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Lectures de Françoise Delorme

samedi 2 novembre 2019, par Cécile Guivarch

Ce que je peux dire de mieux sur la musique / Robert Walser, édité par Roman Brotbeck et reto Sorg, traduit de l’allemand par Marion Graf, Golnaz Houchidar, Jean Launay, Bernard Lortholary, Jean-Claude Shneider, Nicole Taubes. Tous les poèmes inédits sont traduits par Marion Graf. éditions Zoé, Genève, 2019

En lisant Ce que je peux dire de mieux sur la musique, je me disais que les étonnants livres de Robert Walser, romans, nouvelles, poèmes, fragments, etc, me donnent toujours un sentiment curieux de grand dépaysement : il se transforme peu à peu, d’une déstabilisation pas toujours agréable en enchantement pur et simple. Ce livre-ci, dont l’organisation n’est pas de son fait, mais celui de Roman Brotbeck et Reto Sorg, m’emporte encore, absolument.
Les deux éditeurs ont rassemblé judicieusement de nombreux textes écrits à des périodes très diverses, poèmes et proses narratives, articles, déjà parus ailleurs et certains inédits, pour en approfondir une donnée commune : comment Robert Walser a parlé de la musique qu’il a aimée presque au-delà de toute expression possible, pensant d’elle qu’elle nous donne notre humanité :

            ce soir-là encore, il en allait ainsi : vivre, pour lui, c’était jouer et dans ce concert il était entièrement
            et seulement un homme.

Ce que le musicien ressent, l’auditeur le perçoit aussi. Robert Walser préfère écouter la musique et ne désire pas devenir musicien, il le répète souvent. Il s’y abandonne avec gratitude, heureux d’être délivré d’une étouffante prison, délivrance paradoxale qu’il suggère par une figure poétique qui tient presque de l’oxymore, en tout cas surprend, « un abîme doré » :

            Ô le bonheur de ne plus penser
            à soi, à son moi misérable,
            et de se sentir riche, toute
            sensation délivrée désormais
            des entraves du moi habituel.
            [...]
            Un merveilleux abîme doré
            s’ouvre à toi, et le soleil du soir
            te caresse, te voici dans un autre
            pays où tout est bien
            plus tendre et plus doux

Quelques poèmes s’égrènent, souvent des sortes d’hommages à des musiciens, Mozart, Chopin. La touche de Robert Walser s’y montre égale à elle-même, mêlant d’une manière à nulle autre pareille une apparente et légère naïveté à une sophistication longuement délibérée, l’une et l’autre devenant inextricables. C’est là ce qui trouble le plus le lecteur. Il est rare que, de plus, ne se glisse pas une sorte de questionnement moral à travers tant de naturelle candeur. La morale du poète est a-morale, à des années-lumière d’une quelconque convention, il s’agirait plutôt de l’apparition d’une éthique. Robert Walser admire par exemple Chopin, car il saurait à la fois parler à « tous, soldats, simples / ouvriers, banquiers, ministres » et développer simultanément la puissance d’une poésie complexe, intime et extime, qui subvertit, par sa forme « calme et libre », « le tumulte du monde » tout en s’y affrontant et se dégage de toute temporalité menaçante en faisant s’épanouir une tension unificatrice entre société et solitude :

            Il jouait comme jouant
            pour lui tout seul, société, solitude
            ne faisaient qu’un pour lui, pourtant
            dans le tumulte du monde il donnait
            peut-être ce qu’il avait de plus intime, et s’il jouait
            si bien c’est qu’il était heureux
            de pouvoir faire ce don. Pour l’âme
            noble, donner est un besoin.

La musique, contrairement aux autres arts, d’après Robert Walser, posséderait la capacité de jouer à la fois sur deux dimensions du présent qu’il n’est pas si facile d’imaginer séparées (et peut-être n’est-ce même pas souhaitable ?), l’intemporel et l’éphémère. La petite histoire en vers d’une statuette de porcelaine brisée de guitariste donne à sentir, avec l’humour délié si particulier de Walser, la vivacité incomparable de la musique - le son souvent proche dans sa texture mélodique de la lumière - et se termine ainsi :

            Offrons plutôt nos soins
            et nos égards au présent.
            La vie, les chansons et l’amour
            repousseront toujours.

La musique révèle une sorte d’intransitivité du don, et cette qualité rend la musique douloureuse au poète, peut-être parce que cette intransitivité est l’envers d’une transitivité tout aussi absolue. Dans un texte intitulé tout simplement « La musique » dans lequel il développe ses sentiments et pensées la concernant, qui est aussi une réflexion sur l’art en général, il signifie d’abord une intense souffrance doublée d’un sentiment que l’on peut appeler joie, abandon à une joie, tant il insiste, tout en tâtonnant autour d’une insaisissable notion, sur la nécessité de non-maîtrise qu’elle implique comme condition de son émergence :

            Je voudrais mourir en écoutant de la musique. Cela me paraît si facile, si naturel, et d’un autre côté,
            naturellement, c’est impossible. Les sons seraient des poignards trop tendres. [...] La musique me rend
            triste, mais comme un sourire peut être triste. Je dirais aimablement triste. [...] Devant la musique, je
            n’éprouve jamais qu’un seul sentiment : je manque de quelque chose. [...] Moi la musique me fait souffrir.
            je ne sais pas si je l’aime vraiment. [...] Je me laisse caresser par elle. Mais ce sont des caresses qui blessent.
            [...] Quelque chose me manque quand je n’entends pas de musique, et quand j’en entends, le manque
            est encore plus grand.

