Claudine Bohi : L’enfant de neige ; peintures de Anne Slacik- L’herbe qui tremble, 2020
Pour la rêveuse ou le veilleur, il y a trois entités poétiques incontournables : la lune, les nuages et la neige.
Le mot Neige contient la poésie, c’est un concentré poëtique en soi, tant du point de vue de sa graphie, des sons qu’il produit, des images qu’il suscite. L’écrire seulâbre sur la page blanche, c’est déjà faire un poème. Aussi dans ce titre de Valérie Rouzeau, N’ai-je rien. Ou bien cet écho floral en miroitement sonore : Genêt rien.
La neige, le genêt, Ghérasim Luca : de la neige il est né passionné né il est né à la nage à la rage il est né à la né à la nécronage ;
La neige, en tombant par les fentes du toit, devenait bleue (Reverdy) ;
Ô la neige, regarde... la neige qui tombe (Nougaro)...
Et tant d’autres voix qui la savent, la disent, cette fêlure éparpillée en prismes mélancoliques que diffuse le mot Neige et ce qu’il désigne de froide blancheur et brûlante d’éblouissements - perception transie d’amour dans l’instant sidéral.
Il y a tout cela dans ces variations sur la Neige de Claudine Bohi. Et l’enfance en nous et celle de l’art. L’image d’un petit garçon de soie nommé Parfum De La Neige, l’enfant perdu de tous nos soi, l’animal sentimental en nous ineffable, disparaissant, spectral et toujours revenant, c’est aussi de lui dont il s’agit tout du long de ces courts poèmes griffés dans la glace, effleurés aux frimas, brillant dans le givre, la clémence de la neige... si chers au cœur de Claudine B.
Son écrit de neige a une structure prismatique de flocon : souvent une première page gauche et blanche, une page droite avec son titre de partie, à nouveau une page gauche et blanche, puis une page droite avec « peinture blanche » et bleue de cobalt d’Anne Slacik, issue de la série « Peintures blanches », été 2019, pigments et huiles sur papier Velin d’Arches, 120 x 80cm ; encore une page gauche et blanche et à droite, en exergue, l’extrait d’un poème en écho neigeux ou verglacé dans la voix d’un illustre. Et puis toujours dans la blancheur, l’entrée recommencée dans le moelleux de cette mousse nuageuse d’avant les mots finalement alunis sur la peau du poème.
Ainsi, lisant L’enfant de neige, les yeux sont-ils vivifiés par la vision de cinq conséquents flocons :
1- Porte de la neige
« Est-ce que la poésie n’est pas une sensation de l’esprit ? » (Guillevic) ;
ou : qu’y a-t-il avant les mots, l’émotion ? - ce mouvement paradoxal d’une disparition apparaissant ?
(...) cette absence qui nous retire
et qui nous fonde
avant les mots
cette absence qui n’est pas le vide
mais son mensonge
2- Les mots sont des pas sur la neige
« Sous chaque lettre une musique du grand infini nous appelle » (Serge Pey)
Ce qui tremble en nous, les mots l’apprivoisent. Une ode à la blancheur, une musique de silence comme logis, le rêve d’une maison fluide, une maisonque composée au son de la neige. « Il neige » et la voix de Claudine B. s’incarne à son poème de chair de langue. Mystère vaporeux du sens, force du souffle et de la vision sur la lande immaculée de la page, la « sa langue est poétique », une poétique de neige.
3- L’enfant de neige
« Nous sommes depuis le premier jour pris sous une cloche de verre. Le jour de notre mort, la main d’un bébé-dieu la soulève. » (Christian Bobin)
Écrire, c’est d’abord peindre au cœur du rêve pré-natal, celui d’avant le nom et le sens ; c’est renaître dans le poème qui s’ouvre en mots gorgés du secret de la vie d’avant leur venue. « Cette blancheur qui parle avec des mots absents ». La main qui écrit, avant d’écrire, est comme l’enfant en nous, encore vierge de mots ; et la voix dans les mots écrins est semblable à l’œil de cet enfant d’avant le langage, qui voit le monde d’avant le monde. La voix dans les poèmes de Claudine B. est habitée par l’enfant de neige. « Cet enfant qui revient ne t’a jamais quitté ». Écrire le poème, écrire la neige, c’est dire l’oubli de cet enfant, s’en rappeler la présence dans les mots écrits qui n’en révèlent que la trace... comme les pas sur la neige. Cette trace, c’est l’espace poétique de Claudine Bohi.
tu cherches cet espace
d’avant
où la chair fut parole pleine
où la chair fut sa propre lumière
une chair non possédée
une chair nomade
4- Secret de la neige
« Quel est ce lieu où la naissance du monde écoute à l’intérieur de nous » (Zeno Bianu)
Cette question de Zeno Bianu, c’est l’alcoolat de l’espace poétique de Claudine B. Elle l’appelle aussi la neige.
