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Réveiller les morts et autres poèmes, de Ron Rash - Entretien avec Gaëlle Fonlupt par Cécile Guivarch

vendredi 6 décembre 2024, par Cécile Guivarch

 
Bonjour chère Gaëlle Fonlupt, en 2024 est paru aux Éditions Corlevour votre traduction de la poésie de Ron Rash, Réveiller les morts et autres poèmes. Comment avez-vous découvert la poésie de Ron Rash et pourquoi vous avez eu envie de le traduire ?

J’ai découvert Ron Rash grâce à Réginald Gaillard qui, après avoir édité mon premier recueil, m’a proposé de traduire cet auteur américain dont je n’avais lu que les romans. J’ai lu sa poésie et j’ai tout de suite été embarquée par sa puissance. Il y avait tout à la fois du Jim Harrison, du Seamus Heaney, du Gary Snyder dans ces pages. C’était une immersion en apnée dans les Appalaches et le passé de cette Amérique sauvage. Sa poésie n’avait jamais été traduite en français. C’était un manque qu’il fallait combler. Je crois que j’étais complètement inconsciente quand j’ai dit oui. C’était comme sauter dans le grand bain sans être sûre de savoir nager.

Si je ne me trompe pas, c’est la première fois que vous traduisiez… Qu’est-ce que cela vous a apporté ? Bien sûr, peut-être sur plusieurs niveaux : celui de l’œuvre de Ron Rash lui-même, de votre propre vision de la poésie, sur le plan de votre propre écriture ? Qu’est-ce que l’expérience vécue par Ron Rash dans Réveiller les morts vous a enseigné plus particulièrement ?

C’était effectivement ma première expérience de traduction en poésie et ce qui m’a d’abord saisie c’est un sentiment d’illégitimité car, toute bilingue que je sois, je ne suis pas traductrice.
Cette expérience a été aussi forte qu’ambivalente. Traduire quelqu’un c’est faire la connaissance intime de son œuvre, de sa vie, de son intériorité. Je me suis imprégnée de ses textes, de son univers, me suis nourrie de sa langue. C’est une chance car Ron Rash est un poète fabuleux.
On ne ressort toutefois pas indemne d’une telle expérience. Quand on entre en traduction, on est vite confronté à ceux qui nous répètent : « traduire de la poésie est impossible, la poésie est intraduisible ». J’avais la sensation de m’attaquer à l’Everest chaussée de sandales et une obsession : celle de la fidélité absolue au texte, celle de restituer dans son intégrité à la fois le sens, le rythme, l’émotion du poème. J’ai voulu m’effacer, devenir simple passeuse, faire entendre la voix de Rash en français : qu’on entende son rythme, qu’on voie les Appalaches et les usines de coton, la vallée de Jocassee noyée par les eaux, qu’on entende son timbre, son phrasé glissant. Devenir sa voix et, pour ce faire, oublier la mienne, mes impulsions premières, mes tics d’écriture. Redevenir vierge poétiquement. Le laisser m’apprendre à écrire selon lui. Ne faire aucun choix qui ne serait dicté par les siens. Je me suis accrochée à ce qui peut sembler une illusion. Je l’ai lu sans cesse pendant presque deux ans, à voix haute, jusqu’à n’avoir plus dans l’oreille que son rythme.
Cela a eu une conséquence inattendue : j’ai perdu ma propre voix. Durant cette période et pendant de longs mois ensuite, je n’ai plus su écrire un poème. Comme si une autre branche poétique avait poussé en moi en étouffant le reste. C’est très perturbant.

Traduire, ce n’est pas un exercice facile. Comment avez-vous procédé dans vos moments de doutes, incertitudes, difficultés de la langue ? Peut-être avez-vous de bons souvenirs aussi ? Vous nous racontez ?

