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Repaires, repères, par Françoise Delorme (Juin 2026)

lundi 31 mai 2010, par Cécile Guivarch

 
Les pédoncules élémentaires / Arthur Billerey, éditions la rumeur libre, 2025

« - Qu’est-ce que tu dis de cette nuit ?
- J’ai jamais vu la même.
- Moi non plus, dit l’homme. Orion ressemble à une fleur de carotte.
- Pardon ? demanda Jourdan.
- Orion est deux fois plus grand que d’habitude. C’est ça, là-haut. Là, tu vois ...
- Non.
- Je n’ai jamais su rien désigner, dit l’homme. C’est curieux. On m’en a toujours fait le reproche. On m’a dit, on ne voit jamais « ce que vous voulez dire. »
- Qui t’a dit ça ?
- Oh, quelqu’un.
- Un couillon, dit Jourdan.
- Mais, dit l’homme, toi non plus tu n’as vu Orion.
- Non, dit Jourdan, mais j’ai bien vu la fleur de carotte. »

Au début de Que ma joie demeure, Jean Giono fait dialoguer un paysan en train de labourer la nuit venue, à Jourdan, qui arrive dans le pays. Cet homme est étranger et deviendra le pivot du livre, l’élément qui lie le cosmos à la vie humaine. Je vois dans ce dialogue une sorte de « définition » de la poésie, de ce qu’elle nous fait, de ce que nous pouvons devenir avec elle, en elle. Le ciel, la terre, les plantes, le jour, la nuit, la relation, la parole.

En mon centre il y a
le noyau d’un cœur simple

nous dit Arthur Billerey dans Les pédoncules élémentaires. Le titre ne peut me faire mentir – le livre est dédié « à ceux qui lèvent la tête la nuit ». Je vois aussi la poésie à l’œuvre, comme dans le le dialogue de Jourdan et l’étranger (Bobi), mêlant niveaux d’échelle et rapprochements parfois incongrus pour faire apparaître, sans la désigner, notre appartenance « symbiotique » à un cosmos – un « chaosmos » aurait dit Michel Collot. Cette appartenance se révèle par toutes sortes d’arrangements, dans une générosité parfois cruelle. Un petit préambule nous en avertit :

Dans ce recueil, j’ai tenté l’expérience de mêler l’Univers et le lien [ces] poèmes ... forment un tout qui reflète cette relation entre nous, la nature et le cosmos, décrivant à leur façon une forme de sentiment cosmique.

Les poèmes sont tous composés de huit distiques dont les rimes, assonances et jeux de mots jouent une rythmique à la fois très mesurée et chaloupée. Parfois, un mot dérape sur un autre et naît une merveilleuse métaphore si l’on imagine, l’air de rien, que, peut-être, tombe une larme :

cadavre d’étoile embué
cadavre d’étoile ambulant

qui a brillé autant l’espace
d’un moment de fumée

qu’une galaxie entière
sans laisser place au doute

c’est une drôle d’affaire
naître mourir et renaître

Les légers décalages nés de jeux de mots dont les sonorités surprennent, surgissant dans de nombreux poèmes, ouvrent des horizons pour des transmutations insoupçonnées, de l’étoile vers l’homme ou inversement, du végétal au minéral, de l’animal à l’humain, de l’atome à la galaxie, d’un sentiment à un autre. La forme très arrêtée des poèmes donne une sorte de stabilité à un lyrisme qui, lui, part un peu dans tous les sens, ce qui ne veut pas dire dans n’importe quel désordre. Mais c’est à foison que l’on glane « la traînée fulgurante d’une comète » en même temps que « le battement régulier des atomes », un « autre minéral végétal animal » pendant que s’entremêlent des références à des poètes qu’on suppose aimés, Breton, Desnos, Tzara, Queneau aussi peut-être. « Corps et biens » :

s’agit-il toujours de premiers bouts
d’histoires d’hommes approximatifs

qui font de nous une équation
éternellement dure à résoudre

s’agit-il d’attendre d’en savoir plus
ou d’attendre Breton dans un bus

qui voyagerait du passé à mon arrêt
en neutrons et protons surréalistes

Tout est si mouvant d’un poème à l’autre, un peu comme si chaque règne traversait sans cesse tous les autres, rendant la tâche difficile de s’y retrouver alors qu’en même temps, tout paraît clair et évident. Les changements d’échelles, de niveaux et d’éléments donnent une infinie matérialité au monde et à tout ce qui s’y passe de singulier et ne s’en distingue cependant jamais complètement. Tout est interdépendant et on ne sait pas qui est quoi ni ce qui va soudain apparaître, tout change, apparaît en se dérobant dans un vaste inconnu qui se dédouble :

la rue a des maisons familières
dans l’une d’elles vit peut-être mon reflet

mon frère est cet étranger fondamental
cette version alternative de moi-même

Le réel s’accroît d’autant, devient parfois inquiétant sous des dehors humoristiques quand une histoire d’amour peut se défaire, exploser et même pourrir, là, toute exposée :

C’est une connexion étrange
sanguine comme deux oranges

qui n’oublieront pas l’énergie
du soleil des plaines de Sorrente

même si l’une est en vente
les nerfs cuits sur un étal

l’autre est en vrac dans une orgie
de fleurs et d’herbes grasses

Le livre est composé de cinq chapitres, « Que du feu », Super nouvelle », D’un vestibule à l’autre », « Ce n’est pas mal ici » et « Principes incertains ». On peut supposer dans ces titres l’humour du poète, mais aussi ses préoccupations et les mouvements vertigineux qu’il communique à nos petites personnes de lecteur et lectrice, amusés, inquiétés, en déroute ou charmés. Comme pour La ruée vers l’ombre, livre dont j’avais déjà fait la recension, je suis toujours surprise, pas toujours convaincue dès l’abord. Parfois, je me dis, « il exagère », « ça, c’est un peu léger, quand même ! » et puis, non, ça résiste. Je reviens, je relis, j’écoute et soudain, je vois quelque chose que je n’avais pas vu, j’entends un vers sonner curieusement, je perçois autrement et je suis saisie par les images qui dilatent une sorte de sens second, plus intérieur, qui touche juste. Chaque poème s’agrège au suivant ou au précédent. Se construit alors comme un seul long poème, linéaire mais aussi arborescent, dans un mouvement en spirale, peut-être.

