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« Le Cimetière marin » et « Les Pas » de Paul VALÉRY, traduits en anglais par David Leo SIROIS

samedi 2 avril 2016, par Sabine Huynh

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David Leo Sirois est un poète, traducteur, et chanteur/compositeur canadien-américain qui vit à Paris. Son poème « CONTAINER » a été publié dans Terre à Ciel en juin 2015, avec une traduction française de Carole Birkan-Berz. Il vient de finir la traduction du poème de Paul Valéry « Le Cimetière marin », un travail de longue haleine auquel il a consacré deux décennies de réflexion. David Leo Sirois pense qu’avec « The Waste Land » et « Alturas de Macchu Picchu », « Le Cimetière marin » est « le meilleur poème long du vingtième siècle ». Nous lui sommes extrêmement reconnaissants de nous offrir le splendide fruit de son travail, que nous partageons ici, suivi de sa traduction d’un autre poème de Paul Valéry, le plus sensuel « Les Pas », et enfin d’un petit entretien avec ce traducteur doué et passionné.

« Le Cimetière marin », le poème le plus connu de Paul Valéry, sur le cimetière de Sète, a été publié en 1920 en revue, avant d’être repris dans Charmes (Émile-Paul Frères, 1922).


O my soul, seek not the immortal, but instead exhaust the realm of the possible. (Pindar)

N’aspire pas, ô mon âme, à la vie éternelle, mais épuise le champ du possible. (Pindare)

Le Cimetière marin

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.

Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
Ô mon silence !. . . Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,
À ce point pur je monte et m’accoutume,
Tout entouré de mon regard marin ;
Et comme aux dieux mon offrande suprême,
La scintillation sereine sème
Sur l’altitude un dédain souverain.

Comme le fruit se fond en jouissance,
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt,
Je hume ici ma future fumée,
Et le ciel chante à l’âme consumée
Le changement des rives en rumeur.

Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change !
Après tant d’orgueil, après tant d’étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
Je m’abandonne à ce brillant espace,
Sur les maisons des morts mon ombre passe
Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.

L’âme exposée aux torches du solstice,
Je te soutiens, admirable justice
De la lumière aux armes sans pitié !
Je te tends pure à ta place première,
Regarde-toi !. . . Mais rendre la lumière
Suppose d’ombre une morne moitié.

Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
Auprès d’un cœur, aux sources du poème,
Entre le vide et l’événement pur,
J’attends l’écho de ma grandeur interne,
Amère, sombre, et sonore citerne,
Sonnant dans l’âme un creux toujours futur !

Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse ?
Une étincelle y pense à mes absents.

Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres ;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux !

Chienne splendide, écarte l’idolâtre !
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux !

Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse ;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
À je ne sais quelle sévère essence. . .
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.

Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
Midi là-haut, Midi sans mouvement
En soi se pense et convient à soi-même. . .
Tête complète et parfait diadème,
Je suis en toi le secret changement.

Tu n’as que moi pour contenir tes craintes !
Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
Sont le défaut de ton grand diamant. . .
Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
Un peuple vague aux racines des arbres
A pris déjà ton parti lentement.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières ?
La larve file où se formaient les pleurs.

Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
Tout va sous terre et rentre dans le jeu !

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge
Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici ?
Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?
Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse,
La sainte impatience meurt aussi !

Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse !
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel !

Pères profonds, têtes inhabitées,
Qui sous le poids de tant de pelletées,
Êtes la terre et confondez nos pas,
Le vrai rongeur, le ver irréfutable
N’est point pour vous qui dormez sous la table,
Il vit de vie, il ne me quitte pas !

Amour, peut-être, ou de moi-même haine ?
Sa dent secrète est de moi si prochaine
Que tous les noms lui peuvent convenir !
Qu’importe ! Il voit, il veut, il songe, il touche !
Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
À ce vivant je vis d’appartenir !

