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Poésie suisse italophone, une anthologie (proposée par Françoise Delorme)

vendredi 9 avril 2021, par Cécile Guivarch

PRESENTATION

Mais le lieu où je sens que le langage peut émerger est le terrain vague, le royaume du milieu, la zone d’entre-deux où quelque chose d’imprévisible peut naître ; le lieu des monstres et des anges, des créatures hybrides et du peu d’espoir que je peux encore trouver en moi. Le lieu où je me sens « à la maison » : dans une maison précaire et menacée.

Fabio Pusterla

 

De fragiles maisons de poèmes

Suivant mon désir de faire connaître la poésie suisse en France, il me semble opportun de proposer un petit panorama de la poésie suisse italophone. Les poètes qui l’écrivent, souvent tournés plus ou moins vers l’Italie, depuis de nombreuses générations irriguent la culture et l’art suisses de leurs livres, divers, complexes, habités par des traditions poétiques et des questionnements très ordinaires. Cette anthologie choisit de commencer vers le milieu du XXè siècle. Les points de référence seraient alors la Deuxième Guerre mondiale, la bombe atomique, les luttes sociales. Je connais trop mal la poésie italienne avec laquelle elle reste très liée et j’ai cherché, entre des poètes que je connaissais, que je lisais et ceux que j’ai découverts, à nouer des fils au fur et à mesure entre des livres fréquentés depuis longtemps et ceux lus à cette occasion avec une vive attention. Ce sera un petit panorama, non exhaustif, il manque des noms qui auraient vraiment mérité d’y figurer. Les poètes rassemblés ici reconduisent un lyrisme assumé, même très bousculé, c’est un parti-pris. Il faudra faire un autre panorama pour donner à découvrir des propositions plus conceptuelles, des écritures blanches, la poésie sonore ou de plus jeunes performateurs. J’ai risqué une lecture personnelle et curieuse, fragmentaire, portée aussi par mes propres préoccupations.

Je crois pertinent de proposer une anthologie de poèmes, rien ne parle mieux qu’eux. Deux ou trois poèmes par poètes, classés chronologiquement. Peut-être sera-t-il possible de remarquer ainsi, dès le premier regard, à quel point cette poésie fait partie de la poésie universelle (terrestre) et ne se développe pas hors de l’histoire commune, quoique la partie italophone de la Suisse soit un très petit espace, paradoxalement à la fois enclavé et frontalier, vivifié par un jeu d’ouvertures et de fermetures très singulier. Ses problématiques, ses choix, rien ne sera étranger au lecteur de ce qui la travaille, de ce qui la féconde, de ce qui la nourrit. Et tout sera nouveau, sujet à rêverie, à réflexion, propre à être appréhendé au plus intime, recommençant sans cesse ce travail des mots en nous, cette si mystérieuse, si généreuse, si élémentaire appartenance des êtres humains à une langue, à des langues. Pour moi, qui ne pratique pas l’italien et qui, comme Jean Follain, ne connais pas vraiment d’autre langue et ne sens vraiment que le français, la traduction importe : je ne peux lire ces poèmes sans le travail des traducteurs et je n’ai eu accès, pour certains poètes, qu’à quelques traductions, parfois trop rares, ce qui aura peut-être eu un effet réducteur et m’aura probablement fait manquer de champ. Ces poètes sont traduits dans plusieurs autres langues, mais pas assez, et souvent par des poètes. Ces langues s’emparent avec les mots – ici l’italien, le frioulan, un dialecte – de notre vie, de ses conditions, les interrogent, les éclairent, les donnent à voir, en se risquant à inventer des poèmes qui la célèbrent aussi.

Comme ailleurs et partout, les poètes interrogent le lyrisme, ses formes, ses élans exposés au « désenchantement du monde » du XXe siècle et, plus encore, de ce début de XXIe siècle. Giorgio Orelli, (1921-2013) a choisi souvent des formes libres et simples par lesquelles il exalte une sorte d’humilité confiante, entre appartenance à un « cosmos » naturel élémentaire et accompagnement critique d’une société menaçante et menacée. Sinopie, le titre d’un de ses livres, rend hommage à la terre comme à l’art que cette terre nourrit de sa propre substance, fragile, modeste, sujette à l’effacement comme aux résurgences les plus vives, comme d’autres poèmes plus anciens le suggèrent déjà, comme celui-ci, extrait de Avant l’an neuf (Prima dell’anno nuovo, 1952) :

Tout ce gris à la hauteur des colombes,
tout ce vert qui s’écoule jusqu’au gris :
un soleil, oui, il suffira que le soleil
se rallume.
            Je suis dans une gorge
d’ombre. Tu es là-haut.

Dans la préface, Pietro De Marchi écrit de ce poète à la fois érudit et tout en attention à la vie : « Orelli maîtrise souverainement le langage ; il sait alterner avec naturel citation littéraire et passage en dialecte, la langue de tous les jours et celle des journaux, [...] tout comme il sait recourir, suivant une nécessité intime, aux mètres traditionnels (hendécasyllabe, heptasyllabe) ou aux vers longs, étirés, à la limite de la prose ». Remo Fasani (1922-2011), entre formes traditionnelles et poèmes plus libres de facture, dans une nature relativement pacifiée, exhausse une humaine fragilité, vécue soit dans un corps à corps politique avec la société, soit dans une sérénité gagnée par le geste limpide du poème, que Philippe Jaccottet caractérise ainsi :

Poète, il n’a pas cessé de vouloir dire ce monde, donc d’abord se taire, [...] se taire pour pouvoir dire [...] et recueillir tous ces moments de haltes et de silence, parfois angoissés, afin que s’en élève le chant le plus vrai. (extrait de la préface à L’éternité dans l’instant, Samizdat, 2008)

Giovanni Orelli (1928-2016), dont la poésie est imprégnée par ses positions politiques, aura résolu de conserver, par exemple dans Ni thym ni marjolaine, des aspects d’un dialecte familier et dans le même temps des formes anciennes en dialogue sensible et érudit avec la tradition littéraire – le sonnet –, forme qu’il met au service de la banalité désarmante de nos vies. C’est une veine importante de son œuvre. La richesse de sa poésie très diverse, toujours soumise à une très discrète ironie et auto-ironie, est « un vrai petit écrin de surprise pour tout lecteur » (Yari Bernasconi). Le titre même de ce recueil, renvoyant à une assertion de Montaigne, confirme d’autre part ses appartenances à une vie poétique universelle qui traverse allègrement toutes sortes de frontières. Fernando Grignola (1932- ), lui, après avoir écrit en italien, a poursuivi en dialecte d’Agno, manière de ne pas séparer la langue d’une terre où il vit, où ce dont il parle, meurt, s’épanouit, blesse ou se blesse, désireux de ne rien perdre de la richesse des langues nées au plus près de l’expérience du réel qui les constitue. Il a beaucoup médité sur la langue et beaucoup œuvré pour faire connaître les autres poètes dialectaux. Leonardo Zanier (1935-2016), plus directement politique, écrit souvent – en frioulan– des poèmes révoltés, traversés de questions sans réponse sur notre condition humaine. Il a beaucoup réfléchi sur l’exil, sur la perte. Ses poèmes sont empreints d’une grande simplicité apparente et leur rythme les a souvent conduits à devenir des chansons, traduites dans d’autres langues. Alberto Nessi (1940 - ), ce remarquable « voleur de détails » dont « la poésie n’accorde aucun privilège à l’imagination » (Jean-Baptiste Para) décline en vers d’allure libre et sans emphase les couleurs désirables et insaisissables de la vie, dans un clair-obscur songeur, parfois politiquement affirmé, douloureux mais sans ressentiment, baignant une profonde banalité dont les détails se révèlent autant le sel que la substance, notre inépuisable richesse et notre élémentaire fragilité :

Les femmes qui passent le Gothard pour leurs analyses
dans le train du retour parlent de l’hôpital
où des infirmières glissent à bicyclette
dans la lumière des couloirs
si bien que la tumeur ne semble qu’une gêne[...]

Les poèmes très discrets, très sobres et très enracinés dans la vie ordinaire d’Aurelio Buletti (1946 - ), l’air de rien, avec beaucoup de subtilité, interrogent la poésie non sans un humour d’une grande légèreté. Il apostrophe les mots, ce qu’ils veulent dire, ce qu’ils peuvent dire lorsqu’ils sont agencés en poèmes, s’émeut de leurs frêles et précaires réussites, pointe leurs pauvres prétentions :

A double titre les mots ne sont pas
du pétrole ; primo, en l’an deux mille
il y en aura encore
et, secundo, ils ne coulent pas à flots.

Donata Berra (1947 - ) écrit des poèmes très épurés et denses dont la force symbolique concentrée force l’attention. Elle exprime aussi, en rendant sensibles de nombreux paradoxes, la violence souvent brutale de la vie en société :

Ils ont vu, et dedans
dedans, ils m’ont regardée
patauger dans un bain de sang.
Je ne le nie pas :
j’ai nourri l’espoir,
de la même férocité de rouge,
que viendrait Ciriatto en personne
Farfarello et Cagnazzo, les diables de Dante,
avec des crocs, des griffes, des grappins et des fourches
pour me tirer, me hisser en lambeaux
sur n’importe quelle rive, pourvu qu’elle soit
une rive.

Elle est une des premières femmes à apparaître dans cette anthologie. Sans provoquer vraiment d’étonnement. L’accès à une plus grande visibilité des poètes femmes est lent et pèse le poids des luttes nécessaires pour y être partiellement parvenues et pour y parvenir vraiment. Dubravko Pušek (1956 - ) posé entre deux pays (ou trois ou quatre si on ajoute l’Italie et la Croatie à l’ex-Yougoslavie et à la Suisse ?) entre au moins deux langues, lance des questions au langage poétique, au jeu douloureux entre parole et silence, mais aussi à la violence et à l’absurdité de la vie redoublées par celles plus cruelles des guerres, questions renouvelées par des poèmes à la dureté cristalline, dont la résistance, le tranchant et l’opiniâtreté formulent en même temps de grandes incertitudes et cherchent une presque lumière d’une sombre, mais nette et tragique manière :

Protégée par la chaleur d’un projectile,
la parole exsangue s’ouvre
à la pierre épineuse.

Extrait de Requiem pour Vukowar

Fabio Pusterla (1957 - ) possède nombre des caractéristiques des poètes rassemblés dans cette anthologie et il les théorise. Comme d’ailleurs leurs traducteurs, ces poètes sont souvent enseignants, érudits, romanciers, dramaturges, traducteurs eux-mêmes. Ils tissent une étoffe culturelle aux motifs élaborés et entremêlés diffusant sa beauté, sa diversité et sa force génératrices. De nombreux essais accompagnent l’œuvre poétique de Fabio Pusterla, elle-même réflexive autant que narrative : rien ne se dissocie jamais du reste de l’œuvre, comme si rapprocher les genres donnait plus de poids et de vérité à chacun. Accordant aussi une grande importance à un enseignement qui s’interroge sur sa portée et sa valeur, Fabio Pusterla problématise et perturbe philosophiquement et poétiquement la toujours trop grande univocité des concepts d’identité, de paysage, de mémoire, de traduction aussi. Qu’est-ce qu’un mot ? Quels liens entretient-il avec les mondes humains que nous construisons, avec un « cosmos » très déstabilisé ? Que disons-nous quand nous l’utilisons, quand nous le lions à d’autres, pourquoi ceux-ci plutôt que d’autres ? Sa poésie, touchant directement l’affectivité du lecteur, est d’une réelle simplicité d’approche. Elle offre en même temps une grande complexité et de nombreux niveaux de lecture. Elle s’ancre dans un quotidien très banal, souvent dérisoire, mais célébré comme le seul lieu de nos vies, à la fois évident et énigmatique. Pietro De Marchi (1958 - ), qui en signant l’édition de l’œuvre du poète Giorgio Orelli manifeste son affiliation à une tradition, écrit une poésie dénuée d’apprêt, proche d’une vie infime et fragile, soumise aux aléas et pourvoyeuse de merveilles, vie à laquelle elle se mêle en images nuancées dans une sorte de méditation lyrique :

alors, tandis que du papier roussi
en confettis voltigeait toujours sur nos têtes,
même sans plus la moindre faim
je demandais encore une orange à peler,
j’implorais de le refaire, le répéter,
ce jeu avec le feu.

Les poèmes souvent tourmentés d’un Leopoldo Lonati (1960 - ) ne sont pas de cette veine, ils se révèlent un haut lieu d’interrogations sur le langage, travaillé par un questionnement métaphysique essentiel, hanté par une grande inquiétude laquelle n’est pas sans sous-tendre l’œuvre des autres poètes, ceux qui le précèdent comme ceux qui lui succèdent. Mais ici, elle domine, elle gouverne et trouve dans les mots de ce poète une de ses expressions les plus concises, les plus justes.

À partir de cette période, les années 60, il est possible d’observer un effet de bascule déjà amorcé avec l’œuvre de Fabio Pusterla. Les poèmes de la plupart des poètes nés dans ces années-là, hommes et femmes – elles apparaissent enfin d’une manière conséquente, au Tessin comme ailleurs ! – me semblent à la fois décliner souvent une narrativité accrue, des formes plus libres et des interrogations dans lesquelles le « lexique de la nature » symbolique se fait moins prégnant ou alors induit un questionnement soucieux. : la nature se fait aussi précaire que les mondes humains. Je ne veux pas dire qu’auparavant, les questions politiques, urbaines, territoriales n’habitaient pas la poésie suisse italienne, surtout pas, mais les équilibres délicats des poèmes s’harmonisent autrement, plus souvent dissonants, très souvent douloureux. Les tensions de la société dont des résolutions difficiles deviennent de plus en plus compromises résonnent différemment à travers des subjectivités plus déchirées, plus isolées. Les poèmes semblent être structurés par une angoisse plus écartelante qui taraude chaque poète, construisant cette « maison précaire et menacée » que Fabio Pusterla décrit dans l’exergue que j’ai choisi pour chapeauter l’ensemble de cette anthologie, maison plus fragile que jamais. Les préoccupations des uns et des autres s’expriment dans un monde difficile que l’espoir ou l’espérance innervent peu, les poèmes expriment des désirs et des désespoirs beaucoup moins confiants.

Pierre Lepori (1968 - ), qui justement a traduit, entre autres, Leopoldo Lonati avec Mathilde Vischer, entretient avec la poésie « un rapport difficile et erratique ». Il craint que « la pose prétentieuse » et la méfiance que d’autres ont résolu par des équilibres parfois difficiles entre tradition et modernité s’accompagne de l’idée que « le poème naît d’obscures floraisons, exprimé par une machinerie tout aussi obscure ». Une telle appréhension ne lui fait croiser la poésie – et alors, il la suit, la provoque ! – que si elle se manifeste librement. Donc, pas toujours ; de nombreuses années séparent ses recueils de poèmes. Aujourd’hui, il y revient pour exprimer – dans un rapport à l’intime – « ses engagements, ses passions et ses fureurs » dans un futur livre dont le titre Flux nous entraîne dans la vivacité d’une coulée, d’un flux dont le ressenti subjectif lutte contre tous les flux d’indifférenciation qui nous dissolvent. Dans ses poèmes, plus directement connotés politiquement, Fabiano Alborghetti (1970 - ), travaille la matière de la mémoire et de l’oubli, de l’identité, du territoire, de l’exil, de la misère humaine. Il questionne le regard que nous portons les uns sur les autres, les mots que nous nous donnons les uns aux autres, poétiquement, socialement. Sa poésie sonde avec une intense curiosité et avec générosité nos manières d’exister, de parler, d’écouter les mots, qui que nous soyons. Quels mots ? Quels sont les attributs du poème, où doit aller le poète ?

Je ne veux pas de mots et donne-moi autre chose que de l’argent
Donne-moi un sens...
(Mohammed, 20 ans, Marrakech, Maroc)

Prisca Agustoni (1975 - ) comme si « le flot de mots » dont nous devons nous méfier devait nous submerger, travaille la langue – les langues ; entre méfiance et confiance, il faudrait redistribuer et les mots et le monde et leur relations pour que vivre soit possible, puisse être nommé. Il faut barrer de tous côtés, veiller de toutes parts, réinventer ce qui nous constitue dans une sorte d’urgence manifeste. Elena Meylan Jurissevich (1976 - ), dans une grande économie de moyens, cisèle des poèmes brefs et éclatants, incisifs, brillant d’un éclat presque dur, mais scintillant. Pour elle, nettoyer les mots est une affaire urgente, nécessaire, profondément incarnée :

Léguer une trace mais pas la mie
ni le gravillon qui le distinguera des galets
léguer une forme unique comme les empreintes
de la molaire et de la pointe du doigt.

Rendre les mots concrets, sensibles par leur poids, leurs textures, telle semble être une des principales préoccupations de Massimo Gezzi (1976 - ), qui écrit des poèmes sans apprêt, à la symbolique forte et à peine perceptible, poursuivant une sorte de déclaration d’amour au réel, mais sans illusions : c’est bien lui, le réel, qui nous donnerait les mots, et le poème devrait prendre exemple et appui courageux sur cette vigoureuse énergie matérielle qui nous fabrique et que nous fabriquons, en relation avec elle, elle qui nous pose les bonnes questions, peut-être :

Une brique compte plus que les mots
qui l’imitent s’appuyant
l’un sur l’autre.

Avec la poésie, j’aimerais faire des briques.

Il n’est plus tant question de s’élever que de construire. Mais quoi, mais comment ? Mais où ? Vanni Bianconi (1977 - ) puise dans une certitude peut-être analogue, un lyrisme plus confiant, moins exposé à l’incertitude et l’inquiétude, mais pas toujours sans cruauté. Il accueille le monde comme il se présente et avec une sorte de courageuse nonchalance, sentiment rarement partagé dans les poèmes que j’ai pu lire pour cette présentation.

Ne pas se hisser hors des corps, se pencher pour écouter les habitudes d’exister, pour accompagner l’insondable et immense précarité de l’humanité – comment savoir même ce qui la caractérise – devient le lot de la poésie en général ; aux poètes de s’y colleter. Les poètes suisses italophones ne font pas exception. Les poèmes de Matteo Ferretti, (1979- ), âpres, éprouvants, à la tonalité narrative a contrario presque épique, expriment jusqu’à la colère, parfois même une rage que rien ne pourrait apaiser. Pietro Montorfani (1980 - ) écrit une poésie au souffle ample, mais dans un registre plus classique, travaillée par des problèmes existentiels et métaphysiques, religieux, avec un accent presque prophétique. Daniele Bernardi (1981 - ) écrit des poèmes eux aussi dictés par un monde difficile dans une langue narrative par laquelle les vers veulent encore bousculer la vie prosaïque, donner une configuration cohérente à l’expérience d’exister. Ce n’est pas Laura di Corcia (1982 - ) qui contredira le sentiment de lire, quelle qu’en soit la forme, des écritures anxieuses, tendues, elle dont les poèmes très mobiles se font si sensibles aux variations sismographiques et dangereuses de tout ce qui bouge, de tout ce qui vit, dans un saisissement très naturel – douleur ou joie stupéfaites :

On a ouvert un supermarché de mots inutiles, une kyrielle de signifiants à suspendre à la fenêtre. Ces gestes qui apparaissent devant nous, qui nous ramènent à la vérité du corps.

