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Thomas Krampf, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Marcel Morlat

mercredi 4 mai 2022, par Cécile Guivarch

Thomas Krampf est l’auteur de huit recueils de poésie : The Divine Genome (Guernica, 2017), Selected Poems, avec l’essai Perfecting the Art of Falling (Salmon Poetry, 2013), Poems to My Wife and Other Women (Salmon Poetry, 2007), Taking Time Out : Poems in Remembrance of Madness (Salmon Poetry, 2004), Shadow Poems (Ischua Books, 1997), Satori West (Ischua Books, 1987) et Subway Prayer and Other Poems of the Inner City (Morning Star Press, 1976). Sa nouvelle collection de poèmes, Sea of Perpetuity, vient de paraître, avec des illustrations d’Edith Feuerstein Schrot (qui a déjà illustré les Shadow Poems et Satori West) sous la forme d’un chapbook.

Diplômé du Dartmouth College, Thomas Krampf a animé de nombreux ateliers d’écriture auprès d’enfants, de toxicomanes, ainsi qu’en milieu carcéral, et présenté son œuvre dans les écoles secondaires, les universités et à la radio (National Public Radio, à Buffalo et New York). À Olean, durant de nombreuses années, il a organisé des événements littéraires avec de prestigieux invités (Wendell Berry, Gregory Corso, Peter Matthiessen, entre autres). En 2001, il a été écrivain en résidence au Linenhall Arts Centre de Castelbar en Irlande. Il a également été l’un des premiers poètes américains à avoir participé au festival littéraire d’Eden Mills (Ontario, Canada). En 2006, il a aussi participé au festival littéraire « Le printemps des poètes », à la Rochelle (France). En 2011, il a participé à un récital avec la compositrice Sun Mi Ro au Houghton College, dans l’État de New York. Lui et son épouse Françoise, ingénieure à la retraite, après avoir vécu à New York et à Hinsdale dans l’État de New York (pendant 40 ans), résident maintenant près de La Rochelle. Comme l’écrit la poétesse américaine Margaret Gibson : « Il est temps que les lecteurs et le monde de la poésie découvrent les poèmes de Tom Krampf. Ce dernier est plus sensible aux subtilités de l’esprit et du cœur que la plupart. Sa compassion est rare, et sa capacité à entendre la musique qui relie chaque mot à un autre dans un poème est sans faille. Cette sélection de poèmes est pointue, courageuse et sincère. » Et Neil Baldwin, de confesser : « Depuis plus de trente-cinq ans, j’éprouve une profonde admiration pour la trajectoire enchanteresse des poèmes de Thomas Krampf. Celui-ci est le frère post-millénaire sage et dérangé de Blake et de Whitman, qui répond à l’exigence de Pound que poésie = condensation, mais qui reste pourtant toujours le maître du vers chantant et traînant. Depuis sa retraite rurale et montagneuse, Krampf persiste à envoyer des paroles pour nous rappeler à quel point nous sommes chanceux d’être vivants dans ce monde beau et fracturé. »

 

Sélection de poèmes de Thomas Krampf
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Marcel Morlat

L’architecture du printemps

Notre génération se mariera sous le rosier.
Ensemble, non sans désespoir, en costume et en
robe couleur lavande,
nous nous tiendrons la main dans le jardin.
Notre génération se mariera sous le rosier.
Grands et debout près de nos partenaires, respirant à
travers des voiles,
Nous serons photographiés avec autant de douceur
qu’ils font se balancer les perroquets jaunes encagés.
Notre génération se mariera sous le rosier.
Si sombres et majestueux sous les charmilles feuillues,
nous regarderons nos ombres
en toute tranquillité se hâter en ondulant sur les
cailloux blancs et concassés.
Notre génération se mariera sous le rosier.
Maintenant une fois de plus, en talons aiguilles et
chaussures de cuir noir, retenant notre souffle
devant le treillis, nous respirerons les bouquets et les fleurs
à notre revers.

Notre génération naîtra sous le rosier.
Plus tard, n’oubliant jamais les temps passés et ceux à
venir, comme couples
et parfois plus, nous traverserons la pelouse sous les
grandes arcades.
Notre génération naîtra sous le rosier.
Non sans terreur, mais conscients de notre dignité,
en souvenir
de nous-mêmes, nous tournerons le cadran de notre
visage vers le mouvement du soleil.
Notre génération naîtra sous le rosier.
Incertains, mais toujours beaucoup plus beaux que
les ombres, remontant nos manches
et nos jupes, en dérivant nous descendrons les
énormes marches
Notre génération naîtra sous le rosier.
Finalement, dans la brise se calmant enfin, dans la
plénitude de notre foi,
Entendrons-nous toujours les voix enfantines
résonner parmi les cerisiers en fleurs.

Notre génération ne délaissera jamais le rosier.
Puis inconsciemment, dans un lumineux
frémissement laissant les feuilles se refermer sur le gouffre,
Nous pouvons nous retirer paisiblement de la
sombre charmille tandis que d’autres prennent notre place…

 

Poems to My Wife and Other Women
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 17.