Zénon ! Cruel Zénon ! Zénon d’Êlée !
M’as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas !
Le son m’enfante et la flèche me tue !
Ah ! le soleil. . . Quelle ombre de tortue
Pour l’âme, Achille immobile à grands pas !

Non, non !. . . Debout ! Dans l’ère successive !
Brisez, mon corps, cette forme pensive !
Buvez, mon sein, la naissance du vent !
Une fraîcheur, de la mer exhalée,
Me rend mon âme. . . Ô puissance salée !
Courons à l’onde en rejaillir vivant.

Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée,
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,

Le vent se lève !. . . Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !

Cemetery by the Sea

That tranquil roof, where doves are walking,
Trembling between the pines, between the tombs ;
Noon the just sculpts with fire
The sea, the sea, forever starting over !
O recompense after a thought –
One long look upon the calm of gods !

What pure work of fine lightning consumes
Countless diamonds of imperceptible foam,
And what peace seems to conceive itself !
When a sun rests on the abyss,
Pure workings of one eternal cause,
Time scintillates and the Dream is knowing.

Stable treasure, simple temple of Minerva,
Mass of calm, and visible reserve,
Water with brows raised, Eye who guards in you
So much sleep under a veil of flame,
O my silence !. . . Edifice in the soul,
High roof of a thousand gold tiles !

Temple of Time, summed up by a single sigh,
To this pure point I mount and accustom myself,
Entirely surrounded by my ocean vision –
And as my supreme offering to the gods,
The serene scintillation spreads
At this height a sovereign disdain.

As a fruit melts into pleasure,
Exchanging its absence for deliciousness
In a mouth where its form tastes death,
Here I inhale my future smoke
And the sky sings to the soul consumed
The changing of shores into rumor.

True sky, handsome heaven, see me ! I change.
After so much pride, after such strange
Laziness, but pervaded with power,
I abandon myself to this brilliant space. . .
Over the houses of the dead my shadow passes,
Who tames me to his frail movement.

Soul exposed to solstice torches,
I support you, admirable justice
Of light’s pitiless weapons !
I return you pure to your primordial place :
See yourself !. . . But to reflect light
Supposes a somber side of shadows.

O for me alone, to me alone, within myself,
Near the heart, at the sources of the poem,
Between the void and the pure event,
I await the echo of my inner grandeur,
Bitter, somber and sonorous cistern
Sounding in the soul a forever future depth !

Do you know, false captive of foliage,
Gulf devouring these flimsy wire fences,
On my closed eyes, blinding secrets –
What body drags me to its lazy end,
What brow lures me to this bony earth ?
A spark there thinks of my absent ones.

Closed, sacred, full of fire without substance,
Fragment of earth offered up to the light –
This place pleases me, towering with torches,
Composed of gold, stone, and somber trees,
Where so much marble trembles over so many shadows ;
The faithful sea sleeps there on my tombs !

Splendid dog, keep the idolater out !
Solitary, with the smile of a shepherd,
I graze for long moments my mysterious sheep,
The white flock of my tranquil tombs –
Ward off the wise doves,
Vain dreams, curious angels !

Having arrived, the future is idle.
The distinct insect scratches at the dryness ;
All is burnt, undone, received in the air,
Into I know not what severe essence. . .
Life is vast, being drunk on absence,
And bitterness is sweet, and the mind clear.

The hidden dead are well in this earth
That warms them and dries their mystery.
Noon, held high in the air, Noon without movement,
Thinks within itself and suits itself. . .
Complete head and perfect diadem,
I am the changing secret inside you.

You have nothing but me to contain your fears !
My regrets, my doubts, my constraints
Are the defect in your great diamond. . .
But in their night heavy with marble,
A vague people gripped by tree roots
Have already, slowly, come to your side.

They melted into thick absence,
The red clay has drunk the white kind,
The gift of life has passed into flowers !
Where are the familiar phrases of the dead,
The personal art, the singular souls ?
Larvae crawl where tears once formed.

