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Lus un jour, aimés pour toujours (5), par Sabine Huynh

mercredi 30 décembre 2015, par Sabine Huynh

Deux notes de lecture, janvier 2016

L’année qui vient de s’écouler a été mouvementée. Heureusement, les lectures ont été nombreuses, même si le temps n’a pas toujours été abondamment de mon côté pour me permettre de rendre compte de tout ce que j’ai lu de beau, de bon, de remuant, de marquant. N’ayant pas encore fini de rédiger toutes les notes de lecture que je tenais à partager avec vous dans ce nouveau numéro de Terre à ciel, mes notes sur les recueils de poèmes qui m’ont plu en 2015 se partageront entre janvier et avril 2016. Il y a aussi eu des recensions publiées sur mon site, dans Europe, Phœnix, La Nouvelle Quinzaine littéraire, Recours au poème et Terres de femmes, que je vous invite à aller lire. Et puisqu’on parle de revues, je vous rappelle qu’à l’automne mes amies de Terre à ciel et moi vous avons dit quelques mots sur celles qu’il nous a été donné de lire et d’apprécier.
Je vous souhaite une nouvelle année remplie de rencontres à la fois joyeuses et apaisantes, à travers les livres et les personnes que vous aurez aimés, et que mes notes vous mènent vers les deux textes suivants, qui m’ont touchée, deux recueils débordants de sensualité qui m’ont un peu fait penser à la poésie de John Donne :

Martine Cros, Autoportrait à l’aimée (Éditions QazaQ, 2015)

Laurent Maindon, Soudain les saisons s’affolent (Les Éditions du Zaporogue, 2015)

Rendez-vous dans le numéro d’avril 2016 de Terre à ciel (et dans d’autres revues et journaux aussi) pour lire d’autres notes de lecture, notamment sur des recueils de Mireille Disdero (Écrits sans papiers, Pour la route, entre Marrakech et Marseille, la Boucherie littéraire), Sébastien Doubinsky (Zen and the art of poetry maintenance, Leaky Boot Press), Romain Fustier (Hirondelles, La Porte), Thierry Radière (Poèmes géographiques, Le pédalo ivre), Anna de Sandre (Mordre la neige, Éditions Les Carnets du Dessert de Lune), etc.



Martine Cros, Autoportrait à l’aimée (Éditions QazaQ, 2015)

Ce premier recueil de Martine Cros est tout à fait précieux, voire sublime. En trois actes d’un opéra passionnel et métaphysique, il offre, dans une écriture douce et fluide ponctuée de frissons et de convulsions, l’autoportrait qu’une femme abandonnée offre à son aimée.

[azur]___[/azur][azur]___[/azur][azur]___[/azur]Tranquille fièvre d’écriture
[azur]___[/azur][azur]___[/azur][azur]___[/azur]comble de vie semée dans nos entrailles
[azur]___[/azur][azur]___[/azur][azur]___[/azur]à l’orée d’un sommeil peut-être d’une mort,
[azur]___[/azur][azur]___[/azur][azur]___[/azur]être aimée à
[azur]___[/azur][azur]___[/azur][azur]___[/azur]en implorer l’oubli

La voix lyrique qui se déploie dans le premier acte (intitulé « (D’abandon, le visage) »), « inondée » d’amour, chante les regrets de n’avoir pas « plus tôt été / ton amante ». Une voix de femme « ordinaire » qui frémit dans l’attente, « lasse de ce qui la fuit ». Une voix de femme qui « se relève et marche », le long du chemin de ses fantasmes. Une femme seule, « dans [sa] cellule de moine », « face à l’immensité », ses « mains cousues au vide » qui « soupirent et pleurent / ta peau / que je ne connais pas ».

La poésie de Martine Cros est intense, incandescente. Toute en caresses sonores et enflammées, elle oscille entre une précision sensorielle extrême et un tremblé abstrait : une poésie qui fait l’amour. On la sent instinctive, et libératrice. Poésie langoureuse aux ambiances et textures singulières, baroques, érotiques à souhait. L’ouverture, la lumière, la chaleur, « la splendeur », ne semblent pouvoir se réaliser qu’au contact physique avec l’aimée, mais, paradoxalement, « le mot, / seule peau entre les mondes ? », qui est posé pour enrayer l’oubli, semble aussi empêcher par la même occasion que cette réalité désirée (« boîte de Pandore ») se produise, puisque c’est par les mots que la narratrice peut enfin (re)vivre cette passion apparemment maudite, ou refoulée dans ses fantasmes :