Pourquoi alors ne pas citer un poème dans son entier dont on pourra ainsi sentir le mouvement, la volubilité des références qui prennent corps, se lient et se délient, et qui sont notre seul bien :

ce lien dans la savane rouge
entre la pulsation et la veine

ce lion qui est un cordon bleu
entre la mort et la corde laide

ce gaz qui masse notre soleil
et ses cicatrices métalliques

ce lieu commun de la faim
jusqu’à l’appétit des planètes

qui se dévorent et le temps passe
comme une vérité de surface

comme si de l’une à l’autre cicatrice
il y avait un accord universel

alors qu’on sait que la blessure
autant que l’énergie provient

toujours du cœur de l’atome
valve ouverte corps et biens

 

De la soif / Laurence Verrey, 2025

Le titre de ce recueil m’attirait beaucoup, seul, court et ramassé, calligraphié noir sur le rouge intense et nu de la couverture. J’en ressentais l’appel. Je le regarde toujours avec beaucoup d’émotion. Il a la simplicité des vers de Laurence Verrey, il en possède aussi déjà le mystère.

Je dis recueil, car les poèmes rassemblés ici appartiennent à plusieurs époques, et ont parfois déjà été publiés. Comme il est dit en fin de volume, ils ont été repris « non pas dans l’ordre de leur genèse, mais selon des affinités thématiques qui ont paru à l’auteur plus significatives que l’ordre chronologique ». Ils sont appariés en sept chapitres et c’est dans le troisième seulement, intitulé « Frondes » que le premier poème « De la soif » s’y ouvre comme une profession de foi, s’y déclare comme une origine du livre, de la poésie de Laurence Verrey, peut-être aussi de toute poésie, déployée selon deux lignes directrices, qui peuvent se révéler contradictoires.
De la soif. Il en était déjà question dans Un seul geste, en 2010 :

femme je suis au monde
comme une soif pour crier la douleur

quand frappe la barbarie
je lance dans le jeu
ma révolte obstinée

rempart si mince devant les coups portés
à l’innocence de la rivière
les baisers de ténèbres sur la nuque

Ici, « De la soif vient l’amour du chant » d’une part et « De la soif vient l’inquiétude » d’autre part. Dans le mouvement d’une tension profitable entre deux forts aimants naît la poésie. Le poème est dédié à Antigone, qui, selon la poète, trouve en son cœur la force de résister à notre sort, à l’aspect mortifère des querelles et incompréhensions humaines. Laurence Verrey conjugue l’évocation de cette tragédie à la poursuite d’une quête personnelle, la force d’une résistance immémoriale contre la folie à la mise en question par le poème, singulière, de notre humaine et violente condition humaine :

Non ce n’est pas seulement l’avance
du désert qui nous menace
la planète en feu et la guerre de l’eau
c’est la haine la revenante qui rôde
la tragédie est là sous nos pieds
dans notre nuit nos rêves piétinés
la vie est tellement haïe

Elle répond en deux temps, d’abord par un acte de résistance :

j’ouvre la bouche pour amorcer la plainte
je ne crains plus de dire que j’oppose
à l’épouvante des siècles
l’éblouissement de l’aube un horizon

Puis s’élève aussi une autre voix, une voix qui s’appuie sur une confiance inébranlable ; elle parie même la confiance, sans crainte :

Tous les siècles se ressemblent
aujourd’hui je dépose ma soif
dans l’osier d’un berceau

Cette confiance, que l’on pourrait juger naïve, se régénère en une confiance à « ce qui vient et que je ne maîtrise pas », dernier vers du poème, mais cette confiance ne sera pas exempte d’une tension toujours présente, toujours tenace, toujours nécessaire. Cette tension est la matière et le moteur de toute tentative d’appréhension poétique de notre existence, même si parfois, la beauté échappe et si réapparaît toujours « l’espace verrouillé », ainsi dans le dernier chapitre, intitulé « Îles » et dans le poème « Entre île et aile » où renaît en toute fin la beauté, gagnée de haute lutte :

enfermé dans un cercle pour ne pas faiblir
la poète Yannis Ritsos écrivait entre les murs
cherchant le centre – comme d’autres avant lui
avaient creusé sur les murs des signes
cunéiformes avec la boucle de leur ceinture
petits clous du désespoir clouant la beauté inutile
sur les murs entre des virgules noires –
il récitait des poèmes au soleil
un oiseau blanc sur l’épaule connu de moi seul
de grands poèmes au jour levant

L’île possède ses contradictions, prison comme terre sauvée et terre rêvée « balancée sous la splendeur lumineuse », l’abeille du poème aussi. L’abeille revient à plusieurs reprises dans le cours du recueil, infatigable. Elle fait son travail de poésie, celui qu’elle a toujours fait et dont elle porte la puissance symbolique depuis bien longtemps. Elle vole, mais parfois elle s’endort, paresse ou fatigue. Elle butine, elle trie, elle fait le miel, elle travaille à créer cette nourriture magnifique ; mais elle n’est pas toute du côté de la conciliation, du chant, elle s’inquiète aussi, plus encore, elle inquiète, elle possède un dard dangereux, elle taraude dans l’espoir et le désir d’écrire encore poème nouveau.