The sharp cries of girls being tickled,
The eyes, the teeth, the moist eyelids,
The charming breast that plays with flames,
The blood that shines in lips that give themselves –
The last gifts, the fingers that defend them,
All go under earth and back into the game !

And you, great soul, do you hope for a dream
That no longer has illusion’s colors,
Which the wave and gold give to eyes of flesh ?
Will you sing when you are just a vapor ?
Go ! Everything flees ! My presence is porous –
Holy impatience dies as well !

Thin immortality black and golden,
Consoler frightfully laurelled,
Who makes a maternal breast of death,
The beautiful illusion and the pious ruse !
Who doesn’t know, and who cannot refuse,
The empty skull and the eternal laugh ?

Profound fathers, uninhabited heads,
Under the weight of so many shovelfuls,
Who are the earth, and confound our steps –
The real rodent, the irrefutable worm
Doesn’t matter to you who sleep under the table,
He feeds on life, he never leaves me !

Love, maybe, or self-hatred ?
His secret tooth is so close to me
All names can suit him !
Either one ! He sees, he wants, he dreams, he touches !
My flesh pleases him, and even on my bed,
I live to rest in his life.

Zeno ! Cruel Zeno ! Zeno of Elea !
Have you pierced me with that wingèd arrow ?
It vibrates, flies, and does not fly at all !
The sound gives birth to me, and the arrow kills me !
Ah ! The sun. . . What a tortoise shadow
For the soul, Achilles immobile with his giant stride !

No, no !. . . Stand up ! Into the future !
Break, my body, this pensive form !
Drink, my chest, the birth of wind !
A freshness, exhaled from the sea,
Restores my soul. . . O salty power !
Let’s run to the waves and be splashed back to living !

Yes ! Great sea, gifted with delirium,
Skin of a panther and torn chlamys,
Thousands and thousands of idols of the sun –
Absolute hydra, drunk on your own blue flesh,
Who bite at your glittering tail
In a tumult like the deepest silence,

The wind is rising !. . . We must attempt to live !
The immense air opens and shuts my book,
The bold wave bursts into powder against the rocks !
Blow away, pages utterly blinded by the sun !
Break, waves ! Break the blissful waters,
That tranquil roof where ship sails were pecking !


« Les Pas » a été publié dans Charmes (Émile-Paul Frères, 1922).


Les Pas

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu’ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !. . . tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l’apaiser,
À l’habitant de mes pensées
La nourriture d’un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d’être et de n’être pas,
Car j’ai vécu de vous attendre,
Et mon cœur n’était que vos pas.

The Footsteps

Your footsteps, children of my silence,
Like a saint’s, slowly placed,
Toward the bed of my watchfulness
Approach mute and frozen.

Pure one, divine shadow,
How soft they are, your delicate steps !
Gods !. . . all the gifts I could guess
Come to me on those nude feet !

If, with your lips advanced,
You prepare to appease
The inhabitant of my thoughts
With the sustenance of a kiss,

Do not hurry that tender act,
Sweetness of being and not being,
Because I have lived to wait for you,
My heart nothing but your footsteps.



Sabine Huynh’s questions to David Leo Sirois about his translation of Paul Valéry’s « Le Cimetière marin ».
Questions de Sabine Huynh à David Leo Sirois au sujet de sa traduction du « Cimetière marin » de Paul Valéry.

(Les réponses sont restituées en anglais et dans une traduction française.)

David, why did you choose to translate this particular poem, « Le Cimetière marin », and what is your relationship to it and to Paul Valéry’s work ?