La poésie de Yari Bernasconi (1982 - ), affirmée politiquement, à la fois narrative et réflexive, fait penser à certains poètes de la poésie objective américaine, à la fois très sensitive et très distanciée, très efficace, mâtinée parfois d’une révolte dénonciatrice sans qu’il s’interdise un lyrisme d’une grande pudeur :

L’eau qui passe ici est déjà passée à demain.
Moi, je t’écris d’ici, d’où l’on disparaît ensuite.
Pardon si je ne reviens plus dans ces lieux pérennes.

« Ici et maintenant » est souffrant et violent. Attaché comme d’autres à la tradition de la poésie italophone, mais « la soumettant imperceptiblement au grincement, à l’usure, à la poussière, laquelle s’insinue non seulement dans les jours mais entre les lignes » (Fabio Pusterla), ce poète assume cet « ici et maintenant », tel qu’il est, avec force, concision et responsabilité. Francesco Tomado dit des poèmes d’Azurra de Paola (1983 - ) qu’ils abordent l’angoisse avec une attitude d’adolescente adulte (...) avec la pleine conscience des conséquences que chaque geste porte en soi ». Rien que le titre d’un livre suffirait à nous dessiller les yeux si nous en avions douté : La vérité est un monde terrifiant. Poèmes très emportés, d’un lyrisme presque romantique, mais cependant très proche d’émotions ancrées dans le corps. Assiégée, sans protection devant la mort, quelqu’une s’avance et parle. Avec Andrea Bianchetti ( 1984 - ) une veine narrative poursuivie dans une grande simplicité, plus apaisée peut-être, revendique quant à elle une certaine positivité. Il confirme qu’un courant moins tourmenté existe aussi dans la poésie suisse italophone. Et Laura Acerboni (1985 - ), un peu entre les deux, pèse tous ses mots sur la plus précise balance pour développer une sorte de réalisme magique très incarné, violent, cruel parfois, sans fard, attiré par une juste littéralité :

Il a montré à sa mère
ce qu’une bouche peut faire
si on la pousse à bout
et qu’une maison détruite

est seulement une maison détruite

Les poètes suisses italophones, qu’ils restent vivre au Tessin, ou ailleurs en Suisse, ou partent vivre loin ou partagent leur vie entre deux lieux parfois très différents, sont soumis en permanence au problème et à la chance de la traduction. S’ils restent tournés vers l’Italie, ne pas être traduit peut rester secondaire, mais comporte le risque de ne pas être assez lu dans son propre pays. Erri de Luca, dans le film Tradurre de Pier Paolo Giarolo, pense qu’il a appris très vite d’autres langues, car trop peu de livres paraissaient en traduction italienne quelle que soit leur langue d’écriture. La chose est peut-être encore plus contraignante au Tessin. Certains des poètes contactés ont dû faire traduire des poèmes pour ce petit panorama, même s’ils parlent un peu – plus ou moins bien – les autres langues de leur pays. Ne pas être traduit peut être un handicap réel pour être lu en Suisse et dans les pays non italophones. Certains déplorent le peu de porosité entre les régions linguistiques suisses, certains parlent même de barrières linguistiques. Mais quelques traducteurs, que l’on peut vraiment qualifier de passeurs, réalisent un travail considérable, pour traduire la poésie suisse italophone en français, en allemand. Ils ne sont pas si nombreux, mais ils en assurent ainsi la reconnaissance hors de son territoire, de ses frontières, lui offrant une meilleure réception et des retours nécessaires. Les plus actifs sont Christian Viredaz, Mathilde Vischer et Pierre Lepori. Il faudrait citer tous les autres, qu’ils sachent qu’ils ne sont pas oubliés. Poussés par des motivations diverses, chacun, d’une manière ou d’une autre, croit à cette passation, à un réel transfert des poèmes d’une rive à l’autre, d’une langue à l’autre. Christian Viredaz désire « offrir au lecteur francophone une traversée » : « je retiens au fil de la lecture les poèmes qui « me parlent » le plus et que j’essaierai de faire « parler » à mon tour dans ma langue. » (entretien avec Chloé Mossi, poesieromande.ch, automne 2020). Fort d’une conviction affirmée, il croit en l’effort de tenter de partager, peut-être, un peu de l’essence de l’original avec l’auteur (et avec le lecteur ?) : « je crois qu’à défaut d’en conserver l’essence, on peut au moins en propager l’écho ». Il a confiance dans la puissance génératrice de la traduction : « J’ose croire en effet que, tout comme on démontre la marche en marchant, il est possible de démontrer la traductibilité de la poésie en la traduisant... ». Mathilde Vischer voit dans la traduction d’un poème un travail analogue à celui d’écrire un poème. « L’acte de traduire est dans la tension vers l’autre ; en ce sens il rejoint le dialogue du poème, tourné vers un autre restant la plupart du temps indéfini. [...] le poème est tendu vers un espace qu’il n’atteint pas, tout comme l’acte de traduire travaille au cœur d’une tension vers l’autre, de la langue et du poème à la fois, qu’il ne peut espérer atteindre qu’à travers la plus grande distance ». (La traduction du style vers la poétique  : Philippe Jaccottet et Fabio Pusterla en dialogue, Paris, éditions Kimé, 2009).
Prisca Agustoni et Pierre Lepori, qui pratiquent l’auto-traduction, ne contredisent pas ces assertions. Quoique l’exercice soit parfois difficile, surtout à cause des grands écarts à faire entre pays où se faire entendre et éditer, Prisca Agustoni voit dans le retour sur un texte écrit dans une langue pour le traduire dans une autre une ouverture qui « m’emmènera souvent ailleurs, vers des réflexions intéressantes et inattendues sur la langue à partir de mes propres textes. Il est important de m’éloigner de ce que je viens d’écrire, le reprenant plus tard en tant que traductrice de moi-même. Cette distance, ce recul, ce pas en arrière me permet de garder un regard attentif, non domestiqué, sur mon travail et m’accorde une grande liberté quant aux choix relatifs à la « fidélité » par rapport à la version d’origine ». Habitant au Brésil et en portugais, elle, qui est née dans un dialecte tessinois, sent parfois l’absence de pratique des autres langues – surtout le français – comme un manque, « comme une sorte de bras amputé ». Elle pense que l’auto-traduction « redonne souffle à cette part d’elle qui demeure si vivante quoique silencieuse ». Pierre Lepori, par goût de la réflexivité « s’est plu à théoriser sur son propre processus créatif, jusqu’à évoquer la question de la créolité et à inventer la définition du queer in translation. ». Et en s’appuyant sur cette pratique en quelque sorte contraignante et obligée au départ, il en a fait une richesse : « en vivant hors de ma langue maternelle, j’ai peu à peu perdu pied dans mon écriture italophone ; ce qui est en soi génial, car on écrit mieux quand on est minoritaire ou sur une ligne de faille. En même temps, je construisais mon rapport charnel au français, langue d’accueil, et j’y butais, je luttais. Là encore, tant mieux. Trébucher soit ma manière d’avancer. »

Et comme la poésie est sûrement le lieu où chacun construit, poète, traducteur ou lecteur, son rapport charnel à la langue, sa « maison précaire et menacée », souvent en trébuchant, en « tâtonnant dans l’inépuisable » (André Frénaud) peut-être plus si inépuisable, tout se tient. Et c’est miracle et bonheur pour moi d’avoir pu entrer dans nombre de poèmes que je n’ai pu lire en italien. Quand je peux les regarder à côté de leur traduction française sans pouvoir les décrypter, je vois, bien sûr, et j’entends – ou plutôt je devine – des aspects formels. Mais l’écho, ce qui pourra m’être donné, les traducteurs seuls l’auront propagé jusqu’au lecteur français curieux de ce qui se passe ou s’origine en matière de littérature dans cette petite région d’un pays voisin, si proche et si lointain, mais pas assez connu, c’est bien regrettable. Je voudrais donner envie, par cette anthologie, de les connaître mieux et d’entrer plus avant, d’une manière générale, dans toute la poésie italophone.

Tout cela ne serait guère possible sans les éditeurs qui font là un travail régulier si nécessaire, dans une grande discrétion, mais avec une grande efficacité :les Éditions d’en bas dirigées par Jean Richard , les Éditions Samizdat (dirigées aujourd’hui par Claudine Gaetzi, auparavant par Denise Mützenberg et Claire Krähenbühl) et les Éditions Empreintes fondées par Alain Rossel et Alain Rochat, dirigées aujourd’hui par ce dernier et Olivier Beetschen, qui nous ont offert longtemps une magnifique collection de poche. Quant aux revues, viceversalitterature.ch, revue numérique et papier dirigée par Ruth Gantert, Carlotta Bernardoni-Jaquinta et Claudine Gaetzi, fait depuis longtemps un gros travail pour la circulation d’une langue à une autre de toutes les littératures pour l’ensemble de la Suisse ; la RBL (Revue de Belles Lettres), belle revue-papier dirigée aujourd’hui par Marion Graf (éminente traductrice), accomplit un effort fécond de découverte, d’accueil et de critique nécessaires, presque une mission. Dans le numéro de RBL de mai 2021, un dossier sera consacré justement à Fabio Pusterla.
Qu’ils soient tous ici remerciés est la moindre des choses.

forger des pictogrammes
dessins d’oiseaux primitifs
sur des tablettes de lithium,

faire provision d’épices et de céréales
au cas où l’on serait empêché de sortir
de nos remparts,

reculer comme des crabes
de l´écriture des mots
vers l’écriture du monde


           Prisca Agustoni

 

ANTHOLOGIE

Giorgio Orelli

Giorgio Orelli est né à Airolo en 1921 et mort à Bellinzone en 2013. Écrivain, poète, érudit et traducteur (entre autres de l’œuvre de Goethe) vers la langue italienne. Poète important, il a reçu en 1988 le grand prix Schiller pour l’ensemble de ses œuvres. Il est docteur honoris causa de l’université de Fribourg.

bibliographie partielle :

  • Né bianco né viola, Lugano, Collana di Lugano, 1944
  • Prima dell’anno nuovo, Bellinzone, Leins e Vescovi, 1952
  • Poesie, Milan, Editionsdella Meridiana, 1953
  • Nel cerchio familiare, Milan, Scheiwiller, 1960
  • L’ora del tempo, Milan, Arnoldo Mondadori E ditore, 1962
  • poesie, Milan, Scheiwiller, 1964
  • poesie, con 5 seriografie di Madja Ruperti, San Nazzaro (Tessin), Serigrafia San Nazzaro, 1973
  • Sinopie, Milan, Editions Arnoldo Mondadori 1977
  • Spiracoli, Milan, Editions Arnoldo Mondadori 1989
  • Il collo dell’anitra, Milan, Garzanti, 2001

en français ou en bilingue :

  • Choix de poèmes (1941-1971), traduction d’Yvette Z’Graggen, Lausanne, Éditions de l’Aire, 1973
  • Sinopie, traduction de Christian Viredaz, Moudon, Éditions Empreintes (Poche/Poésie), 2000
  • Poèmes de jeunesse, traduction de Christian Viredaz, Genève, Éditions Samizdat, 2005
  • La couleur du colvert, traduction de Christian Viredaz à paraître aux éditions Circé (Belval)

deux poèmes extraits de Sinopie traduits par Christian Viredaz

DUE PASSI CON LUCIA, D’AUTUNNO

I fichi del ricco traboccano dal parco,
ma neanche il porco li mangia.
Sembrano buoni, così belli e pieni,
ma nessuno lli mangia.
Imbratteranno presto la viuzza.

Vieni, Lucia, che andiamo
per una strada meno stretta
dove cadono ricci con castagne
e passiamo giocare a pestarci le ombre
senza che abbàino cani.

DEUX PAS AVEC LUCIA, EN AUTOMNE

Les figues du riche débordent du parc
mais le porc lui-même ne les mange pas.
Elles ont l’air bonnes, si belles et pleines,
mais personne ne les mange.
Elles ne vont pas tarder à crotter la ruelle.

Viens, Lucia, prenons
une route plus large
où tombent les châtaignes dans leurs bogues
et nous pourrons jouer à marcher sur nos ombres
sans que les chiens aboient

LA TROTA

Di domenica setter color sasso
memori tra il piantume
fluviale, scarafaggi
bianchi di morte, sommosi ogni poco dall’acqua
che tocchi : pensare che la vita
dev’esser viva, cioè vera vita, o la morte la supera
incomparabilmente di pregio ; e infatti
la trota tanto attesa
– che non giungeva alla misura e argentea
sbatteva nella mano
rustica del pescatore
compagno d’infanzia dopo tanti anni
ritrovato, prudente
ferroviere, così
discreto nell’accennare a quelli
che sono andati di là – fugge,
torna al suo fiume, ci salva.

LA TRUITE

Le dimanche, des setters couleur de pierre
la mémoire en éveil parmi la verdure
fluviatile, des cafards
blancs de mort, agités à chaque instant par l’eau
que l’on touche : penser que la vie
doit être vivante, c’est-à-dire vraie vie, sinon la mort
est incomparablement plus précieuse ; et en effet
la truite tant attendue
– qui n’avait pas la taille conforme et claquait
argentée dans la main paysanne
du pêcheur, un camarade d’enfance
retrouvé après tant d’années, sage
cheminot, tellement
discret dans ses allusions à ceux
qui sont passés de l’autre côté – s’enfuit,
retourne à sa rivière, nous sauve.

 

Remo Fasani

Remo Fasani est né en 1922 à Mesocco, mort en 2011. Il a partagé sa vie entre le canton des Grisons et Neuchâtel, où il a enseigné à l’université. Poète, il a aussi été traducteur (de l’allemand et du français) et chercheur en littérature.

bibliographie partielle
Sogni, Ferrarese, Book Editore, 2008
Non solo « Quel ramo... »  , Firenze, Cesati, 2002
Il vento del Maloggia , Bellinzona, Casagrande, 1997
Sonetti morali  , Bellinzona, Casagrande, 1995
Felice Menghini  , Locarno, Pro Grigioni Italiano, 1995
Le parole che si chiamano  , con una prefazione di Guglielmo Gorni, Ravenna, Longo, 1994
Giornale minimo , Locarno, Dadò, 1993
Un luogo sulla terra  , Bellinzona, Casagrande, 1992
Le poesie, 1941-1986, Bellinzone,Casagrande, 1987

en français ou en bilingue
Novénaires / Novenari, ill. de Pierre-Yves Gabioud, traduit par Christophe Carrard Paris, Conférences, 2011
L’éternité dans l’instant, traduit par Christian Viredaz, Genève : Samizdat, 2008
Rêves, traduit par Christian Viredaz, Genève, Samizdat, 2010

deux poèmes traduits pas Christian Viredaz

NOTIZIA

Nel cieco fondovalle

i lumi delle lampade che tremano,

i fumi pigri che da tetto a tetto

s’alzano contro il cielo senza volto.
Non altro. E basta a dire la tristezza,

il senso dell’esilio.

extrait de Le Poesie 1941-1986, Bellinzona

NOUVELLE

Au fond de la vallée aveugle

les lueurs des lampes qui tremblent,

les fumées paresseuses qui de toit en toit

s’élèvent contre le ciel sans visage.
Rien d’autre. Et cela suffit à dire la tristesse, 

le sentiment de l’exil.

LA POESIA

Un’altra estate declina

s’appressa la rottura dei tempi.

La sera, sul lago di Neuchâtel,

le barche a vela indugiano

nell’aria immobile e brumosa.

Le guardo e mi sembrano sospese

nel vuoto, in attesa d’un evento,

conosciuto e sconosciuto insieme…

E qui s’esaurisce nell’abondanza,

si flette dal vertice d’un estate

e quasi d’una vita,

non esperimento ma esperienza,

serenamente e tristemente,

il canto sempre incompiuto

che solo, alla fine, sa una cosa :

quanto cammino rimane alla poesia.

extrait de Le Poesie 1941-1986

LA POESIE

Un autre été décline,

proche est la rupture des temps.

Le soir, au bord du lac de Neuchâtel,

les barques à voile s’attardent

dans l’air immobile et brumeux.

Je les regarde et elles me semblent suspendues

dans le vide et l’attente d’un événement

connu et inconnu en même temps…

Et c’est ici que s’épuise dans l’abondance

et fléchit au sommet d’un été

et presque d’une vie,
 non pas expérimentation mais expérience,

le chant toujours inachevé

qui ne sait, à la fin, qu’une seule chose : 

tout le chemin qu’il reste à la poésie.

 

Fernando Grignola

Fernando Grignola est le plus important des poètes tessinois encore en activité écrivant en dialecte (au début de sa carrière, il a aussi publié des recueils en italien). Il fêtera ses 90 ans le 26 août 2022. Il est l’auteur d’une douzaine de recueils de poèmes, d’une anthologie des poètes dialectaux de Suisse italienne, de trois recueils de récits et souvenirs, et de diverses autres publications. Producteur des programmes de dialecte et théâtre populaire à la Radio suisse italienne, il a écrit une centaine de comédies pour la « Domenica popolare » de la RSI entre 1965 et 1993.