La neige
est cette suspension
du temps
dans un espace qui le rend visible
(...)
Cette anonyme biographie
la neige est son secret
Écrire est une passe, un tour de passe-passe au secret - celui de la neige. Une écriture sympathique, en sympathie avec la neige. « ce froid qui donne chaud » (...) « un blanc qui réunit ».
neige pareille
au bruit des sources
disparues
(...)
voici que vient la neige
et ses grands lustres cristal
cette suspension
des yeux
dans leur domaine
perdus de l’autre côté
oubliés
dans ce rêve
qu’on ne retrouve pas
tombé du sommeil
5- Ta part de flocon
« Tout être qui se montre tourne le dos au royaume qui n’est pas visible » (Pascal Quignard).
il neige
quelqu’un dans ton corps
s’envole
c’est ta part de flocon
(...) au commencement
est cette neige
qui est du silence parlé
tu ouvres tes yeux larges
vers ce centre au-delà de toi-même
éloigné perdu mais qui t’appartient
tu creuses cet espace
en avant de toi
cet espace loin vers tes rives
cet espace d’où tu viens
qui te protège et te déchire
qui t’empêche toujours
et te délivre encore
Un espace poétique aussi fugace dans ses apparitions fondamentales que le retournement du regard d’Orphée sur Eurydice - l’espace littéraire selon Blanchot.
Claudine Bohi : Rêver réel ; préface et peintures de Germain Roesz - la tête à l’envers, 2020
Pour la rêveuse ou le veilleur, il y a trois entités poétiques incontournables : la lune, les nuages et la neige. Ici, la lune est remplacée par la planète rouge appelée Mars, les nuages et la neige par le rêve réel.
Claudine Bohi avec Rêver réel exprime une pensée poétique qui chemine vers... l’origine du monde, le vivant, le drôle, l’habitable. Rêver réel, deux mots, quatre syllabes, deux initiales identiques, pour prendre l’ R, retrouver la chanson, aussi la clé des champs. « Au cœur brûlant du langage », son texte rêve Mars la rouge. S’appuie sur la science, son élan pour conjurer le diable contemporain qui se niche non plus dans les détails mais semble avoir pris ses quartiers sur Terre. Rêver réel, c’est donc avec Cyril Szopa, astrochimiste et exobiologiste, enseignant et chercheur au LATMOS, rêver exact ! Et peut-être tenter de répondre à la question « où donc est notre demeure ? ». Claudine convoque la pensée en action des chercheurs, philosophes, psychanalystes, poètes, écrivains, musiciens, artistes, explorateurs de tous temps pour construire un discours de lutte, prendre la tangente, fomenter l’échappée belle, loin du monde connu du capitalisme platiste aplatissant, sans transcendance aucune.
Rêver réel, un genre de conférence poétique élaborée comme une promenade joyeuse pénétrée d’errances fertiles, fruit d’une résidence itinérante passant par l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et Sorbonne Université. Là où Cyril S. fédère une équipe internationale, en lien avec la Nasa, travaille à explorer le sol de la planète Mars à l’aide du robot Curiosity.
Rêver réel, une virée au sein du Savoir et de son mystère, celui de la quête de la connaissance, du lieu de notre naissance commune, ce lieu-lien, lieu d’humanisme et lien social : l’univers-cité.
Enthousiasme pour la verticalité des rêves debout et rage mue envers l’horizontalité sans horizon de l’économie mondialisée, c’est le mouvement pluriel épousé par la « poète dans le trésor des mots ». Rêver Mars la rouge à cause du renoncement à la Terre... brûlée, une consolation langagière de 99 pages à lire d’une traite pour réinventer la dimension réelle, symbolique et imaginante de l’humain, loin du mensonge appauvri du virtuel confinant, clivant, egocentré. Internationale des chercheurs, internationale des poètes : même combat !?
