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Un abri dans l’ouvert de Françoise Ascal

dimanche 15 novembre 2020, par Sabine Dewulf

 

Françoise Ascal, Un abri dans l’ouvert – Carnets 2018-2022, Al Manar, 2025, 145 pages, 20 euros

Il se trouve que j’ai ouvert au hasard, avant de les lire, ces carnets de Françoise Ascal, et que j’ai découvert ces deux phrases : « L’attention est ce qui pourrait me tenir de religion. […] Attention qu’on peut dilater à l’infini. » C’est bien une qualité particulière d’attention qui forme, plus que jamais, le fil rouge de ce nouvel ensemble, paru à la suite d’autres extractions de son journal intime sous les titres suivants : Cendres vives (1980-1988), Le carré du ciel (1988-1996), La table de veille (1996-2001), Un bleu d’octobre (2001-2012) et L’obstination du perce-neige (2012-2017).

Ce nouveau titre, Un abri dans l’ouvert, est l’un des plus oxymoriques. Il est en partie emprunté à Roger Munier, cité en exergue du livre. Quant à la première page, elle débute par cette pensée d’un maître taoïste : « Se tenir assis dans l’oubli », auquel fait écho, plus loin, la formule d’Yves Bonnefoy à propos du haïku : « faire corps avec l’instant ». Tout ici se correspond étroitement : se tenir assis dans l’oubli, faire corps avec l’instant, c’est très précisément méditer. Et méditer en écrivant, comme le fait l’auteure, c’est exercer son attention, la plus vaste possible. Non pas une concentration qui susciterait une tension mais un sentiment de présence qui déborde le je qui écrit. Même si l’impuissance se dit aussi, Françoise Ascal persiste à noter, pour elle-même, des formules de sagesse, comme si elles pouvaient, par imprégnation, contribuer à dissoudre un moi qui persiste à encombrer l’espace.

Ces extraits de journal sont poignants. Il faut les lire vraiment, d’un bout à l’autre, en s’y plongeant, de toute son attention de lecteur, pour sentir, par-delà la sobriété de l’écriture, l’intensité de ce qui est vécu et plus encore la trajectoire remarquable qui s’y trace, du sentiment de confusion ou d’échec à la pointe fine de la perception – destination ultime du geste d’écrire.

Que racontent ces carnets ? Des chantiers de publication – avec des thèmes de prédilection comme la calligraphie monastique ou l’étrange légèreté de la peinture d’Odilon Redon -, des observations du quotidien, la contemplation de la neige ou d’une fleur précaire qui lui rappelle sa propre fragilité, des références artistiques (Courbet, Monet…) et musicales (Schubert, Bach…), de nombreuses lectures (Montaigne, Pierre Hadot…), les visites d’amis, la présence bienfaisante de ses proches (le journal est rythmé par les gestes du fidèle B., au jardin, qui sème et plante), le poids de son histoire familiale et la fréquentation assidue du jardin, de la mare où nagent les poissons – car nager, c’est faire « corps » avec « le monde de l’eau ». À l’autre extrémité de ce monde familier se dresse la puissance de « l’inhumain », à travers par exemple un reportage sur la guerre de Corée ou, plus tard, l’évocation de la guerre en Ukraine, et surtout la maladie, la sienne et celle de plusieurs de ses proches, la vieillesse et la fin de vie.

De ce livre m’ont frappée l’absolue sincérité et l’immense pudeur, laquelle est perceptible à travers les simples majuscules qui désigne ses plus proches et d’une manière générale la nudité de la langue, comme ici, pour raconter la mort du père : « Quittant sa main tiède, je descendais au jardin. Je me perdais dans les pétales d’iris. »

Mais sa plus grande force, à mon sens, réside dans la radicalité du voyage intérieur imposé par l’altération inexorable de la santé physique : « Suis enfermée dans un sac de peau brûlant. À l’intérieur c’est glacé. » En proie à une « angoisse-sangsue », désireuse de se libérer de la prison du corps souffrant, Françoise Ascal recherche donc un abri dans l’ouvert qui prend diverses formes : le précieux jardin, l’une ou l’autre de ses maisons (en Seine-et-Marne et en Haute-Saône) où tour à tour elle se ressource et accueille, le carnet qui recueille ses notes. Si « On écrit par défaut d’existence », l’écriture cherche à « reprendre la main », avec pour arme décisive une plume qui affûte la langue. Écrire le plus précisément possible arrache aux ruminations et offre une revanche sur d’autres mots, ceux qui objectivent et rapetissent, comme le vocabulaire de l’hôpital, pour qui le corps devient un objet. Cette langue qui abrite en ouvrant est des plus dépouillées, avec ses phrases nominales, ses verbes à l’infinitif et la rigueur de notations semblables à de petits coups de pinceau sur une toile de Courbet.