Bibliographie partielle :

  • Solo la voce e altre poesie, Agno-Bioggio : La Malcantonese, 1963
  • Ur fiadàa dra mè gent, Agno-Bioggio : La Malcantonese, 1965
  • La vicenda del vivere, Agno-Bioggio : La Malcantonese, 1967
  • La sonàda senza nom, Agno-Bioggio : La Malcantonese, 1970
  • Uomini e colline, Milano : Club degli Autori, 1975
  • Solo nel cuore abbiamo, Fossalta di Piave : Rebellato, 1981
  • La mamm granda da tücc, Locarno : Pedrazzini, 1983
  • La pagina striàda / La pagina stregata, Locarno : Pedrazzini, 1987
  • Ciel da paròll, Lugano-Agno : Bernasconi, 1992
  • Ur cör e la radisa, Agno-Lugano : Bernasconi, 1996
  • Radísa innamuràda / Radice innamorata : Poesie 1957-1997, Canzoniere nel dialetto di Agno con versione in lingua italiana, Lugano-Agno : Bernasconi, 1997
  • Visín luntán, Faenza : Mobydick, 1999
  • Lüs / Luce, Balerna : Ulivo, 2001
  • La foglia trafitta dal sole / Ra föia sfilzàda dar suu, 1957-2007 : antologia e poesie nuove, Balerna : Ulivo, 2008
  • Nel tempo che scorre (per gli ottant’anni dell’autore), poesie dalle raccolte in italiano e dalla produzione in dialetto, Balerna : Ulivo 2012
  • Paròl biótt / Parole nude, Nuove poesie 2015/2016, Balerna : Ulivo, 2016

trois poèmes traduits en italien et en français par Christian Viredaz

RA PAGINA STRIÀDA

          A Maria Grazia Lenisa

Fàmm miga dumánd ! Ogni paròla
sü ra pagina striàda l’è piü mia
nè tua. L’è puesia
lingua da tücc !

L’è tütt quéll che miga sempru
a tás
denta da nüm.

LA PAGINA STREGATA

Non farmi domande ! Ogni parola
sulla pagina stregata non è più mia
né tua. E’ poesia,
lingua di tutti !

E’ tutto quello che non sempre
tace
dentro di noi.

LA PAGE ENCHANTÉE

          À Maria Grazia Lenisa

Ne me pose pas de questions ! Chaque mot
sur la page enchantée n’est plus à moi
ni à toi. Il est poésie,
langue de tous !

Il est tout ce qui ne reste pas toujours
muet
à l’intérieur de nous.

 
 
 
 
 

extrait de La pagina striàda / La pagina stregata

 

TÜTA RA VITA

Barlum da lüs
in dar témp
föra dar témp.

Tüta ra vita a cantà
dra föia sfilzàda
dar suu.

TUTTA LA VITA

Barlumi di luce
nel tempo
fuori dal tempo.

Tutta la vita a cantare
della foglia trafitta
dal sole.

TOUTE LA VIE

Rais de lumière
dans le temps
hors du temps.

Toute la vie à chanter
la feuille que transperce
le soleil.

 
 
 
 
 

extrait de La foglia trafitta dal sole / Ra föia sfilzàda dar suu, 1957-2007

 

QUÁND I MA CIAMA

Quánd i ma ciama pueta
ma pâr da vèss un péss
föra da l’acqua.
Vöi miga passà pa ’n blagón
ch’a ròba tesôr
a r’ümiltà dar múnd.

Mila lavarìn sür s’ciopàa
di arnìsc ar lâgh
i canta invéce dumà da l’óm
che sa sculta denta da lüü

par sentì i fracasséri dar Silenziu,
i Altri, ur Múnd : tütt quel
ch’a pénsum Grand sura da nüm.

QUANDO MI CHIAMANO

Quando mi chiamano poeta
sono imbarazzato.
Non voglio passare per un borioso
che ruba tesori
all’umiltà del mondo.
Mille cardellini sull’esplodere
delle acacie al lago
cantano invece soltanto dell’uomo
che si ascolta dentro
per sentire i frastuoni del Silenzio,
gli Altri, il Mondo : tutto quello
che pensiamo Grande sopra di noi.

QUAND ON M ’APPELLE

Quand on m’appelle poète
je me sens comme un poisson
hors de l’eau.
Je ne veux pas passer pour un vantard
qui à l’humilité du monde
dérobe des trésors.

Mille chardonnerets sur l’explosion
des acacias au bord du lac
eux, ils ne chantent que pour l’homme
qui sait écouter au-dedans de lui

pour percevoir le fracas du Silence,
les Autres, le Monde, tout ce que nous
pensons Grand au-dessus de nous.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

extrait de Paròl biótt / Parole nude, Nuove poesie 2015/2016

 

Giovanni Orelli

Né en 1928 à Bedretto et mort en 2016, Giovanni Orelli est une des voix importantes de la suisse italophone. C’est une grande voix poétique, pas assez reconnue hors des frontières helvétiques. Il a reçu le prix Schiller 2012 pour l’ensemble de son œuvre d’écrivain dont la part poétique est essentielle. Il a enseigné à l’école secondaire de Lugano et en 1963, puis au lycée cantonal de Lugano.

Bibliographie partielle

  • Sant’ Antoni dai Padddü, Milan, Scheiwiller, 1986
  • Concertino per rane, Bellinzona, 1990
  • Né timo né maggiorana, Milan, Marcos y Marcos, 1998
  • Quartine per Francesco, Novara, Interlinea, 2004
  • Cata mia da savéi, Lugano, Alla chiara fonte, 2004
  • Un eterno imperfetto, Milan, Garzanti, 2006
  • Frantumi, Lugano, Alla chiara fonte, 2014
  • Un labirinto, Lugano, Alla chiara fonte, 2015

en français ou en bilingue

  • Concertino pour grenouilles, traduit par Jean-Claude Berger, Genève, La Dogana, 2005
  • Ni thym ni marjolaine, traduit pas Christian Viredaz, Chavannes-près-Renens, Empreintes, 2015

deux poèmes traduits par Christian Viredaz

23.

Da dove un tempo era folto betulleto-

Bedoleto-Bedreto (deturpatori hanno fatto poi Bedretto)

un paesano dava il suo buongiorno al lieto

insorgere del sole con l’onesto e il retto

conversar contadino ; dove un tempo una discreta
s
osta il casaro faceva è rimasto come un letto

di muschio e un nome : la “possa” (il riposo) del casaro. Un segreto

hanno i nomi di luogo e quelli che per primi il nome han detto.

Come fa un corpo ad attirarne un altro, a distanza ?

Quanti secoli fa ? da una sua solitudine ineffabile
alzò un
uomo gli occhi alle stelle, alla fragranza

di foglie a primavera, e diede a quelle labili

sirene della vita un nome : val Pertugio. La lontananza

era vinta. Era il pertugio dell’effabile.

23.

Là où jadis poussaient dru les bouleaux (betulleto-

Bedoleto-Bedreto, dont les gâcheurs ensuite ont fait Bedretto)

un paysan donnait son bonjour au joyeux

lever du soleil avec l’honnête et droit

échange campagnard ; là où jadis le fromager s’accordai
t
une pause discrète est resté comme un lit

de mousse et puis un nom : la possa (le repos) del casaro. Un secret

se partage entre les noms de lieu et ceux qui les ont donnés les premiers.

Comment un corps fait-il pour en attirer un autre, à distance ?

Combien de siècles de cela ? de sa solitude indicible

un homme a levé le regard aux étoiles, à la fragrance
de feuilles au printemps, et a donné à ces fugaces

sirènes de la vie un nom : val Pertugio. La distance

était vaincue. C’était le pertuis du dicible.

extrait de Né timo né maggiorana

57.

Per un mio identikit : sono Bubka che soffia, sbuffa

in pista alla rincorsa per il salto con l’asta,

l’esploratore orso che la vasta

distesa di ghiaccio scruta poi si tuffa

per un pesce ; Calandrino che nella corta buffa

con le tre carte da un diavolo é giocato ; don Giovanni che tasta

dove più tenera è vanità : sono, per un’ora al giorno casto

predicatore ma tutta notte amo Venere e la sua zuffa

contro virtù ridotta in cenere. Sono Arlecchino :

tra i calci in culo – aut aut – o schiaffi in faccia

tertium datur ! elegge la minestra ; sono Caino

randagio con i cani mandati alla sua caccia,
Bertoldo
diffidente : veleno o vino offre il vicino ?
Socrate che al destino
Santippe apre le braccia.

57.

Pour un portrait-robot : je suis Bubka qui souffle, halète

sur la piste d’élan pour le saut à la perche,

l’ours explorateur qui scrute la vaste

étendue de glace et puis se jette à l’eau

pour un poisson ; Calandrino qui dans la courte gaberie

avec trois cartes est joué par un diable ; don Juan qui tâte

là où vanité est plus tendre : je suis, une heure par jour, chaste

prédicateur mais toute la nuit j’aime Vénus et sa bagarre

contre vertu réduite en cendres. Je suis Arlequin :

entre les coups de pieds au cul – aut aut – ou bien les gifles

tertium datur  ! il choisit la soupe ; je suis Caïn

errant avec les chiens lancés à sa poursuite,

Bertoldo méfiant : poison ou vin, ce qu’offre le voisin ? 

Socrate qui à son destin Xanthippe ouvre les bras.

extrait de Né timo né maggiorana

 

Leonardo Zanier

Leonardo Zanier est né en 1935 à Maranzanis di Comeglians dans la zone alpine du Frioul en Italie. Mort en 2017, il a vécu entre Rome et Zurich, et s’occupe de formation des migrants. Dans les années 1970, il a été président de la Federazione delle Colonie Libere Italiane in Svizzera (FCLI), et a longtemps coordonné les projets de l’Union européenne contre la marginalité et l’exclusion. Il écrit des poèmes, essentiellement en frioulan, depuis 1960. Plusieurs de ses recueils ont été mis en musique et traduits dans les principales langues européennes.

Bibliographie partielle

  • Libers... di scugnî lâ / Liberi...di dover partire. Poems 1960-1962 , Garzanti, Milan, 1977
  • Sboradura and sanc / Seme e sangue,, Nuova Guaraldi, Florence, 1981
  • Camun di Dimpeç / Camuno di Ampezza, Martinis « The frozen words », Rome, 1989
  • Confini / Cjermins / Grenzsteine/ Mejniki . Poésie 1970-1980, FORUM, Udine, 1992
  • Il câli / Il cagkio, Poésie 1981-1987 , Ribis, Udin, 1993
  • Usmas / Tracce, poésie 1988-1990 , Casagrande, Bellinzona, 1994
  • Licôf grant / Festa grande, poésie 1990-1992 , Image Library Editions, Pordenone, 1995
  • Suspice caelum / Letture dell’universo, Poesia 1999, Pordenone, 1999

en bilingue

  • Libres... de devoir partir, 1960-1962, traduction de Daniel Colomar, frioulan – français – italien, préface de Jean-Jacques Marchand,Lausanne, éditions d’En bas, 2005

deux poèmes traduits par Daniel Colomar

OGNI SERA

il dì ch’al clopa
al strascina i siei ros
su pai spiçs dai crets
e sot
la not
a glot las vals
e a impia la poura dai oms

OGNI SERA

il giorno che declina
trascina i suoi rossi
verso le guglie delle rocce
e sotto
la notte
inghiotte le valli
e accende la paura degli
uomini

CHAQUE SOIR

le jour qui s’abîme
traîne ses rougeurs
vers les pics des rochers
et en bas
la nuit
engloutit les vallées
et enflamme les hommes de peur

MA LA NAS DISTES

da nô
no’ nd è ce fâ
ma la int
nas
distes
cussì si cres
como zòcui
in libertât
tra las còtulas
das mâris
e las risclas
dai peçs
e cuant
ch’a si capìs

MA LA GENTE NASCE LO STESSO

da noi
non c’è lavoro
ma la gente
nasce
lo stesso
così si cresce
come capretti
in libertà
tra le sottane
delle madri
e gli aghi
degli abeti
e quando
si capisce
bisogna andare

MAIS ON NAÎT TOUT DE MÊME

chez nous
pas de travail
mais
on naît tout de même
ainsi grandit-on
comme des chevreaux
en liberté
entre les jupes
de nos mères
et les aiguilles
des sapins
et dès
qu’on a compris
on doit partir

 

Alberto Nessi

Alberto Nessi (Mendrisio, 1940), poète et écrivain tessinois, a grandi à Chiasso, où- après avoir fréquenté la Scuola Magistrale et l’Université de Fribourg - il a été enseignant de littérature italienne. Son fonds d’archives se trouve aux Archives littéraires suisses à Berne. Le Grand Prix suisse de littérature lui a été décerné en 2016

bibliographie partielle

  • I giorni feriali, Lugano, Pantarei, 1969 (Giampiero Casagrande, 1988)
  • Ai margini, Lugano, Collana di Lugano, 1975 (Giampiero Casagrande, 1988)
  • Rasoterra, Bellinzona, Edizioni Casagrande, 1983
  • Il colore della malva, Bellinzona, Edizioni Casagrande, 1992 (1993, 1997)
  • Blu cobalto con cenere, Bellinzona, Casagrande, 2000
  • Iris Viola, Faloppio, Lietocolle, 2004
  • Ode di gennaio, Viganello, Alla chiara fonte, 2005
  • Ladro di minuzie – Poesie scelte (1969–2009), Bellinzona, Edizioni Casagrande, 2010

en français ou en bilingue

  • Cinq Poèmes, traduit par Florian Rodari, dans « La Revue de Belles-Lettres », Genève, n. 1-2, 1979
  • Poèmes, traduit Christian Viredaz, dans « Écriture », Lausanne, n. 44, 1994
  • La Couleur de la mauve, trad. de Christian Viredaz et Jean-Baptiste Para, Chavannes-près Renens, Empreintes, 1996
  • Fleurs d’ombre, trad. de Christian Viredaz, Genève, La Dogana, 2001 [Prix Lipp]
  • Algues noires. Suivi d’une brève anthologie, trad. De Jean-Baptiste Para et Matihilde Vischer, Saint Nazaire, Maison des écrivains étrangers et des traducteurs, 2003
  • La Nuit et le Pétale, trad. de l’italien par Christian Viredaz, Chavannes-près-Rennes, Empreintes, 2016
  • Poésies choisies, suivi de Voleur de détails, choix de poèmes trad. de l’italien par Christian Viredaz, Lausanne, Ed. d’en bas, 2018

trois poèmes traduits par Christian Viredaz et Jean-Baptiste Para

LE COSE

– Dove metti tutte le cose che leggi ? –
mi chiedi dopo l’acquata
mentre il cielo s’accende di lampi
tardivi. Blu cobalto con cenere. Io sto seduto
come un indiano, spio dal divano. Dove le metto ?
Un po’vanno a finire negl’ingombranti
ogni primo giovedi del mese passa il camion
e se li porta via i falsi tappeti
le poltrone slabbrate, i giocattoli zoppi.
Un po’s’impigliano ai fili, altre il vento
le porta via, le seppellisce nella sabbia.
Restano le cose che non lasciano in pace
le cose che tagliano, che feriscono
quelle che scavano gallerie
le cose che cinguettano e lucciano
le cose vive
le cose.

extrait de Il colore della malva,

LES CHOSES

– Où les mets-tu, toutes les choses que tu lis ? –
me demandes-tu après l’averse
tandis que le ciel s’illumine d’éclairs
tardifs. Bleu cobalt avec cendre. Je suis assis
comme un Indien, je guette depuis le divan. Où je les mets ?
Quelques-unes finissent aux objets encombrants
chaque premier jeudi du mois le camion passe
et les emporte, les faux tapis
les fauteuils déformés, les jouets boiteux.
Quelques-uns se prennent dans les fils, d’autres
le vent les emporte, les enfouit dans le sable.
Restent les choses qui ne laissent pas en paix
les choses qui coupent, qui blessent
celles qui creusent des tunnels
les choses qui gazouillent et qui scintillent
les choses vives
les choses.

traduit par Christian Viredaz

RAMPICANTE

Su questo muro parlano i segni del tempo :

il cerchio nero tracciato una notte

dai giovani per schernire la donna sola,

l’ombra dei balestrucci e delle nuvole,

le parole lasciate dalla pioggia

quando gonfia la voce contro il grido

degli uccelli, i sogni di Bianchi Erminia

cucitrice di gonne e pantaloni

a domicilio – le sue illusioni

trapuntate dalla Singer,

le iniziali di pietra dell’uomo

che ha perduto le gambe sotto il treno.
E ora su questo muro, ecco, s’arrampica

la nostra pianta che anche lei rischia la vita

sfiorata dalle gomme delle macchine.

extrait de Il colore della malva

PLANTE GRIMPANTE

Sur ce mur parlent les signes du temps :

le cercle noir tracé une nuit

par les gamins qui se gaussent de la femme seule,

l’ombre des hirondelles et des nuages,

les messages laissés par la pluie

couvrant à pleine voix les cris

des oiseaux, les rêves d’Erminia Bianchi

qui coud robes et pantalons

à domicile – ses illusions

brodées par la machine Singer

les initiales pierreuses de l’homme 

qui perdit ses jambes sous un train.

Et maintenant, sur ce mur, c’est notre plante

qui se hisse, elle aussi au péril de sa vie

quand l’effleurent les pneus des voitures.

traduit par Jean-Baptiste Para

LA PAROLA

Freccia d’amore scoccata

dall’arco della nostra solitudine

l’inseguo senza trovarla, scompare

nelle lame dello sfalcio quotidiano

fra le polveri sottili, si cela

nello svelamento dell’alba che balugina

dalla festuca dei prati, la ventolana

la coda di topo, lo sparto pungente

la costa fiorita di peonie selvatiche

sopra il colubro in agguato, si perde

nel viaggio dell’urodelo le notti di pioggia

dal nero del sottobosco fino al ruscello ;

e ancora l’aspetto nascosto nell’erba

la parola che non tradisca la sua genesi.

extrait Un sabato senza dolore

LE MOT

Flèche d’amour décochée

par l’arc de notre solitude

je le poursuis sans le trouver, il disparaît

entre les lames du fauchage quotidien

parmi les poussières fines, il se cache 

dans le dévoilement de l’aube qui chatoie

parmi la fétuque des prés, le brome

la queue-de-rat, l’oyat

le coteau fleuri de pivoines sauvages

sur la couleuvre aux aguets, il se perd

dans le voyage de l’urodèle les jours de pluie

du noir du sous-bois au ruisseau ;

et je l’attends encore, caché dans l’herbe,

le mot qui ne trahit pas sa genèse.

traduit par Christian Viredaz

 

Aurelio Buletti

Aurelio Buletti est né à Giubiasco en 1946. Enseignant pendant de nombreuses années. Traduit dans plusieurs autres langues, il a aussi traduit d’autres poètes. Il vit aujourd’hui à Lugano.

bibliographie

  • Riva del sole, Pantarei, Lugano 1973
  • Né al primo né al più bello, Iniziative Culturali, Sassari 1979
  • Trenta racconti brevi, Casagrande, Bellinzona 1984 [Prix Schiller 1984]
  • Terzo esile libro di poesie, Mazzuconi, Lugano 1989
  • Brevi, Alla chiara fonte, Lugano-Viganello 2001
  • Segmenti di una lode più grande, Alla chiara fonte, Lugano-Viganello 2002
  • Temi (5 poesie), Alla chiara fonte, Lugano-Viganello 2004
  • Rosa shoping, Fondazione Diamante, Riva San Vitale 2005
  • E la fragile vita sta nel crocchio – Poesie brevi 2000-2004, Alla chiara fonte, Lugano-Viganello 2005 [Prix Schiller 2006]
  • Contesse, Gentiluomini, Altri e Altre, Alla chiara fonte, Lugano-Viganello 2010.
  • Sia reso grazie, in Raccolta della poesia svizzera 2013, Alla chiara fonte, Lugano-Viganello 2013
  • Regine, ADV Publishing House, Lugano 2016.
    traduction en français

en bilingue

  • Rivage du soleil ; Ni au premier ni au plus beau ; Troisième frêle livre de poèmes, traduit de l’italien par Adrien Pasquali, Préface de Clara Caverzasio), Editions Empreintes, Chavannes-près-Renens, 1998

trois poèmes traduits par Christian Viredaz et Adrien Pasquali

UN LIEVE SEGNO

Beati i ricchi
che popolano il lago
di vele bianche :
che le sospinga il vento fino a sera
ti terrò fra le braccia sulla riva :
se di loro sarà qualsiasi regno
di noi non resterà che un lieve segno
tanto dolce fu il giorno, tanto alto.

