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Nadja Küchenmeister : Sous le genévrier / Unter dem Wacholder - traduit de l’allemand par Natacha Ruedin-Royon

lundi 17 juin 2019, par Cécile Guivarch

Un plaisir de découvrir ce qui s’écrit en ce moment en Allemagne grâce à Natacha Ruedin-Royon qui nous propose ici des traductions de Nadja Küchenmeister dont une publication bilingue est parue chez Cheyne éditeur fin 2018 sous le titre Sous le genévrier.

Pour moi le soleil étincelle, titre du premier poème de ce recueil, promet une poésie lumineuse mais très vite, aux pages suivantes : le soleil se défait doucement de l’iris. Il ne faut néanmoins pas s’en tenir à cela. Ce qui retient l’attention dans la poésie de Nadja Küchenmeister c’est une écriture sensible qui s’accroche autant au souvenir qu’au quotidien. Une écriture où rien vraiment sombre car on peut y voir l’obscurité fleurir. Une poésie composée de belles images. Elle exprime notamment la séparation, le deuil et ainsi le passé, le présent. L’ensemble de ces thèmes s’enlacent dans le texte où se déroule tout un paysage dans lequel s’ancrent la nature, les gestes du quotidien, les pensées pour nos ascendants, les relations avec les proches, les êtres aimés. Cela donne au lecteur la possibilité d’y trouver également sa place. Cela est l’atout de cette voix, un atout pas des moindres.

Cécile Guivarch

 

Extraits

während du schliefst

als ich an diesem blauen morgen die weiße wäsche endlich
aufgehängt hatte und noch am offenen fenster stand, über
mir die sichel des mondes, unter mir die gedanken der nacht

die mich nicht hatten schlafen lassen und die jetzt friedlich
in den schalensitzen einer beleuchteten straßenbahn saßen
und schwiegen und langsam entschwanden wie tote, die ich

in träumen traf und wieder gehen lassen musste, und ich
die amsel schluchzen hörte, die zart in ihrem lied erwachte
wusste ich, du würdest schlafen. alle sterne waren mir nah.

pendant que tu dormais

alors que ce matin-là tout de bleu j’avais enfin étendu la lessive
claire et que je restais devant la fenêtre ouverte, au-dessus
de moi un croissant de lune, au-dessous les pensées de la nuit

qui avaient eu raison de mon sommeil et s’étaient tranquillement
installées maintenant sur les sièges camus d’une rame éclairée
pour s’effacer doucement sans un mot comme ces morts que je

croisais en rêve et ne pouvais retenir, alors que j’entendais
les sanglots du merle doucement réveillé au mitan de son chant
je savais que tu dormirais. toutes les étoiles étaient près de moi.

unter dem wacholder

I


unter dem wacholder liege ich und träume dir zu.
ich erinnere mich. wir berühren uns nicht. keine
scham. kein nervenflattern reicht an mich heran.

keine gewaltigen stürme, die sonst immer nahen
nahen. trockne ich die netzhaut ab, mein ganzes
leben lang ? vielleicht singe ich auch oder falte

die hände über dem bauch und warte. etwas betet
in mir. wer in die wüste geht zum sterben, der kann
sterben oder unter dem wacholder noch den rest vom

leben erben : in der bibel käme jetzt ein engel zu elia
aber hier ? rette, was es noch zu retten gibt. ich träume
von sternen, träume von dir, wie von einer wasserquelle.

sous le genévrier

I


couchée sous le genévrier je rêve je rêve vers toi.
je me souviens. nous ne nous touchons pas. nulle
honte. pas un frémissement des nerfs jusqu’à moi.

nulle bourrasque violente, d’ordinaire si proche si
proche. je sèche ma rétine, est-ce bien cela, une
vie durant ? je chante aussi peut-être ou croise

les mains sur mon ventre et attends. quelque chose prie
au fond de moi. qui va dans le désert pour mourir pourra
partir ou recevoir sous le genévrier ce qui reste de la vie en

héritage : dans la bible un ange s’approcherait d’élie
mais là ? sauve ce qui peut l’être encore. et moi je rêve
d’étoiles, je rêve de toi, comme d’une source d’eau fraîche.

