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Jane Hirshfield traduite par Delia Morris et Geneviève Liautard

samedi 15 juillet 2017, par Roselyne Sibille

Pebbles & Assays
(Traduction Delia Morris et Geneviève Liautard)

Jane Hirshfield a dit à plusieurs reprises que ce qu’elle aimait en poésie, était tout ce qui peut être dit avec peu. Elle a pratiqué la forme courte dans ce qu’elle a appelé « The Pebbles » dont elle dit qu’ils sont la représentation simple d’une chose complexe.
Dire beaucoup avec peu ou l’inverse, comme dans ses « Assays » (que nous avons traduits par « Analyses »), explorer de façon complexe (comme un minerai sous le microscope) quelque chose de simple.

La courte sélection que nous proposons est constituée de poèmes issus des recueils After (2006) / « Après » et Come Thief (2011) / « Viens Voleur ».

After Degas

The woman who will soon
take a lover shaves her legs in the bath,
considering :
Would knowing or not knowing she does this please him more ?

Après Degas

La femme qui va bientôt
prendre un amant, rase ses jambes dans le bain,
en se demandant
s’il préfèrerait savoir ou ignorer ce qu’elle fait.

Character and Life

The young novelist held underwater
the head of the character in his book he loved best.
In the book, and as he wrote,
he counted until he was sure it was finished.

Personnage et vie

Dans son livre, le jeune romancier a tenu sous l’eau
la tête de son personnage préféré.
Dans le livre, comme il l’a écrit,
il a compté jusqu’à être sûr que c’était fini.

Global Warming

When his ship first came to Australia,
Cook wrote, the natives
continued fishing, without looking up.
Unable, it seems, to fear what was too large to be comprehended.

Réchauffement climatique

Quand son bateau atteignit pour la première fois l’Australie,
écrivit Cook, les indigènes
continuaient à pêcher, sans lever la tête.
Incapables, semble-t-il, d’avoir peur de ce qui était trop grand pour être appréhendé.

The Familiar Stairs

How confidently
the blind
descend familiar stairs.

Only those
with something
to lose
grow timid at darkfall.

Les escaliers familiers

Avec quelle confiance
les aveugles
descendent les escaliers familiers.

Seuls ceux
qui ont quelque chose à perdre
deviennent craintifs à la tombée de la nuit.

Sonoma Fire

Large moon the deep orange of embers.
Also the scent.
The griefs of others—beautiful at a distance.

Incendie à Sonoma

Enorme lune orange couleur profonde des braises.
De même l’odeur.
Les chagrins des autres – beaux, vus de loin.

SKY : AN ASSAY

A hawk flies through it, carrying
a still-twisting snake twice the length of its body.

Radiation, smoke, mosquitoes, the music of Mahler fly through it.

The sky makes room, adjusting its airy shoulders.

Sky doesn’t age or remember, carries neither grudges nor hope.
Every morning is new as the last one, uncreased
as the not quite imaginable first.

From the fate of thunderstorms, hailstorms, fog,
sky learns no lesson,
leaping through any window as soon as it’s raised.

In speech, furious or tender,
it’s still of passing sky the words are formed.
Whatever sky proposes is out in the open.

Clear even when not,
sky offers no model, no mirror—cloudy or bright—
to the ordinary heart : which is secretive,
rackety, domestic, harboring a wild uninterest in sky’s disinterest.

And so we look right past sky, by it, through it,
to what is also moody and alters —
erosive mountains, eclipsable moons, stars distant but death-bound.

CIEL : ANALYSE

Un faucon le traverse, avec dans son bec,
deux fois plus long que lui, un serpent qui se débat encore.

Radiation, fumée, moustiques, la musique de Mahler le traversent.

Le ciel les accueille, ajuste ses épaules d’air.

Ciel ne vieillit pas, ne se souvient pas,
ne garde ni rancune ni espoir.
Chaque matin est aussi neuf que le dernier, sans plis,
tel le premier à peine imaginable.

Du destin des orages, de la grêle, du brouillard,
ciel ne tire aucun enseignement,
il saute par une fenêtre aussitôt ouverte.

Dans son discours, furieux ou tendre,
c’est toujours de morceaux de ciel que prennent forme les paroles.
Tout ce que ciel propose est révélé.