UN SIGNE INFIME

Heureux les riches
qui peuplent le lac
de voiles blanches :
que le vent les pousse jusqu’au soir
je te tiendrai dans mes bras sur la rive :
s’ils auront un royaume quel qu’il soit
de nous ne restera qu’un signe infime
tant ce jour fut doux, tant il fut grand.

SCRIVERE

Talvolta c’è soltanto il desiderio
di posare sul foglio le parole
e mancano le immagini :
forse d’inverno un melo similmente
desidera fiorire,
forse di notte un merlo originale
desidera cantare,
forse un errante solo a un lieto desco
desidera venire.

extraits de Segmenti di una lode più grande (Petit précis d’émerveillement)

ÉCRIRE

Parfois il n’y a que le désir
de poser les mots sur la feuille
et les images manquent :
peut-être qu’en hiver un pommier tout de même
désire fleurir,
peut-être que la nuit un merle original
désire chanter,
peut-être qu’à une table joyeuse un errant solitaire
désire venir.

traduits par Christian Viredaz

L’AVVIO DEL BELLO

Vorrei starmene quieto
come un gufaccio saggio – e, dunque, un po’ toccato –
mentre tu sputi il rospo e io ti ascolto
muovendo il capo non sempre a proposito
ma vicino, più attento del merlo
che ricerca le note in una sera di metà maggio,
finché la rabbia non ti fugga via
come una lepre timida ; e più in alto
fischierà la marmotta
l’uscita del grigiastro, l’avvio del bello.

extrait de Terzo esile libro di poesie

LES DÉBUTS DU BEAU

Je voudrais rester tranquille
comme un gros hibou sage – et donc un peu toqué –
pendant que tu craches tes couleuvres et je t’écoute
bougeant la tête pas toujours à propos
mais proche, plus attentif que le merle
qui cherche les notes en un soir de mi-mai,
jusqu’à ce que ta colère te soit passée
comme un lièvre timide ; et plus haut
sifflera la marmotte
la fin de la grisaille, les débuts du beau.

traduit par Adrien Pasquali

 

Donata Berra

Donata Berra est née à Milan en 1947 et vit à Berne. Elle est auteure de poèmes et traductrice de l’allemand.

bibliographie

  • A memoria di mare, Bellinzona, Casagrande, 2010.
  • Vedute bernesi, Lugano, Alla chiara fonte, 2005.
  • Maria, di sguincio, addossata a un palo, Frauenfeld, Im Waldgut, 1999
  • Tra terra e cielo, Frauenfeld, im Waldgut, 1997.
  • Santi quattro coronati, Bellinzona, Casagrande, 1992.

deux poèmes traduits pas Christian Viredaz

UTILE

Alla tentazione aspretta del rimorso

hai chiuso le braccia,

come si chiude una parentesi.

L’hai goutée in un breve giro
di valzer
e hai deciso :

non è al passo coi tempi.

Peccato, non aveva ancora

dischiuso le sue grazie,

refrattarie agli appuntamenti. 

Te ne credi libero, eppure

potrebbe tornare, potrebbe
ancora tornare,
tornarti
potrebbe ancora
tornarti
utile.

 
Extrait de Santi quattro coronati, Bellinzona : Casagrande, 1992

A TON AVANTAGE

À la tentation aigrelette du remords

tu as fermé les bras 

comme on ferme une parenthèse.

Tu l’as goûtée durant un petit tour de valse 
et tu as décidé :

elle n’est pas dans le rythme.
Dommage, elle n’avait pas encore

entr’ouvert ses grâces,

réfractaires aux rendez-vous.

Tu crois en être libre, et pourtant

elle pourrait tourner, elle pourrait
 encore tourner, tourner

elle pourrait encore tourner

à ton avantage.

NOMINARE

Qualche ricordo, immagine :

limitato e decrescente.

E non, come credevamo, che nel tempo

sempre ritorna l’occasione, l’ora

e il nostro dire, ancora in giovinezza
fosse solo la prima
lettera del Nome.
Non cosí se ora – e chiedo

se nominare avesse questo senso – 
il sapere non lascia la
sua preda :
che ogni cosa ha dentro la sua fine.

extrait de Santi quattro coronati

NOMMER

Quelques images, souvenirs

limités et décroissants.

Et non, comme nous croyions, qu’au fil du temps

l’occasion, l’heure toujours reviennent 

et que notre parole, dans notre jeunesse encore

n’était que la première lettre du Nom.
Mais ce n’est pas le cas, si maintenant – et je demande 

si tel était le sens du mot nommer – 
le savoir ne lâche pas sa proie :
 que toute chose contient sa propre fin.

traduit par Christian Viredaz in : Revue de Belles-Lettres, no 2-4 1998

 

Dubravko Pušek

Dubravko Pušek est né à Zagreb en 1956 et vit depuis l’âge de dix ans à Lugano, où il a travaillé pour les services culturels de la Radio suisse de langue italienne et dirigé la collection de poésie « Laghi de Plitvice » et la revue « Viola ». Son travail de traducteur est vaste : surtout des poètes croates, mais aussi allemands, ukrainiens et romands. Il a aussi fondé une maison d’édition.

bibliographie (extrait)

  • Amore impossibile, Editrice Forum, Forlì, 1978
  • Carni trasparenti, Lacaita Editore, Manduria, 1980
  • Le stanze dei morti, Edizioni Casagrande, Bellinzona, 1986
  • Lapidi, Zagreb, 1986
  • Pietra di labbra, Pierluigi Lubrina Editore, Bergamo, 1988
  • Polvere di Novak, samizdat, Lugano, 1990
  • Vlkov Valk, San Lorenzo, Firenze-Besazio, 1997
  • Grauzone, Laghi di Plitvice, Lugano, 2000
  • Effetto Raman, Armando Dadò, Locarno, 2001
  • Lunaria, Laghi di Plitvice, Lugano, 2001
  • Anime, erbe , Laghi di Plitvice, Lugano, 2004
  • d.c.p.m., Laghi di Plitvice, Lugano, 2006

en bilingue

  • Ugrušak šutnje/Grumo di silenzio, traduit par Tvrtko Klarić, Naklada MD, Zagreb, 1997
  • Les stances des morts, Pierre de lèvres, Requiem pour Vukovar, Scotopies, traduit par Christian Viredaz, Editions Empreintes, Lausanne, 2004

poème traduit par Roberto Antonini et Moreno Macchi

S’involò nel mare purpureo
Il bastimento tra le elettriche meduse
Divorando bronzei tetti
Che meraviglia nelle acque salmastre a virgole tacite.
Poi sorse come il bruno lampo
Alla bocca ferrigna della musa lezzarda
Il bastimento trasvolando dalle arie magiche
Della sera briaca vaporosa di mare.
Né il mare prese alla barca
Un fruscio dall’alto,
Né la sera soave.
Il s’envola dans la mer pourpre
Le navire entre les méduses électriques
En dévorant des toits de bronze
Quelle merveille dans les eaux saumâtres en virgules tacites.
Puis surgit comme l’éclair obscur
A la bouche de fer de la muse-lézard
Le navire en survolant les airs magiques
Du soir vaporeux ivre de mer.
La mer n’ôta point au navire
Un bruissement d’en haut
Et le soir doux non plus.

(1977)

deux poèmes traduits par Christian Viredaz

Quel che a te non appare, o mio angelo,
l’indicibile o non detto,
una sfioritura soffocata
una molle filatura

c’è un’angelicità destituita d’ogni stupore,
parola increspata sulla parola

ma non di quella che sta, non dell’altra
tra e nell’oscurità della fessura,
del nulla parlerò a te
del nulla
Ce qui à toi n’apparaît pas, mon ange,
l’indicible ou le non-dit,
une défloraison étouffée
une molle filature

il est un angélisme dénué de toute stupeur,
parole froncée sur la parole

mais non de celle qui reste, non de l’autre
entre et dans l’obscurité de la fissure
du néant je te parlerai
du néant

*******

MA ECCOLO LÀ, INFILATO

Ma eccolo là, infilato
lo spiraglio dell’inesattezza,
a districarsi tra nodi,
a negarsi un’immagine

quale filamento o lume
quale strofinata al profondo
e fessura
dell’immutato che lo rode
e che perdura...

MAIS LE VOILÀ, ENFONCE

Mais le voilà, enfoncé
l’interstice de l’inexactitude
à se démêler entre les noeuds,
à se nier une image

quel filament ou lueur
quel coup de torchon en profondeur
et fente
de l’inchangé qui le ronge
et qui perdure...

 

Fabio Pusterla

Né à Mendrisio en 1957, Fabio Pusterla est poète, essayiste et traducteur, notamment de Philippe Jaccottet. Il est l’auteur de nombreux recueils, dont les principaux ont été publiés aux éditions Marcos y Marcos à Milan. Son œuvre de poète et de traducteur a été couronnée par de nombreux prix, dont le Prix suisse de littérature en 2013. Il enseigne la littérature italienne au lycée et à l’Université de la Suisse italienne.

Bibliographie partielle

  • Concessione all’inverno, Bellinzona, Casagrande, 1985
  • Bocksten, Milan, Marcos y Marcos, 1989
  • Le cose senza storia, Milan, Marcos y Marcos, 1994
  • Isla persa, Locarno, Edizioni Il Salice, 1998
  • Pietra sangue, Milan, Marcos y Marcos, 1999
  • Ipotesi sui castori, Valmadrera, Flussi Edizioni, 2002
  • Folla sommersa, Milan, Marcos y Marcos, 2004
  • Movimenti sull’acqua, Faloppio, LietoColle, 2004
  • Storie dell’armadillo, Milan, Quaderni di Orfeo, 2006
  • Le terre emerse. Poesie scelte 1985-2008, Torrino, Einaudi, 2009
  • Corpo stellare, Milan, Marcos y Marcos, 2010
  • Cocci e frammenti, Lugano, Alla Chiara Fonte, 2011
  • Argéman, Milan, Marcos y Marcos, 2014
  • Cenere, o terra, Milan, Marcos y Marcos, 2018
  • Libellula gentile, Milan, Marcos y Marcos, 2019

en bilingue ou en français

  • Me voici là dans le noir, trad. de l’italien par Mathilde Vischer, Moudon, Éditions Empreintes, 2001.
  • Une voix pour le noir : poésies 1985-1999, trad. de l’italien par Mathilde Vischer, préf. de Philippe Jaccottet, Lausanne, Éditions d’En bas, 2001.
  • Les Choses sans histoire - Le cose senza storia, trad. de l’italien par Mathilde Vischer, préf. de Mattia Cavadini, Moudon, Éditions Empreintes, 2002.
  • Deux Rives, trad. de l’italien par Béatrice de Jurquet et Philippe Jaccottet, préf. de Béatrice de Jurquet, postface de l’auteur, Le Chambon-sur-Lignon, Cheyne éditeur, 2004
  • Histoires du tatou, traduction Mathilde Vischer, postface de Pierre Lepori, éditions Zoé, 2010.
  • Dortoir des ailes, traduction et préface de Claude Cazalé, Rennes, Calligrammes, 2013.
  • Pierre après pierre. Anthologie de poèmes, trad. de l’italien par Mathilde Vischer, préface Françoise Delorme, Genève, MētisPresses, 2017.

un poème traduit par Mathilde Vischer, paru dans la page littéraire du quotidien
Le Courrier, le 11 juin 2018

MADONNA DEI CAMPI

              A Cristiano, a Francesco
              e a tutti gli amici di Trevigliopoesia

Ho traversato a lungo il tuo regno, chiara acqua
silente, capace di inondare
questa nostra innaturale pianura fortemente
voluta e ora dismessa dall’uomo o di sparire
accovacciandoti in corso, fingendo di ubbidire
all’ordine delle dighe, degli argini
che spezzerai nel tuo prossimo giorno di rabbia
senza neppure avvedertene, tesa
in una furia tua.
Eri ovunque, sgorgavi verticale dal basso
provenendo dai misteri
delle falde, dai misteri dalla terra
lungo tini o per tubi forati,
saltellando per pipe di ferro, azzurrina
nelle polle improvvise. Eri il pensiero
più fresco nella testa svagata di ogni risorgiva.
Poi miriadi di altri pensieri ti portavano
altrove, per rogge e canali, fino ai torrenti,
ai fiumi, in ragnatele di chiudette, ruote,
paratie lignee, resti d’industria umana
millenaria. E attorno a te
c’eri di nuovo tu, nella nebbia e nell’erba
madida, nella bruma bagnata che pesava
sulle cose e sui corpi, nei prati infraciditi
dalle zolle più grevi, e ancora tu ammantavi
di galaverna lo scheletro di nutria
spolpato, la mandibola
ritta per sempre in un ghigno, la coda
lunga come una freccia, l’airone, più in là, come perso
immobile nei campi, nell’attesa. Acqua,
stupefacente acqua che sale e che scende,
dilaga per rivoli e gocce,
splende alla punta dei rami
che il salice cala come a formare una grotta
di pizzo, nel grigio, mille punti di luce traforata
sotto cui si cammina e si sosta,
si dispera e si spera, nel gelo,
fino alla povera chiesa smarrita tra i mondi,
Madonnina dei Campi devastati e resistenti,
capannoni di pietra che avanzano, autostrade,
cani da piuma e fucili nei calanchi,
ma ancora stoppie che smuoiono lontane
e nella nebbia inermi profili di pecore
in marcia, belanti, perfettamente
desuete. Ho camminato qui, visto un agnello
nascere insanguinato, sforzarsi
per lunghi minuti di alzarsi su esili zampe,
ricadere, riprovare, incamminarsi
timoroso e stupito nella sua
inopinata vita. Di un ragazzo ho saputo,
mite, da tempo andato troppo giovane, e d’altri
cari a lui sopravvissuti con fatica, dentro case
dolenti che negli angoli a nord
serbano zone oscure
di atrocità, silenzio, accordi d’ombra.
E per finire sono giunto a salutarti
davvero, a entrare per sempre
nel pensiero di te. Nel disperato pensiero
di te e di noi che attendiamo l’impossibile dentro
i nostri soli possibili giorni. Scendeva
indifferente la sera ; indifferente flottava
sul fiume non visibile la nebbia. Nelle boscaglie
chiurlavano grida di svassi e di folaghe, roche
inquietudini o versi di gabbiano,
bisbigli. Dalla riva
un pontile o passerella staccava verso il nulla,
nell’abbraccio del grigio, verso altri
boschi, forse, altre avvolgenti
giunchiglie o nuovi involti
rami nodosi, chissà.
Verso il tuo volto di superficie fermo
appena un metro più sotto e già sfuggente,
raggelata bellezza d’acqua immobile,
acqua priva di sguardo o invece fatta
unico grande sguardo che non vede ma accoglie
agnello in corsa e nutria chiusa in crampo,
vita e morte, da sempre, con o senza pietà.

E nella nebbia scolorante in buio,
io sono entrato, come senza memoria
di me, come in un tardo
sollievo, nella tua
fulgente estraneità.
Come l’agnello
sorpreso, la nutria
ossificata, infine pronto
al balzo e alla scomparsa,
cara acqua vicina e distante,
luce, sogno, rovina, verità.

MADONNA DEI CAMPI

              A Cristiano, à Francesco
              et à tous les amis de Trevigliopoesia

J’ai longuement traversé ton règne, eau claire,
silencieuse, capable d’inonder
cette plaine artificielle qui est la nôtre
fortement voulue et désormais abandonnée par l’homme,
capable de disparaître te blottissant dans ton cours,
feignant d’obéir à l’ordre des digues, des berges
que tu briseras lors de ton prochain jour de rage
sans même t’en apercevoir, tendue
dans une fureur tienne.
Tu étais partout, tu jaillissais d’en bas, verticale,
provenant des mystères des nappes,
des mystères de la terre
le long de cuves ou de tubes percés,
sautillant à travers des pipes de fer, bleu clair
dans les sources soudaines. Tu étais la pensée
la plus fraîche dans la tête distraite des résurgences.
Puis des myriades d’autres pensées te portaient
ailleurs, par des canaux d’irrigation, jusqu’aux torrents,
aux fleuves, dans les toiles d’araignée, roues,
cloisons de bois, restes de l’industrie humaine
millénaire. Et autour de toi
c’était toi de nouveau, dans le brouillard et dans l’herbe
moite, dans la brume mouillée qui pesait
sur les choses et sur les corps, dans les prés trempés
par les mottes les plus lourdes et tu recouvrais encore
de givre le squelette de ragondin
décharné, sa mandibule
dressée pour toujours dans un rictus ; la queue
longue comme une flèche, le héron, plus loin, comme perdu
immobile dans les champs, qui attend. Eau,
eau surprenante qui monte et descend,
se répand en gouttes et petits ruisseaux,
resplendit à l’extrémité des branches
du saule qui plient, formant une grotte
de dentelle, dans le gris, mille points de lumière transpercée
sous lesquels on marche et se repose,
désespère et espère, dans le gel,
jusqu’à la pauvre église perdue entre les mondes,
Notre-petite-Dame-des-Champs dévastés et résistants,
hangars de pierre qui dépassent, autoroutes,
chiens d’arrêt et fusils dans les calanques,
des chaumes encore qui pâlissent au loin,
et dans le brouillard, des silhouettes sans défense de moutons
qui marchent, bêlant, parfaitement
surannés. J’ai marché là, j’ai vu un agneau
naître, sanguinolent, essayer
longuement de se lever sur ses pattes frêles,
retomber, recommencer, marcher,
craintif et interdit dans sa
vie imprévue. J’ai entendu parler d’un garçon
doux, parti trop jeune il y a longtemps, et des autres
qui lui ont survécu avec effort, dans des recoins
vers le nord où des maisons désolées
gardent des zones sombres
d’atrocités, de silence, accords d’ombre.
Et pour finir j’ai réussi à te saluer
vraiment, à entrer pour toujours
dans la pensée de toi. Dans la pensée désespérée
de toi et de nous qui attendons l’impossible dans
nos seuls jours possibles. Le soir descendait
indifférent ; le brouillard indifférent flottait
sur le fleuve invisible. Dans les fourrés
des cris de grèbes et de foulques,
ou de mouettes, inquiétudes rauques,
murmures. De la rive
une passerelle ou un ponton se détachait sur le vide,
dans l’étreinte du gris, vers d’autres
bois, peut-être, d’autres roseaux
séduisants ou branches neuves
noueuses et tordues, qui sait.
Vers ton visage à la surface tranquille
à peine un mètre plus bas et déjà fuyant,
beauté glacée d’eau immobile,
eau privée de regard ou au contraire devenue
seul grand regard qui ne voit pas mais accueille
la course d’un agneau, un ragondin saisi d’un spasme,
la vie et la mort, depuis toujours, avec ou sans pitié.