Robert Walser parvient, dans un effort de concentration qui attise le désir d’adhésion du lecteur à ce qu’il dit, à écrire l’étonnante faculté qu’il attribue à la musique, mais aussi à la radicalité de tout art, poème ou tableau, à rendre visible le paradoxe qui les anime : plénitude et incomplétude se réfléchissent quasi en se superposant et en s’équivalant. Je dis quasi, car se démultiplie à l’infini le sentiment d’incomplétude qui régénère à l’infini celui de complétude en le recréant sans cesse, sentiment dense d’exister, « désir à la fois toujours déçu et comblé », qu’il ne faut pas effaroucher tout en cherchant à le faire apparaître, mais sans l’araisonner, tache très difficile et pourtant évidente.

            On ne doit pas vouloir maîtriser un art ou estimer son prix. L’art veut se frotter à nous comme il lui plaît. C’est un
            être tellement pur et indépendant qu’on le froisse quand on s’occupe trop de lui.

Dans un surprenant « récit imaginaire », la dénomination pourrait être ironique de la part de cet écrivain facétieux, intitulé « Brentano », le poète musicien dont il est question et l’amoureuse avec laquelle il vit une relation dénuée de toute hubris, désirent - et c’est un absolu - exister dans un pur présent, magnifié par le fait qu’ils en ressentent la plénitude confiante :

La seule aventure qu’ils ont envie de vivre, pour eux, n’en est pas une. Tellement le présent les emplit de sa beauté et de son bonheur.

Walser affirme un goût immodéré pour une sorte de modestie qui lui semble nécessaire pour réellement faire honneur à la vie, à la vie comme présent, dans tous les sens de ce terme. Mais attiré par un autre désir tout aussi évident, et absolu, le poète solitaire désire s’en aller « hors du monde » ; il soliloque et :

            La guitare se met elle-même à résonner. [...] Il a une peur mortelle. Il désire ne plus avoir de tête, de cœur
            surtout. [...] Il voudrait se jeter par terre, ici même sur l’asphalte, et pleurer. [...] Pour finir, il enfourche de
            nouveau sa guitare et, vers le soir, le voici de retour dans la maison de campagne.

Le terme « enfourcher » pour attraper une guitare et en jouer crée une image incongrue, à la fois féerique et un peu grotesque. Il en est souvent ainsi dans les poèmes et les autres textes de Walser, manière de casser tout esprit de supériorité tout en continuant cependant à peser et à discuter des questions sérieuses. Tout est tension.

Dans une sorte d’écartèlement permanent entre deux pulsions contradictoires, le poète écrit. Il écrit proses et poèmes comme Chopin écrivait. Poussé par

            un besoin congénital d’être à tu et à toi avec la mélancolie, il lui restait fidèle parce qu’il la trouvait belle et par
            conséquent lui accordait ses faveurs.

Simultanément, Walser nimbe tout ce qu’il écrit d’une étrangeté ordinaire, familière, que sécrète une tendre ironie à l’égard de la fragilité humaine, de la fantasque girouette insaisissable qui nous fait tous tourner en bourrique, brisant tout piédestal sans briser dans ce geste la beauté d’exister, en la faisant apparaître au contraire, comme le poète le développe lui-même en une bousculade d’oxymores peu communs dans « Glose sur une première de Don Juan de Mozart » ; il faudrait tout citer. Ce texte est très représentatif de la manière subtile et audacieuse qu’a toujours Walser de mêler poème et critique, critique et poésie, réflexion sensible, quasi sensorielle au raisonnement logique poussé dans ses derniers retranchements. C’est pourquoi il est souvent difficile de gloser sur ce qu’il écrit, il l’a déjà fait, avec sérieux comme avec malice ! Chaque œuvre, même un court microgramme, se présente sous ces deux aspects, concrétude d’une expérience poétique et déjà réflexion sur celle-ci, comme est finalement la vie humaine, un incroyable et vivace jeu de distances, du proche au lointain, de l’un au divers, sans cesse.

