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Lu et approuvé (avril 2017)

dimanche 23 avril 2017, par Valérie Canat de Chizy

Yvon Le Men, Le poids d’un nuage. (Les continents sont des radeaux perdus, 2). Bruno Doucey, 2017

Le poids d’un nuage est le deuxième volume de la trilogie Les continents sont des radeaux perdus publiée aux éditions Bruno Doucey. Au bas de chaque texte, Yvon Le Men a précisé le lieu et la saison de l’écriture du poème. Nous retrouvons Carnac, Le Golfe du Morbihan, Guérande... Le recueil raconte une ouverture qui passe par les paysages de Bretagne, avec le ciel et la mer, les rivières, les visages.

Le paysages monte au ciel / avant de plonger dans la mer.

La poésie d’Yvon Le Men est élévation. Absorber le paysage, c’est ne faire qu’un avec lui. Ainsi, la Baie d’Audierne, la Baie de Douarnenez, deviennent des paysages familiers. Les couleurs modulent le poème, l’espace est traversé de cris, des taches blanches flottent sur la mer.

ici
les oiseaux nagent
comme les poissons dans le Livre
et par la sterne et le goéland
la terre se peuple sur l’eau

Ce qui frappe, c’est l’impression de limpidité qui émane tant de l’écriture que du paysage évoqué. Le lecteur est invité à découvrir Lannion, Loguivy, mais aussi l’espace personnel du poète, comme sa bibliothèque, où sont rassemblés les livres, ses amis. D’autres amis sont évoqués, comme les poètes Claude Vigée et François Cheng, l’éditeur René Rougerie, des peintres, aussi, dont les œuvres sont toujours vivantes.

J’aime beaucoup les couleurs limpides qui émanent de ce recueil délicat et me rappellent la Bretagne si chère au cœur d’Yvon Le Men.

Qui annonce la couleur
en ce matin d’hiver

où les vaches blanches et noires
sont si blanches, si noires
qu’on les dirait peintes à la main

quand elles broutent le vert
sous le bleu du ciel

qui annonce la couleur
le passant
le paysage

le poète
ou le poème ?

Baie de Douarnenez, hiver


Thierry Radière, Le soir on se dit des poèmes ; illustrations de José Mangano. SOC & FOC, 2016

Un père écrit à sa fille alors qu’elle est enfant. Ses poèmes sont des mots d’amour qu’il lui envoie, des mots qui voudraient lui créer un univers protecteur et habité. Parce que dans la vie réelle, il y a la toux, évoquée dans le prologue, signe d’une menace qui plane. L’univers de Miri est un univers de poupées, d’ours en peluche, de baigneurs en plastique, de babioles, de cahiers, de crayons, de livres éparpillés, tous éléments d’un vaste chantier qu’est sa chambre d’enfant.

Thierry Radière voudrait être un magicien pour sa fille, un magicien des mots, qui ont le pouvoir de transformer la réalité. Ainsi, un simple bain dans une baignoire se transforme en voyage en bateau, avec une tempête ; le gant devient un gouvernail, le bateau s’approche d’une plage. Il redevient lui-même un peu enfant. Il s’efforce de donner des réponses aux questions sur le monde, sur la vie.

La tendresse est à fleur de peau, l’amour et la douceur vibrent dans les mots. tes cheveux sentent le chaton à la naissance.

Les textes de Thierry Radière sont comme des comptines que nous inventions / au milieu des secousses. Parce qu’il y a eu un tremblement de terre, et de temps en temps, des secousses sismiques refont surface. Ils sont comme des histoires que l’on raconte avant de s’endormir. Pour que les yeux gardent en eux les étincelles de l’émerveillement.

dans les poèmes que je t’écris
je cherche le souffle d’un nouveau corps
comme si les mots pouvaient faire tomber
l’espace d’une rêverie
les épées de Damoclès
en composant pour toi cette vision
venue de mon petit monde
tout petit qui se débat dans tous les sens
sans rien dire de ses frontières violées
de ses montagnes cassées
de ses terres brûlées
non rien de tout cela
qu’un grand poème en forme
de barque allant très loin
avec toi et tes yeux noirs
hongrois que ta mère t’a donnés
et qui percevront le mystère de la beauté
qui t’emmèneront jusqu’au bal
des débutantes et des bien-aimées


Lydia Padellec, Mélancolie des embruns. Aquarelles de Catherine Sourdillon. Al Manar, 2016

De ces courts poèmes, qui ressemblent à des haïkus en prose, émerge une sensibilité toute marine. Le paysage est un chemin d’herbe en bord de mer, mais aussi un paysage intérieur, quand au cours de la méditation contemplative les mots commencent à naître en pensée. Ils ont la forme d’une île, et les syllabes sont des grains de sable. Il y a la brise iodée, le bleu immense, et surtout, l’attente du poème.