Les bons souvenirs sont liés à l’émerveillement de la découverte du texte, de l’univers poétique de Ron Rash, au contact avec le poète lui-même qui est un homme accueillant et généreux. Il a répondu à toutes mes questions avec une grande patience, m’a envoyé des photos des lieux de ses poèmes afin que je puisse m’en imprégner. J’ai eu beaucoup de chance à cet égard et lui en suis profondément reconnaissante.
Je n’ai pas rencontré de difficulté particulière au niveau de la langue, même si celle de Ron Rash est singulière (ses phrases font parfois une page, avec des ruptures syntaxiques en cascade et des anacoluthes à n’en plus finir, etc.). Après une première traduction littérale, je me suis rendu compte que les poèmes qui naissaient n’avaient pas la magie des originaux, pas la même musique, pas la même âme. Le sens était là, mais tout restait à faire. J’ai failli abandonner je ne sais combien de fois.
Alors j’ai enregistré à voix haute les poèmes originaux et j’ai retraduit à l’oreille, essayant de reproduire les rimes internes, les jeux de sonorités (Ron Rash adore les allitérations en s / th) – il est d’ailleurs beaucoup question de serpents dans ces bois de Caroline où les serpents venimeux sont utilisés pendant le culte par les communautés pentecôtistes. Comment faire quand on ne dispose pas des mêmes sons en français ? Comment faire quand le son du mot en français ne correspond pas à ce qu’il désigne ? Comment rendre le même flot quand on part d’une langue avec une tonicité différente ?
Après avoir retravaillé chaque poème, j’enregistrais ma traduction et comparais la musique du poème original et celle du poème traduit. Je peux dire que Rash m’a appris à écouter vraiment la poésie.
Après cette étape, il a fallu faire le deuil de certaines choses. Quand on traduit, on efface le texte à traduire pour en refaire un autre. Jean Portante parle de « l’effaçonnement », qui est tout à la fois effacement et façonnement. Il prend l’exemple de la baleine qui était aux heures primitives un mammifère terrestre avant de plonger dans la mer et qui a dû évoluer pour s’adapter à son nouveau milieu, pattes devenant nageoires. Pour autant elle reste une baleine, un mammifère, ce dont témoignent ses poumons. La traduction c’est pareil : il faut chercher l’effaçonnement du texte original jusqu’à sentir respirer le poumon primordial au sein du poème traduit. Si ça respire pareil, c’est que c’est bon.
Cette image de la baleine m’a beaucoup aidée. Je ne sais pas si j’y suis systématiquement parvenue, mais j’ai fait de mon mieux…

Vous pourriez aussi nous parler plus précisément de Ron Rash. Qui est-il ? Quels sont les thèmes que sa poésie explore ? Et surtout la ou les particularités de cette poésie ?

Ron Rash est né en 1953 en Caroline du Sud. Il est surtout connu en France pour ses romans noirs publiés notamment par les éditions du Seuil et Gallimard, mais c’est d’abord et avant tout un poète. Dans cet ouvrage, qui correspond à la traduction de quatre de ses recueils, il nous fait vivre un siècle d’histoire américaine sur la terre du sud des Appalaches où il a grandi. Il a vingt ans en 1973 lorsque la vallée de Jocassee, ancienne terre indienne cherokee située dans le Nord-Ouest de la Caroline du Sud, est engloutie sous un lac de barrage. Les vivants qui en sont chassés ouvrent les tombes pour réveiller les morts, les emmener avec eux avant que l’eau n’arrive. Ce sera l’acte fondateur de son recueil Raising the Dead (2002). A partir de là, il va convoquer l’histoire de ses aïeux sur plus d’un siècle : de la misère des champs à celle de l’usine.
Comme ses romans, sa poésie s’inscrit dans le mouvement Nature writing. Les Appalaches sont un personnage à part entière, avec ses parts d’ombre et ses chemins de perdition. Chaque poème est un petite histoire, presque un conte gardant sa part de mystère, de merveilleux : les loups gardent la nuit, le chant de l’engoulevent fait mourir, les salamandres purifient les sources tandis que l’enfant renaît au toucher de la truite ; les morts pleurent depuis le fond de l’eau et les fantômes nous suivent. Les pertes côtoient la grâce d’un souvenir dans un grenier de grange ou une crique brièvement ensoleillée, le tout sur fond de légendes celtes et cherokees.
Dans la partie intitulée « Eurêka Mill », il évoque la vie de ses ancêtres qui, contraints de quitter les champs après la sécheresse de 1921, ont travaillé dans une usine de coton. La promiscuité du village ouvrier, l’abrutissement de l’usine, le travail des enfants, les accidents de travail, les poumons devenus bruns sous la poussière de coton, les luttes syndicales, la perte d’un bébé et l’alcool comme pansement : tout est dit avec force et pudeur. C’est profondément émouvant.
Et il y a surtout chez Ron Rash cette façon d’être au monde comme un enfant, ce regard brut et absolument ouvert. Une forme d’état poétique fascinant. On ne voit plus le monde de la même façon après l’avoir lu et c’est pour moi la marque des grands poètes.