The Architecture of Spring

Our generation shall marry under the rose tree.
Together, not without despair, in tuxedos and
lavender gowns,
we shall hold hands in the garden.
Our generation shall marry under the rose tree.
Tall and standing next to our partners, breathing
through veils,
we shall be photographed as gently they swing
yellow parakeets in cages.
Our generation shall marry under the rose tree.
So stately under the leafy bowers and dark, we shall
watch our shadows
in stillness scurry rippling across the white, crushed
pebbles.
Our generation shall marry under the rose tree.
Now once again, in high heels and black leather
shoes, holding our breath
before the trellis, we shall smell bouquets and flowers
in our lapels.

Our generation shall be born under the rose tree.
Later, never forgetful of ages gone and those
to come, as couples
and sometimes more, shall we walk across the lawn
under the great arcades.
Our generation shall be born under the rose tree.
Not without terror, but always conscious of our dignity,
in remembrance
of ourselves, shall we turn the dial of our face
to the movement of the sun.
Our generation shall be born under the rose tree.
Doubtful, but always far more handsome than
shadows, lifting our cuffs
and skirts, drifting shall we descend substantial
down the enormous steps.
Our generation shall be born under the rose tree.
Finally, in the breeze settling down at last, in the
plenitude of our faith,
shall we always hear children’s voices faintly echo
among the cherry blossoms.

Our generation shall never forsake the rose tree.
Unconsciously then, in a bright shudder letting
the leaves close over the gap,
peacefully can we step down from the dusky
bower while others take our place…

 

Poems to My Wife and Other Women
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 17.

De la rétention du souffle

Lilian
nouvellement née mais pas mon premier
et dernier petit-enfant

Tel un colibri
tes paupières battent, tes rêves pas encore formés
logés en-dessous

Tandis que je te tiens
et que tu t’éveilles, c’est ceci
qui doit être protégé

L’ombre d’un long bec
sirotant le nectar parmi les feuilles…

Je crois que je tiens
le cœur du monde
contre le mien —

 

Poems to My Wife and Other Women
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 23.

On Holding One’s Breath

Lilian
newly born but not my first
and only grandchild

Like a hummingbird
your eyelids fluttering with your yet unformed
dreams contained under them

As I hold you
and quickening, it is this
that must be protected

The shadow of a long beak
sipping nectar among the leaves…

I think I am holding
the heart of the world
against mine —

 

Poems to My Wife and Other Women
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 23.

Chant de la moindre lumière

Elle est là
en robe blanche, sous la lune
la lune elle-même.

L’enveloppant, il est là
Non pas comme la mort elle-même l’a enveloppé
Mais comme elle a essayé.

Et tel que demandé
Une lumière partielle. Au-dessus de la forêt partielle
du cœur

Tombée il y a quelques moments
à travers les arbres.

 

Poems to My Wife and Other Women
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 33.

Song of the Lesser Light

She is there
in a white dress, under the moon
the moon itself.

Enfolding her, he is there
not like death itself enfolded him
but as it tried to.

And as required
a partial light. Above the heart’s
partial forest

Having fallen moments ago
through the trees.

 

Poems to My Wife and Other Women
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 33.

La prophétie d’une mère

Relié plein cuir
je l’ouvre, ce simple livre
de poèmes de Ronsard
qu’elle m’a donné

Cet amour de la langue
et des rues de Paris
flottant odoriférant
dans l’air

Au moment d’ouvrir le fermoir doré
je me rappelle la fois où
dans son insatiable désir et besoin d’affection
à la maison de retraite

Cherchant cette relation
longtemps différée et mal comprise
et pensant qu’un petit-enfant
était derrière elle

Dans l’attente du bonheur
elle s’est retournée
embrassant l’air vide

 

Poems to My Wife and Other Women
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 24.

A Mother’s Prophecy

Leatherbound
I open it, this simple book
of Ronsard’s poetry
she gave me

This love of language
and the streets of Paris
wafting odoriferous
in the air

As unclasping the gold
I remember the time when
in her craving and need for affection
in the nursing home

Seeking this connection
long delayed and misunderstood
and thinking a grandchild
was behind her

In an expectation of bliss
she spun around
kissing the empty air

 

Poems to My Wife and Other Women
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 24

Marques tribales

Mrs. S…
la pluie…que vous êtes sexy ce soir
avec vos lunettes

…la clavicule…
un seul os fin dans votre corps
qui m’appartient

Je serais ravi de vous rencontrer, Mrs. S…
et votre fille

l’âme des défunts
trois marques rouges à la pommette

bondissant dans le ciel

des millions d’étoiles pour nous protéger…

 

Poems to My Wife and Other Women
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 26.

Tribal Markings

Mrs. S…
the rain…how sexy you are tonight
in your eyeglasses

…the clavicle…
only one fine bone in your body
belonging to me

I would be glad to meet you, Mrs. S…
and your daughter

the souls of the departed
three red marks on the cheekbone

leaping up in the sky

millions of stars to protect us…

 

Poems to My Wife and Other Women
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 26.

