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Anat Levin, traduite par Sabine Huynh

mardi 3 juillet 2018, par Sabine Huynh


Anat Levin est une poète israélienne d’origine russe née en 1973 dont le premier recueil, [Anna mistovevet leat] (« Anna se tourne lentement »), publié en 2007 aux éditions Ahuzat Bayit, a remporté le Prix du Ministère de la Culture en 2008. Elle a étudié les arts de l’écran à Hunter College à New York et a travaillé pour un grand cabinet d’avocats pendant de nombreuses années. Son deuxième recueil, [Mipeh lepeh] (« de bouche à oreille »), publié par Keshev, a remporté en 2013 le Prix Acum, décerné par la Société israélienne des auteurs et des musiciens. Elle est mariée au poète Adi Assis.
Les poèmes ci-dessous sont extraits des deux recueils pré-cités. Ils ont été traduits de l’hébreu.


Oh, maman

1.

Il y avait plusieurs manières :
avec un ceinturon sur le dessus des mains si tu rentrais trop tard,
avec un ceinturon sur le derrière si tu te disputais avec tes sœurs,
avec un ceinturon sur une autre partie du corps (au hasard et sans prévenir),
si tu oubliais de faire la poussière le jeudi, avant l’école,
si l’une des tasses orange ramenées de là-bas était brisée,
si on te surprenait en train de rêvasser en t’habillant le matin,
ou de lire et relire Angélique se révolte, éclairée par un filet de lumière venu du couloir, après le couvre-feu.
(Rapporter était toujours vu d’un bon œil.
La sœur rapporteuse gagnait un bonbon, un vêtement, un soupçon de caresse.)
Le pire était la gifle, qui tranchait soudain l’air, blessant la distance
entre la paume raide et la joue tendre.
Sans raison particulière.

2.

Et il a été dit :
honore ton père et ta mère
et ils t’honoreront deux fois plus dur en retour
et ils te donneront deux mannes de fessées en prime
afin que tes jours se prolongent
et te soient agréables sur terre
et douloureux sous la couverture ; reste allongée immobile
afin que les étoiles
ne picorent pas tes blessures.

3.

Il y avait deux langues.
Ils ont dit :
c’te-là stupide
çui-là voleur
c’te-là aller avec çui-là
anna elle traînée
de et en Russie déjà anna elle traînée
sa mère pareil – traînée
çui-là oy vaï, shvartze hayas bête noire
les Arabes, tfou yoptfoyomat maudite soit ta mère
pas se marier avec un shvartze
çui-là roumain comme ça voleur polonais Bukharin çui-là
on lui donne le doigt ils veulent le bras en entier
veulent manger gratis ça c’est souffrance ?
Nous avons souffert ça c’est souffrance.

À la poupée estropiée tu as dit :
« Une autre tasse de thé, ma chère ?
Quelle belle journée, n’est-ce pas ? »

Et il y avait une troisième langue,
mais personne ne la parlait.

4.

Ils sont arrivés de là-bas, des forêts. Il fallait pardonner.
Leur histoire était si grande que tu devais
en prendre un peu dans ta gamelle.
Près d’elle gisait un sandwich – deux tranches de pain blanc
reposant l’une sur l’autre. Entre elles, rien.

[...]
8.

À dix-huit ans est venu le temps des noces
On a trouvé un marié, cousu une robe
(un peu trop serrée. La couturière a dit :
bas des bras comme un oiseau, elle se distendra).
Ils ont loué une petite salle, un groupe, qui a repris Aris San,
ils ont dansé. Tu battais des bras, vers le haut, le bas
et dans tous les sens. En vain.
On a servi du poulet.

(Anat Levin, De bouche à oreille [Mipeh lepeh], Keshev, 2013.)








Poème d’anniversaire 2006

Cette année-là fut dure.

Tu étais malade
la plupart du temps et la plupart du temps
je pensais que c’était la fin
et je parlais
sans arrêt les mots
se fixeront peut-être à ton corps lisse
tu les fertiliseras et j’en naîtrai
je flotterai dans ton ventre, petit poisson brillant et argenté
jusqu’à ce que tu accouches de moi
dans une rivière de langage onctueux
aussi nécessaire que de l’eau

mais nous sommes restés en vie
attachés,
nos mains unies.


Lettre à une bien-aimée

Parfois je me languis tellement de toi et ma langueur est si transparente, évasive
que je crois t’avoir imaginée dans mon cœur et dans mon cœur tu es assise, debout, couchée dans le petit lit de l’alcôve aux rideaux brodés
et tu travailles dans des bureaux et tapotes les chambres du cœur quand
il est triste tu t’en souviens – nous glanions des pommes de pin dans le champ derrière
ma vieille maison (où j’étais une si belle mariée enfant je l’étais) nous jouions
dans les jardins créés par nos parents pour nous tempérer quand
ton père conduisait la Subaru la route vers la mer semblait brève et les vagues
des bonbons faisant saliver nos bouches magiques et nous savions si peu
de choses alors et je n’ai pas emprunté ses larmes au film du centre commercial maintenant un homme se retourne
dans ma nuit dans ma chambre dans mon utérus le soleil de midi se tient immobile où es-tu je
te fais apparaître souvent j’espère que tu vas bien, et que tu ne te sens pas
seule
ce papier est en coton et il te rappelle à moi
(« viens » tu avais écrit au crayon sur une petite carte postale)
j’espère que nous nous reverrons un jour et que nous rirons.

Anna

(Anat Levin, Anna se tourne lentement [Anna mistovevet leat], Ahuzat Bayit, 2007.)






Du thé

J’ai peur que tu t’endormes avant moi,
peur de rester suspendue seule dans les ténèbres,
au crépuscule, sans même une étoile

j’ai peur que tu me quittes,
qu’une femme, dotée de savoir ou de seins
te prenne dans son giron sans que je puisse te sauver

ou qu’une femme au beau fessier (homme
à l’esprit pratique, raffiné, tu crois au fessier)
veuille s’asseoir avec toi, chez toi ou sur toi

ou alors

je te quitterai, le garde forestier
me trouvera, me soufflera des incantations
qui me feront partir

j’ai peur qu’après tout ce temps,
après la souffrance amère (temps stérile),
naisse de nous un enfant laid

j’ai peur qu’une grande guerre noircisse
le cœur, le sang, la peau,
que la mort règne

une petite guerre

j’ai peur de ne plus écrire,
les lettres moisiront au-dessus des nues,
tomberont les mots pas mûrs, l’arbre sera emporté

ou que l’encre sèche dans le dernier stylo,
je serai coincée avec un souvenir et pas de papier
ou avec du papier quadrillé

qu’on se retrouve dépourvus de travail et de
cachette, on sera blessés,
on perdra la vue, on se réveillera en pleurant j’ai

peur que tu meures, avant moi,
que mes tripes te soient révélées,
habillées en femme se tenant droite et seule

(c’est une voie cruelle, une voie sans issue
on pourrait peut-être, pour un bref instant,
savourer du thé et des biscuits).

(poème publié dans l’anthologie de poésie Two, recueil de poèmes en arabe et en hébreu édité par les éditions Keter, 2016)




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