 

*

 

L’eau, je ne peux même pas y goûter.
Le nom de mon aimé, écrit sur mon cœur, serait effacé.

 

*

 

Ma fille, en Amérique la rivière n’est pas faite d’eau.
Les jeunes filles apprennent à remplir leurs cruches sur internet.

 

*

 

L’amour ne peut-il être plus simple ?
Sortons ensemble. Envoie-moi un texto.

 

*

 

Fais un trou dans le mur facebook et plante m’en un.
Tu diras à ta mère que tu as été mordue par un scorpion !

 

*

 

Je suis amoureuse ! Je ne le nierai pas, quand bien même
tu extirperais mon tatouage vert avec un couteau.

 

*

 

Mon bien-aimé est clair de peau comme peut l’être un soldat américain.
Pour lui, j’étais sombre comme un taliban, alors il me martyrisait

 

*

 

Parce que mon amour est américain,
les cloques fleurissent sur mon cœur.

 

*

 

Tu m’as vendue à un vieillard, père.
Puisse Dieu détruire ta maison ; j’étais ta fille.

 

*

 

Tu as enroulé un épais turban autour de ta tête chauve
pour cacher ton âge. Pourquoi ? tu es presque mort !

 

*

 

Le vieux bouc a escroqué un baiser à ma moue
comme s’il arrachait un bout de gras de la gueule d’un chien affamé.

 

*

 

Faire l’amour avec un vieillard
c’est comme baiser un épi de maïs rabougri et noir de moisissure.

 

*

 

Mon corps m’appartient ;
aux autres sa domination.

 

*

 

Sous son foulard, son honneur était pur.
Maintenant elle fuit Kaboul, tête nue et pauvre.

 

*

 

Hamid Karzai est venu à Kaboul
pour apprendre à nos filles à se vêtir de Dollars.

 

*

 

Hamid Karzai a envoyé nos fils en Iran
et les a rendus esclaves de l’héroïne.

 

*

 

Dans mon rêve, je suis le président.
Quand je me réveille, je suis le mendiant du monde.

 

 
Présentation des traductrices

Eliza GRISWOLD, née en 1973, diplômée de Princeton, est journaliste d’investigation, écrivaine et poète. Elle vit à New York City.
Ses enquêtes objectives, méticuleuses et fouillées, portant essentiellement sur des régions d’Asie et d’Afrique où sévit la « war on terror », publiées dans le New Yorker, New York Times Magazine ou Harper’s Magazine, comme ses propres poèmes lui ont valu de nombreux prix.
Après The Tenth Parallel : Dispatches from the Fault Line Between Christianity and Islam (FSG, 2010), un New York Times bestseller qui a été récompensé par le J. Anthony Lukas Prize, le Pulitzer non-fiction a couronné en 2019, Fracture, son premier livre traduit en français : sept ans d’enquête implacable sur les pratiques douteuses des entreprises d’extraction de gaz de schiste.
Elle est l’auteure de deux recueils de poèmes, Wideawake Field (2007) et If Men, Then (2020).
Elle a traduit du pachto les landays (poèmes anonymes des femmes afghanes) qu’elle a recueillis au cours de deux séjours en Afghanistan en compagnie du photographe Seamous Murphy. Le livre qui en est issu, I am the beggar of the world, traduit ici en français pour la collection PO&PSY, a reçu le PEN Award for Poetry in Translation.

Danièle FAUGERAS, poète et traductrice, codirige avec Pascale Janot la collection PO&PSY. C’est dans le cadre d’un projet de traduction de l’œuvre du grand poète afghan Sayd Bahodine Majrough, qui a fait connaître en France la poésie des femmes afghanes (Le suicide et le chant, Gallimard 1994), qu’elle a rencontré le livre d’Eliza Griswold, qui témoigne de la vitalité et de l’actualité de cette poésie.


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