L’attention a ceci d’infiniment précieux qu’elle unifie le sujet qui écrit et harmonise son lien au monde réel, extérieur comme intérieur : « Suis en accord. » Le sujet grammatical de la première personne du singulier disparaît un instant et son « accord » n’a pas de complément. L’écrivaine cherche sans cesse à s’ajuster, afin d’élargir une vision sans concession (« Aujourd’hui, je porte un autre regard. »), de s’ancrer dans un réel débarrassé de l’inutile, à proximité des remises en question : « Je ne sais pas voir autre chose que ce que je vois – ou ai l’habitude de voir. » L’attention, c’est aussi la perception du minuscule, « comme la chute d’une feuille morte ». Elle oblige à la plus grande « humilité », à l’honnêteté la plus abrupte : « Le plus difficile : oser parler de mes nuits. La nuit je suis une autre. […] J’ai la peau rose d’une truie, je suis une truie, je suis au ras de mon animalité, je voudrais avoir une queue de scorpion pour me piquer mortellement. Ça ne peut plus durer mais ça dure […]. »

Mais l’attention peut être aussi heureuse, où surgissent des fulgurances venues de l’enfance : « On se sent belle avec cette touche de rouge qui rappelle la bouche fraîche, la bouche gourmande qui bientôt va mordre le bijou et faire couler le jus sucré. » Elle rend réceptif à l’amitié comme à la souffrance ou, par contraste, à l’amour - celui de « B. ». Il est ici question de « transformer souffrances et angoisses en objet d’écriture partageable », une « Matière qui touche tout le monde, trop rarement mise en mots ».

Du reste, l’attention, c’est aussi celle d’autrui, du public qui écoute ses lectures de poèmes, du personnel soignant, qui peut être admirable de « vigilance », voire faire preuve d’une « qualité d’attention rare ». Ce peut être une attention réciproque, dont témoigne le lien privilégié entre Françoise Ascal et son frère, qui souffre d’une maladie semblable. La mort n’est jamais loin, tout comme la non-vie : « Journée de délitement, de mort à l’œuvre sous ma peau. » « La journée a filé dans le rien. »

Mais cette attention-là, qui constate ce qui est en refusant de superposer à cette réalité toutes sortes de chimères subjectives, ne suffit pas encore. Le livre entier me paraît s’orienter vers l’émergence possible d’« une acceptation plus profonde, d’une autre nature. » Pour cela, il faudrait que le « je » s’efface : « Je ne disparais pas assez. Je l’ai toujours su. Le journal, de ce point de vue, est une entreprise contraire. » La maladie, en ce sens, représente une aide inattendue. Mais il y a deux manières d’éliminer le je… L’une est dérisoire et terriblement cruelle : « Prolongement de la reine-machine toute-puissante, [les vieux dialysés] sont au bout de la ligne, petite friture pourrissante bouche ouverte tandis qu’au dehors resplendit le printemps. » L’autre, au contraire, est profondément salutaire : « Il faudrait renoncer à toujours attendre un mieux. Faire avec les faits tels qu’ils sont. » « La vraie vie est partout tant qu’on est en vie. »

Il est un moment de bascule, dans ce journal, où cette « vraie vie » se laisse apprivoiser, à la faveur d’un changement de centre de soins, d’une structure plus petite, où le patient est « placé au centre » : « Oui, l’invisible respire et j’en capte le souffle. » La quête spirituelle, présente dès les toutes premières lignes, est favorisée par « la recherche du mot juste, par le dépouillement et la radicalité » : « Il m’appartient de réussir l’œuvre, employons ce grand mot, qui consiste à s’éveiller – au-dessus du jugement, du regret, de la peur, au-dessus de la petitesse ordinaire. » Cet éveil à une vision qui embrasse l’univers se vérifie ainsi : « L’érable dans mon champ de vision m’offre beaucoup plus que lui-même. Il modifie l’alentour. Il s’élance et redonne de la verticalité. […] Aujourd’hui tout se relie dans le temps étiré. » Est advenu le pressentiment d’un indicible déjà-connu, d’une source qui échappe à la mort et au temps : « Je crois avoir en moi un fond indestructible de « louange ». » « Naissance et mort au même lieu mental. Celui d’avant le langage. » « J’avance vers l’origine. » « Je cherche de l’« Amont ». » Remonter vers cet « Amont » par l’écriture, c’est se rendre présent à ce qui demeure et n’a ni contours, ni substance : « Rien n’a été accru par l’expérience de l’âge. »

Lorsque Françoise Ascal décide de mettre un terme définitif à ce journal qu’elle tient pourtant depuis 44 ans, elle le fait parce qu’elle sent que prolonger reviendrait à répéter ou ressasser et qu’elle a déjà frôlé l’essentiel qu’elle poursuit : « Oui, il y a encore du « oui » possible, de l’accord possible. De la présence qui irrigue le corps. […] / C’est presque énigmatique, la capacité de ce lieu à me porter au plus haut sentiment d’exister. » « Le pur est au cœur de l’impur. Au sens propre. Dedans. Inséparable. » Jusqu’à cette phrase décisive : « « Je » ne m’intéresse plus. »

Il faut lire ce journal, il faut entrer dans l’ouverture infinie de cet abri de mots où nous rencontrons, autant qu’une présence tout à la fois unique et universelle, une inaltérable source de vie. Oui, il faut lire ce livre orné, en couverture, d’un lavis de Colette Deblé, où s’esquisse une silhouette féminine et son ombre sur le sol, tout entière absorbée dans la teinte des transitions, des grands passages - le violet -, et d’un autre lavis, à la fin du livre, dont les couleurs s’animent, commencent à pétiller.


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