Clair même quand il ne l’est pas,
ciel n’offre ni modèle, ni miroir –nuageux ou brillant–
au cœur ordinaire, qui, lui, est secret,
bruyant, domestique, arborant un sauvage dédain pour l’indifférence de ciel.

Ainsi nous regardons au-delà de ciel, près de lui, à travers lui,
vers ce qui est aussi sombre et changeant :
montagnes érosives, lunes éclipsables, étoiles lointaines mais filant vers leur mort.

« AH ! » : AN ASSAY

When the Greek gods would slip into the clothing and bodies of humans, it was not always as it appeared—not always, that is, for seduction, nor to test the warmth of welcome given to strangers. The sex—like the sudden unveiling and recognition—was not without pleasure. But later, they would remember : « The barley soup offered one night in the village of________, its wild marjoram, scent of scorched iron, and carrots. » « Ah !, and the ones who turned away from us, how their eyes would narrow and wrinkle the tops of their noses. » « The barnyard odors. » « And afterward, sleep in that salt-scent, close by their manure hoards and feathers. » « Sleep itself ! » « Ah ! »

For this soft « ah ! » immortals entered the world of bodies.

« AH ! » : ANALYSE

Quand les dieux grecs glissaient dans les vêtements et les corps des humains, ce n’était pas toujours ce qui apparaissait–pas toujours, à savoir, ni pour la séduction, ni pour tester l’accueil chaleureux des étrangers. Le sexe –comme dévoilement soudain et reconnaissance– n’était pas exempt de plaisir. Mais plus tard, ils se souvenaient : « La soupe d’orge offerte une nuit dans le village de_____________, sa marjolaine sauvage, odeur de fer brûlé, de carottes. » « Ah ! Et ceux qui se sont détournés de nous, que leurs yeux se plissaient, ridaient le sommet de leur nez ! » « Les relents de basse-cour. » « Et ensuite, dormir dans cette odeur de sel, près de leurs tas de fumier et de plumes. » « Le sommeil lui-même ! » « Ah ! »

Pour ce léger « Ah ! », les immortels ont pénétré l’univers des corps.

« OF » : AN ASSAY

Its chain link can be delicate or massive. In the human realm, directional : though one thing also connects to another through ‘and’, this is not the same. Consider : « Science and elephants. » « The science of elephants. » « The elephants of science. » In nature, however, the preposition is bidirectional and equal. The tree that possesses the roots is not different from the root-possessed tree. The flashing red of the hummingbird’s crest is the bird ; the crust of a bread loaf, the loaf. The interior nonexistent without the external, each part coequal. And so grief too becomes meaningless in that fortunate world.

« DE » : ANALYSE

Le maillon de sa chaîne peut être délicat ou massif. Dans le règne humain, directionnel : bien qu’une chose se connecte aussi à une autre à travers « et », ce n’est pas pareil. Réfléchis : « Science et éléphants ». « La science des éléphants ». « Les éléphants de la science ». Dans la nature cependant, la préposition est bidirectionnelle et égale. L’arbre qui possède des racines n’est pas différent de l’arbre possédé par ses racines. Le rouge lumineux de la crête du colibri est l’oiseau ; la croûte d’une miche de pain, la miche. L’intérieur n’a pas d’existence sans l’extérieur, chaque part égale. Et alors, le chagrin aussi devient vide de sens dans ce monde prospère.

Evolution & Glass

For days a fly travelled loudly
from window to window,
until at last it landed on one I could open.
It left without thanks or glancing back,
believing only—quite correctly—in its own persistence.

Evolution et vitre

Pendant des jours une mouche s’est déplacée bruyamment
d’une fenêtre à l’autre,
jusqu’à ce qu’elle se pose sur celle que je pouvais ouvrir.
Elle est partie sans un merci, sans se retourner,
ne croyant – très justement – qu’en sa propre obstination.