C’est bien une des tâches contradictoires de la poésie que d’accomplir une telle liaison, secrète et vivante : réconcilier, mais sans fard, tenir haut l’inquiétude, la vigilance, mais sans désespoir, sans tromper le réel. Autant que faire se peut. La poésie de Laurence Verrey, dans la fragilité de mots accordés ou dont le désaccord tente encore de se faire voix et même chant, explore la langue, y cherche ce qui nous tient debout, ce qui nous tiendra lieu de pays partageable, même si menacée :

RÉVEILLER L’ABEILLE

La langue humaine notre terre commune
usée par le martèlement des pas
sur la vieille poussière
cachant mille pièges sous les futaies
autant de mares asséchées

Il ne sera pas dit que l’ombre éteinte
emportera l’enchantement dans sa manche
mais pour sortir le verbe des ornières
suffira-t-il de tourner la langue
sept fois
dans le piment et dans le miel
de réveiller l’abeille endormie
de se passer de la main à la main
la piqûre de son dard ?

 

Culbuter le malheur / Beata umubyeyi Mairesse, éd. Flammarion, 2024

En même temps que paraissait Le convoi, un récit poignant de son départ du Rwanda le 18 juin 1994, quelques semaines avant la fin du génocide des Tutsis au Rwanda d’où elle fut sauvée grâce à un convoi humanitaire suisse, Beata umubyeyi Mairesse publie un livre de poèmes, lui aussi poignant et rebelle : Culbuter le malheur. La puissante image du titre est née sous la plume de Georges Castera Fils, dont deux très beaux vers sont cités en exergue, en créole et en français :

Tu me demandes mon amour ce qu’est la poésie
C’est des paroles semées pour culbuter le malheur

Je les cite, car il me semble que ce livre produit sûrement un effet cathartique, pour l’autrice comme pour les lecteurs et lectrices, comme s’il faisait sauter peu à peu toutes les gangues qui retiennent la langue au bord d’elle-même. À la question qu’elle pose souvent dans ses autres livres de la représentation, en quelque sort confisquée, de ce génocide raconté au monde à travers des images et des interprétations occidentales, faisant parfois des victimes les figurants de leur propre histoire, elle répond ici par des poèmes qui se réapproprient justement cette expérience, à la fois individuelle et collective, intime et partagée, en les dotant d’images inoubliables qui l’incarnent, nous la font comprendre et sentir autrement, quoique la parole et les images soient longues à créer les lignes de force qui puissent contrecarrer l’oubli et forme littéraire à l’expérience, jusqu’à parfois se perdre et puis renaître :

Le temps d’un ricochet
Les rides de l’eau se seront figées
Ondes circulaires là où ma voix s’était posée
Excitant de nouveau la surface
Multipliant les rides

Il faut relire longuement ces poèmes apparemment simples pour laisser venir tout ce qu’ils retiennent en leurs mots assemblés autour d’une douleur irrépressible et peut-être impossible à nommer, mais qu’il faut tenter de nommer à tout prix :

L’horizon m’a vomi au sol
Hurlez viscères grondez tonnerres

Le dernier poème de Culbuter le malheur se conclut par l’expression d’un désir d’apaisement, alors que la violence des événements subis et intériorisés y est exprimée (assumée) avec à la fois plus de violence et plus de capacité de résistance peut-être que dans le deuxième chapitre qui reprend une nouvelle version « enrichie » d’un ensemble de poèmes paru en 2019 : Après le progrès. Je dis peut-être, car j’ai le sentiment que quelque chose s’est concentré peu à peu, une force de réponse au chagrin et à la colère rassemblés.

De rive en rive de rage en rage
Nous sommes les pièces réarrimées
D’un récit immense et généreux

Dans les remous de ce long voyage
Nous apprenons à culbuter le malheur

Après le progrès expose une fragilité à fleur de poème, la force incessante d’un désir, celui de se réapproprier un récit largement travesti par des voix extérieures et colonisatrices, peu à même de rendre compte de manière juste, en trois chapitres, « Perdu », « Volé », « Racheté », la complexité tremblante de « ce qui est arrivé ». Ce désir blessé s’enhardit et trouve à se manifester, se déployer en colère dite, jetée au-devant de soi, s’accointant avec une révolte que j’imagine féministe aussi :

Reste derrière
Devant on ne verrait que toi
Ne chante pas tu te ferais repérer
On ne voit que moi
L’ombre de ma peau fait trop de bruit
Tu as dit que je chantais faux

      Article 1 : tais-toi
          Article 2 : tais-toi
              Article 3 : tais-toi

      Article 4 :
un jour je dirai de la poésie
un jour le soleil avalera la nuit

Le dernier poème du chapitre et du livre s’élance vivant et (re)trouve une force généreuse de se tenir debout et d’aimer, sans trahir l’expérience d’un événement absolument mortifère et que Culbuter le malheur ne démentira pas. Une requête affirmée se renouvelle, apaisée mais jamais défaite :

Conjuguer hier à demain
Dans une langue réenchantée
Dégoupiller nos héritages
Rincer les paupières des nuits noires
Ne rien cacher, se balancer sur un fil
Les cicatrices ne sont pas un trophée
La vie s’altère si on n’y joue pas souvent

Ce livre fait partie de ceux dont on se souvient, car certaines images s’installent dans notre for intérieur pour ne plus en être délogé. Elle renaissent au gré des actualités, des retours sur informations, informations, au gré des guerres qui ensanglantent le monde et se ressemblent, même si elles diffèrent et doivent être prise en charge chacune dans leur singularité, ici le massacre des Tutsis par les Hutus, ailleurs et maintenant d’autres guerres qui nous terrassent et ne doivent et ne peuvent pas laisser sans voix, dont la mémoire exacte ne peut être portée et reconnue qu’ainsi, si chacun, chacune, prend sur lui, sur elle, de parler l’Histoire pour qu’elle ne soit pas, pour les victimes comme pour les bourreaux, une « histoire liftée ». Il est impossible de passer à travers cette réalité cruelle et d’une violence inouïe qui trahit même la langue.

