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Lectures de Françoise Delorme

samedi 30 mars 2019, par Cécile Guivarch

Turlas al mar / Rut Plouda , poème traduits du vallader par Denise Mützenberg / Editions Troglodytes, Genève, 2018

Le premier livre édité par la toute nouvelle et toute petite édition Les troglodytes dirigée par Denise Mützenberg et Claire Krähenbühl, qui se promet d’éditer surtout et d’abord de la poésie romanche pour la faire connaître et la préserver de l’oubli, est de Rut Plouda. Certains des poèmes denses et brefs qui le composent avaient déjà été publiés dans la magnifique anthologie de poésie romanche, traduits du vallader, un des parlers romanches pratiqués dans le canton des Grisons, par Denise Mützenberg, aux éditions Samizdat : Arué. Ils m’avaient déjà frappée par leur simplicité, leur droiture et leur discrète intensité.
Le titre de ce petit livre est Turlas al mar, qu’il est possible de traduire en français par Chocards à la mer. Denise Mützenberg, dans la préface, questionne ce titre un peu mystérieux, tendu entre l’océan et la montagne, entre le lointain et le proche :
Quant à la seule mer que [les chocards] connaîtront jamais, c’est la mer de brouillard qu’ils traversent en vrille.
Mais l’autre, la bleue, celle de Robinson, des îles et des marins, c’est dans la poésie de Rut Plouda qu’on la trouve.
Robinson, il en est justement question dans une des courtes proses qui terminent le livre, un Robinson fragile, inquiet, un homme qui rêve de ne plus être enfermé dans ses illusions, qui

maudit la désolation des ombres sur les parois de la grotte et attend avec un faible espoir que le jour se lève.

Comme un conte ou un arrêt sur image, ces proses poétiques rêvent, venues d’on ne sait où, tenaces :

Parfois il me vient des phrases et des bouts de phrases, juste comme ça, comme issues du néant.
Elles se posent l’une après l’autre, restent là et elles insistent.

Les poèmes développent des instantanés condensés, que l’on pourrait parfois presque lire d’un seul souffle :

il neige et neige et neige
muette
la scène
seul le renard
rit sous cape
un bond
la vie aujourd’hui
est à lui

Je ne résiste pas et je recopie le poème en romanche, sa langue originale, qui semble offrir ici une compacité encore plus grande, une complicité plus nouée des mots entre eux :

I naivanaivanaiva
mütta
la scenaria
be vulp ria
stigl
ün sigl
la vita
es hoz sia

La simplicité qui habite chacun des poèmes n’empêche ni à la beauté étrange et cosmique des images ni à la plénitude d’une musique de s’installer en quelques vers, pour durer plus longtemps que leur lecture, pour inciter à méditer, avec mélancolie parfois, mais toujours sans pesanteur :

     NUITS
Il y a des nuits
qui se drapent autour des épaules
comme de la soie,
il y a des nuits
qui attendent dehors comme des voleuses,
nuits
comme toiles d’araignées
entre feuillages et fruits rouges
et nuits
qui nous prennent à la dérobée
et nous changent.

Et si tous les poèmes étaient simplement « une ultime boucle de l’oiseau de passage », nous resterions là, à le regarder s’envoler, loin et près des montagnes, loin et près des villes, des fleuves, entre l’attente et l’élan, comme dans le dernier texte, traçant une carte contradictoire et amoureuse d’un continent que la violence n’épargne pas,

portés telle Europe, la fille enlevée par Zeus emportée par le taureau à travers les flots de la mer à la rencontre d’une terre nouvelle et inconnue...

J’aime que ces poèmes, si enracinés dans une terre petite et austère, aient le vue si perçante et si curieuse d’un ailleurs lointain qui les englobe et les nourrit...

Ailleurs commence ici / Pierre-Alain Tâche, Editions de l’Aire, Vevey, 2018

Le poète Pierre-Alain Tâche, au cours de son œuvre, nous a habitués à des titres qui délimitent presque toujours sévèrement l’espace ou désignent des lieux, variés, manière discrète peut-être d’évoquer le temps dans toutes ses dimensions, destructrices et créatrices. Habiter serait sa manière de chanter. Il persiste avec ce nouveau titre, Ailleurs commence ici, que je trouve particulièrement suggestif dans la tension qu’il instaure entre le lointain et le proche grâce au verbe « commencer », qui n’en finit pas d’osciller entre deux dimensions, pour ne jamais cesser de naître, de faire naître... Et qui rappelle aussi le mouvement d’une respiration, inspirer-expirer. Vivre.
Quelqu’un habite sur la terre, y respire et s’y promène, moins loin qu’auparavant. Mais sensations et impressions semblent toujours se dilater infiniment, même les plus infimes, parce que, comme le dit Yves Bonnefoy, dans une phrase en exergue : « Le plus lointain demeure le plus proche », phrase contrebalancée et même en partie contredite par des mots voyageurs de Heather Dollohau : « Une angoisse me fait toujours partir / Comme pour retrouver plus vite ailleurs / la blancheur d’ici ».