Dans cet état de vacuité face à la mer, le poème se dessine, mais ses contours sont incertains. Le poème est une île, mais cette île est exilée à l’intérieur ; il est comme un embryon, mais quelque chose est bloqué, l’embryon est noir, il pèse dans le ventre.

Cité engloutie - mon poème - aveugle aux sons qu’il m’envoie, je perds l’odeur de ses mots. L’onde file à travers ma peau telle une aiguille. Le varech enserre ma gorge. L’île en moi explose en une multitude de cris.

Ainsi la mélancolie évoquée dans le titre semble-t-elle liée à cette attente du poème qui ne vient pas. Malgré le lien indéfectible, la tentation du désespoir est grande lorsque celle qui écrit croit le lien brisé.

D’autres thèmes sont aussi évoqués, tel celui de la perte et de la disparition, avec ce baiser qui ne viendra plus, et celui du temps qui passe, de la vieillesse qui approche, et de l’enfance qui s’éloigne.

La vie pourtant se manifeste, une grue de papier se déploie sous les doigts, un rire d’enfant surgit, le magnolia bientôt sera en fleurs.

Il pleut sur l’île une musique d’herbe. Un duvet de mélancolie se dépose sur chaque fleur. Le parfum des roses en est légèrement étouffé.

L’île prend son essor, elle n’est plus un caillou mais lieu en expansion où la nature s’éveille.

Mon jardin est une île minuscule où la mousse bleuit du trop plein de ciel.

Je suis l’île et l’île est mon poème


Frédérick Houdaer, Nuit grave. La Boucherie littéraire, 2017

Ce qui frappe, au premier abord, c’est la qualité de ce bel objet-livre. L’attention est portée autant à la forme qu’au fond. Pour ce recueil placé sous le signe de la nuit, la couverture, les pages de couleur noire contrastent avec les caractères blancs du texte. Une manière de souligner le contraste du jour et de la nuit, dont il est question ici.

Tout est ciselé, depuis le texte, d’une précision de métronome, jusqu’à l’impression des caractères, dont la police est spécifiée en fin d’ouvrage, de même que le type, la teinte et l’épaisseur du papier.

Nuit grave a été écrit dans le cadre d’une résidence d’écriture, entièrement nocturne, qui s’est déroulée à Lyon. Nous retrouvons des éléments de cette ville, qui est aussi le lieu de vie de l’auteur. Le cadre importe, et opère comme un décor dans une pièce de théâtre.

Pour une fois, nous ne retrouvons pas l’esprit de dérision si caractéristique de Frédérick Houdaer. Ce dernier se montre ici sous un jour (ou une nuit) plus grave, il pose des questions philosophiques, interroge, souligne des contradictions.

Qu’est-ce que la nuit ? Comment vit-on la nuit ?

Il y a la peur, car la nuit, tout est noir. On allume la lumière. On voudrait maintenir l’obscurité au dehors.

La nuit, le réel devient irréel. La réalité change. Le tunnel de Fourvière se déplace. Il y a un hippodrome au bout de la rue Hénon. D’ailleurs, la rue Hénon ne s’appelle plus la rue Hénon.

Paradoxalement, la nuit est un espace de liberté, malgré son apparente dangerosité, ses frontières mouvantes.

Le jour et la nuit sont deux mondes que tout oppose, malgré leur continuité. Quand la nuit vient, les activités du jour s’arrêtent. Une autre vie commence. La nuit ne veut rien avoir à faire avec le jour, et inversement.

le jour ne veut pas finir
ce qu’a ébauché notre nuit
le jour ne veut rien avoir à faire
avec notre nuit
on peut le comprendre
même si on aimerait plus de continuité entre les deux
on sait la cloison qui les sépare
fort mince
il faudrait peu de choses
pour établir un meilleur dialogue entre eux
cela nécessiterait une volonté
d’un genre particulier


Valérie Canat de Chizy


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