Les mots comme nous
Ont été transformés en serpents
Que l’on coupe coupe

Le travail de la poète a été de restaurer cette langue afin d’échapper à une « agonie de papier ».

 

Contrechants / Pierre-Alain Tâche, éditions Empreintes, 2025

L’œuvre du poète Pierre-Alain Tâche est tout entière liée à la musique. Un autre titre pourrait nous en assurer, L’air des hautbois. Dans cet essai, il s’interroge sur la survie, à travers le temps et dans des œuvres musicales, plus particulièrement, de La Folia, une mélodie qui aurait eu le pouvoir de sauvegarder à travers le temps et parmi nombre d’interprétations et de variations, une sorte d’inaltérable harmonie. Le poète a toujours eu l’impression qu’il devait porter vers cette mystérieuse et tenace harmonie toute son attention, l’entendre malgré tout, pour la transcrire dans son intégrité et lui assurer en ses vers une survie dans un monde de plus en plus prêt à la travestir, la détruire, à ne même plus pouvoir l’entendre. Il écrit à la fin de L’air des hautbois :

Tous les compositeurs du monde qui écrivent leur propre Folia n’ont pas une idée très précise de ce qu’ils font. Ils mûrissent comme l’arbre qui ne hâte pas sa sève, mais absorbent tout et restent confiants au milieu des tourments du printemps, sans angoisse de ne pas connaître un autre printemps ; et le printemps arrive et une lassitude tranquille les submerge, même s’ils sont patients insouciants et calmes, comme s’ils avaient l’éternité devant eux. [...] Les compositeurs, dit-il. Mais qu’est-ce là ? Je regarde par la fenêtre et je vois les fleurs d’avril, les arbres blancs dans l’air léger. Et je sens cette « lassitude tranquille ».

Le poète musicien qu’est Pierre-Alain Tâche n’a rien abandonné en chemin. Contrechants s’est encore allégé, ce qui étonnera la lectrice fidèle. Le regret y est curieusement moins présent, la mélancolie se fait moins douloureuse, tout aussi paradoxalement. La suite des vers déroule dans une fluidité jamais vraiment dissonante, comme en des arpèges qui se répondent et laissent résonner comme une inconcevable joie, étrange si l’on considère que les tourments, les erreurs et les errements des sociétés humaines sont plus largement pris en compte qu’à l’habitude, pesés et pesants dans leur démesure. Une joie s’élève et s’installe peu à peu, dans un flux incessant et toujours renouvelé, se renouvelant, nous renouvelant. Le poète cherche à la faire persister au-delà de tout espoir. Une « non-disharmonie » consentie – Pierre-Alain Tâche n’a jamais plié là-dessus ni accepté une quelconque disharmonie dans ses poèmes – redevient une harmonie, gagnée de haute lutte, d’une insondable fragilité, sujette au doute, peut-être un rêve vain, mais reconduit, quoiqu’exposé à la perte :

Mais, à la fin, je vois que c’est toujours
une même attente vaine à combler
une source qui ne faiblit ni ne tarit
et qui m’a redressé dans le matin clair
pour me laisser, une fois encore démuni.
Et c’est pourquoi je ne me cache plus
de rimer la complainte à ma façon :

La complainte se termine et clôt le livre par une ritournelle ironique et pitoyable, celle que Paolo Conte fait chanter à un vieux clown fatigué, mourant dans le petit cercle de lumière de la scène :

Si voi non comprendete
almeno ne ridete !

La quête a continué (titre d’un de ses livres La quête continue), puisque c’est pourtant elle qui tient le poète en éveil. Elle ne sait même plus vraiment ce qu’elle cherche, mais c’est une source vivifiante qu’il évoque (une lutte aussi). Le mot beauté semble convenir parfois à la nommer, le mot beauté garde son sens profond et brille :

Quel est dans ce tohu-bohu, l’acquis sauvé ?
Je balbutie dans le désordre grandissant,
mais je reste fidèle à la leçon des Noces,
qui m’apprit à ne pas renoncer à la joie,
à la beauté du monde (et quand bien même
l’horreur abolirait l’humaine condition)

Noces de Camus, livre aimé de Pierre-Alain Tâche au même titre que ceux de Rainer-Maria Rilke dont il est aussi question dans ce livre, fut une lecture marquante. Il est effectivement difficile de ne pas se souvenir alors de ces mots poignants :

Le monde est beau, et hors de lui, point de salut. [...] Florence, un des seuls lieux d’Europe où j’ai compris qu’au cœur de ma révolte dormait un consentement. Dans son ciel mêlé de larmes et de soleil, j’apprenais à consentir à la terre et à brûler dans la flamme sombre de ses fêtes. J’éprouvais ... mais quel mot ? Quelle démesure ? Comment consacrer l’accord de l’amour et da la révolte ? La terre !