Ainsi écartelé, le poète s’applique à « apprendre à voir dans le proche », un ailleurs désirable qui continue à aimanter le désir d’un homme vieillissant que la mort menace plus sûrement maintenant et dont l’élan s’amenuise moins qu’on l’imagine, souvent porté par la vivacité d’une cosmogonie poétique singulièrement nourrie par un imaginaire végétal :

Une branche
accomplissant une promesse inconcevable,
un don - et que j’hésite à dire inespérés :
trois feuilles aux doigts verts un peu las,
qui redonnent vie à la mort.

Le livre se compose de sept courts mouvements dont la suite des titres ouvre déjà une réflexion poétique en cheminant à travers des paysages en vue d’une conclusion méditative : Dans le vert encore proche, D’Assens montant vers Croy, Chemin perdu, Grands travaux, Vaine attente à Ballens, Le divan de Rousseau, Ni regret, ni mélancolie.

Sans mélancolie ? Le chose n’est pas si sûre. Le poète s’en défend dans un sursaut au début du dernier chapitre, pour dit-il, « laisser intacte la chance du poème » :

Elle s’offre en cent lieux où la part
dont les mots nous ont dépossédé,
en fragmentant le monde,
palpite, ainsi qu’un cœur d’oiseau,
dans la main qui craindrait
ne plus pouvoir saisir.

Les lieux, toujours les lieux, brillent dans la constellation éclatée des nombreux noms mélodieux de villages, mais aussi par le rappel d’arbres singuliers ou l’apparition de maisons dont le souvenir persiste. Évoquer, retrouver les lieux raniment une profonde mélancolie, combattue certes. Mais les arbres meurent et il n’en reste « qu’un paquet d’os ». Il ne restera des amitiés convoquées par les nombreuses dédicaces des poèmes peut-être que ces dédicaces. Et d’un amour à peine plus qu’autour de lettres envoyées et reçues un ruban qui le « garde à jamais perdu ». Visions elles aussi fugitives et menacées de ruines, paysages alors « sans tréteaux », « vide d’alezans », « sans enfants », sans rien qui perdure. Imprégnant tout le livre, la mélancolie se déploie même dans un poème sombre, où le poète joue pourtant un avec un plaisir non dissimulé sur la proximité sonore de ce sentiment avec le nom d’« ancolie » .

Je refais en pensée une route
où, sans doute, je n’irai plus.

L’ancolie y fut longtemps préservée
d’une syllabe qui détruit
- mais le fait est, dans l’ici d’aujourd’hui,
qu’il ne peut plus en être de la sorte

Malgré cette mélancolie non dénuée parfois d’une certaine dérision, même si les mots désunissent le monde, même s’ils ne sauvent rien qu’une mémoire humaine bien fragile qui en perdra beaucoup en route ou même les effacera, ils tracent des signes et peuvent, agencés en poème, rendre compte d’un instant entre ombre et lumière : ils lui offrent une durée renouvelée, comme débarrassée de toute amertume :

Noces d’or
Là, dans la haute allée
de longues nappes blanches
mimant l’écume heureuse d’un rivage
où rebat jusqu’au soir
la vague calcinée des tournesols,

là, sous la voûte fraîche éclairée
d’innombrables présences,
où la chevêche viendra tard
froisser un pan soyeux de nuit
tout gorgé, déjà, de mémoire,

un jour palpite sans vieillir
dans le temps vierge de l’ici
et la douceur du maintenant.

Ce n’est pas une illusion, ni une espérance déçue, seulement une facette de notre éphémère présence au monde, une facette qui fait briller les autres, que les mots épars savent encore susciter s’ils raniment une enfance qui savait quelque chose qu’il ne faut pas oublier :

Il n’est pas d’Arcadie à chercher.

Et s’il est place pour l’ailleurs,
qu’il soit cette roche ou cet arbre
où l’enfant que tu es encore
te montre le chemin de l’être
et te dissuade de nommer.

Sauf dans un poème où les mots, tels des fraises des bois, peuvent être cueillis et rassemblés, comme « dans un tout petit panier », d’un geste simple, comme naïf.