I was introduced to Valéry’s great long-form poem in 1995, in a class on The Art of the Long Poem, at Bennington College in Vermont, USA. We also studied Eliot’s “The Waste Land” & Neruda’s “The Heights of Macchu Picchu.” The teacher shared that it is, along with these, one of the greatest long poems of the 20th century.
Valéry’s deep & sonorous words, high ideas & crystalline imagery have always moved me immensely – especially in their original language. But all the English translations I read seemed wrong, & frustrated me greatly. Either over-intellectualized & unpoetic, or just showing misunderstanding, both in terms of meaning & beauty, while also being basically a badly-written English poem.
The true test of a translation into English is that it must work as an English poem. As a life-long poet, & a person who exquisitely appreciates Valéry’s particular genius, I felt this was unfair, both to the poet & to civilization, culture, & language – to all of whom literature truly belongs, as Borges wrote. So I began my attempt at “carrying across” into English not just Valéry’s profound ideas about time, change, death, etc., but also the sense of “haunted beauty” (which is what I call my aesthetic, making Valéry’s work especially dear to me), the almost-dark beauty which pervades this perfectly-crafted poem. To transform it into a great English work of art.
I spent 21 years trying to do it justice, with the wish to bring the poem’s brilliance, almost 100 years after it was published (1920) to a new generation of appreciators.

David, pourquoi avoir choisi de traduire ce poème en particulier de Paul Valéry, « Le Cimetière marin » ? Quelle est ta relation avec le travail de Valéry ?
La première fois que j’ai rencontré ce long et grand poème de Valéry c’était en 1995, dans un cours sur « L’Art du Long Poème », à Bennington College (États-Unis). Nous avions également étudié "La Terre vaine" de T.S. Eliot, et "Les Hauteurs de Macchu Picchu" de Pablo Neruda. Le professeur nous a dit qu’à son avis, « Le cimetière marin » de Valéry faisait partie, avec ces deux poèmes-là, des plus grands poèmes longs du vingtième siècle.
L’expression profonde et sonore de Valéry, les idées élevées et les images cristallines m’ont beaucoup ému – plus particulièrement dans leur langue d’origine. Toutes les traductions anglaises que j’ai lues me semblaient mauvaises, d’où ma grande frustration. Trop intellectualisées et manquant de poésie, ou trahissant de grotesques erreurs de sens, étant incapables de rendre la beauté du texte de Valéry, ces traductions se révélaient fondamentalement être des textes mal écrits, des mauvais poèmes en anglais.
Pour qu’une traduction en anglais marche, elle doit se lire comme un poème écrit originellement en anglais. En tant que poète, et en tant que personne ravie par le génie de Valéry, j’ai trouvé que de n’avoir sous la main que des mauvaises traductions de ses poèmes était vraiment injuste, à la fois pour le poète et pour la civilisation, la culture, et la langue – pour tous ceux à qui la littérature appartient vraiment, comme Borges l’a écrit. C’est ainsi que j’ai commencé à essayer de traduire en anglais les réflexions poétiques et profondes de Valéry sur le temps, le changement, la mort, etc., mais aussi le sens de la « beauté hantée » (qui domine ma propre esthétique en poésie, ce qui rend le travail de Valéry particulièrement cher à mes yeux), la beauté presque sombre qui imprègne ce poème parfaitement conçu qu’est « Le cimetière marin », et ce afin de tâcher de rendre en anglais un texte digne de l’œuvre d’art d’origine.
J’ai passé vingt-et-un ans à essayer de lui rendre justice, animé par le désir d’en montrer l’éclat, presque cent ans après sa publication (en 1920), pour, je l’espère, réussir à satisfaire une nouvelle génération d’amateurs du travail de Valéry.

How did you go about translating « Le Cimetière marin », where did you start, and how did you proceed ? Did you have a method ?
In order to capture the poem’s build & intensity, I proceeded line by line, verse by verse, from beginning to end, very slowly, & stayed true to Valéry’s lexicon (for example, the word ‘recompense’ in the first verse), while avoiding any attempt to sacrifice quality for rhyme.
Though I occasionally referred to other translations for clarification, I mostly relied on dictionaries if I lacked understanding on a word or two – I wanted Valéry to speak for himself, but in my native tongue.
Over the years, I made various versions, working intensely in 2004 (when one of the greatest contemporary American poets, my former Bennington teacher & academic advisor Steven Cramer, initially asked me to collaborate on it – though I chose to do it myself, as the poem is so personal to me), 2007 (when I was without work for 7 months), & most recently, throughout the holiday season of 2015, when I finished the work & submitted it to Terre à Ciel).
I worked very hard to use Valéry’s high poetic diction, high ideas, high art, high beauty – the aesthetic he described in his formative essay “Pure Poetry.”

