ADELINE BALDACCHINO, née en 1982 à Rillieux-la-Pape, a étudié la philosophie et l’ethnologie avant d’entamer un cursus en politique publique qui la mène à la Cour des comptes. Elle publie de la poésie depuis 1999. Ses deux derniers recueils sont parus chez Rhubarbe : 33 poèmes composés dans le noir (pour jouer avec la lumière) en 2015 et 13 poèmes composés le matin (pour traverser l’hiver) en 2017. Elle anime depuis deux ans un cycle de rencontres mensuelles de poésie vivante au Théâtre des Déchargeurs en partenariat avec le Printemps des poètes. Enfin, elle collabore régulièrement à l’aventure du collectif et du magazine Ballast. Son site : http://abalda.tumblr.com/
Retrouvez Adeline Baldacchino ailleurs dans Terre à ciel : Poèmes inédits et bibliographie
Les poèmes suivants sont extraits des recueils publiés aux éditions Rhubarbe 13 poèmes composés le matin (pour traverser l’hiver) et 33 poèmes composés dans le noir (pour jouer avec la lumière).
Premier poème
Neuf janvier au matin – dans la brume
Le matin bruisse de fils de fer et d’argent tordus dans la brume
Qui descend sur Paris
J’y vais aussi
L’âme à l’envers brodée de cauchemars
J’y vais aussi
Vers la ville aux tentacules
De béton qui m’enserrent la poitrine
Déchirent un peu la cornée
S’infiltrent jusque dans la joie
De vivre qui ne bondit plus comme une bête
Encagée qu’elle est
Dans le zoo des jours
J’y vais aussi
Le cartable plein de livres
Pour s’ancrer sur la terre
Qui surnage dans la brume
Pleine de fils de fer et d’argent tordus
Qui s’enfoncent à vif dans la chair de l’âme
Il faut des livres pour contrer la mort
Des lignes pour habiller l’oubli
Des mots pour se désempaler
Se rassembler
Se ressembler
Recommencer
Des mots vains comme
Tout le reste et comme si
Des mots qui disent on fera comme si
L’amour existait
Comme si la vie en valait
La grande peine bleuie des morts
Qui nous ravaudent la mémoire
Des mots comme si l’on s’avançait
Dans une forêt de livres gonflés comme
Des baudruches comme si les livres étaient des ballons
Pour s’envoler par-dessus le temps
La route et le vide les fossés les douves
Comme si du ballon je pouvais voir
Angkor ou le Macchu Picchu
Persépolis et Teotihuacán
Comme si l’absence prenait figure
De corps chaud lové dans nos bras
De souffle et de caresse
Et qu’en fermant les yeux
Comme si tu me tenais la main
Je refaisais le monde à l’image
D’un autre
Qu’on pourrait aimer
Comme si l’enfance nous revenait
Tout droit dans la figure avec son odeur
De paille rance et d’effroi
D’émerveil et de peur
Comme si l’on pouvait se refaire
Une vie se refaire un amour
Se refaire tout court
De fond en comble
Tout reprendre à zéro
Combler tous les écarts
Entre ce que le cœur désirait
Tout ce qu’il arrachait au battement de nos tempes
Et ce que le corps achevait
Dans l’espace réduit du possible
Où s’agitent les nerfs à vif
Qui chevauchent la nuit
L’attente comme une drôle de monture
Dessellée qui mord son mors
Qui s’invente des lendemains
Qu’on étouffe au petit jour
Quand les rêves s’enroulent
Autour des mots qu’on n’a pas dits
Qu’il aurait fallu dire
Et qu’on ne dira pas
Car on ne les savait pas.
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First poem
9th of January, morning – in the mist
Morning bristles with wires of iron & silver twisted in the mist
that descends over Paris
I go there also
The soul’s fabric backward
embroidered with nightmares
I go there also
Toward the city whose concrete
claws grip my chest
Tear the cornea a little
Leach into that joy
which no longer leaps like a beast
caged in the zoo of days
I go there also
Backpack full of books
To drop anchor on the Earth
that floats in mist
filled with twisted iron & silver wires
that sink alive in the soul’s flesh
There must be books to counter death
Lines to dress forgetfulness
Words to dis-impale
Assemble
Resemble
Begin anew
Vain words
like all the rest
As if words hint we will act
like love existed
As if life were worth
the dead’s great blue grief
that mends the memory
Words as if we advanced
in a forest of inflated pages
as if books were balloons to fly above time
The road & the void the ditches & moats
As if I could see from a hot air balloon
Angkor or Macchu Picchu
Persépolis & Teotihuacán
As if absence assumed a form
Warm body curled up in our arms
of breath & caress
& by the closing of eyes
as if one held this living hand
I remade the world in the image
of another
one could love
As if childhood returned to us
The face straight ahead with its smell
of rancid straw & dread
wonder & fear
As if we could remake
a life recover love
redo everything
from top to bottom
turn back all clocks
Fill all distances
Between what the heart wished for
All it tore away from the beating of our temples
& what the body completed
in the reduced space of the possible
where flayed nerves stir
straddling the horse of night
The wait is a strange mount
Unburdened mare that bites at its bit
& that invents the coming days
& that we suffocate on the cusp of dawn
when dreams wind around
words we did not say
words that would have needed to be spoken
& we will not say
because we never knew them.
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