La méthode Vassivière / Olivier Domerg, éditions Dernier Télégramme, Limoges, 2018

Poèmes jetés
structures téméraires

N’ayant jamais lu de livres d’Olivier Domerg, j’ai été saisie par celui-ci, présenté comme « un texte composé en marge d’un travail d’écriture sur le paysage du plateau de Millevaches et du Limousin, lors d’une résidence de création et de recherche », ce qui évite dès l’abord toute solennité. Olivier Domerg signale aussi le lien qu’il a établi dès le départ entre une autre œuvre poétique que la sienne propre, les poèmes de Georges Oppen, livre trouvé sur une étagère, et « une assez longue imprégnation dans les parages du lac de Vassivière, du Plateau et du Limousin, associant lecture du paysage et lecture du recueil. » Chemins. Stations. Cheminements. Méthode. La question qui se pose alors aux yeux du poète est « que se passe-t-il lorsque paysage réel et paysages des mots coïncident dans le présent de la sensation ? »

Et bien, l’aventure est passionnante et, pour la lectrice que je suis, jubilatoire. Pourquoi un tel bonheur de lecture, que je n’ai pas toujours retrouvé aussi intense dans les autres très beaux livres d’Olivier Domerg, plus froids à mon approche, que j’ai lus avec beaucoup d’élan dans la foulée et avec un certain enthousiasme ? J’aime de tous la clarté, la rigueur intellectuelle, la puissance d’évocation sensible qui n’étonnera pas chez un grand admirateur de Francis Ponge, dont il approuverait sûrement ces mots : « Le plus particulier, on le conçoit (mieux) (surtout) (seulement) à propos du monde extérieur. C’est celui-là, c’est ce plus particulier-là qui porte à la fois son évidence, son désir puissant d’expression (son exigence d’expression) , et son objectivité confrontable. (My creative method) ». Si l’on tient compte d’un parti-pris des choses évident dans la poésie d’Olivier Domerg, ici on doit se souvenir qu’il lui faut tenir compte aussi et dans le même mouvement des mots d’un autre poète dont quelques vers ouvrent en exergue ce livre si limpide :

"Je crois qu’il n’y a pas de lumière en ce monde sinon ce monde.

Et je crois que la lumière est."

Il est assez rare que j’ai envie de citer tout un livre et que j’éprouve des difficultés à séparer quelques mots du reste, car tout vient avec eux, en quelque sorte (ça m’est déjà arrivé dans la livraison précédente avec un livre de Laurent Cennamo qui fait aussi la part belle au paysage, L’herbe rase, l’herbe haute, ne serait-ce qu’un hasard ? ). L’ensemble des poèmes - vers courts entremêlant en eux observations fines et réflexions poétiques - possède une très grande cohérence. Il est loisible de lire chaque vers presque séparément ou en distique ou bien avec les suivants ou les précédents ou en essayant d’entendre la totalité comme on regarderait un tableau en le tenant entier dans son regard. Le livre comporte beaucoup de blanc. Les vers résonnent comme des notes rares, qui suscitent une suite, se souviennent des précédentes, créent une sorte de ruissellement de lumière de mots, ce qui ne convient pas trop à l’image d’un lac. Ou alors peut-être plutôt comme le mouvement de l’eau sur un rivage, comme l’écrivait André Frénaud : « clapotis mordoré, magma de moires. » Mais dans ces vers, le magma se meut en éclats persistants, détails lumineux, intenses, mobiles sans jamais perdre leur netteté :

le poème ne commence pas
avec le mot ni le sens
mais avec ces petites entités
qui nous hantent.

Je suis frappée par le mouvement incessant de courtes séquences qui finissent par présenter une unité presque immobile et claire, faite de proximités et d’écarts :

les brins d’herbe se touchent

et dans leur peu
d’écart commence le poème.

En entrant plus avant dans le corps du texte, que je vois finalement plutôt comme un long poème composé d’éclats - mouvant comme la lumière sur un lac - qui se rassembleraient en chapitres que leurs titres rendent confrontables. Il est question, comme dans les poèmes de Pierre-Alain Tâche, d’unicité à accueillir, unicité englobante d’un paysage construit de divers éléments extérieurs à celui qui regarde, créant pourtant comme une sorte d’intériorité par interférences de multiples jeux de focale :

Tu parlais de champs
et de leur perspective

Du régime collinaire et du régime forestier
en tant que ce qui lie les choses

et aussi de ce qui semble les corseter,
les compartimenter.