Enfin, avez-vous d’autres projets de traduction ? Quels sont-ils ? Ou peut-être avez-vous d’autres projets pour la suite dont vous aimeriez nous parler.

Je laisse de côté la traduction pour un temps. Je commence tout juste à retrouver ma voix et je suis en train de finaliser ce qui deviendra peut-être un recueil qui parle des doubles imaginaires que l’enfance invente pour combler le vide.

 
TRAVAILLE, CAR LA NUIT VIENT

Les feuilles de tabac noircissent,
s’enracinent plus profondément dans l’obscurité,
mais il ne rentrera pas du champ avec son père,
pas avant d’avoir achevé cette dernière rangée
à la lueur des fenêtres de la ferme
où le dîner refroidit sur le poêle,
où les habits de la mort font un épouvantail
sur un montant de lit tandis que les aiguilles
de l’horloge se déploient comme des ailes,
élargissent cet instant où il taille
le dernier plant, devient une partie
de la nuit avant de replier
son couteau de poche et de remonter
la rangée, les doigts effleurant
l’or de l’avenir qui mûrit -
les langues de tabac suspendues
aux chevrons de la grange, la récolte
que son père moissonnera sans lui.

 
BON VENDREDI 1995, EN ROULANT VERS L’OUEST

En ce jour, j’ai l’impression de vivre parmi les étrangers.
Les vieux liens du sang m’appellent alors je roule vers l’ouest,
vers le comté de Buncombe, un cimetière de mauvaises herbes
où mon rare nom de famille s’effrite sur la pierre.

Tous étaient des baptistes endurcis, des fermiers
qui croyaient que l’âme était une autre graine
survivant à la chair et au sang,
que toute chose plantée s’élève vers le soleil.

En rêve je les vois, extirpant de la terre des silhouettes étranges.
Rassemblés pour la dernière moisson, ils se tiennent la main,
et font leurs premiers pas ébahis vers le firmament.

 
S’ETENDRE

Je n’étais qu’une gamine de dix-sept ans, une fille
qui pouvait encore faire confiance à un costume et un sourire
Voyons à quelle vitesse vont tourner ces métiers à tisser
a-t-il dit, chronomètre à la main.

Les premières nuits où je suis rentrée à la maison
je jure que je pouvais à peine lever ma fourchette.
Je m’endormais avec mes vêtements de travail,
encore épuisée quand le sifflet retentissait.

L’enfant en moi le sentait aussi,
et à ce moment-là, il a semblé abandonner.
J’ai senti sa vie partir en sang hors de moi.
J’ai pleuré mais j’ai pleuré doucement

et j’ai laissé les draps coaguler et se tacher,
pour que mon homme et moi puissions préserver
ce qu’une nuit complète de sommeil pourrait nous donner de force.
J’ai fermé les yeux et me suis rendormie.

Ron Rash
Réveiller les morts
poèmes traduits de l’anglais (E.U.) par Gaëlle Fonlupt
Edition de Corlevour
2024


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