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Lus et approuvés (décembre 2024)
par Valérie Canat de Chizy

samedi 14 décembre 2024, par Valérie Canat de Chizy

 

Sabine Huynh, Herbyers. Backland éditions, 2024

Avec ce livre, Sabine Huynh parle de sa passion pour les
herbiers, des paysages traversés dans sa jeunesse, mais aussi
de son enfance dévastée, de la guerre. Elle propose une réflexion sur la beauté du monde, sur la sérénité, sur les relations humaines, la solitude, l’attention portée aux petites choses, la traduction et la poésie.

Faire un herbier consiste à observer cueillir couper aplatir sécher les feuilles, herbes, plantes, fleurs trouvées sur le chemin. À les conserver dans un cahier et à écrire leur nom commun, leur nom latin, ainsi que la date à laquelle chacune d’entre elles a été cueillie.

L’herbier donne un aperçu de la flore d’une région. Il laisse une trace, puisque les dates et les lieux sont soigneusement consignés. L’herbier de Sabine Huynh est une mémoire des différentes périodes de sa jeunesse. Le livre, lui-même, est un herbier dans lequel s’étoilent des textes autobiographiques.

Sabine se souvient de l’époque où, sans nom, et comme n’étant personne, elle arrivait dans une ville. Les yeux rivés au sol, elle partait à la recherche de plantes amies. Chercher les plantes et fleurs des yeux, les observer, fut pour elle une forme d’échappatoire, une manière de se créer un univers bienveillant, loin de l’hostilité et de La mère venimeuse qui n’a jamais bercé / La mère qui verrouillait le garde-manger.

Car les souvenirs émergent, parsèment les pages. Ceux de la guerre du Vietnam, alors que Sabine était encore bébé, elle qui est née à Saigon en 1972. Enfant rejetée par sa mère, et par son père, elle finira par trouver refuge dans les livres et dans l’écriture du poème.

À la violence du rejet s’ajoute donc la violence de la guerre, et celle de l’exil, puisque Sabine n’aura de cesse de changer de pays. Le souvenir des explosions de son enfance fait écho aux explosions, actuelles, d’une autre guerre, celle qui sévit au Proche-Orient, ravivée brutalement par les massacres du 7 octobre 2023.

Alors, l’herbier apparaît comme un havre de beauté et de douceur. Plantes, herbes et fleurs soigneusement conservées dans un carnet, sont les traces d’un monde végétal, à la fois ténu et apaisant. Se baisser pour observer une fleur, c’est prêter attention à l’infiniment petit, loin du chaos du monde. C’est aussi être dans une attitude d’ouverture intérieure.

Pour créer un herbier
Sortir
Des sentiers fréquentés du moi

Calepin crayon loupe enveloppes
Une petite presse un couteau suisse une flore locale
Dans la besace bouteille d’eau et casse-croûte

Ouvrir
Grand le cœur et les yeux
Les narines et les mains

Accueillir les émois
Que sème la nature

Malgré la violence de l’histoire personnelle et celle du monde, le cœur continue de battre. Grâce à l’amour, grâce à la poésie et à la traduction. Grâce à Emily Dickinson, elle aussi passionnée de botanique, et dont la présence illumine les pages du recueil. Grâce aux plantes et aux fleurs, cueillies autrefois, collectionnées, comme on se recueille sur soi-même.

Je suis quelque chose fleur
Un jardin des pétales
Quelque chose fleur
Qui s’ouvre et se referme
S’ouvre et s’ouvre et mon cœur
Jour après jour foliole après folie
Tombe et tombe et s’effondre
Quelque chose fleur
Heure après heurt

Adeline Baldacchino, Le baume de Galaad. Rhubarbe, 2024

C’est un livre sur l’émerveillement, un livre sur la maternité, l’attente et la venue d’un enfant. L’enfant porté en soi, qui ne connaît pas encore le monde dans lequel nous vivons, l’enfant à naître. C’est un livre dans lequel tout est éblouissement. Les mots de couleur, les mots de joie d’Adeline Baldacchino irradient et nous portent au plus haut.