Or c’est parfois l’unicité
qu’il faut voir.

Et rien de plus.

Difficile à présent d’agir en poète.

Parce que le connu et l’inconnu
se touchent.

Parce que regarder les choses
c’est ouvrir un abîme.

Parce que nous sommes nus.

Parce que nous manquons
de temps.

Parfois, des fragments se présentent comme des aphorismes, des définitions nettoyées de toute graisse explicative : « Poésie, / déclaration d’un espace » ou bien ce vers qui m’émeut aux larmes, sans raisons apparentes sinon sa sobriété si élégante : « La forme est un moment » (la potière en moi, pour toujours étonnée par l’apparition d’ un bol, n’est pas la moins sensible !)
Car, bien sûr, cette ode à l’espace, aux lieux - l’oeil du lac, mais pas seulement, lieux souvent arpentés, observés avec minutie, décrits - plus encore que décrits, exprimés - se double d’une ode à la durée, aux formes de la durée, provoquant des images, parfois facétieuses si elle se fait mélodique :

A présent, les oiseaux. Encore ?
Oui, encore ! les oiseaux, OUI !
Leurs bruissements, leurs trilles,
le froufrou de leurs ailes
dans les futaies.

Dans un élan toujours soumis aux doutes - « je ne sais pas / ce que je fabrique / ici » - Olivier Domerg donne à lire un paysage qu’il a tenté d’approcher avec des mots, d’accueillir avec tous les sens et dans tous les sens, cherchant une plus grande ouverture à ce qui est là, habité aussi par les mots de tous les jours et par les mots d’autres poètes, cherchant on ne sait finalement pas exactement quoi, mais s’appliquant méthodiquement, en petites avancées mais aussi en mouvements de flux et reflux, à « donner à voir », intransitivement, entre « vérités obscures » et « vérités de lumière » qu’ils supposent identiques. Beaucoup d’émotion surgit, car tant d’acuité accompagne tant de rêverie - que Bachelard aurait su aimer avec des mots tout aussi rêveurs ! Il n’y a pas de douleur dans ce livre, du moins elle est comme rédimée dans une réussite formelle que clarté et opacité dessinent au mieux . Un geste poétique animé d’une imagination matérielle peu commune y conjugue l’attention la plus vive et un détachement osé pour des poèmes composés par un poète qui, comme il est dit en couverture se tourne, avec un sentiment d’urgence, « vers ce qui s’ouvre, là où l’oeil respire, la lumière du lac, en premier lieu, mais encore vers la mer moutonnante des lointains, à Sarran, Bessou ou Gargan... »
Et je vois maintenant le paysage devant ma fenêtre, à Lajoux dans le Jura, au travers de ces poèmes, ce qui est toujours pour moi le signe d’une grande qualité d’expression, puisqu’ils peuvent transmuter ma propre expérience.

Dialogue avec l’anonyme / Béatrice Bonhomme, avec un dessin de Claire Cuenot, éditions Collodion, 2018

Elle est un autre ou l’autre ou tous les autres. Quand s’ouvre le matin, elle part s’exprimer dans un jasmin de fleurs où la nuit n’a plus cours. (Pacte des mots)

Le dessin de Claire Cuenot sur le quel s’ouvre Dialogue avec l’anonyme - un homme vient vers nous ou disparaît peu à peu dans la lumière - suggère avec une grande fidélité la teneur de ce recueil. Entre matière et lumière, une relation s’instaure, perdure, se perd presque, se relance, mais aussi entre les mots et l’expérience sensible du monde. Le prologue confirme un élan, un élan vers un au-delà unifié qui semble cependant ne jamais se détacher de l’ici-bas des choses nommées dans leur multitude profuse, fleurs, olivier, palmier tombé, jardinier, visages aimés même en train de disparaître dans la mort, toutes couleurs jetées. Et même lorsqu’elles ne persistent plus que par antiphrase, les choses nommées ne sombrent pas tout à fait dans l’oubli, une des formes pourtant de leur devenir de lumière :

Il n’y aura plus ce sillon respiratoire de nos vies, une guitare dont on ne sait pas jouer, une martingale en forme de pierre philosophale, un tarot à quatre sous.

L’oubli effacera même tout signe, et ne laissera « ni trace ni indice ». Ou plutôt il ne restera plus que des signes

un silence, une pluie et tous les jours ces mots pour toi qui les effaceras farouchement ou tenteras de le faire malgré l’encre sur le papier son emprise griffue d’humilité.