[azur]___[/azur][azur]___[/azur][azur]___[/azur]Tu palpes les mots ils doivent
[azur]___[/azur][azur]___[/azur][azur]___[/azur]franchir les seuils ils tentent
[azur]___[/azur][azur]___[/azur][azur]___[/azur]de ne pas le faire aussi
[azur]___[/azur][azur]___[/azur][azur]___[/azur]Je garde
[azur]___[/azur][azur]___[/azur][azur]___[/azur]l’antre fragile des possibles

Le deuxième acte (« (Tristesse) ») de cet opéra amoureux endosse la forme d’une prose poétique dans laquelle un observateur externe met l’amante délaissée face à ses souvenirs : l’amour ne aurait être qu’une symbiose totale de corps et d’esprits, que la séparation crucifierait, disloquant les visages, les langues et les voix. C’est pourtant cette déchirante désunion qui mène à la poésie, et le lecteur en prend conscience en même temps que la poète.

Dans le troisième acte (« (Silence) »), la solitude insupportable de l’amante la fait chuter vertigineusement dans un paysage d’ombres et de cicatrices, lui creusant le ventre et l’étouffant tellement qu’elle est comparée à « une fin de vie ». La « mendiante errante dans le manque », « aussi fragile qu’un oiseau malade », n’est plus que puits asséché par les regrets. L’absence d’ivresse et de désir la condamne et lui préfigure une mort atroce qui convoque des images et un lexique emprunté d’une part à la littérature de l’Holocauste (« charniers », « rescapée », « la fosse », « les os », « les yeux exorbités les mâchoires bées les cœurs broyés ») et d’autre part à la littérature érotique (« régale-toi », « je m’offre à toi », « je m’offre ouverte », « pourfends-moi de tes lèvres », « je veux ton ventre », « l’oigine de ton monde », « te prendre par derrière », « je m’emplis de toi », « cambre de nos reins amoureux »). Il semblerait que seule la pulsion sexuelle puisse avoir raison de la pulsion de mort, et que la pulsion de vie ne bat plus que dans le souvenir de l’énergie amoureuse.

Il est coutume de dire du premier recueil d’un poète qu’il est prometteur, pour l’encourager à continuer. J’ajouterai qu’Autoportrait à l’aimée est un travail poétique des plus engageants sur le désir, le manque et le renoncement, car son auteure a su allier deux extrêmes dans sa poésie puissante : la spiritualité exacerbée et le feu d’expériences charnelles intenses (ce qui n’est pas sans nous rappeler la poésie de John Donne).

Ce livre est disponible dans un format numérique aux éditions QazaQ. Merci à Jan Doets pour ces toutes jeunes éditions au catalogue déjà impressionnant. À suivre.



Laurent Maindon, Soudain les saisons s’affolent (Les Éditions du Zaporogue, 2015)

Ce recueil, qui vibre de souvenirs de voyages, de villes, d’océans, de vents, de fleuves, et surtout de fougue amoureuse, se donne à lire en plusieurs dimensions. Dans le bandeau supérieur, en lettres capitales, une prose poétique se déploie de page en page, qui narre en peu de mots un drame mystérieux causant la « fuite soudaine » d’un couple : « Quand ils savaient ces heures sans retour », « bombes à retardement qui explosent quand on ne les attend pas et qui dessinent pour un temps leur géographie de tourments comme autant de cratères qui se réveillent quand on les frôle », « les bagages pesaient lourd », « son corps amaigri », « ils poursuivaient leur calvaire », « mon sac si léger devenait un fardeau ». C’est aussi bouleversant que la chanson « Orly » de Jacques Brel, qui, si on la relit, semble raconter à peu près la même fuite, le même amour, le même désespoir (« je crois qu’ils sont en train / de ne rien se promettre », « superbes de chagrin », « mais la vie ne fait pas de cadeau », « ils consomment l’adieu », « et brusquement ils fuient », « elle connaît sa mort / elle vient de la croiser »).