Tout coule et s’écoule avec fluidité, l’or du temps se marie au bleu de la mer, les coquillages s’enroulent sur leur durée tandis que les papillons surfent sur la pluie. Le monde est transformé en une dimension imaginaire.

Ce matin le temps secoue ses grandes oreilles
nous éclabousse de larmes
de joie sauvage
et nous sommes cet enfant
sans cesse recommencé
qui pointe le doigt vers l’horizon

La vibration de l’amour est perceptible, elle émane des pages, monte jusqu’à nous. Elle est l’autre versant du désespoir, la face lumineuse de la vie. Elle fait confiance à l’instant, à sa couronne de présence / son habit de joie / sa toge en peau d’étoile / et son rire à l’envers.

Attendre un enfant, c’est être sensible aux moindres sensations, aux signaux du corps, au cœur qui tangue ; c’est se sentir deux, et non plus une. C’est s’interroger sur ce moment de la naissance, au cours duquel s’opérera une séparation.

Et un beau jour, il naît, le fils tant attendu, et prénommé Galaad.

C’est un faucon d’été c’est un amour
d’automne qui repeuple la chair

Le rapport à l’écriture change alors, car les mots manquent. C’est que l’enfant est là, maintenant, qui prend toute l’attention. La mère, accaparée par l’enfant, s’émerveille de toutes les traces inventées par lui. Le regard maternel n’est pas objectif, car il voit avec les yeux de l’amour.

Ce livre est ainsi le récit d’une sidération. L’absolu de l’amour fait son entrée, de manière fracassante. Le temps n’existe plus.

Je n’ai jamais su
que l’on pouvait aimer autant
je n’ai jamais su que l’on pouvait
aimer ainsi.

La vie est transformée, n’a plus la même vibration, car tout babille dans le matin / comme un tocsin de joie. C’est alors la vie balançoire.

Un monde nouveau s’ouvre, un monde que l’on ne trouve que dans les contes. La mère devient la tour de Babel que l’enfant gravit pour atteindre le ciel et, de là, regarder les animaux des quatre coins du monde. Deux contes s’insèrent d’ailleurs dans le livre, deux contes sans doute destinés à Galaad.

Dans l’ordre abstrait de la beauté nul n’a fait mieux
dans le registre du miracle non plus
je l’affirme
en toute impartialité
quand tout ce qui t’entoure
babille dans le matin
comme un tocsin de joie
la petite girafe blanche et même
le lémurien tout rouge à la queue froissée.

Jean-Baptiste Pedini, Un monde à nu. Cheyne, 2024

Ce sont des textes courts en prose poétique. Des textes comme en suspension sur la page. Une écriture qui s’étire et prend son temps. La page est une peau dont on perçoit la texture. Elle fait écho au titre : « Un monde à nu ».

Dès les premières lignes, les corps se frôlent, donnant une tonalité à l’espace alentour. Le désir dessine les contours. Le réel, l’espace du quotidien, sont perçus à travers le prisme d’une présence féminine, qui apporte une touche vivace à un monde qui pourrait se révéler froid, sans chaleur.

Un rayon de soleil vient pointer ta jupe relevée à mi-cuisse.

La féminité fait naître le désir, lequel vient enrober le quotidien, le rendant plus vivant. Car il y a urgence à vivre.

Le ciel se couche et à tes pieds une
bouche remue. Le temps picore par
petits bouts, engloutit jusqu’aux décors
sans désir.

Un monde à nu.

Une bouche, une épaule dénudée, une cheville, un ventre, des lèvres, une peau… inventent une géographie nouvelle. La sensualité vient en miroir d’une réalité qui pourrait s’avérer terne, voire angoissante.