L’oubli n’est jamais nié, mais même trouant et anéantissant la mémoire, il reste son envers et il est encore fait de lumière.

Le titre de ce recueil invite dès l’abord à sentir une tension entre l’un et le divisé, entre la parole et le silence, entre la mémoire et l’oubli. Il invite à éprouver l’absolue nécessité contradictoire d’un dialogue presque oxymorique, nécessité poétique dont la violence pourra se conjuguer ainsi :

Un nom étonnant en forme de fleurs, de sapins ou de cadeaux sous l’arbre de l’enfance crucifiée. Un curieux nom tandis que l’enfance crie ensoleillée de flèches.

Tout le livre s’applique passionnément à mettre en œuvre l’inépuisable paradoxe de notre condition d’hommes vivants faits aussi de mots. Dans toutes les directions, des étincellements de mots jaillissent, retiennent dans leurs sillages des souvenirs de vies amoureuses, de vies enfantines, d’amours brisés dans leur allant par des morts successives, sous la forme égrenée de souvenirs fragiles et si légers, si denses. La poète infatigable, dans une ronde incessante de versets incassables et fermés d’un point rendu plus dense qu’à l’ordinaire et sans recours, revenant parfois comme un motif mélodique, module des réminiscences étoilées de moments vécus avec d’autres personnes, des moments précieux. Il apparaît peu à peu que, comme Antigone, qui « accomplit le rite des vivants et des morts », celle qui écrit est « ceux qui aiment et non de ceux qui haïssent ». Dialogue avec l’anonyme se révèle un douloureux livre de deuil inactuel - quoiqu’il soit celui de personnes réelles, toujours en train de se créer. En même temps, les mots qui s’y rassemblent célèbrent la beauté d’un monde qu’ils sauvent :

Il y a de l’indécence sans doute à couvrir ce corps de terre, à bâtir ce tombeau de mots, à maçonner ce mur de mots.

Mais le corps retrouvant alors son lien à la terre, au cosmos.

Es-tu en nous Antigone ?

Elle reste la gardienne de l’alliance où se nouent les mains de vie et de marbre, sur la table de sang et de cire.

Rien qu’un pas plus léger qu’un passage d’oiseau.

Quelques mots pour les garder en vie parmi les vivants.

Il est difficile de savoir à qui s’adresse un « tu » omniprésent, parfois très clairement à quelqu’un de très précis et de mort aujourd’hui, parfois à soi-même dans un élan presque fusionnel qui se diffracte aussitôt, parfois à une sorte de « corps du monde » dans lequel le divers se dissout pour dilater jusqu’à l’infini une subjectivité accueillante dont les mots des uns et des autres, leurs regards et leurs gestes, restent la substance vive, métamorphosée dans le poème en scintillements dont la lumière nous atteindra toujours , d’aussi loin qu’ils nous éclairent :

Quand je recevais tes mots sur les lettres que tu m’écrivais, il y avait des fleurs blanches posées sur le papier.

C’est l’éclaboussement de l’arbre que je voyais de la fenêtre, dans cette lumière de midi, dont je me souviens le mieux.

L’éclatement de l’arbre dans ses fleurs blanches d’une seule saison, le printemps de notre vie.

Les fleurs blanches de l’arbre au-dessus de la balançoire et qui jusqu’au soir éclaboussaient pour se fondre dans la nuit et se transformer en étoiles dans le jardin.

Les phrases que je cite illustrent l’étonnante manière de Béatrice Bonhomme : par cercles que l’on imagine peut-être concentriques mais que l’on peut voir aussi comme un millier de petites ondes qui se rencontrent et se perturbent un instant, les versets déclinent la même image, reprennent sans cesse les mêmes mots, mais autrement, les mêmes verbes dans une autre configuration. Et c’est comme si l’on voyait bouger la lumière dans un arbre en fleurs, lui-même traversé par le vent. Légèrement. Longtemps. C’est une sorte de petit miracle toujours recommencé, la lumière frémit. C’est elle, venue de la matière tout aussi bien, qui détoure des poèmes très singuliers, dont la teneur maintient vivante et oscillante un sentiment d’exister comme inaltérable, doublé d’une ombre étincelante :

Dans la cour, les ronces ont envahi la façade.

La grille où grimpaient les enfants a pris un regard de lierre.

Le petit garçon dit : « autrefois, nous avons été heureux, ici ».

Il a soudain l’air un peu triste des gens déjà vieux qui ont appris le temps.

Et l’on referme la porte sur les souvenirs de l’enfance.

Il reste quand on s’en va une enfance brûlée de lumière

Françoise Delorme


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