Extraits
Y a-t-il de la vie sur Mars ?
Y en a-t-il eu ?
Laquelle ?
Chercher l’origine au-dehors ?
Exobiologie disiez-vous.
Chercher l’origine au-dedans ?
Poème, toujours là pour ça.
Je cherche et je marche.
Il fait soleil dans ce printemps.
C’est le 25 du mois de mars.
Qui sommes-nous ?
D’où venons-nous ?
Où allons-nous ?
Où pouvons-nous aller ?
Où pouvons-nous encore aller ?
*
Tout cela qu’on voudrait aujourd’hui gommer.
Aplatir, réduire, banaliser.
Infantiliser.
Anéantir. Rayer.
Cette hantise-là on veut la supprimer, la faire disparaître.
Abolir le passé dans un présent perpétuel.
Le temps aurait, croit-on, à charge de devenir « réel ».
Plus d’histoire, plus de transmission.
Juste un pauvre « devoir de mémoire », bientôt facultatif.
La réalité comme seule vérité !
Une horizontalité morbide dans le chaos d’un marché tout puissant.
On choisira bientôt ses idées et ses soi-disant valeurs, ce qu’on
appelle valeurs,
comme des paquets de lessive sur les rayons des supermarchés.
Sous la houlette d’une tolérance pervertie
dont le vrai visage est celui de la loi du plus fort,
et surtout du plus riche.
*
Mars est une planète située de 56 à 400 millions de kilomètres
de la terre selon leurs positions sur leurs orbites.
Mars est une planète deux fois plus petite que la terre.
Mars fait le tour du soleil en deux ans.
A quelle distance sommes-nous les uns des autres sur notre terre ?
Ce n’est pas en kilomètres que ça se calcule.
Mars est chez les Romains le dieu de la guerre.
Mars est le fils de Jupiter, roi de l’Olympe,
Mars est aussi le fils de Vénus.
Tout cela aurait-il donc quelque chose à voir avec l’amour ?
« L’amour qui meut le soleil et les autres étoiles », écrit Dante.
Se souvenir de nous-mêmes.
*
Je cherche l’université.
Tout à côté de moi
un grand cerisier blanc s’appuie sur les nuages.
Aller plus loin que le ciel.
« Du pain et des roses »,
disait Marx, avant qu’on ne devienne marxiste.
A ce jour 45 missions spatiales ont été envoyées vers Mars.
"Celui que personne
n’appelle plus Dieu
rôde entre les rochers
comme une chienne inquiète
qui a perdu sa portée...",
dit le poète Pey.
Car c’est comment vivre, la question ?
Oui, comment vivre ?
*
Paradoxe de la science.
Paradoxe de Cyril.
Rêver exact.
Cyril me fait rêver.
Rêver réel.
Mystérieusement nôtre.
Avec lui l’énigme se profile, mais le mystère déborde.
Il demeure plus grand que nous.
A ce jour quarante-cinq missions spatiales
ont été envoyé sur « la planète rouge ».
On ne sait pas ce qui s’est passé.
Le robot Curiosity fabriqué par la Nasa arpente depuis 2012
le fond du cratère Gale.
Il cherche.
Il cherche.
A ce jour ne trouve pas.
*
lever les yeux vers le ciel
en ramener le bleu
sans rien toucher
que sa propre main
sa propre voix
la traversée est infinie
ce qui fut bougé
ce qui fut tenté
et le grand noeud quelque part
fut noué
*
Les hommes sont des êtres de lointain.
Sillonnant l’espace, reculant l’infini.
Cherchant le secret de Mars la Rouge.
Ou bien descendant en eux-mêmes
la bougie de Bachelard à la main,
éclairant leurs profondeurs avec des mots.
Nous campons dans nos rêves.
Nous rêvons le réel
et nous l’approfondissons.
Nous inventons ce qui existe et qui nous tient debout.
*
jour simple
avec sa nuit devant
tout est en ordre
pourtant ce manque
dans la bouche ce goût
on ne sait pas de quoi
Page créée grâce à la complicité de Roselyne Sibille