unter dem wacholder

III


ab und an ein sonnensturm, keiner redet mehr
davon, sobald es wieder ruhiger wird. bleibe also
innerlich. man geht. man ist gegangen. man hat

sich ausgewrungen. man war ein schwamm. tage.
nächte. wochenlang. verrückt. ich schlief und trauerte
im traum um dich. ich rief und schauerte im raum

um nichts. es falten sich ganze berge in mir
die ich nicht zu bezwingen wage. ich bin versehrt.
ich bin ein bergmassiv. und durch die berge führen

gänge und durch die gänge rinnt etwas, seit anbeginn.
wie gut ich mich erinnern kann. es ist noch alles in mir
drin. ich erinnere mich. wir berühren uns nicht, nie mehr.

sous le genévrier

III


de loin en loin une tempête solaire, plus personne
n’en parle dès lors que tout s’est apaisé. reste donc au
dedans. marcher. avoir marché. avoir pressé de soi

jusqu’à la dernière goutte. être une éponge. des jours.
des nuits. des semaines durant. folie. je dormais et pleurais
en rêve le manque de toi. criais ce vide cerclé d’espace

tremblais de froid. en moi se plissent des montagnes
entières que je n’ose affronter. je suis en morceaux blessée.
je suis un roc un massif. et à travers les montagnes filent des

couloirs et quelque chose s’y écoule, depuis le commencement.
comme je me souviens bien de tout. chaque chose s’est inscrite au
dedans de moi. je me souviens. nous ne nous touchons pas, plus jamais.

die sonne ist hier

die sonne ist hier. schwankt auf
dem tisch, schwankt auf den dielen.
schon legt sich frische luft zu mir.
schlafe ich in einer brise ein.
wird alles nie gewesen sein.
wache ich auf im sonnenschein.

wache ich auf im sonnenschein ?
wird alles nie gewesen sein ?
schlafe ich in einer brise ein ?
schon legt sich frische luft zu mir.
schwankt auf dem tisch, schwankt
auf den dielen. die sonne ist hier.

le soleil est là

le soleil est là. vacille sur le bois
de la table, vacille sur les lames du parquet.
déjà un souffle frais s’allonge près de moi.
au creux d’une brise j’ai sombré.
rien de tout cela n’aura existé.
je me réveille éclaboussée de soleil.

je me réveille éclaboussée de soleil ?
rien de tout cela n’aura existé ?
au creux d’une brise j’ai sombré ?
déjà un souffle frais s’allonge près de moi.
vacille sur le bois de la table, vacille sur les
lames du parquet. le soleil est là.


L’auteure
Nadja Küchenmeister naît à Berlin (-Est) en 1981.
Poète, auteure de pièces radiophoniques et critique littéraire pour la radio, elle est aujourd’hui établie à Berlin. Nadja Küchenmeister traduit également de la poésie (de l’anglais) et assume des charges d’enseignement (actuellement à Cologne, à l’Academy of Media Arts).
Ses publications dans des anthologies et des revues littéraires sont nombreuses. Un ouvrage à tirage limité contenant neuf de ses poèmes, nachbild, paraît en 2009 aux éditions d’art SchwarzHandPresse. Un premier recueil de poèmes, Alle Lichter, largement salué par la critique, est édité en 2010 par Schöffling & Co. Un deuxième recueil, Unter dem Wacholder, paraît en 2014 chez le même éditeur.

La traductrice
Née en 1974 en Bourgogne, Natacha Ruedin-Royon se forme à la traduction à Angers, puis en Allemagne (Université Gutenberg, Germersheim).
Après avoir enseigné et rédigé une thèse consacrée à la recherche de mémoire en littérature, elle s’installe en Suisse orientale et consacre une grande part de son temps à la traduction littéraire.
L’Île, traduction du récit Die Insel d’Ilma Rakusa, paraît aux Éditions d’en bas en 2016. L’érable contre la maison/Der Ahorn am Haus, rassemblant des poèmes de Manfred Peter Hein, est édité par alidades en 2017. Sous le genévrier, qui contient les poèmes du recueil Unter dem Wacholder de Nadja Küchenmeister et leur traduction française, est publié chez Cheyne en 2018.


Notes

Sous le genévrier © Cheyne éditeur, collection D’une voix l’autre, traduction Natacha Ruedin-Royon, 2018

  • Le recueil original de Nadja Küchenmeister, Unter dem Wacholder, est paru chez l’éditeur Schöffling & Co. (Francfort-sur-le-Main) en 2014.

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