Et dans le brouillard glissant vers l’obscurité,
je suis entré, comme sans mémoire
de moi, comme dans un soulagement
tardif, dans ta
resplendissante étrangeté.
Comme l’agneau
surpris, le ragondin
ossifié, enfin prêt
à bondir et à disparaître,
précieuse eau, proche et distante,
lumière, rêve, ruine, vérité. /

 

Pietro De Marchi

Pietro De Marchi, né en 1958 à Milan, vit depuis longtemps à Zurich. Il a étudié à l’Université de Milan et à Zurich, où il est, depuis 2011, Titularprofessor en littérature italienne. Parallèlement il enseigne à l’Université de Berne après être passé par l’Université de Neuchâtel où il a enseigné plus de 20 ans. Il a consacré beaucoup d’attention à la littérature de la Suisse italienne, et en particulier à l’œuvre de Giorgio Orelli, dont il a édité les Poésies complètes (Mondadori, 2015).

bibliographie

  • Parabole smorzate e altri versi (1990-1999), avec une préface de Giorgio Orelli, Bellinzona, Casagrande, 1999
  • Replica, Bellinzona, Casagrande, 2006 (Prix Schiller 2007)
  • Ritratti levati dall’ombra, Bellinzona Casagrande, 2013
  • La carta delle arance, Bellinzona, Casagrande, 2016 (Prix Gottfried Keller 2016)
  • Con il foglio sulle ginocchia, Bellinzona, Casagrande, 2020

deux poèmes

Le papier d’orange, traduction de Renato Weber, Empreintes 2021 (sous presse)

LA CARTA DELLE ARANCE

             e con ardente affetto il sole aspetta
              Dante, Par., XXIII 8

Quella carta velina, variopinta,
frusciante tra le dita
di chi la distendeva, la stirava con cura,
specie negli angoli, per innalzare
sotto i nostri occhi un fragile cilindro,
una precaria torre e poi incendiarla
con uno zolfanello, sulla cima ;
e noi che aspettavamo intenti
di vederlo, quel sole di Sicilia
stampato sulla carta, sollevarsi
dal piatto con scrollo leggero
tramutantesi poi in volo tremulo –

ma più saliva più si consumava,
e, rimasto un istante sospeso nell’aria,
ecco un pezzo di sole annerito,
un frammento di torre in fiamme
ricadere sul piatto ;
e allora, mentre ancora volteggiavano
sopra di noi coriandoli di carta strinata,
anche senza più fame
chiedevo un’altra arancia da sbucciare,
imploravo di rifarlo, ripeterlo,
quel gioco col fuoco.

extrait de La carta delle arance, Bellinzona, Casagrande, 2016

LE PAPIER D’ORANGE

             et attend le soleil plein de tendre ardeur
              Dante, Par., XXIII 8

Ce papier de soie bariolé,
bruissant entre les doigts
de celui qui l’étendait, le lissait avec soin
surtout dans les coins, afin d’élever
devant nos yeux un fragile cylindre,
une tour précaire, et puis de l’incendier
à l’aide d’une allumette, à l’extrémité ;
et nous qui attendions impatients
d’apercevoir ce soleil de Sicile
imprimé sur le papier s’élever
de l’assiette, avec un léger soubresaut
se muant ensuite en vol frémissant –

mais plus il s’élevait, plus il se consumait
et restant un instant suspendu dans les airs,
voici un bout de ce soleil noirci,
un fragment de tour tout en flammes,
qui retombe sur notre assiette ;
alors, tandis que du papier roussi
en confettis voltigeait toujours sur nos têtes,
même sans plus la moindre faim
je demandais encore une orange à peler,
j’implorais de le refaire, le répéter,
ce jeu avec le feu.

INGANNO OTTICO

Se l’aquilastro o falco pescatore
naturalmente fa quel che l’istinto gli detta e librandosi alto
si lascia trasportare dal vento, poi plana roteando
e sceso a pelo d’acqua per un attimo increspa
la superficie del lago, a pesca di coregoni o di persici,
provando e riprovando finché la fortuna l’assista nel becco ;
se qualcuno ti presta il binocolo
e mentre guardi ti pare ad un tratto che il falco
con le larghe ali tese si schianti
contro i balconi balaustrati della riva opposta,
quasi subito sai che si tratta di un banale inganno ottico,
di un effetto di schiacciamento della prospettiva,
perché in realtà quel che conta e ti attrae
accade in mezzo al lago, non ha niente da spartire
con le dimore patrizie, il ghiaietto dei viali, i motoscafi
d’alto bordo ormeggiati nei garage.

Extrait de Replica

ILLUSION D’OPTIQUE

Si le balbuzard, ou aigle pêcheur,
naturellement fait ce que l’instinct lui dicte et immobile là-haut
se laisse porter par le vent, puis plane en larges cercles
et, arrivé à fleur d’eau, ride un instant
la surface du lac, en quête de corégones ou de perches
passant et repassant jusqu’à ce que la chance serve son bec ;
si quelqu’un te prête des jumelles
et pendant que tu regardes tout à coup il te semble que l’aigle,
ses larges ailes déployées, s’écrase
contre les balustrades des balcons sur l’autre rive,
presque aussitôt tu sais qu’il s’agit d’une banale illusion d’optique
un effet d’aplatissement de la perspective
car en réalité ce qui compte et t’attire
se passe au milieu du lac, n’a rien à voir
avec les demeures patriciennes, le gravillon des allées, les gros bateaux
de plaisance amarrés dans les garages.

Traduit par Jean-Charles Vegliante et chercheurs du poéblog CIRCE :

 

Leopoldo Lonati

Leopoldo Lonati est né a Tradate (Varese) le 5 décembre 1960 et il vit au Tessin.

bibliographie

  • Res Rem Rien , livre d’artiste avec des gravures de Samuele Gabai, Vacallo-Milano, edizioni Hic et Nunc, Giorgio Upiglio, 1996.
  • Griselle, Chiasso, edizioni Leggere, 1998.
  • Le parole che so, Chiasso, edizioni Leggere, 2005 – Prix découverte Schiller, 2006.
  • Nomi no (plaquette avec des dessins de Flavia Zanetti), Osnago, Edizioni Pulcino Elefante, 2005.

en bilingue italien-français

  • Les mots que je sais, traduit de l’italien par Mathilde Vischer et Pierre Lepori, Lausanne, Éditions d’en bas, 2014

deux poèmes traduits par Mathilde Vischer et Pierre Lepori

BELET

non si hanno che vaghe idee del vuoto al limite non
si hanno che vaghe idee non
si hanno che vaghe idee del vuoto al limite non
si hanno che vaghe idee del limite delle
idee non si hanno che vaghe idee del limite del vuoto
non si hanno che vaghe idee non
si hanno e non si hanno
che vaghe idee del vuoto al limite del vuoto al limite del che
non si hanno che vaghe idee del limite del vuoto al limite
del vuoto al limite delle idee al limite delle
parole non si hanno che parole al limite delle
idee al limite del non
al limite delle idee

              al limite

              lo sgocciolio insensibile

              il soggetto essendo un pozzo

extrait de Le parole che so

BELET

on n’a que des idées vagues du vide à la limite on
n’a que des idées vagues on
n’a que des idées vagues du vide à la limite on
n’a que des idées vagues de la limites des
idées on n’a que des idées vagues de la limite du vide
on n’a que des idées vagues on
n’a et on n’a que
des idées vagues du vide à la limite du vide à la limite du quoi
on n’a que des idées vagues de la limite du vide à la limite
du vide à la limite des idées à la limite des
mots on n’a que des mots à la limites des
idées à la limite du ne pas
à la limite des idées

              à la limite

              le suintement insensible

              le sujet étant un puits

SEMICHIUSO DALLA PAROLA UN OCCHIO

semichiuso dalla parola un occhio
il mio occhio mi guarda

di soppiatto il respiro
un fiato palpitante si fa luce
di soppiatto il respiro si fa luce
di soppiatto il respiro palpitante
si fa luce
di soppiatto il respiro palpitante
si fa luce e luce di soppiatto
di soppiatto il respiro palpitante
nella cruna dell’acqua si fa luce
di soppiatto nella cruna dell’acqua
il respiro dell’acqua palpitante
si fa luce sottile
sottile si fa luce il respiro
palpitante nella cruna dell’acqua palpitante

padrone perfettamente padrone
il perpetuo soffio del tempo
impacchetta ogni cosa

un uomo e una donna come due labbra
dormono sulla bocca dell’abisso

 

 
extrait de Le parole che so

ENTROUVERT PAR LA PAROLE UN OEIL

entrouvert par la parole un œil
mon œil me regarde

à pas de loup la respiration
un souffle haletant devient lumière
à pas de loup la respiration devient lumière
à pas de loup la respiration haletante
devient lumière
à pas de loup la respiration haletante
devient lumière et lumière à pas de loup
à pas de loup la respiration haletante
dans la faille de l’eau devient lumière
à pas de loup dans la faille de l’eau
la respiration de l’eau haletante
devient lumière subtile
subtile devient lumière la respiration
haletante dans la faille de l’eau haletante

maître parfaitement maître
le souffle perpétuel du temps
emballe toute chose

un homme et une femme comme deux lèvres
dorment sur la bouche de l’abîme

 

Pierre Lepori

Pierre Lepori est né à Lugano en 1968. Titulaire d’une licence ès lettres à l’Université de Sienne et d’un doctorat en science du théâtre à l’Université de Berne. Il a publié des essais, de la poésie et quatre romans, en italien et en auto-traduction française. Il est traducteur. Il assure des mentorats d’écriture à la Haute École des Arts de Berne (HKB). Il a fondé le semestriel queer Hétérographe. Il vient de faire paraître Le Théâtre de Luigi Pirandello (Editions Ides et Calendes, Lausanne, 2020 ) et a signé pour la scène Sans peau (Théâtre 2.21, 2016) ; Les Zoocrates (Opéra de Lausanne, 2017, avec François Renou) et Klaus Nomi Projekt (également en livre-CD).

bibliographie partielle

  • Canto oscuro e politico, poèmes, in Settimo quaderno italiano di poesia, Milano, Marcos y Marcos, 2001.
  • Qualunque sia il nome, introduction de éditions Casagrande, 2003
  • Strade blanche, poèmes , Novare, Interlinea, 2013
  • Quasi amore poèmes, Éditions Sottoscala, Bellinzona, 2018

en bilingue

  • Quel que soit le nom, traduit en français par Mathilde Vischer, éditions d’En bas, Lausanne, 2004 (Prix Schiller 2004)
  • Di rabbia / De rage, traduit en français par Mathilde Vischer, éditions sottoscala, 2009

deux poèmes

FLUX (inédit 2020)

foglie che finalmente / lasciano il posto ai rami / e
aerei rombanti nel cielo / di primo mattino / lente pagine
lette che non servono / sembrerebbero inutili a chiunque
ma non / ed altro ed altro ancora / sotto il sole sempre
meno potente / anzi carezza antica e stanca / non poter
provare più nulla se non / questo destarsi e poi coricarsi /
questo muoversi in una casa che conosci / e i gatti e i
lamenti e il caffè / mentre la radio in sordina / ripete un
mantra di voci / e taci / o parli / o speri / né molto più né
molto meno / di questo attardo / minimo e affilato / e
l’inverno che prende il posto di altri inverni / anni che
prendono possesso delle ossa / e poi sussulti / altri ieri
che chiedono domani / e volti che vengono / e voci che vanno

    des feuilles qui laissent pointer les branches / enfin / et des avions criants dans le ciel / du petit matin / des pages et des pages lues qui ne servent à rien / inutiles à quiconque / mais non / puis d’autres choses et d’autres / sous le soleil de moins en moins puissant / plutôt une caresse ancienne / et lente / ne plus rien retrouver sinon / cette habitude à se lever à se coucher / marcher dans la maison que tu maîtrises / des chats des gémissements du café / tandis que la radio sourdement / répète la rengaine des voix / tu te tais / tu parles ou espères / ni beaucoup plus ni beaucoup moins / rien que cet arrêt / minuscule et coupant / et l’hiver qui prend la place d’autres hivers / les années qui prennent place dans les os / et puis des secousses / d’autres hier qui aspirent à demain / et les visages qui reviennent / et les voix qui s’en vont

auto-traduit par Pierre Lepori

Nella casa piovosa al mattino
ormai guardo con tenerezza gli oggetti :
altri oggetti, come alla fine di un sogno
si riemerge impauriti e voltandosi
si grida « che cosa ho sognato ? »
Poi tocco per la prima volta un bicchiere,
tocco il tavolo quieto, sotto la luce chiara.
Vorrei dirlo, guardando indietro,
senza bruciare queste mani aperte,
ma altro non vedo che una massa inerme
e il crisantemo della sordità.
E allora andatevene, spettri e zanzare !
Nel mio sguardo il catrame si è ritratto
all’arrivo del mattino.
Soltanto gli assassini ancora sorridono, nel giorno
[dell’oblio.
Mentre in loro si riaccuccia il silenzio
per me il corpo si ridisegna di parole,
quel poco che resta.

Extrait de Qualunque sia il nome

Le matin dans la maison pluvieuse
je regarde les objets avec tendresse, désormais :
d’autres objets, comme à la fin d’un rêve
on émerge apeuré, on se retourne
on crie « qu’ai-je rêvé ? »
Puis je touche pour la première fois un verre,
je touche la table tranquille, sous la lumière claire.
J’aimerais le dire, regardant derrière moi,
sans brûler ces mains ouvertes,
mais je ne vois rien d’autre qu’un grouillement sans force
et le chrysanthème de la surdité.
Allez-vous en, spectres et moustiques !
Dans mon regard le goudron s’est rétracté
à la venue du matin.
Seuls les assassins sourient encore, le jour de l’oubli.
Tandis qu’en eux le silence s’accroupit,
pour moi le corps se redessine en paroles,
ce peu qui reste.

 

traduit par Mathilde Vischer

 

Fabiano Alborghetti

Fabiano Alborghetti (né en 1970) est un poète et un promoteur culturel. Il vit dans le Tessin. Ses poèmes ont été traduits dans plus de dix langues. Il est actuellement dans la commission scientifique du festival Chiassoletteraria à Chiasso et du festival Babel à Bellinzona. Il est Président de la Maison de la Littérature pour la Suisse italienne (Lugano).

bibliographie


  • Barbarossa, Ligornetto, Dino & Pulcino, 2020

  • Maiser (Milano, Marcos y Marcos, 2017 - Prix Suisse de Littérature 2018
  • L’opposta riva, dieci anni dopo, Milano, La Vita Felice, 2013 - Prix Ultima Frontiera 2014
  • Supernova, Forlì, L’Arcolaio, 2011
  • Registro dei fragili, Bellinzona, Casagrande, 2009
  • L’opposta riva, Faloppio, LietoColle, 2006
  • Verso Buda, Faloppio, LietoColle, 2004

en bilingue italien-français

  • Maiser, Lausanne, édition d’en bas, 2021, traduit par Christophe Mileschi
  • La rive opposée, dix ans plus tard, Lausanne, édition d’en bas, 2010 , traduit par Thierry Gillybœuf
  • Registre des faibles, Lausanne, édition d’en bas, 2012 , traduit par Thierry Gillybœuf

deux poèmes traduits par Christophe Mileschi et Thierry Gillybœuf

LVIII

Oggi raspi la merda dal muro sporcato
con colpi di spugna, con molto sapone
con lo spazzolone e bestemmi
senza dire parola. Tuo padre
è sdraiato, gli occhi perduti e indietro
negli anni, invoca sua mamma
borbottando qualcosa
la gamba che pende dal bordo del letto
il pigiama, il lenzuolo, la cena
che fredda nel piatto in cucina
Fermina di lato che guarda e non dice
come fosse in preghiera
le mani giunte e lo sguardo abbassato.
È accaduto altre volte
e non c’è mai la peggiore
perché uguale è l’odore ed il pianto
e la somma dei gesti per ridar dignità
a tuo padre invecchiato, tornato neonato
incapace di dire volere capire
incastrato in un corpo che fa ciò che vuole
un cervello a comparti che ignora l’età
né mai saprà di quello che accade.
C’è la tua stanchezza
ed è tutta qui
ed è ripetuta
per parole che ormai hanno perso ogni senso
e c’è poi il silenzio :
un inconveniente
un punteggio che sostiene il sacrificio.

poème extrait de Maiser



LVIII

Aujourd’hui tu racles la merde sur le mur souillé
à coups d’éponge, avec force savon
à la brosse et tu blasphèmes
sans dire un mot. Ton père
est couché, les yeux égarés flottant
dans le passé, invoquant sa maman
marmonnant quelque chose
sa jambe qui pend du bord du lit
le pyjama, le drap, le dîner
qui refroidit dans l’assiette dans la cuisine
Fermina à côté qui regarde et se tait
comme en prière
mains jointes et regard baissé.
C’est arrivé d’autres fois
et chaque fois est la pire
car pareille est l’odeur et pareils sont les pleurs
et la somme des gestes pour redonner une dignité
à ton père vieilli, de nouveau nouveau-né
incapable de dire et vouloir et entendre
engoncé dans un corps qui fait n’importe quoi
un cerveau segmenté qui ignore son âge
et qui jamais ne saura rien de ce qui lui arrive.
Il y a ta fatigue
et elle est toute ici
et elle est répétée
pour des mots désormais vidés de tout leur sens
et puis il y a le silence :
un inconvénient
un score qui conforte le sacrifice.

traduit par Christophe Mileschi

CANTO 41

Non tra cose da città ma tra quiete da giardini
tra la quiete da famiglie coi parcheggi in ogni dove
con il centro commerciale

con il corso che è uno sputo dove andare a passeggiare
in provincia accade il fatto ed ognuno è testimone
prima o dopo ognuno ha visto ma nessuno nel durante

mai nessuno che sospetti che qualcosa va fermato.
È successo l’omicidio e questo scuote le famiglie
la coscienza più cristiana :

lo dicevano in paese che qualcosa non andava.
Sai qualcosa di diverso, chiede ognuno accanto assorto :
come accade che la madre uccida il figlio.