Les fragments qui servent d’incipit à chaque poème en sont aussi leurs premiers vers. La trame de ce texte, qui peut se lire comme une ode à l’amour inconditionnel pour une femme « belle à faire trembler la terre », est très serrée. Les relations sémantiques et sonores entre les vers et les mots, très recherchées, font de Soudain les saisons s’affolent un livre d’une poésie dense et lucide, à lire à haute voix pour bien se rendre compte de la richesse résultant de ce travail de tissage (la manière de dire et d’interpréter est de prime importance pour Laurent Maindon, dramaturge et metteur en scène en plus que d’être poète). D’ailleurs, ses vers, qui sur la page semblent en mouvement, vers la droite, puis vers la gauche, puis à nouveau vers la droite, évoquent les allers-retours sur le métier à tisser, entre le passé, le présent et l’avenir incertain : « Écris dans le noir / Entre éternité d’emprunt et amnésie du revoir ». Il y a désir de fuite du présent, mais aussi la nostalgie du passé qui tire vers l’arrière, et, au milieu de beaucoup de silence douloureux, « au désert des mensonges », la recherche du sens de tout cela. Il y a va-et-vient des corps également, sensuels, qui tentent de faire et refaire le monde au rythme de leurs « langues éparpillées » : « J’ose ma main dans le feu des jours ».

Le titre, « Soudain... s’affolent », suggère qu’un événement grave a perturbé les jours de ce couple d’amoureux, qui vivaient « au mépris des insultes du temps », les précipitant dans une réalité qu’ils n’avaient sans doute pas envisagée (« moi qui n’ai jamais pleuré que de joie »), un événement qui s’apparente à « l’apocalypse » et à la catastrophe d’Hiroshima : « Tes marées m’obsèdent me rongent ». Mais malgré l’étau de « ton combat », malgré le destin pris entre Eros et Thanatos, « entre gémir et hurler », malgré « les spectres [qui] dansent » et les « sentinelles de l’ombre » qui « creusaient les fosses du lendemain »... « les cerisiers ont valeur de vengeance » et la vie continue, dans le souvenir de « la chair » connue « avant de remplir des pages blanches ». Alors on « soulève » les « peurs », on finit « par décréter le gel des chagrins », et par « anéantir les non-dits », « bravant les pentes / les précipices et les rumeurs ».

Ainsi, Soudain les saisons s’affolent est un livre multidimensionnel qui touche à la renaissance, à la fois avec un R minuscule et majuscule : renaissance car malgré la brutalité qu’il évoque, ses mots restent porteurs de volupté et de vigueur (les derniers mots du recueil, « par ta seule volonté », parlent de victoire) ; et Renaissance parce que ses poèmes semblent dire (un peu à la façon de ceux de John Donne) que ce qui se noue dans le corps humain reflète les nœuds de l’univers, et que ce qui perturbe ces amants qui forment un monde à eux tout seuls ébranlera tout le cosmos. On aime ce recueil de Laurent Maindon pour ses mystères, ses drames, son érotisme et son impétuosité.

Ce livre, édité aux éditions du Zaporogue par les soins de leur fondateur, Sébastien Doubinsky, et imprimé à la demande pour un prix modique, est aussi téléchargeable gratuitement dans un format numérique par l’intermédiaire de la plateforme Lulu.com. D’autres ouvrages de Laurent Maindon sont disponibles aux éditions E-fractions.



On retrouve ces deux auteurs dans l’anthologie Saxifrage, qui paraît ce mois-ci également.

Lire aussi : notes de Lus un jour, aimés pour toujours (4), avril 2015 ; notes de Lus un jour, aimés pour toujours (3), janvier 2015 ; notes de Lus un jour, aimés pour toujours (2), janvier 2014 ; et notes de Lus un jour, aimés pour toujours (1), janvier 2013.


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1 Message

  • Lus un jour, aimés pour toujours (5), par Sabine Huynh Le 9 janvier 2016 à 01:29, par lambert

    nouveau venu sur Terre à Ciel (moins de 24h !) grâce à Sabine , j’en découvre avec plaisir la richesse.
    Amoureux de la poésie de langue espagnole et créateur du Club de la Poésie hispanique à l’Institut Cervantès de Bordeaux, je serai heureux d’échanger avec d’autres hispanisants....
    Programme des rencontres 2015 et début 2016 disponible sur demande avec , outre les grands classiques tels que Neruda Vallejo et Lorca, des auteurs moins connus mais que j’aime tout autant... et qui le méritent !
    amitiés à vous toutes et tous et..
    feliz ano nuevo ! (prévoir les caractères spéciaux dans le logiciel !)
    Villebramar.

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