Les livres de Pierre-Alain Tâche célèbrent tous le lieu, plus particulièrement la magnifique trilogie : L’État des lieux, Nouvel état des lieux, Dernier état des lieux où scintillait, moins vacillante qu’aujourd’hui, la beauté d’un « ici et maintenant » habité d’un passé intériorisé et rayonnant, qui brille encore d’une beauté qui diffuse partout et se suffit :

ce don rare et certain,
d’une promesse que l’on sait tenue
dès l’origine et qui n’a pas de fin,

cette présence rayonnante,
et qui s’offrait à nous dans la paume des monts,
surpassant la respiration des forêts,
comme au premier matin du monde,
est la beauté.

Beauté que le poète n’aura eu de cesse de dire et de susciter et qu’il continue à chercher aujourd’hui.
Je ressens vraiment dans Contrechants, même assourdie, même blessée, la même musique sensible que dans toute l’œuvre. Monte dans la modulation souple des vers un appel comme une sorte de joie et je m’en étonne fortement, car ceux-ci annoncent plutôt un constat sans appel des destructions, des abandons, des falsifications, des défigurations :

Et l’Homme accouche désormais du pire
et force le réel à affirmer sa primauté
à grands renforts de flots démesurés.
La pente acquiesce au précipice,
l’eau violente a coupé les ponts,
ravagé les rives profondes,
charrié la terre et les troncs.
Elle a détruit la route des vallées
et des maisons de pierre sont tombées.
Les dés du jeu sont pipés.

Les catastrophes écologiques se doublent de catastrophes guerrières qui endeuillent le chant « à la lecture des gazettes aux pages lancinantes » qui, tout en restant loin de nous, deviennent à la longue douleur insidieuse et sans fin. Contrechants s’inscrit pourtant directement dans la poursuite, avec une persévérance peu commune, de la quête d’une impossible harmonie. Elle est devenue de plus en plus difficile. Trop difficile ?

Si un contrechant, en musique, développe une mélodie participant aux éléments de la mélodie principale, simultanément avec une idée d’opposition et de complémentarité, le titre se justifie grandement. On pourrait croire que le poète a abandonné, finalement, il n’en sera rien. Il prend alors appui sur une insupportable tension pour écrire encore, pour encore tendre l’oreille vers une musique frêle, comme au-delà, mais inextinguible pour lui. Le souvenir prégnant d’une sorte de sacré – Pierre-Alain Tâche emploie ce mot, hors église et même contre toute église – nous invite à ne pas nous laisser voler un tel élan venu de l’inconnu et qui y retourne.

Le livre est là, je le lis et je suis émue par la clarté de sa voix. Je n’ai pas le sentiment d’être trahie par des mots qui parleraient pour ne rien dire ou se donneraient facilement le change. Une inquiétude continue d’irriguer le désir de sauver on ne sait pas quoi, une petite mélodie à peine audible, mais absolument audible, que les fusains – paysages d’alpage et de haute montagne – de Martine Clerc ponctuent et éclairent de leur trait fragile et persistant, entre air et terre, prenant aussi le parti de garder cette beauté en mémoire, une mémoire fatiguée dans un corps vieillissant et dans un monde explosif, mais une mémoire sûre :

Je sais encore ce que je dois
à la respiration profonde des alpages.
[...]
Je me dressais avec une ferveur intacte
au porche de l’illimité lumineux,

Mais dans l’autre plateau de la balance, pèsent lourd et inexorablement, trop lourd, la vieillesse et la permanence d’une violence toute humaine qui grandit parmi « les monceaux de ruines » qui « ont rompu les chaînes de l’inconcevable ». Pourtant, dans un mouvement de balancier qui instaure un déséquilibre parfois à la limite du supportable, à propos de l’épilobe, naît soudain un poème qui semble sourdre de sa seule présence et ce poème s’écrit aujourd’hui :

Chaque été dispensait la leçon
de sa rose élégance
et, quand le temps était venu
par lent déclin des ombres et des jours,
me gratifiait de sa largesse irraisonnée,
profuse en milliers de virgules,
légères, minuscules,
que je savais appartenir
à la langue encore libre d’oser.

Mais j’ai bien remarqué l’imparfait nostalgique. Le regret que le poète voulait congédier se fait malgré tout entendre, parfois même avec une grinçante ironie. Un tel geste poétique est bienvenu. Aucun sentiment ne se cache, aucun ne s’édulcore, aucune perte n’est dissimulée… Mais il reste une irrépressible musique où j’entends, où je crois entendre un présent qui frissonne encore, une présence au monde qui ne veut pas mourir, ne peut pas mourir, qui à la fois s’insurge et s’élève. Que de « mais » ! Oui, quelque chose résiste, ne meurt pas. Je dois reconnaissance à ce poète de savoir, par une musique si juste, allier rigueur et hypersensibilité, vanité et joie de manière à ce que notre humanité dans ce qu’elle a de meilleur survive et se réveille, même au passé, si le passé irrigue toujours le présent, faible luciole, « encore » :

Pleine conscience

La caresse des yeux
émeut encore le flanc de la forêt,
dont la touffeur profonde
te fut accueillante et propice.

Et, pourtant, dans le même instant,
la nuit est tombée sur le monde,
mais aussi sur l’image où tremble
ce qui, tu le sais de longtemps
ne peut être que vain reflet

 

Passage secret / Claudine Bohi, éditions la rumeur libre, 2025

Passage secret, le dernier livre de Claudine Bohi, appartient aux livres qui célèbrent le langage, dont certains diraient qu’ils sont auto-réflexifs, penchés sur la fonction de celui-ci plutôt que sur sa mise en pratique. Ce serait une erreur, car il est bien possible et parfois si bienvenu de faire les deux simultanément. Oui, les mots « parole », « mot », « chant », « voix », « sonore », « cri », le mot « silence » aussi, reviennent dans presque chaque poème. Et l’’exergue est claire, elle est signée Guillevic : « Les mots / c’est pour savoir ». Il s’y déploie à la fois une célébration de la poésie, une réflexion sur la langue, sur le langage poétique, sur ce qu’il transmet ou porte de nous, de soi à soi, de l’un à l’autre, plus particulièrement sur la teneur des mots, de certains noms. Les titres des cinq chapitres exposent cette intense préoccupation : « Nous parlons dans nos corps », « Dans la farandole du sens », « il y a un trou dans les mots », « Chaque mot est un secret », « ce qui appelle ». Mais « Un appel, est-ce le mot qu’il faut », poème que je cite ici en grande partie, me semble montrer l’enjeu des beaux poèmes de ce livre :