Cosa dice la tivù ?

 
 

extrait de Registro dei fragili

CHANT 41

Non pas dans un décor urbain mais dans le calme des jardins
le calme des familles avec plein de parkings partout
avec le centre commercial
avec l’avenue comme un crachat où aller se promener
en province se passent les faits et chacun est témoin
tôt ou tard ils ont tous vu mais personne pendant
jamais personne qui soupçonne qu’il faudrait stopper quelque chose.
L’homicide s’est produit et cela ébranle les familles
les consciences les plus chrétiennes :
on le disait au village que quelque chose n’allait pas.
Est-ce que tu sais autre chose, demande chacun dans ses pensées :
comment la mère a-t-elle fini par tuer son enfant.
Qu’est-ce qu’on en dit à la télé ?

traduit par Thierry Gillybœuf

 

Prisca Agustoni

Prisca Agustoni, née à Lugano en 1975, est poète, traductrice, vit entre la Suisse et le Brésil, où elle travaille comme Professeure de Littérature Comparée à l’Université de Juiz de Fora (Minas Gerais). Elle écrit en italien, français et portugais. Ses poèmes ont été traduits en espagnol, anglais, allemand, croate, macédonien, roumain, suédois.

Bibliographie (dernières publications)

  • Cosa resta del bianco. Mendrisio, CGE, 2014
  • Un ciel provisoire. Genève, Samizdat, 2015
  • Animal extremo. São Paulo, Patuá, 2017
  • Casa dos ossos. Juiz de Fora, Macondo, 2017
  • L’ora zero. Lietocolle-pordenonelegge, 2020
  • O mundo mutilado. São Paulo, Quelônio, 2020

deux poèmes auto-traduits publiés dans La Revue de Belles Lettres, 2020, 1-2

1.

Passare dall’argilla al vetro ceramica

lo stesso istinto nel conservare la traccia
come degli scriba contemporanei

forgiare dei pittogrammi
disegni di uccelli primitivi
sulle superfici in litio,

fare provvisione di cereali e spezie
nel caso in cui fossimo proibiti di uscire
dalle mura,

indietreggiare come dei granchi
dalla scrittura delle parole alla scrittura
delle cose

di fronte alle macerie di questa nuova Uruk

1.

Aller de l’argile au verre céramique

même instinct à conserver la trace
comme des scribes contemporains

forger des pictogrammes
dessins d’oiseaux primitifs
sur des tablettes de lithium,

faire provision d’épices et de céréales
au cas où l’on serait empêché de sortir
de nos remparts,

reculer comme des crabes
de l´écriture des mots
vers l’écriture du monde

face aux décombres de cette nouvelle Uruk

2.

Un disastro di fuliggine e cenere

così dev’essere stato
il primo giorno

la costruzione e la rovina
assediando la pianura

poi, di getto, lì in mezzo
la torre

questa sfida infinita
per confondere il destino della gente

e tra la faglia e lo spavento
erigere una città

un limite intimo
dove vivere è la nostra condanna

2.

Un désastre de suie et de cendre

cela a dû être pareil
au premier jour

la construction et la ruine
qui assiègent la plaine

puis, du coup, au milieu
la tour

ce défi sans fin
pour brouiller le destin des gens

et entre la faille et la frayeur
ériger une ville

cette lisière intime
où déshabiter fut notre demeure.

 

Elena Meylan-Jurissevich

D’origine italienne (Chiavenna, Lombardie), naturalisée suisse (Lugano), Elena Meylan-Jurissevich (1976) est licenciée en théologie et diplômée en histoire des origines chrétiennes et licenciée en lettres (italien et hébreu). Enseignante depuis 2008, elle assume depuis 2020 la charge de doyenne au Collège Calvin de Genève. Elle a traduit d’autres auteurs en italien. Elle a été rédactrice de la revue Hétérographe. Revue des homolittératures ou pas  : (2008-2013). Elle est aussi traduite en allemand.

bibliographie

  • Le parole tornino fiato, Lugano, alla chiara fonte, Lugano, 2012
  • Salmi di secondo tipo, alla chiara fonte, Lugano, 2005.

en bilingue italien-français

  • Elena Jurissevich, Ce qui reste du ciel. Traduction en français de Mathilde Vischer, Samizdat, Genève, 2012
  • Trois poètes helvètes. Claire Krähenbühl, Elena Jurissevich (tr. de Sylvie Durbec), - Markus Bundi (en dehors), Editions du Murmure, Dijon, mai 2012, p. 53-111.

deux poèmes traduits par Mathilde Vischer

Che le tue parole tornino fiato.
E non grida al lupo di ragazzo.
Alito di bue, soffio di cane.
Come terracotta non voglio
fra le mani infrangerti. Non veduta,
guardarti. Ascoltarti parlarmi.
Senza parole che fra verità
schioccano e bugie.

extrait de La parole tornino fiato
Que tes paroles redeviennent souffle.
Et non cris du garçon au loup.
Haleine de bœuf, souffle de chien.
Comme de la terre cuite je ne veux
te briser entre mes mains. Non vue,
te regarder. T’écouter me parler.
Sans mots qui entre vérité
et mensonges, claquent.

 

Quando si parla non si scrive.
Si scrive quando ti si ascolta,
ma è esser sordi. Ti si risponde,
eppur si è muti. E non una parola
qualunque chiedi di udire bensì
l’unica. Che fa tu sia. Ami.
Ridi. Respiri.

Quando si vive non si scrive.
Si scrive per tenersi in piedi.
Per utopia, ergersi dritto.
Alla peggio, sui calcagni.
O meraviglia : la pianta del piede
arcuata, e gambe come torri a terra.

extrait de La parole tornino fiato
Quand on parle on n’écrit pas.
On écrit quand on t’écoute,
mais c’est être sourd. Bien que muet,
on te répond. Et pas n’importe quelle
parole tu exiges d’entendre, mais
l’unique. Qui fait que tu es. Aimes.
Ris. Respires.

Quand on vit on n’écrit pas.
On écrit pour se tenir debout.
Par utopie, se tenir droit.
Sur le talons, au pire.
Ou merveille : la plante du pied
cambrée, et les jambes comme tours à terre.

 

Massimo Gezzi

Massimo Gezzi est né dans les Marches en 1976. Après divers séjours d’étude et de travail à Pavie, à Rome et à Berne, il vit maintenant à Lugano où il enseigne au lycée cantonal. Il a réalisé l’édition commentée du Diario del ’71 e del ’72 d’Eugenio Montale (Mondadori), l’Oscar Poesie 1975-2012 de Franco Buffoni (Mondadori) et l’édition Poesie scelte (1953-2010) de Luigi Di Ruscio (Marcos y Marcos).

bibliographie

  • Il mare a destra / éd.Atelier, 2004, Borgomanero
  • L’attimo dopo / Sossella, 2009, Roma
  • Il numero dei vivi / éd Donzelli, 2015, Roma ; Prix suisse de littérature 2016, il Premio svizzero di litteratura
  • Le stelle vicine / éd.Bollati Boringhieri, 2021, Turin

Deux poèmes traduits par Mathilde Vischer

MATTONI

Se volessi un mattone dovresti prendere
un mattone, per rabberciare una muraglia
o per tappare una buca
in un pavimento a lisca di pesce.

Un mattone : un solido che vive dentro tre
dimensioni, pesa, al tatto sembra
ruvido o poroso, e lasciato ammucchiato
assieme ad altri per lungo tempo fa
da nido a millepiedi, ragni e forbicine.

Un mattone che esiste, che spaccato col martello
fa tac una volta sola, un suono bello,
di mattone, secco, preciso.

Un mattone conta più delle parole
che lo imitano appoggiandosi
una sopra l’altra.

Io con la poesia vorrei fare mattoni.

BRIQUES

Si tu voulais une brique tu devrais prendre
une brique, pour rafistoler une muraille
ou pour boucher un trou
dans un plancher à bâtons rompus.

Une brique : un solide qui vit dans trois
dimensions, pèse, au toucher semble
rêche et poreux, entassé à d’autres
pendant longtemps il sert de nid
aux mille-pattes, araignées et perce-oreilles.

Une brique qui existe, qui fendue au marteau
fait tac une seule fois, un beau son,
de brique, sec, précis.

Une brique compte plus que les mots
qui l’imitent s’appuyant
l’un sur l’autre.

Avec la poésie j’aimerais faire des briques.

GELSI

Hai fatto questo semplice gesto con la mano :
l’hai sollevata fino al volto,
l’hai tesa verso il mio finestrino,
mentre guidavo : ho guardato,
e contro la luce caliginosa
della mattina li ho contati,
otto, otto gelsi a chioma aperta
come la coda di un pavone imbalsamato,
in processione lungo la linea
del nostro sguardo, così perfetti
che per un attimo ho scordato
orari coincidenze
e ho rallentato per capire
come mai di otto alberi in fila si possa dire
“guarda che belli !”, come hai detto,
se loro non decidono di esserlo e tutto
è un avvicendamento senza senso,
o se basta un movimento della mano
e un sorriso per fare di otto alberi
in riga un’illusione di riscatto.

MÛRIERS

Tu as fait ce geste simple de la main :
tu l’as portée à ton visage,
l’as tendue vers ma fenêtre,
tandis que je conduisais : j’ai regardé,
et face à la lumière brumeuse
du matin je les ai comptés,
huit, huit mûriers le feuillage ouvert
comme la roue d’un paon empaillé,
en procession sur la ligne
de notre regard, si parfaits
qu’un instant j’ai oublié
horaires coïncidences
et j’ai ralenti pour comprendre
comment on peut dire voyant une rangée de huit arbres
“regarde comme ils sont beaux !”, comme tu l’as fait,
s’ils ne décident pas eux-mêmes de l’être et si tout
est comme une séquence dénuée de sens,
ou s’il suffit d’un mouvement de la main
et d’un sourire pour faire de huit arbres alignés
une illusion de délivrance.

Extraits de L’attimo dopo

 

Vanni Bianconi

Vanni Bianconi, né en 1977 à Locarno, vit à Londres. Il travaille comme traducteur de l’anglais en italien (notamment de W.H. Auden et W. Somerset Maugham). Ses poèmes ont été traduits et publiés en douze langues. Il est le créateur et directeur artistique du festival de littérature et de traduction Babel (www.babelfestival.com) et du webzine multilingue www.specimen.press

bibliographie

  • Faura dei morti, Milan, Marcos y Marcos, 2004
  • Ora prima. Sei poesie lunghe, Bellinzona, Casagrande ,2008 Prix Schiller
  • Il passo dell’uomo, Bellinzona, 2012, finaliste au European Poet of Freedom
  • Sono due le parole che rimano in ore, Bellinzona, Casagrande, 2017, Prix Tirinnanzi
  • London as a Second Language, Milano, Humboltd Books, 2016
  • Loveless House, Milano, Humboltd Books, 2020

deux poèmes traduits par Christian Viredaz

IL CARDELLINO

Dalla grande finestra della tua sala
osserviamo gli uccelli nella loro casetta
che ha a sua volta una grande finestra
in miniatura, l’ampio tetto spiovente e un terrazzo
dove è tutto l’inverno che semini
qualcosa di simile all’amicizia.
Li osserviamo all’ora di pranzo
degli uccelli, più o meno le undici per noi,
quando si ammassano tutti tra frullii di ali
sprazzi di colore becchi impettiti occhietti.
Hai decifrato le abitudini delle varie specie
come avevi fatto con quelle dei vicini
ma adesso con molto più affetto,
e lo stesso vale per il loro aspetto,
non le chiome a chiazze gialle delle carampane
munite di cane o le bruciature cutanee
provocate dall’astro della stupidità
che orbita sempre più vicino,
no no, la cincia con la mascherina,
il brusio arancio del pettirosso,
il fringuello che ha paura di tutti,
e il più temuto anche se gracile e tra i più belli
giallo vivace sul fianco e rosso acceso sul capo
ma col becco terribile, becco che non si scherza,
il cardellino.
Siamo in primavera ma alla loro ora di pranzo
gli uccelli sono ancora fedeli alla tua mensa,
cosa ne sarà d’estate non si sa, come d’altronde
non si sa, non tardi a aggiungere,
cosa ne sarà di te
(svelto a negare che con tutta probabilità
sarai di mattina sui sentieri delle tue creste preferite
e di pomeriggio proprio qui in giardino
con radio libro occhiali e giornale).
Ma prima che imbocchiamo il sentiero circolare
di rinuncia futilità caducità e fine
ti ricordi che hai una cosa da farmi vedere
e con una cordicella da un sacchetto uscito dal freezer
fai penzolare uno splendido esemplare
di cardellino maschio congelato, vedi
il giallo sul fianco e il capo rosso acceso
senti com’è leggero, morbidissimo, ma quel becco,
becco terribile il cardellino...

Mentre scrivo di te qui fuori sferraglia,
magari manda qualche scintilla,
la tosaerba manuale (la tua Ford Gran Torino).

LE CHARDONNERET

De la grande fenêtre de ton salon
nous observons les oiseaux dans leur petite maison
qui elle aussi a sa grande fenêtre
en miniature, le large toit en pente et une terrasse
où durant tout l’hiver tu as semé
quelque chose de semblable à l’amitié.
Nous les observons à l’heure du repas
des oiseaux, plus ou moins onze heures pour nous,
quand ils se massent tous entre frémissements d’ailes,
éclairs de couleur becs sévères yeux vifs.
Tu as déchiffré les habitudes des différentes espèces
comme tu l’avais fait pour celles des voisins
mais à présent avec beaucoup plus de tendresse,
et de même pour leur aspect,
non pas les chevelures à taches jaunes des laiderons
munies de chien ou les brûlures cutanées
provoquées par l’astre de la bêtise
qui orbite toujours plus près,
non non, la mésange et son petit masque noir,
le bruissement orange du rouge-gorge,
le pinson qui a peur de tous,
et le plus craint de tous bien que gracile et parmi les plus beaux
jaune vif sur le flanc et rouge éclatant sur la tête
mais au terrible bec, bec qui ne plaisante pas,
le chardonneret.
Nous sommes au printemps mais à l’heure de leur repas
les oiseaux sont encore fidèles à ta table,
qu’en sera-t-il l’été nul ne le sait, comme d’ailleurs
nul ne sait, ne tardes-tu pas à ajouter,
ce qu’il en sera de toi
(preste à nier que selon toute probabilité
tu seras le matin sur les sentiers de tes crêtes préférées
et l’après-midi juste ici dans ce jardin
avec livre radio lunettes et journal).
Mais avant de nous engager sur le sentier circulaire
de renoncement futilité caducité et fin
tu te rappelles que tu as une chose à me montrer
et d’une cordelette d’un sachet sorti du freezer
tu fais pendiller un exemplaire splendide
de chardonneret mâle surgelé, regarde
le jaune sur le flanc et la tête rouge vif
sens comme il est léger, tellement doux, mais ce bec,
ce bec terrible le chardonneret...

Tandis que sur toi j’écris là dehors elle ferraille
et jette peut-être des étincelles
la tondeuse à gazon manuelle (ta Ford Gran Torino).

33

Dormiamo stretti io e te
come le due cifre della mia nuova età –
e se uno nel sonno si gira
anche l’altro subito si incunea –
i due tre ;
da una settimana hai trent’anni
e un tre anche tu, l’altro non è un numero
ma il tondo della tua pancia
(e tuttavia il tondo dello stupore)
per chi la abita da tre mesi,
siamo tre
tre.

33

Nous dormons serrés l’un contre l’autre
tels les deux chiffres de mon nouvel âge –
et si dans son sommeil l’un se retourne
tout de suite l’autre s’y insinue –
les deux trois ;
depuis une semaine tu as trente ans
et un trois toi aussi, l’autre n’est pas un nombre
mais le rond de ton ventre
(et le rond de l’émerveillement)
pour qui depuis trois mois l’habite,
nous sommes trois
trois.

 

Matteo Ferretti

Matteo Ferretti (Correggio, 1979) enseigne dans un lycée de Lugano. Avec son livre Tutto brucia e annuncia (Edizioni Casagrande, 2019) il a gagné le prix suisse Terra Nova (première œuvre).

deux poèmes traduits par Pierre Lepori

L’APOCALISSE PURE È UNA PROSPETTIVA
l’emergenza continua e definitiva,
il meteorite a precipizio, il blackout totale,
il bye-bye delle testate a lungo raggio
che prima sciolgono la terra poi ne fanno polvere,
le catastrofi naturali o l’invasione
dei barbari, degli alieni,
gli attacchi simultanei dei kamikaze,
le strategie del terrore
su vasta scala per toglierci tutti di mezzo
o per chi ancora ci crede
il grande diluvio purificatore.

Poi chiedersi quanto presto si farà a morire
perché non c’è dubbio che saremo tra i primi ;
se berremo il piscio nell’attesa,
dell’acqua tossica e melmosa,
ci taglieremo la lingua
con l’orlo di una scatoletta abbandonata ;
che effetto farà contrattare per ore,
per giorni con la morte ;
stare nel buio e nel rombo con i nostri incubi ;
se ci ricorderemo che avevamo letto,
che avevamo amato ;
se ci ricorderemo dei figli
e cercheremo di metterli in salvo ;
se ci farà ribrezzo l’ultimo bacio
nell’alito della fine.
Se anche allora saremo bastardi e invidiosi,
se ce l’avremo ancora col vicino
che camperà qualche ora di più
o morirà in modo migliore.


Non è poi così difficile immaginarci in quelle ombre
più lunghe del normale, scavalcati dalla fine
mentre tentiamo un’ultima fuga.
Perché non avremmo più nulla alle spalle ;
ogni filo sarebbe reciso
e vivremmo di schiena. Gli ordini, le schiere
tornerebbero chiari e il senso di tutto starebbe
in un giudizio di poche parole :
tu sei ancora in piedi ;
tu hai fame, ma non troverai cibo ;
tu sei il più debole della carovana.