« Un monde à nu » dit le dépouillement. Un monde sans aspérité auquel le corps de la femme aimée apporte du relief. La couleur n’est pas forcément le rouge, ce peut-être aussi le bleu d’un suçon sur la peau. Et les sensations peuvent être aussi douloureuses. Mais, au moins, il y a le sentiment d’être vivant. Car, la mort rôde, et la fin approche. L’amour agit alors comme un paravent.

Jean-Baptiste Pedini écrit sur le désir et son pouvoir de rendre le quotidien plus vivace. La seconde partie du recueil parle de la bestialité de la vie. Le féminin est exacerbé. La cambrure des pieds, les talons allumettes attisent la combustion. La sensualité est plus présente encore, les seins, les fesses, sont un rempart contre la peur de vivre.

J’ai peur de vivre. J’ai peur quand la
lune capte les rêveries et les stoppe
instantanément. J’ai peur de ce moment
où tes bras sangleront mon cou. Le noir
tombe en douce sur nous, les paupières
ne se lèvent pas. J’ai peur d’un désir
aveugle.

Marie-Anne Bruch, Haïkus de la Belle saison. Encres vives (Collection Lieu), 2024

Après « Haïkus des quatre saisons », déjà parus chez Encres vives en 2017, Marie-Anne Bruch enchaîne avec « Haïkus de la Belle saison ».

Elle évoque, par petites touches, les étés passés à Paris ou à La Baule, sur la côte Atlantique. Son regard est toujours vif et malicieux, et les haïkus, par leur forme brève, permettent, en peu de mots, de restituer une atmosphère, avec tout le condensé d’une photographie prise sur le vif. Souvent, le troisième vers clôt le tercet sur une note piquante qui donne une dynamique à l’ensemble.

La dame très chic
en tailleur bleu-vert
Et varices assorties.

La poète aime observer les gens au cours de ses déambulations. Ainsi, ces promenades tranquilles ne se ressemblent pas ; un événement soudain, un détail saisi au vol, font que la monotonie n’est jamais présente. C’est souvent ce détail, rapporté dans le dernier vers, qui apporte de la vitalité au tercet.

Mots doux en terrasse
siroter tes paroles
La table bancale.

Marie-Anne Bruch maîtrise l’art de la chute. Ainsi, le curry doux est servi par une brune piquante.

Si la poète croise des gens au cours de ses pérégrinations dans Paris, elle entrevoit aussi des animaux des villes, qui apportent, à leur manière, une touche d’humanité.

Harcèlement de rue
Se faire siffler par
un petit oiseau.

Après Paris, ses pigeons, ses passants, ses géraniums en pot, place à La Baule, avec ses rouleaux, ses mouettes, ses méduses.

Ce sont alors des poèmes de vacances et de farniente, d’humeur souvent légère.

Retour de baignade
Ton baiser sur ma lèvre
met son grain de sel.

L’écriture est toujours inventive, et nous sommes surpris, à la lecture, par la façon dont un détail banal sort de l’ordinaire par le biais de l’imagination de l’auteure, et par sa faculté à restituer de manière enlevée ses perceptions.

Les éditions Encres vives, qui publient ce recueil, sont, depuis la disparition de Michel Cosem, leur fondateur, dirigées par Éric Chassefière. Elles paraissent désormais en format A 6, beaucoup plus agréable à feuilleter.

 

Romain Fustier, Les prairies riveraines. Encres vives (Collection Lieu), 2024

Toujours dans la collection Lieu des éditions Encres vives, « Les prairies riveraines » de Romain Fustier nous emmènent dans le pays du Mont-Blanc et celui des monts Dore. Ce sont des poèmes évoquant les vacances passées au plus près de la nature, en famille. Paysages de montagne traversés par des ruisseaux, torrents, ponts, chemins… dans la première partie ; forêt d’épicéas, clairière, chalet… dans la seconde.