Un appel est-ce le mot qu’il faut

c’est juste un mot qui vient
et il vient de si loin

pourtant pas de clarté mystique
pas de terreur sacrée
pas de combat levé sous un drapeau tendu

aucune nuit de feu pas de révélation

nul ange n’est penché sur les balcons du ciel
pas une voix ne vient accompagner nos pas

pourtant l’appel est très profond il parle avec nos bouches
il parle avec nos mains
il parle tous nos mots

il y est confondu

Pour le reste, oui, quelques mots de couleur, la neige, les arbres, le ciel, une balançoire, parfois un oiseau, un flocon, peu de lexique, volontairement pauvre, je crois, un peu comme si chacun devenait lui-même une sorte de vocabulaire symbolique, comme dans les tableaux de Anna-Eva Bergman, un vocabulaire abstrait. Peu de choses, en somme, c’est-à-dire tout, mais évoquées par traits légers, dans un jeu d’apparition et de disparition qui prend toute sa densité – couleurs, paysages, personnes, peu à peu dans chaque poème et peu à peu au cours du livre. Notre être au monde s’y incarne alors dans une sorte d’abstraction lyrique, comme on le dit des tableaux de Joan Mitchel ou Olivier Debré, Geneviève Asse ou Paul Klee. Les mots peignent et les mots sont peints par un rythme particulier, tendu, jaillissant, venant vers nous. Ils deviennent comme matériels, tangibles, accessibles par tous les sens. Et même, comme si je pouvais les toucher, en caresser des contours, ils sont eux-même dotés d’une voix, fragile, je les entends qui me parlent :

Il neige dans nos solitudes

Tant de blancheur s’abat
tant de balbutiements

[...]

il neige dans les mots

un oiseau s’y blottit
et qui cherche ses ailes

Passage secret, quel titre à la fois évident et mystérieux ! Je me souviens de la théorie de Michel Deguy dans La poésie n’est pas seule et Claudine Bohi semble l’avoir faite devenir pur poème. Il écrit à propos de ce qu’il nomme de même « passage secret » :

La poésie, c’est quand j’entends la langue battre ; le battement de langue.[...] Affaire de seuil, de mise en seuil [...] alors, le battement fait porte ; seuil, battement et porte se coappartiennent. La langue-seuil (la langue-porte) s’ouvre, s’entr’ouvre, bâille, s’entrebâille, se referme, pour laisser passer, pour donner-sur.

Les poèmes de ce livre me semblent bien devenir une telle porte, délivrant les mots de leur immobilité, les lestant d’une subjectivité ouverte sur le monde et les allégeant de toute appartenance à une fixité identitaire. Une porte, une porosité (re)donnée par le poème, s’ouvre pour laisser passage, peut-être dans les deux sens, entre un dehors et un dedans qui s’attirent et se reconnaissent sans se connaître :

Il y a un trou dans les mots
une porte bat doucement

on ne peut ni la voir ni la toucher

elle est ce que nous avons de plus proche
mais que nous ne voyons jamais

chacun de nos cœurs en est l’accès

miroir au plus profond de nous posé
nous ne le reconnaissons pas

il est dans chaque mot
ce qui nous porte vers lui

Il serait possible d’entrer dans l’analyse de ces poèmes, et ce serait une aventure passionnante. Tout s’y prête, métaphores étonnantes, mystérieuse clarté. Pour le moment, j’ai surtout envie de donner envie de lire ces poèmes qui me paraissent d’une grande force et dans lesquels vibre une fragile et invisible musique. Elle semble indiquer, susciter, un chemin tout aussi invisible, mais qui, paradoxalement, nous emmène et nous transporte, nous émeut durablement. Elle invite à vivre, à ne pas nous laisser accabler par tout ce qui peut à juste titre nous accabler. Un des livres de Claudine Bohi est intitulé On n’en peut plus, il ne s’agit pas d’aller voir ailleurs, de se désengager. Toute douleur, épuisement, colère aussi, sera dite. Dans le livre Même pas, plus assombri que celui-ci, comme lors d’une éclipse les poèmes se sont comme rétrécis, fermés, et il a fallu les écrire :

même pas comprendre

cassées les phrases
cherchant
creusant

cassés bancales

très impossibles

Il a fallu les écrire pour repousser de toutes ses forces le « bâillon à l’intérieur du sens ».
Et dans On n’en peut plus, se lève comme un constat compact à travers des poèmes serrés et drus : un sentiment d’impuissance s’étend peu à peu et fige tout rapport humain au monde :

les mots on fouille il y en a de vrai
on l’a perdu on ne le trouve plus c’est
celui-là qui nous sauverait qui nous dirait
mais il nous manque on ne sait plus lequel
nous remettrait au monde nous recommencerait
on gratte alors le sol la terre les dernières
blessures sous les ongles font crier si
ça continue on ne pourra plus tenir longtemps