Forse è proprio questa la ragione
dell’odierna furia :
un voler mettere ordine
senza il costo dell’attesa,
della parola che spiega,
dell’eterna nostra contraddizione.
E l’odio è troppo spesso un atto d’amore
dato a un ideale
che non ha bisogno dell’uomo.

***


Quando esce il sole improvvisamente
nulla più è adeguato. Certi vestiti
come certi pensieri si allargano
nel vento, nell’affacciarsi di una luce,
bianchi e smessi, delicati
come buste di plastica, sospesi.
E ti senti così vecchio se eri giovane
e cercavi la tua solitudine.
E ti senti così giovane se eri vecchio
e ti ricordi all’improvviso
che l’amore è tutto contenuto nel sole ;
in questa docile sua furia
di farci vivere ancora
e ancora.

Même l’apocalypse est une perspective,
une urgence continuelle et définitive,
le météorite qui plonge, le black-out complet,
bye-bye des ogives à longue portée
qui d’abord liquéfient la terre puis la pulvérisent,
des catastrophes naturelles ou l’invasion
des barbares, des extraterrestres,
les attaques simultanées des kamikazes,
les stratégies de la terreur
à grande échelle pour nous liquider
ou alors, pour ceux qui continuent d’y croire,
le grand déluge qui purge.

Puis la question : à quelle vitesse va-t-on périr
puisque sans doute nous y passerons les premiers ;
allons-nous boire la pisse de l’attente,
des eaux toxiques et putrides,
nous couperons-nous la langue
sur le rebord d’une boîte de conserve abandonnée ;
ça sera comment de marchander pendant des heures
et des jours avec la mort ;
de rester dans le noir et le grondement de nos cauchemars ;
nous souviendrons-nous d’avoir lu,
d’avoir aimé ;
nous souviendrons-nous des enfants
et tenterons-nous de les mettre à l’abri ;
et le dernier baiser, nous dégoûtera-t-il
dans l’haleine de la fin ?
Et serons-nous alors des salauds envieux comme avant,
toujours en rogne avec le voisin
qui nous survivra quelques heures
ou qui mourra d’une meilleure façon.


Ce n’est pas si difficile de s’imaginer parmi ces ombres
plus étirées que d’habitude, enjambés par la fin,
pendant que nous tentons une dernière fuite.
Puisque nous n’aurions plus rien derrière nous ;
chaque brin d’herbe déjà coupé
et nous vivrions de dos. Les ordres, les rangs
redeviendraient plus clairs et le sens de tout
tiendrait dans un verdict de quelques mots :
toi, tu es encore debout ;
toi, tu as faim, mais tu ne trouveras pas de nourriture ;
toi, tu es le plus faible de la caravane.

  La raison de la fureur du présent
est peut-être justement celle-ci :
la volonté de mettre de l’ordre,
sans le coût de l’attente,
sans le mot qui explique,
et sans notre sempiternelle contradiction.
E la haine est trop souvent un acte d’amour
offert pour un idéal
qui n’a pas besoin de l’homme.

***

Quand le soleil soudain surgit,
rien n’est plus conforme. Certains vêtements
comme les pensées s’étirent
dans le vent, dans la lumière qui pointe,
blancs et usagés, délicats
comme des sachets en plastique, suspendus.
Et tu te sens si vieux si tu étais jeune
et tu cherchais la solitude.
Et tu te sens si jeune si tu étais vieux
et d’un coup tu te souviens
que l’amour est tout entier dans le soleil :
dans sa douce furie
qui nous permet de vivre encore
et encore.

 

Pietro Montorfani

Pietro Montorfani (Bellinzone, 1980) est titulaire d’un doctorat en philologie et histoire à l’Université Catholique de Milan, où il a enseigné la littérature italienne de la Renaissance et l’histoire de la critique. Auteur d’essais et de monographies, il a reçu le Prix Schiller d’encouragement et le Prix Carducci pour le recueil Di là non ancora (2011). Il est responsable du Bureau du Patrimoine de la Ville de Lugano et dirige la revue Cenobio.

bibliographie

  • Intuisco che ridi, Viganello, Alla chiara fonte, 2005
  • Quasi un Hopper, Viganello, Alla chiara fonte, 2008
  • Di là non ancora, Bergame, Moretti & Vitali, 2011
  • San Gottardo, Mendrisio, Josef Weiss, 2017
  • L’ombra del mondo, Turin, Nino Aragno, 2020

un poème (extraits) traduit par Pierre Lepori

Visioni

I (incipit)

Un veliero grande come il mondo, quando il mondo
ancora non c’era. Veloce e lieve, lento, di un andamento
senza tempo né meta, lanciato in uno spazio siderale
sconfinato. Al timone un’idea, una parola, una ratio
seminale madre di tante altre al pari di sé, una luce
nera, spenta, bianchissima e infinita. Poi (quanto ?) i primi
rumori, le prime ombre, il primo vento pieno
a tentare le vele. Iniziava la storia dell’uomo ma l’uomo
– ancora per molto – non sarebbe stato,
se non dentro la forma di un’attesa.
 
 
 

II (nel buio)

Tra cavallo e cavallo, tra bisonte e bisonte
migliaia di anni, generazioni su generazioni. Muto
l’antico pittore, poco più generoso il secondo
(di parole, di gesti), ugualmente chiamato a tracciare
sul fondo di una caverna scura – il fuoco,
il fuoco già c’era – il perimetro
della sua inerme vita : fatiche, paure, fame,
indecifrate aspirazioni. La notte, un canto
di non-parole, levato passo passo verso il cielo.
 
 

III (dall’alto)

Valigie, tacchi, incroci di minuti secondi :
un alveare vivo dentro i gangli di una città
assediata, munita di alte torri scintillanti. Strillano
i ragazzi dei giornali le notizie di un futuro
intatto – passano ragazze sottobraccio,
sterzano i carrelli sulla strada.
 
 

IV (domani)

È appena giunta da Marte la fotografia
di un paesaggio lunare : rosso-arancio, rigato
dai copertoni di un rover.
Un treno diritto e silenzioso
fende le Alpi da capo a capo, da speranza
a speranza, e tutti parlano, leggono, scrivono
a indirizzi lontani, in questo tempo contratto,
frastagliato.
Al largo delle coste d’Europa
dove uboat e vichinghi solcavano onde
per non mai tornare
enormi fiori bianchi allineati
in campi eolici vasti come il mare.

Des visions

I (incipit)

Un voilier vaste comme le monde, quand encore
le monde n’existait pas. Rapide, léger, plus lent, d’une allure
atemporelle et sans but, lancé dans un espace sidéral
sans limites. À la barre : une idée, une parole, une rationalité
mère séminale de tant d’autres identiques, une lumière
noire, éteinte, infinie et très blanche. Et puis (mais quand ?)
les premiers bruits, les premières ombres, le premier plein vent :
une tentation pour les voiles. L’histoire de l’homme commençait,
mais l’homme – longtemps encore – ne pourra pas se tenir
ailleurs que dans la forme d’une attente.
 

II (dans le noir)

Entre cheval et cheval, entre bison et bison,
des milliers d’années, génération après génération. Muet
l’ancien peintre, à peine plus généreux le deuxième
(en mots, en gestes), lui aussi appelé à tracer
sur la paroi du fond d’une obscure caverne – le feu,
mais le feu y était déjà – le périmètre de sa vie
inerme : corvées, peurs et angoisses,
désirs à déchiffrer. La nuit, un chant
composé de non-mots qui s’élève pas à pas vers le ciel.
 
 

III (d’en haut)

Valises, talons, croisement de secondes :
une ruche vivante dans les ganglions d’une ville
assiégée, pourvue de tours hautes et scintillantes. Les crieurs
vendent leurs journaux avec les nouvelles d’un avenir
indemne – les jeunes filles passent bras dessous dessus,
les charriots sur la route les évitent.
 
 

IV (demain)

La photographie vient d’arriver de Mars,
un paysage lunaire : rouge orangé, rayé par des traces
de pneus du Rover.
Un train droit et silencieux
creuse les Alpes d’un bout à l’autre, d’un espoir à l’autre,
et ils parlent, tous, ils lisent, ils écrivent
à des adresses lointaines, en ce temps crispé,
brisé.
Au large des côtes de l’Europe –
là où les U-boat et les Vikings fendaient les ondes
pour ne jamais revenir –
des énormes fleurs candides alignées
dans des parcs éoliens grands comme la mer.

 

Daniele Bernardi

Daniele Bernardi est né à Lugano en 1981, vit et travaille entre le Tessin et l’Italie. Acteur et metteur en scène, il écrit de la poésie et du théâtre.

Bibliographie

poèmes parus dans de nombreuse anthologies

  • Versi come sassi, Faloppio, LietoColle, 2009
  • Ballata/e degli alberi solitari, Lugano, Alla chiara fonte, 2012
  • Gabbie per belve, Bellinzona, Casagrande, 2016

un poème traduit par traduit de l’italien par Christian Viredaz

IL BUCO (estratti)

Si muovono nelle stanze attigue –
l’angelo respirava quando la febbre
montava, come un sole, sopra la mia fronte infreddolita.
Parlavo agli alberi e sognavo casa.

Volevo ritornare al paese –
alla comunità dei barbari
che vivono chiusi dentro alle scatole
che mandano voci

e luci di fumo (sono stato lì molti anni :
guardavo la televisione dentro a un albero cavo
e il fulmine mi accarezzava le gambe
ogni minuto senza lasciarmi in pace).

Adesso che l’autobus non passa più per la stazione dei treni
si torna verso il mucchio d’ombre a piedi
(è così da anni, in realtà)
e quando il ponte suona sotto i passi

lampi a migliaia si schiantano in altitudine.

* * *

Il buco in cui sono nascoste le voci,
il buco in cui cadde mio fratello prima di uscire
dal varco –
il buco che ha una forma

e un colore
uguale a quello del silenzio che ristagna
in cima al monte, quando la stella
cola come una lingua di pelliccia

nel mezzo della grande piramide di pietra.
Il buco in cui ho infilato il ramo
e da cui è sorto come un fiore
il resto di una carlinga distruttasi col botto delle fauci.

Il buco in cui ho cacciato il piede
per vedere quanto fosse profonda la tana del monco
e per essere certo che la sua ombra
avesse lasciato il nascondiglio prima del lampo.

(Gabbie per belve, Casagrande, 2016)

LE TROU (extraits)

Ils bougent dans les pièces voisines –
l’ange respirait quand la fièvre
montait, comme un soleil, sur mon front transi.
Je parlais aux arbres et rêvais de chez moi.

Je voulais retourner au village –
à la communauté des barbares
qui vivent enfermés dans les boîtes
qui lancent des cris

et des lueurs de fumée (j’ai étè là beaucoup d’années :
je regardais la télévision dans un arbre creux
et la foudre me caressait les jambes
à chaque instant sans me laisser en paix).

À présent que l’autobus ne passe plus par la gare
on retourne vers le tas d’ombres à pied
(c’est ainsi depuis des années, en fait)
et quand le pont résonne sous les pas

des éclairs par milliers éclatent en altitude.

* * *

Le trou où sont cachées les voix,
le trou où mon frère est tombé avant de sortir
du passage –
le trou qui a une forme

et une couleur
pareilles à celle du silence qui stagne
au sommet du mont quand l’étoile
coule comme une langue de fourrure

au milieu de la grande pyramide de pierre.
Le trou où j’ai enfilé une branche
et d’où a surgi comme une fleur
le reste d’une carlingue détruite d’un coup d’obus.

Le trou où j’ai mis le pied
pour sentir comme était profonde la tanière de l’amputé
et pour être certain que son ombre
avait fui la cachette avant l’éclair.

 

Laura di Corcia

Laura Di Corcia née en 1982, vit et travaille en Suisse italienne comme enseignante.
Elle collabore avec divers journaux en tant que critique littéraire et théâtrale.

bibliographie

  • In tutte le direzioni, LietoColle, 2018, Faloppio
  • Epica dello spreco x, Dot.com Press Poesia, 2015, Milan
  • Vita quasi vera de Giancarlo Majorino Milan, La Vita Felice, 2014 ; série Sguardi, Milan
  • Son prochain recueil de poèmes sera publié par les éditions TLON, Rome

deux poèmes traduits par Michele Bevilacqua et Lucie Tardin

Tradurre è gettare la schiena sui sassi
guardare l’orologio compiere un giro su se stesso.

Portavamo bestiami dalle montagne alle pianure
le rocce profumavano di salvia.

È stato un grido a squarciare l’ipocrisia
a trasformare il nettare in cinghiale.

Abbandonammo i campi con la pioggia :
rimasero le mucche, a testimoniare l’erba.

 
extrait de In tutte le direzioni

Traduire, c’est jeter le dos sur les pierres
regarder l’horloge tourner sur elle-même.

Nous avons transporté des bêtes des montagnes aux plaines
les rochers sentaient la sauge.

C’était un cri pour déchirer l’hypocrisie
pour transformer le nectar en sanglier.

Nous avons laissé les champs sous la pluie :
les vaches sont restées, pour témoigner l’herbe.

traduit par Michele Bevilacqua.

DA SOLI SIAMO (poème inédit )

Da soli siamo due bambini a cui riempire la bocca di
latte. Hänsel e Gretel che spiano dal bosco le streghe
dei sentieri. È nella pianura che inizia la violenza, per
questo dobbiamo correre veloci come il vento, nasconderci
nella pancia della montagna.
***
La voce non è rotta quando srotola il catalogo delle cose
da fare : dobbiamo sostare in silenzio contro gli alberi,
accarezzare con le schiene le torte caviglie delle piante.
Dobbiamo soprattutto pazientare, attendere che dal ventre
della Terra fiorisca l’albume.
***
La tenerezza del guscio d’uovo : pulirlo, annusarlo,
distendersi accanto. Proteggerlo dalle fate, dai gufi che
urlano sopra le prede.
***
E uscire, uscire sempre a vedere di che colore sono le
schiene dei ragni, quando rotolano e rotolando perdono
le misure.
***
I ragni esistono solo nella mia testa. Nella mia testa matta
si inseguono come orchi e il maschio tallona la femmina.
Nella mia testa volano nei parchi, si inseguono e fluttuano.
Tutto fluttua in questa palla di vetro. Qualcosa che deforma
le cose, che non le lascia planare sulla volta del mondo.
***
Quando mi hai chiamata per nome, mi sono inginocchiata.
Quando ho pianto, mi hai chiuso la bocca col tuo latte. Hai
scambiato le mie mani per la distesa che separa Israele
dall’Egitto, e lì hai piantato sei chiodi.
***
Sei feroce, lo sai ? Sei feroce quando pensi solo al tuo piacere
di latte, e pensi e speri che io non ti veda, quando con
gli occhi segni il tempo dei predatori.
***
Questo mondo che ci respinge e ci accoglie. Potesse essere
lo stomaco teso di una vacca, il caldo rifugio dove affondare
le mani. La palpebra molle di un modo diverso di
dire “bene”.
***
Abbiamo chiuso gli occhi con la ceralacca. Ciglia contro
ciglia, battito contro battito. Non c’è nulla da vedere in
questo mistero di rocce, nel ventre dei monti. Il calcare si
distende e distendendosi dichiara il ciclo chiuso di una
ruota che gira su sé stessa. Un modo diverso di dire “male”.
***
I giardini non esistono veramente. Sotto la terra c’è qualcosa
di più vero, di più grande. Penso che me ne andrò di qui.
Correrò verso la pianura, ancora più avanti. Ho bisogno di
spazi che non finiscano, di un modo diverso di dire “bene”
e di dire “male”.
***
Guardo la neve che cade di traverso, cade di sbieco il
dolore quando la violenza si acquieta. Solo le foglie sanno
dire quello che provo, le osservo mentre con i piedi
le sfarino. Vorrei fondermi nell’asfalto, gettare via questo
eccesso di corpo che pesa e pensa. I sei chiodi che mi hai
piantato sullo sterno gridano come gufi.
***
Giocano a rifondare il mondo tenendosi stretti ad un addio.
Lisciando la superficie del tempo, credendolo un salto alla
corda, qualcosa da far esplodere di colpo. Si guardano
dall’esterno mentre affilano la punta degli eventi, li rivivono
in slow motion. Abbiamo aperto un supermarket di parole
inutili, una sequela di significanti da appendere alla finestra.
Questi gesti che ci appaiono davanti, che ci riportano alla
verità del corpo. Dicono che sono felici, ma è tutto
nelle parole. Parole da saccheggiare, da sputarsi in faccia.
Dicono che sono felici e il corpo è triste, triste. Se io sono
felice, devo stare muta.

SEULS, NOUS SOMMES

Seuls, nous sommes deux enfants à qui remplir la bouche de lait. Hänsel et Gretel qui du bois épient les sorcières des sentiers. C’est en plaine que commence la violence, il nous faut donc courir aussi vite que le vent, nous cacher dans le ventre de la montagne.
***
La voix reste claire quand se déroule la liste des choses à faire : s’attarder en silence contre les arbres, caresser de nos dos les chevilles tordues des plantes. Et surtout patienter, attendre que du ventre de la Terre fleurisse l’albumine.
***
La tendreté de la coquille d’œuf : la frotter, la flairer, s’allonger à ses côtés. La protéger des fées, des hiboux qui hurlent sur leurs proies.
***
Et sortir, sortir toujours pour voir de quelle couleur sont les dos des araignées, quand elles roulent et qu’en roulant elles perdent toute mesure.
***
Ces araignées n’existent que dans ma tête. Dans ma tête folle, elles se poursuivent comme des ogres et le mâle talonne la femelle. Dans ma tête, elles volent dans les parcs, se suivent et flottent. Tout flotte dans cette boule de cristal. Quelque chose qui déforme tout, qui ne laisse rien planer sur la voûte du monde.
***
Quand tu m’as appelée par mon nom, je me suis agenouillée. Quand j’ai pleuré, tu as rempli ma bouche de ton lait. Tu as confondu mes mains avec l’étendue qui sépare Israël de l’Égypte, et là, tu as planté six clous.
***
T’es féroce, tu sais ? T’es féroce quand tu ne penses qu’à ton plaisir de lait, et tu penses, tu espères, que je ne te vois pas, quand avec tes yeux tu marques le temps des prédateurs.
***
Ce monde qui nous rejette et nous accueille. Puisse-t-il être l’estomac tendu d’une vache, l’antre chaude où plonger nos mains. La paupière molle d’une autre manière de dire « bien ».
***
On a scellé nos paupières à la cire. Cils contre cils, battement contre battement. Il n’y a rien à voir dans ce mystère de roches, dans le ventre des monts. Le calcaire s’étale et en s’étalant, il annonce le cycle clos d’une roue qui tourne sur elle-même. Une autre manière de dire « mal ».
***
Les jardins n’existent pas vraiment. Sous terre, il y a quelque chose de plus vrai, de plus grand. Je pense que je m’en irai d’ici. Je courrai vers la plaine, encore plus loin. J’ai besoin d’espaces qui ne finissent pas, d’une autre manière de dire « bien » et de dire « mal ».
***
Je regarde la neige qui tombe de travers, comme tombe de biais la douleur quand la violence s’apaise. Seules les feuilles peuvent dire ce que j’éprouve, je les observe tandis que de mes pieds je les pulvérise. Je voudrais me fondre dans l’asphalte, jeter ce trop-plein de corps qui pèse et pense. Les six clous que tu as plantés dans mon sternum hurlent comme des hiboux.
***
Ils s’amusent à refaire le monde, se serrant l’un l’autre lors des adieux. Limant la surface du temps, croyant qu’il s’agit d’un saut à la corde, une chose à faire éclater d’un coup. Ils se regardent du dehors, tandis qu’ils aiguisent la pointe des évènements et les revivent en slow motion. On a ouvert un supermarché de mots inutiles, une kyrielle de signifiants à suspendre à la fenêtre. Ces gestes qui apparaissent devant nous, qui nous ramènent à la vérité du corps. Ils disent qu’ils sont heureux, mais ce ne sont que des mots. Des mots à saccager, à se cracher au au visage. Ils disent qu’ils sont heureux et que leur corps est triste, triste. Si moi je suis heureuse, je dois rester muette.

traduit par Lucie Tardin

 

Yari Bernasconi

Yari Bernasconi est né en 1982 à Lugano et vit à Berne.