Hommage à la schizophrénie

Portant un voile de mariée
un corps calciné et noirci sans
tête achète de l’essence.

Elle est vêtue d’un short.

Une fois, enfant, elle a enjambé un Indien.
Celui-ci avait le dos tourné au coucher de soleil.
De la fenêtre, elle regarde la Compagnie
de Construction À Peine Capable.

Soudain, elle allonge les yeux.

Dans la pièce voisine, tandis qu’une femme sort de l’eau.
Ils discutent d’un vol.
Tatouée sur la hanche, elle se fait oiseau.

Écorchant son nom, nous l’appelons en aztèque.

Nous ne sommes pas encore capables de confirmer l’angle de son vol.
Ni la couleur de ses plumes.

 

Taking Time Out : Poems in Remembrance of Madness
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 39.

Homage to Schizophrenia

Wearing a bridal veil
a charred and blackened corpse with no
head is pumping gas.

She has shorts on.

Once as a child, she stepped over an Indian.
He had his back turned to the sunset.
From the window, she watches the Hardly
Able Construction Company.

Suddenly, she elongates her eyes.

In the next room, as a woman steps from the water.
They are discussing a robbery.
Tattooed on her hip, she becomes a bird.

Mispronouncing her name, we call out in Aztec.

We are not yet able to confirm the angle of her flight.
Nor the color of her feathers.

 
 

Taking Time Out : Poems in Remembrance of Madness
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 39.

Le moustique

Quand Dieu a mis Lucifer à la porte du Paradis,
celui-ci est tombé, éclaboussant notre pare-brise.

Et plus tard dans le noir, lorsqu’elle m’a remercié de l’avoir nettoyé.
Et qu’elle a demandé à qui ce sang appartenait selon moi.

J’ai essayé de lui dire qu’il s’agissait d’un moustique.

 

Taking Time Out : Poems in Remembrance of Madness
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 40.

The Mosquito

When God Kicked Lucifer out of Heaven,
he fell, splattering our windshield.

And later in the dark, when she thanked me for cleaning it.
And asked whose blood I thought it was.

I tried to tell her it was a mosquito.

 
 

Taking Time Out : Poems in Remembrance of Madness
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 40.

Le rail luisant

Mon ombre a fait une tentative
de suicide ce matin

Elle a essayé, comme l’autre jour, au clair de lune
de se jeter, la tête la première, sous l’épave d’un poème,
fonçant sur la voie ferrée.

Et comme les 33 000, de tous âges,
qui parviennent à leurs fins annuellement, dans ce pays, et les 50 000
jeunes qui font une tentative

Et les 5 millions de survivants, au total
qui sont toujours en vie, mais dont on ne parle
guère,

N’eût été ce poème
et le garde-frein

Jamais on ne l’aurait signalé.

 

Taking Time Out : Poems in Remembrance of Madness
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 41.

The Glistening Rail

My shadow attempted
suicide this morning

It attempted, like it did the other day, in the moonlight
to throw itself, headlong, under the wreck of a poem,
speeding down the tracks.

And like the 33,000, of all ages,
who succeed annually, in this country, and the 50,000
youths who make an attempt

And the 5 million survivors, in total
who are still living, but unspoken
for,

Had it not been for this poem
and the brakeman

It would have gone untotally unreported.

 
 

Taking Time Out : Poems in Remembrance of Madness
Thomas Krampf, Selected Poems, Salmon Poetry, p. 41.

Le signet

Ouvrant mon carnet
et tandis que je transporte l’arme
cachée du mot

J’entends le sifflement sibilant de
la peau de serpent

et sais hier, comme un signet,
où je me suis arrêté

Et où demain, dangereuse
frontière, je dois pénétrer

mais en avançant prudemment —

 

Thomas Krampf, 2017, The Divine Genome,
Guernica Editions, p. 12.

The Book Mark

Opening my notebook
and as I carry the concealed
weapon of the word

I hear the sibilant hiss of
the snake skin

And know yesterday, like a book mark,
where I left off

And where tomorrow, a dangerous
frontier, I must enter

but stepping carefully —

 

Thomas Krampf, 2017, The Divine Genome,
Guernica Editions, p. 12.

La clarinette (inédit)

Sa chevelure maintenant argentée
au soleil

Quelqu’un lui a ajouté une touche
ou une note de plus

Et dans le futur
lorsque la touche sera expertement
mais légèrement jouée

Et qu’elle aura disparu
comme nous disparaîtrons tous

Quelqu’un demandera
As-tu vu ce que j’ai vu
As-tu entendu ce que j’ai entendu

Ou n’était-ce qu’un oiseau ?

The Clarinet

Her hair now silver
in the sun

Someone has added an extra key
or note to her

And in the future
when the key is being played expertly
but lightly

And she has perished
as we all will

Someone will ask
Did you see what I saw
Did you hear what I heard

Or was it just a bird ?


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