Comment as-tu procédé pour traduire « Le Cimetière marin » ? Comment t’es-tu lancé ? Avais-tu une méthode particulière ?
Afin de ne rien perdre de la facture et de l’intensité du poème, j’ai procédé ligne par ligne, verset par verset, tout en restant fidèle au lexique de Valéry (par exemple, le mot « récompense » dans le premier verset), et en évitant de sacrifier la qualité à la rime.
Bien qu’il me soit arrivé de vérifier certaines choses dans des traductions existantes, je me suis surtout appuyé sur des dictionnaires pour m’aider dans la compréhension de mots dont le sens m’échappait – je voulais qu’on entende la voix de Valéry, mais dans ma langue maternelle.
Chaque année a vu ses versions anglaises du « Cimetière marin ». En 2004, j’y ai travaillé intensément, notamment parce que l’un des plus grands poètes américains contemporains, Steven Cramer, mon ancien professeur à Bennington College, m’avait demandé d’y collaborer avec lui, même si j’y suis venu de ma propre initiative, m’étant toujours senti intimement lié à ce poème. En 2007 (alors sans emploi pendant sept mois), j’y ai aussi passé beaucoup de temps, et plus récemment aussi, durant les fêtes de fin d’année de 2015, pour pouvoir enfin proposer mon travail à Terre à ciel.
J’ai travaillé très dur pour rendre en anglais la diction poétique élevée de Valéry, ses réflexions profondes, son grand art et sa grande beauté – l’esthétique décrite dans son essai « La Poésie pure ».

Please tell us about some of the difficulties you faced as you translated « Le Cimetière marin ».
Of course the greatest difficulty was understanding & carrying into English Valéry’s brilliant ideas & images. He once compared great minds to a pomegranate bursting with seeds. Perhap he was inadvertently describing himself.
Also, since my French is not perfect, there were certain words I didn’t understand, but thought I did, like ‘ouvrages’ – I thought it meant ‘openings,’ but a French friend corrected only one thing in my 2007 version, informing me that it means ‘workings.’
So the problems arose from the concepts (for example, the reference to the philosopher Zeno), as well as the language barrier. In the end, 21 years of deep intimacy with “Le Cimetière marin,” as well as a lot of hard work, hopefully let Paul Valéry speak to a new public, in a painstakingly-made English poem.

Peux-tu partager avec nous quelques uns des écueils que tu as rencontrés en traduisant « Le Cimetière marin » ?
Bien sûr, la plus grande difficulté a été de comprendre et de transposer en anglais l’éclat de la poésie de Valéry. Il a comparé les grands esprits à une grenade regorgeant de graines. Peut-être s’était-il décrit sans le vouloir.
Mon français n’est pas parfait, il y avait donc certains termes que je n’avais pas compris tout en croyant les avoir compris, comme « ouvrages » par exemple, que j’avais associé à l’idée d’ouverture. Heureusement, une amie française m’a corrigé, m’expliquant qu’il s’agissait de « mise en œuvre » (sa seule et unique correction dans ma version de 2007 par ailleurs).
Ainsi, les problèmes rencontrés provenaient de concepts (par exemple, la référence au philosophe Zénon) et de la barrière de la langue. Finalement, au bout d’une relation intime de vingt-et-un ans avec « Le Cimetière marin », qui a impliqué un labeur acharné, j’espère que Paul Valéry parlera à un nouveau public, à travers ce poème conçu avec soin et attention.


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