Bibliographie

  • Lettera da Dejevo, Lugano, Alla chiara fonte, 2009
  • Non è vero che saremo perdonati, dans l’anthologie Undicesimo quaderno italiano di poesia contemporanea, Milan, Marcos y Marcos, 2012
  • Da un luogo vacillante, Bologna, Isola, 2013
  • Nuovi giorni di polvere, Bellinzona, Edizioni Casagrande, 2015, Prix Terra Nova de la Fondation Schiller
  • La città fantasma, Treviso, Nervi, 2017
  • Cinque cartoline dal fronte e altra corrispondenza, Forlì, L’arcolaio, 2019

En bilingue italien-français

  • Nouveaux jours de poussière / Nuovi giorni di polvere, traduit par Anita Rochedy, Lausanne, éditions d’en bas , 2018

trois poèmes traduits par Anita Rochedy

LA MASCHERA

Vorresti dirmi che hai toccato con mano, con violenza,
e che tra tutto quello che hai sofferto sei scomparsa
nei boschi di questo piccolo paese, franata
in un dirupo senza fondo.

Vorresti dirmelo ma non lo fai, non sei capace.
A scuola hai soltanto imparato a tacere :
diversa perché innocua, perché parli italiano,
perché vieni da un altrove vicino ma non troppo.
Derisa, hai sognato la sordità ; picchiata,
hai sognato la trasparenza.

Ma poi il corpo s’irrobustisce e il volto
diventa un filtro impenetrabile che spinge avanti,
verso luoghi insperati : la fredda cordialità di un lavoro,
poche sorprese e molte conoscenze. Decidi che così
può andare e disperdi le tracce. Non guardi più
negli occhi di tua madre o nelle mani di tuo padre.

Tuo figlio nasce e non ha dubbi. Non cresce in angoli
nascosti, non ha nulla da temere. Guarda indietro
e vede chiaro. Appoggia le sue mani sul tuo braccio,
ti riconosce, sa di essere a casa.
Mentre osservi
i contorni sfocati della stanza, in un momento
di pioggia e di buio, ti sembra quasi di essere felice.
Te ne convinci per lunghi minuti.

 

 
extrait de Nuovi giorni di polvere

LE MASQUE

Tu voudrais me dire que tu l’as vu de tes yeux, avec violence,
et qu’avec tout ce que tu as subi tu as disparu
dans les bois de ce petit village, entraînée
dans un précipice sans fond.

Tu voudrais me le dire mais tu ne le fais pas, tu en es incapable.
À l’école tu as seulement appris à te taire :
différente parce qu’inoffensive, parce que parlant italien,
parce que d’un ailleurs proche mais pas trop.
Moquée, tu as rêvé la surdité ; battue,
tu as rêvé la transparence.

Et puis le corps s’endurcit et le visage
devient un filtre impénétrable qui t’entraîne,
dans des lieux inespérés : la froide cordialité d’un travail,
peu de surprises et beaucoup de connaissances. Tu décides que ça ira
comme ça et brouilles les pistes. Tu ne sondes plus
les yeux de ta mère ou les mains de ton père.

Ton enfant naît et il ne doute de rien. Il ne grandit pas dans des recoins
cachés, il n’a rien à craindre. Il regarde derrière lui
et y voit clair. Il pose ses mains sur ton bras,
te reconnaît, sait qu’il est chez lui.
Un jour, en observant
les contours flous de la pièce, dans un moment
de pluie et de nuit, tu croirais presque être heureuse.
Tu t’en persuades de longues minutes.

SE CAMMINIAMO

Se camminiamo è per andare avanti,
per cercare qualcosa, per non abbandonare
una speranza. Dimenticando tutto il resto.
Tornare ha sempre avuto poco significato.
Tornare dove ? Riconosciamo i sassi
e gli orizzonti : i sentieri ci dicono
che ci siamo, che andiamo.

extrait de Nuovi giorni di polvere

SI NOUS MARCHONS

Si nous marchons, c’est pour aller de l’avant,
pour chercher quelque chose, pour ne pas abandonner
un espoir. Oubliant tout le reste.
Revenir n’a jamais eu trop de sens.
Revenir pour aller où ? Nous reconnaissons les rochers
et les horizons : les sentiers nous disent
que nous y sommes, que nous allons.

ATHLONE

Al pub, ci serve un uomo grasso. Fisso nella penombra,
dietro il banco, gli occhi spenti sul getto della spina
e quel prodigio : la schiuma bianca che s’addensa.

Quando ci alziamo, l’aria è improvvisa e pesante.
Un ubriaco resta immobile, impresso sul tavolo
di legno grezzo. Aspetta qualcosa, qualcuno.

 
extrait de Nuovi giorni di polvere

ATHLONE

Au pub, un homme gras nous sert. Immobile et dans la pénombre,
derrière le comptoir, les yeux éteints rivés sur le jet de la pompe
et ce miracle : la mousse blanche qui s’accumule.

Quand nous nous levons, l’air est soudain et lourd.
Un poivrot reste sans bouger, il ne décolle pas de la table
de bois brut. Il attend quelque chose, quelqu’un.

 

Azurra de Paola

Azzurra de Paola est née à Rome en 1983 et vit depuis 2007 en Suisse alémanique. Elle a étudié la philosophie et la théorie du langage à l’Université Rome III, puis travaillé comme critique de cinéma pour plusieurs médias italiens.

Ses poèmes, très marqués par l’expérience autobiographique et très charnels, « abordent l’angoisse avec une attitude d’adolescente adulte (...) avec la pleine conscience des conséquences que chaque geste porte en soi » (Francesco Tomada). Son premier recueil, Benedizione per la bassa moltitudine (Bénédiction pour le petit peuple, Prix Giorgi de l’inédit, 2011) tente, pour utiliser les mots de Loredana Magazzeni dans sa préface, de « donner une grammaire aux émotions : une recherche harassante, toute au féminin ».
En 2014, elle publie la plaquette La Verità è un mondo terrificante (La Vérité est un monde terrifiant), dont sont extraits les trois textes publiés ici en première traduction française

Bibliographie

  • La Verità è un mondo terrificante, préface de Francesco Tomada, Forlì, l’Arcolaio, 2014.
  • Benedizione per la bassa moltitudine, préface de Loredana Magazzeni, postface de Fabiano Alborghetti, Sasso Marconi, Le Voci della Luna Poesia, 2011.

extrait d’un poème La Vérité est un monde terrifiant traduit par Pierre Lepori
poème publié par le quotidien Le Courrier, page littéraire , le 8 février 2016

I.

Una casa vuota, questo
sei una casa
con quattro muri
allibiti ed un soffitro
che fa lacrime, povera
casa - le dico

non piangere più.

Ma tutti
i mobili stanno
marcendo, il tavolo ormai
è a pezzi e il frigo
è solo un ronzio guasto. La tv
è un buco nero, sta
ingoiando la tua collezione
di dischi e di scuse per
amarti ancora. Sono quasi
finite.
Le piante sono marroni
secche piegate ai lati
nel vaso che ormai è
cocci messi da parte per non
fare disordine. Il giardino
è morto. Tutto questo inverno l’ha
sepolto ancora vivo e adesso
non respira più.
E la parete alle mie spalle
che mi tiene in braccio sta
diventando nera di
muffa e puzza di acqua
che ristagna negli angoli, sotto
il letto - quello dove non
dormiamo più, quello che usiamo
come bara per avere almeno
sette ore di sonno e
negazione.

VIII.

Il dottore mi ha fatto
le condoglianze per
la mia morte. Mi ha stretto
le mani, ha detto
mi dispiace, mi dispiace tanto
eri così giovane.

Ma il mio cuore si stava
già decomponendo
il ventricolo sinistro
era già stato mangiato
dai vermi e non riuscivo a sentire
il suo dolore, ho detto
mi dispiace, mi dispiace tanto.

E quando mi ha
abbracciata sembrava
volesse scaldarmi ma il mio corpo
è già troppo freddo
è vuoto. Nascondo
una collezione di insetti
che hanno scelto i miei buchi per riprodursi. Nell’interno coscia
e dietro le orecchie vive
una colonia di larve e le crisalide
appese nell’esofago faranno
farfalle nello stomaco.
Questa è tutta l’emozione
che posso dare.

I.

Une maison vide, tu es
une maison,
quatre murs stupéfaits
un plafond
qui fait des larmes,
pauvre maison, je lui dis

ne pleure plus.

Mais tous les meubles sont en train
de pourrir, la table est en pièces
désormais et le frigo
n’est plus qu’un ronronnement gâté. La télé
est un trou noir, elle va bientôt
gober ta collection
de disques et d’excuses
pour t’aimer encore. Elles sont presque
finies.
Les plantes sont brunes
desséchées et racornies sur les bords
dans le pot qui est un petit tas
de tessons ramassés pour éviter
le désordre. Le jardin
est mort. Ce trop d’hiver l’a
enterré vivant et maintenant
il ne respire plus.
Et la paroi derrière mon dos
qui me serre dans ses bras est en train
de noircir de moisissures
elle pue l’humidité
qui croupit dans les recoins sous le lit –
ce même lit où nous ne dormons plus,
celui qui nous sert de corbillard
pour avoir au moins
sept heures de sommeil et de
négation.

VIII

Le docteur m’a présenté
ses condoléances
pour ma mort. Il m’a serré
les mains, m’a dit
je suis désolé, vraiment désolé,
tu étais si jeune.

Mais mon cœur était déjà
en putréfaction
le ventricule gauche était
grignoté par les vers
et je ne pouvais plus
sentir sa douleur, j’ai dit
désolée, vraiment désolée.

Et quand il m’a serrée
on aurait dit
qu’il voulait réchauffer mon corps
mais il est déjà trop froid –
il est vide. Je cache
une collection d’insectes
qui ont élu domicile dans mes trous
pour se reproduire. À l’intérieur de la cuisse
et derrière les oreilles vivantes
une colonie de larves et de chrysalides
accrochée à l’oesophage vont générer
des papillons dans l’estomac.
C’est la seule émotion
qui me reste à donner.

 

Andrea Bianchetti

Andrea Bianchetti, né à Milan, en 1984 est enseignant et se dévoue aussi au théâtre.

Bibliographie

  • Sparami Amore di Cera, Lugano, Alla Chiara Fonte, 2007
  • CASTAGNOLA e CIGNETTI (a cura di), Di soglia in soglia – Venti nuovi poeti nella - Svizzera italiana, Losone, Le Ricerche, 2008
  • Estreme visioni di bianco, Lugano, Alla Chiara Fonte, 2012
    In collaborazione con l’associazione teatrale Opera retablO :
  • Carneficine, Locarno, Anaedizioni, 2013
  • Gratosoglio, Bellinzona, Il Sottoscala, 2019

deux poèmes traduits par Pierre Lepori

1.

Prima di seppellire il Renzo
(non al Monumentale
ma a Musocco),
qualche giorno prima,
in ospedale,
mentre la figlia rimproverava
due stanchi infermieri
che stavano fumando
una sigaretta di nascosto,
lui, il Renzo, aveva
ripensato alla Russia.
Non l’aveva mai fatto prima
e se l’aveva fatto
non ne aveva parlato.
Era saltato giù dal letto
trascinando con sé
gamelle e il tumore al fegato
che lo stava divorando.
« Un’esplosione ;
l’ho sentita veniva dalle latrine ».
La Gianna fumava più forte.
La figlia aveva sorriso,
o forse era una smorfia.
In casa non si può parlare
di questi ultimi momenti.
Solo una volta se ne è parlato.
Eravamo tutti davanti
ad una bella fotografia
a colori.
Estate 1985 : Parco Ciani, a Lugano.
Una panchina rossa.
A destra la Gianna
con i denti neri di sigaretta.
In mezzo la figlia,
con i capelli tagliati.
A sinistra il Renzo,
un bel nodo alla cravatta,
e lo sguardo gentile.

extrait de Gratosoglio

1.

Avant d’enterrer ce cher Renzo
(pas au Cimetière Monumental,
mais dans celui de Musocco),
quelques jours plus tôt,
à l’hôpital,
pendant que sa fille réprimandait
deux infirmiers fatigués
qui fumaient une cigarette
en cachette,
lui, Renzo, s’était
souvenu de la Russie.
C’était la première fois
ou alors si c’était arrivé
il n’en avait jamais parlé.
Il avait bondi hors du lit,
entraînant avec lui
les gamelles et son cancer du foie
qui le rongeait.
« Une explosion ;
je l’ai entendue, c’était vers les latrines ».
Gianna fumait plus fort.
Sa fille avait souri,
ou alors c’était une grimace.
À la maison, on ne parle pas
de ces moments ultimes.
Une fois seulement on l’a fait.
Nous étions tous devant
une très belle photographie
couleur.
Été 1985 ; Lugano, Parco Ciani.
Un banc rouge.
Gianna sur la droite,
les dents noires de tabac.
Au milieu sa fille,
les cheveux coupés courts.
Ce cher Renzo à gauche,
la cravate soigneusement nouée
et son doux regard.

9.

Avevo chiesto alla Gianna
se alla STAE, in fabbrica,
durante la guerra, c’era stato
qualche amore, qualche uomo.

Lei ride.

In fabbrica c’erano tre uomini,
mi dice quasi con le lacrime agli occhi :

un poliomielitico mezzo zoppo.
Un ragazzo di tredici anni.
E un uomo sposato che aveva già
quasi sessant’anni.

Gli uomini erano in guerra.

La mia domanda idiota.

Extrait de Gratosoglio

9.

J’avais demandé à Gianna
si à son usine, à la STAE,
pendant la guerre elle avait eu
quelques amourettes, des hommes.

Elle rit.

À l’usine il y avait trois hommes
dit-elle les larmes aux yeux :

l’un frappé de polio qui boitillait.
Un jeune homme de treize ans.
Et un autre marié qui avait déjà
soixante ans ou presque.

Les hommes étaient à la guerre.

Ma question idiote.

 

Laura Accerboni

Laura Accerboni est née à Gênes en 1985 et vit en Suisse. Elle est lauréate de plusieurs prix littéraires, dont le Lerici Pea giovani (1996), Ses poèmes ont été traduits en plusieurs langues. Elle a présenté ses travaux de recherche auprès des universités de Cork et de Dublin. Elle compte, depuis 2016, parmi les poètes sélectionnés dans le cadre du projet Versopolis.

Bibliographie

  • Acqua acqua fuoco, Turin, Einaudi, 2020
  • La parte dell’annegato, Milan, Nottetempo, 2016
  • Attorno a ciò che non è stato, Venise, Edizioni del Leone, 2010

deux poèmes traduits par Odile Cornuz

Ieri il bambino più alto
ha messo una pietra
tra i denti
e ha iniziato a masticare.
Ha dimostrato a sua madre
ciò che una bocca può fare
se messa all'orlo
e che una casa distrutta
è solo una casa distrutta.
Ieri tutti i bambini più alti
hanno messo alla fame i nemici
e raccolto i loro giochi in fretta.
Hanno dimostrato alle madri
l'ordine
e la disciplina dei morti
poi sono corsi a lavarsi le mani
e ad ascoltare le notizie
in forma di ninnenanne.
Hier le garçon le plus grand
a placé une pierre
entre ses dents
et il a commencé à mâcher.
Il a montré à sa mère
ce qu’une bouche peut faire
si on la pousse à bout
et qu’une maison détruite
est seulement une maison détruite.
Hier tous les plus grands garçons
ont affamé leurs ennemis
et vite rassemblé leurs jeux.
Ils ont montré à leurs mères
l’ordre
et la discipline des morts
puis ils ont couru se laver les mains
et écouter les nouvelles
en forme de berceuses.

 

Ho una pietra
che parte
non so come
si saluti
una pietra.
Non so neanche
se abbia voglia
di svuotare la materia
per un saluto
per resistere alla voglia
di colpirmi
alla testa.

Sei una stupida pietra
mi volto
non ricordo più nulla
un po’ di sangue
la gente attorno.
J’ai une pierre
qui part
je ne sais comment
on salue
une pierre.
Je ne sais pas non plus
si elle voudrait
évider sa matière
pour un salut
pour résister au désir
de me frapper
la tête.

Tu es une pierre stupide
je me retourne
ne me souviens plus de rien
un peu de sang
les gens autour.

 

Cette anthologie n’aurait pu exister sans l’aide substantielle et amicale de Pierre Lepori qui m’a ouvert nombre de portes, sans les suggestions de Fabio Pusterla, sans la bienveillance de Christian Viredaz qui m’a conseillé et fourni nombre de textes avec leurs traductions, inédites ou non, et sans Mathilde Vischer qui m’a accompagnée de son amitié. Je mentionne aussi la générosité des éditions d’En bas et des éditions Empreintes. Qu’ils soient tous remerciés ici avec vivacité et gratitude.

Anthologie proposée par Françoise Delorme


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