Nous retrouvons dans ces textes l’exaltation face aux merveilles de la nature. L’imagination, fertile, emporte loin ; le poème, à partir d’une simple odeur de framboise, évoque la gourmandise de la compagne, cette elle dont les paroles, les pensées, et les expressions, sont rapportées.

son regard brille
sur ses lèvres jusqu’à trébucher
vers sa langue

la rive droite
du torrent qui gronde le ravin
dominant le village

elle les parcourt
dans ses jambes avec sa bouche
qui en salive

Cette gourmandise, cette sensualité, cette vitalité, viennent égayer, sans doute, les pensées inquiètes, le cœur plutôt angoissé du poète, lequel est enclin à s’interroger : vivre serait-ce / quoi est-ce toujours parce que / je me demande.

Les lieux de villégiature évoqués dans le recueil regorgent de trésors propres à ravir le regard et les perceptions, à nourrir l’imagination. Chaque texte est une récolte d’images, d’impressions, de sensations. Chaque détail prend son expansion. Et l’on ressent la richesse de ces paysages, leur valeur sentimentale.

en cette saison
les couleurs des arbres se mêlent
dans le paysage

que je devrais
les prendre en photo elle suggère
depuis la voiture

les vieux chemins
entre leurs murs de pierres sèches
nous avons erré

dans ce pays
de rochers de bosquets avons flâné
nous sommes baladés

dans sa lande
nous montons a chanté ma fille
quand elle déambulait

que nous serons
les derniers aura déclaré sa mère
à venir là

Emmanuelle Le Cam, Un chant d’hiver. Les Lieux-Dits (Cahiers du Loup bleu), 2024

Avec « Un chant d’hiver », Emmanuelle Le Cam nous emmène au cœur de l’hiver, quand le froid et la neige nous invitent à chercher réconfort à l’intérieur du foyer, dans lequel dorment les chats ; à l’intérieur de soi, mais aussi dans les liens privilégiés que nous pouvons avoir. Ici, il s’agit d’un homme, habitant à des centaines de kilomètres de la Bretagne où vit notre poète.

Emmanuelle Le Cam écrit l’attente, les pensées amoureuses, le désir, et la façon dont tout cela procure du réconfort.

Au creux de l’hiver, donc, il y a les chats, et leur aptitude au bonheur ; il y a le bruissement de / l’étoffe des lits moelleux ; il y a cet homme vers lequel se dirigent les pensées de la narratrice. J’aimerais sentir ta / chaleur douce, l’empreinte / de tes doigts.

Le monde dans lequel nous vivons peut se révéler absurde et brutal. Il s’agit de se préserver et de se construire un cocon protecteur, de bâtir notre propre demeure / où la blancheur tendre des murs / fait écho à notre désir de vivre.

Nous retrouvons également le pouvoir des mots et de l’écriture, chers à Emmanuelle Le Cam. Comment les mots permettent de se créer un univers et d’embellir la réalité ; comment ils sont une porte pour l’imaginaire. La fonction constructive de l’écriture est soulignée, elle qui rend l’existence féconde.

Le pouvoir d’aligner
des mots qui font vivre
plus haut, plus fort –
j’agrandis le petit cercle
de mes mains nouées
elles tutoient un feu joyeux
qui s’élance droit dans la
cheminée des soirs
dépourvus d’acrimonie.

Une écriture douce, enrobée. Les mots eux-mêmes créent un nid protecteur, à la façon de l’oiseau. Un nid au sein duquel se lover. Les mots viennent contrer la peur qui guette à chaque coin de chambre.

« Un chant d’hiver » dit très justement comment il est possible de trouver une certaine sérénité malgré la vulnérabilité, la solitude ou l’adversité. Chacun ou chacune peut trouver les ressources en lui ou dans sa vie, qui lui permettront d’accéder à une certaine plénitude.

Je retiens un cri au bord des lèvres
de surprise ou d’effroi allez savoir
je chuchote, je fredonne, je prépare
la chambre, draps propres, édredon
bien gonflé.

Un beau recueil paru dans la collection des Cahiers du Loup bleu, pour entrer dans l’hiver.

Valérie Canat de Chizy


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