A Class Almost Empty

How did Roget decide
that opposite of « time » is not
« instantaneity » but « neverness » —
a concept so difficult he could
scarcely think of additional entries,
resorting instead to phrases from Latin and Greek,
too early for the possibility « Birkenau-Auschwitz. »

Une classe presque vide

Comment Roget décida-t-il
que l’opposé de « durée » n’était pas
« instantanéité » mais « jamais » –
un concept si ardu qu’il pouvait
difficilement penser à des entrées supplémentaires,
ayant recours à la place à des phrases en Latin et en Grec,
trop anciennes pour offrir la possibilité de « Birkenau-Auschwitz. »


Bio-bibliographie

Le premier poème de Jane Hirshfield paraît en 1973, peu de temps après qu’elle ne quitte Princeton, son diplôme de Lettres en main.
Elle met pourtant son écriture de côté et part au Zen Centre de San Francisco pour huit ans. Elle pensait qu’elle ne pourrait pas être un bon poète, sans approfondir au préalable sa connaissance de la nature humaine.

Pour Jane Hirshfield, toute poésie se construit à partir d’une vie bien vécue et il fallait d’abord qu’elle découvre ce que signifiait vivre.
Ses nombreuses publications depuis 1988 sont toujours empreintes de cette affirmation.

Nommée Chancelière de l’Académie des Poètes Américains, Jane a aussi reçu le Prix Donald Hall-Jane Kenyon de Poésie Américaine, ainsi que de nombreuses bourses universitaires et diverses autres distinctions et prix littéraires.

Elle a écrit trois livres d’essais sur la poésie et traduit (avec Mariko Aratani) un recueil de poèmes courtois japonais, The Ink Dark Moon.
Elle continue son travail de rédactrice et d’éditrice (commencé en 1983) et son e-book The Art of Haïku rencontre un très vif succès depuis sa publication en 2011.

Elle nous a offert deux livres en mars 2015 : un recueil de poèmes, The Beauty et un recueil d’essais, Ten Windows : How Great Poems Transform the World.

http://www.barclayagency.com/hirshf...

Recueils de poèmes

1982 : Alaya. Quarterly Review of Literature.
1988 : Of Gravity & Angels (HarperCollins), winner of the California Book Award in Poetry
1994 : The October Palace (HarperCollins), winner of the Poetry Center Book Award
1997 : The Lives of the Heart (HarperCollins), winner of the Bay Area Book Reviewers Award
2001 : Given Sugar, Given Salt (HarperCollins), finalist for the National Book Critics Circle Award
2004 : Pebbles & Assays (Brooding Heron Press)
2005 : Each Happiness Ringed by Lions (Bloodaxe Books UK)
2006 : After (HarperCollins), (Bloodaxe Books UK)
2011 : Come, Thief (Alfred A. Knopf)
2015 : The Beauty : Poems (Alfred A. Knopf)

Autres

1990 : Aratani, Mariko, eds. The Ink Dark Moon : Love poems by Ono no Komachi and Izumi Shikibu, women of the ancient Court of Japan (Vintage Classics)
1994 : Women in Praise of the Sacred : Forty-Three Centuries of Spiritual Poetry by Women (Vintage Classics)
1997 : Nine Gates : Entering the Mind of Poetry (HarperCollins)
2004 : Mirabai : Ecstatic Poems (Beacon Press)
2008 : Hiddenness, Uncertainty, Surprise- Three Generative Energies of Poetry (Bloodaxe Books)
2011 : The Heart of Haiku (Kindle Single)
2015 : Ten Windows : How Great Poems Transform the World (Alfred A. Knopf)

Prix et récompenses

The Poetry Center Book Award
The California Book Award
Fellowship, Guggenheim Foundation
Fellowship, Rockefeller Foundation,
Fellowship, Academy of American Poets
Fellowship, National Endowment for the Arts
Columbia University’s Translation Center Award
Commonwealth Club of California Poetry Medal
Bay Area Book Reviewers Award
Academy Fellowship for distinguished poetic achievement from The Academy of American Poets (2004)
Finalist, T. S. Eliot Prize
Finalist, National Book Critics Circle Award
Elected a Chancellor of the Academy of American Poets, (2012)

Traductions Delia Morris et Geneviève Liautard parues dans les revues

Phoenix (2015)
Nunc (2015)
Les Carnets d’Eucharis (2015 et 2016)
Traces de Poètes (2016)
Soleil et Cendre (2017)

Mouvement « Poètes pour la Science »
Lecture du poème « The Fifth Day » à Washington et de sa traduction en France le 22 avril 2017, Jour de la Terre, lors de la Marche pour les Sciences.

https://www.washingtonpost.com/post...

(Page établie avec la complicité de Roselyne Sibille)


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