Ici, chaque poème recrée à toutes forces pour toute parole prononcée la possibilité d’une ouverture, ce battement de porte, une respiration nécessaire. Diastole, systole, une respiration s’étend entre chaque mot, chaque vers, chaque page, chaque personne, à chacun, chacune d’entre nous. Je sens une attention peu commune à notre humanité, je dis notre, car le pronom « nous » est celui de tous les pronoms qui parle le plus tout au long des pages ; ce n’est pas chose si courante et mérite d’être noté, d’être interrogé, il est de tous les poèmes qui relancent notre quête toujours menacée d’abandon, de perte :

c’est si simple de se laisser couler
noyés dans l’ampleur du désastre
perdus dans toute cette agonie

c’est si simple d’acquiescer de dire
oui à toute cette misère
à cette abolition

[...]

mais du fond du sommeil
du fond de tous nos cris
repousse une aventure

une chair vient aux mots
c’est là, qui recommence
une caresse d’âme une langue profonde

infiniment tactile, tout entière vertige

Le secret de l’« étrange parole » n’est pas bien gardé, il est montré, je crois. Il est simplement là, donné, donné à vivre, à vivre par celle qui écrit, et par celle qui lit. Le secret devient d’autant plus secret, plus énigmatique qu’il devient accessible et émerveillant. Un travail d’épure réinsuffle leur force aux mots, nous rend à nous-même vivants par la relation qu’ils inventent entre un dedans et un dehors inventés, vibrants, devenus peau, membrane poreuse, dialogue :

Neige et ce fut si blanc si parfait

et ce fut si perdu

plus tard cela reviendrait parlé
et brûlé de bonheur

les mots me direz-vous

les mots vous le savez
ont cette force blanche

ils gardent leur lumière

Dialogue, je peux le dire, puisque « chacune de nos voix en porte le secret. »

 

Si la simplicité nous a quittés ? / James Sacré, linogravures de Raphaël Segura, 2025

Dans un tout petit livre en quelques dix-sept poèmes, James sacré instaure un dialogue avec des œuvres graphiques, sur papier, comme il le fait souvent. La description des linogravures brillantes et nettes de Raphaël Segura se dilate déjà en poème qui se demande déjà ce qu’on fait là, quand on peint, quand on écrit, ce qu’on fait qui paraît assez dérisoire :

La peinture parfois
Se réduit à peu de chose
Quasi un minimum, des couleurs par exemple
En aplats d’intensité unie, forte
Dans dessin noir découpé net,
Comme pour vraiment dire.

Le poète a toujours eu le sentiment que peindre et dessiner savaient un peu mieux « vraiment dire », en tout cas, ces arts reviennent toujours le tarabuster. C’est pourquoi ce qui pourrait sembler un monologue toujours reconduit se révèle un questionnement venu d’un dehors paysage, d’une autre personne, venu d’une autre œuvre, souvent plus sûre d’elle-même que les poèmes du poète. Donc, ici, des linogravures renvoient encore le poète à un constat peu gratifiant. Qu’est-ce-que je fais quand j’écris ? Qu’est-ce qui resterait contenu dans les mots ?

Et les mots pour en parler
Ne sont que rythme insaisissable d’un bruit de langue
(Chacun l’entend à sa façon pour à la fin
Ne rien comprendre).

Rarement poète n’aura autant ressassé ces questions jusqu’à les rendre non pas complètement transparentes, mais de plus en plus opaques, de plus en plus essentielles, de plus en plus difficiles aussi. Il ne s’agit plus ici de question, d’ailleurs, mais bizarrement d’une affirmation, semble-t-il bien pesée. D’autant plus qu’elle s’agrémenterait d’un mode d’emploi peut-être efficace :

On se dit qu’il faudrait
S’en tenir à des mots de tous les jours
Pour dire un peu

Mais bien sûr, ce n’est peut-être pas si simple, contrairement à ce que désirerait le titre Si la simplicité nous a quittés ?, qui semble exprimer un regret, ou alors proposer, chercher une solution. Mais comment faire lorsque les poèmes se construisent, s’inventent au fur et à mesure d’un creusement, d’un peaufinement des questions, des propositions désamorcées à chaque fois par un aveu qui semble juste et inéluctable :

On entend le mot rouge
On ne sait pas ce qu’on voit.

Le titre du livre annonce que ce serait peut-être bienvenu de s’extraire de ce cercle vicieux et de tabler sur, mais sur quoi ? Rien ne paraîtrait simple, sinon l’impression d’avoir suivi avec les mots dans un certain plaisir (et aussi de vraies difficultés) des linogravures dont « les couleurs sont celles d’un jeu pour enfant », dépareillé qui plus est. Il est plusieurs fois question d’enfance dans ce livre, d’une enfance gourmande de « merveilles » et taxée de naïveté, mais peut-être dans un sens très positif. James Sacré aime bien le mot « merveille », même si la merveille se révèle amère, comme celle évoquée dans Des objets nous accompagnent (ou l’inverse). Ici, elle est délicieuse, même si elle disparaît dans le corps qu’elle devient, on s’en souvient des dizaines d’années plus tard. Don, contre-don. Je me souviens de petits gâteaux que faisait spécialement ma grand-mère pour les enfants, mais ils n’avaient pas vraiment de nom. Ils étaient délicieux aussi et ils marquaient un moment de tendresse sans prétention, qui ne savait même pas qu’il l’était. Je regrette un peu qu’ils n’aient pas eu de nom. Ce gâteau-là, celui du poème, en a un fameux : tourtisseaux. Ah, toujours ce plaisir des mots qui se leste d’un goût, d’un plaisir sûr et mémorable, gustatif, sensuel que le poète rapproche peut-être du plaisir de voir les gravures de Raphaël Segura et d’imaginer ce que l’artiste a pu ressentir :

Linogravures : comme de l’enfance retrouvée

Tout au long des dix-sept poèmes, la naïveté de l’enfant, son premier regard, ses premiers gestes, semble être évoquée comme si le « jouer pour de vrai » de l’enfance se proposait comme un horizon pour l’art, l’horizon d’un art pauvre, fait de peu, avec ce qui nous entoure, une immense richesse :

Se saisir des formes comme on faisait dans l’enfance :
Une quille en bois c’était princesse
juste un chiffon pour l’habiller ;
La boue du chemin devenait château
Contre un peu d’herbe dans le buisson.

L’enfance est invoquée pour essayer de trouver comment faire des gestes sûrs qui laisseraient dans les poèmes autant de traces matérielles que le travail d’un artiste-graveur :

Léger travail à la gouge dans la matière douce
La main s’oriente et creuse à l’envers
Un endroit qu’elle imagine

Estampe en noir et blanc. Rajout des couleurs.
Le vif du coloriage
Tenu ferme par les formes d’encre noire.

L’’image se percevrait plus directement dans l’image peinte, d’après James Sacré, pouvoir la dire serait impossible. Parfois, je ressens comme un tourment ce questionnement sans fin, ce désir inassouvi que je ne sais comment décrire à mon tour, ce désir qui pousse le langage dans ses derniers retranchements dans un poème bref et sans appel !

Tu ne sais rien dire

Ne pas se complaire à dire qu’on ne sait rien dire. Dire, par exemple : je ne sais rien dire.

J’ai à la fois envie de rire devant l’incongruité de la formule et puis je suis assaillie d’un malaise, car je sens bien l’enfermement définitif produit par ce poème, et, en même temps, je me dis que quelque chose cloche, que le poème montre que quelque chose cloche. On ne peut pas rester ligoté ainsi ! Et je suis bien en train de lire un livre de poèmes desquels montent des images qui m’émeuvent, s’installent en moi pour y demeurer, pour me changer. Alors, je me dis que si le poète ne sait pas dire et que le lecteur ou la lectrice ne sait pas lire, si nous ne pouvons pas vraiment bien comprendre, je vais me poser la question autrement, je me souviens que James Sacré s’est souvent étonné des raisons énigmatiques de la réussite (ou non) d’un poème :

« Pourquoi d’un coup, le monde ou quelques mots
Donnent-ils cette impression de vivre
Plus intensément ? À cause de quoi
Dans leur agencement ? »
Broussaille de prose et de vers ( dans laquelle est pris le mot paysage )

C’est vrai, personne ne sait. C’est une question d’agencement, en partie construit, en partie erratique, exploratoire aussi peut-être. C’est la linogravure qui imagine, c’est le poème qui parle. Et que dit-elle ? Que dit-il qui nous échappe en partie, mais pas seulement ? Lorsque j’ai regardé la couverture pour la première fois, j’ai ressenti une proximité sensible, colorée et lumineuse entre la linogravure et le petit village où j’habite, ou d’autres villages que j’aime, tout simplement, d’autant plus que le poète établit lui aussi une parenté avec le lieu où il habite et aussi le lieu de son enfance, d’autres lieux aussi. Peu à peu, mais avec grande force, il m’est venu que les poèmes, comme les images gravées, me parlaient d’un « vivre ensemble » qui rêvait simplement le droit à chacun d’habiter quelque part, dans un lieu fragile, mais réel, nécessaire, où quelqu’un donnerait un « tourtisseau » à quelqu’un . Ces poèmes me le confiaient d’une manière bouleversante : des maisons posées là, plusieurs ensemble « dont le coloriage parfois hésite » dans un paysage « dont on pourrait / continuer de varier la couleur du ciel » jusqu’à, pourquoi pas

mettre un ciel rouge au-dessus du bourg
ou laisser trois traînées de nuages
Dans le gris de plomb terne, on pourrait ...
Mais pour quelle flambée d’un phantasme insensé
Ou chute de l’image dans de la cendre ?

Il n’y a pas vraiment besoin de réfléchir longtemps pour sentir soudain le poids moral de toutes les destructions entreprises en ce moment, villages rasés, villes bombardées, personnes tuées, pourchassées, en tant de lieux sur la terre. Rien n’apparaît clairement, certes. Mais, en retrait dans les images et dans les poèmes, moi, j’ai entendu cela, de toutes mes forces de lectrice. Et j’ai été très touchée. Est-ce la couleur qui compte, le trait, le nom, les mots agencés ainsi ? On ne sait pas. On ne peut pas savoir. Il s’agit de laisser peu à peu monter

l’image comme découpée dans la solitude
Ou sagement vivant dans le plein d’un beau temps

Et, soudain, le petit triangle rouge – et il importe qu’il soit rouge, au beau milieu de la page 15, sur le fronton de la petite maison – se met à battre comme un cœur vivant et le ciel à s’ouvrir au-dessus de nos têtes dans un ordre relativement tranquille, obtenu avec un travail toujours d’amateur pour l’artiste comme pour le poète. C’est un travail de tous les jours qui ne se différencie du « jouer pour de vrai » de l’enfant que par l’importance que lecteurs et poètes, dans la société qu’ils habitent, vont et voudront bien encore lui accorder – et peut-être même pas, c’est un geste persévérant et paradoxal, un effort attentif que la gravure symbolise particulièrement, surtout la linogravure , entre apparition et disparition :

Taille en épargne des blancs, l’estampe
Obtenue par pression et transfert de l’encre
Sur les parties non retirées, donc en relief
De la simplicité certes, rien de facile pour autant

Je ne sais pas si la simplicité nous a quittés. Je préfèrerai que non, mais j’en ai souvent la crainte. Je me demande si, en tous cas, ce n’est pas elle qu’il nous faudrait toujours chercher dans tous nos gestes.

Françoise Delorme


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