Et puis, il neige. Joindre à ce riche ensemble sur la musique un texte sur la neige pointe avec justesse l’importance du silence dans la musique et dans la poésie de Robert Walser. Le silence se glisse partout. Il donne - tel une page blanche - fortement le sentiment que le texte se dérobe aussi, s’efface et revient, mélodie fugace et prégnante à la fois, unifiant la réalité, les sentiments et les sensations :

            Là où régnait le multiple et le divers, il n’y a plus qu’une chose, la neige ; [...], ce qui dépassait beaucoup est
            amoindri, et ce qui saillait de la communauté est au service, au meilleur sens du terme, d’un ensemble
            grandiose, bon et beau.

Ne pourrait-on pas dire cela de toute musique ? Le silence et l’absence de visibilité du divers - si souvent « raboteux », « grossier » sous la neige - semblent désirables, car ils relient jusqu’à les confondre présence et absence, plénitude et vide, effaçant l’« ego » prisonnier et gardien de sa propre prison au profit d’une unité qui n’est aussi sûrement qu’un des autres noms de la mort, le plus doux, le plus illusoire aussi. Et la musique à nouveau se fait entendre, légère mélodie d’harmonica sans apprêt, transformant comme la neige tout ce qu’elle enveloppe et transfigure, révélant une sorte de joie : elle illumine et dilate une très ordinaire et si précieuse soirée conviviale, soudain comme vivante, respirant :

            La belle nuit devint la plus belle nuit du monde au moment où dans une véranda, aux abords de la ville,
            j’aperçus des gens attablés pour le repas du soir, après le travail, tandis qu’un harmonica faisait monter d’un
            harmonica une mélodie pour dire bonne nuit et que les ombres des feuilles se découpaient contre une façade, et
            que des chemins à peine distincts menaient vers des maisons ou s’en éloignaient.


Un jour enfin l’accès suivi de Progression jusqu’au cœur / Béatrice Marchal, éditions l’herbe qui tremble, 2ème trimestre 2018 avec des encres d’Irène Philips

Au moment d’écrire cette note de lecture, je reçois le dernier numéro (130) de la revue Friches qui consacre son « Hors-champ » à Béatrice Marchal et avait publié en 2014, dans la collection Trobar, La Cloche de tourmente, en attribuant à la poète le prix Troubadours. Dans ce Hors-champ sont présentés quelques poèmes dont je cite un extrait pour éclairer mon propos sur les ensembles de poèmes Un jour enfin l’accès et Progression jusqu’au cœur publiés par L’herbe qui tremble et aussi parce que s’offre ainsi une transition inespérée de Rober Walser à Béatrice Marchal, elle aussi oscillant, « entre doute et confiance » :

            Il a posé la question
            à brûle-pourpoint le dos tourné
            au milieu d’un jeu,
            une de ces questions qu’un enfant
            sait d’instinct essentielles
            et dont la réponse l’inquiète sans doute
            moins que le risque d’être éconduit
            et de rester tout seul dans le noir

Dans les poèmes de Béatrice Marchal, il est aussi question de regard neuf, d’absence, de présence, de caresses données ou reçues, de lumière fragile et plus menacée encore, sûrement aussi de musique, même si ce n’est jamais directement. Parfois, remontent dans la mémoire du lecteur des mélodies de Poulenc ou de Debussy, comme si la poète avait incorporé leur lente et douce mélancolie à la rythmique de ses vers, à la manière des musiciens qui avaient accompagné avec sensibilité des poèmes préexistants de Verlaine, Aragon ou Madeleine Ley. La grande musicalité de vers pourtant très libres, donne à écouter et lire des poèmes certainement pesés à l’aune d’une balance très précise, où chaque son cherche à devenir partie prenante d’un chant , d’un chant très simple, ce qui ne l’empêchera pas d’être douloureux, mais toujours relancé malgré tout :

            Il est des aubes sans oiseau
            qui frissonnent d’effroi
            sous le choc des violences de la veille

            [...]

            des aubes suspendues dans un silence
            où nos cœurs cherchent à quelle
            paroles quels gestes de paix

            pourra se ranimer la vie.

Il est souvent directement question de musique, allusion à Bach par exemple, emploi des mots précis caractérisant des genres, aria, symphonie, sonate, concerto, chant bien sûr, mélodie.

Les poèmes , assez longs et dont certains se déploient en mouvements, sont nourris par un lexique symbolique et générique de la nature profus, l’arbre, le grain, l’oiseau, la forêt, la mer, quelques noms plus spécifiques, la digitale, le merle, les blés, l’étoile, la source, mais sans plus de précision. Aucune volonté descriptive. Une grande simplicité donne à entendre de légères esquisses d’un lyrisme abstrait que rappellent avec subtilité les encres d’Irène Philips. Des lignes souples palpitent, et s’échappent d’une géométrie plus rigoureuse qui pourtant les a peut-être fait naître :

            Un jour enfin l’accès

            on quitte le jardin
            savamment agencé
            aux allées bien tracées

            on pénètre dans la forêt,
            on avance dans l’inconnu

            [...]

            où tout reste fidèle à l’impulsion première,
            l’arbre qui pousse ses rameaux,
            la digitale inclinant sur l’espace
            le salut pourpre de sa grappe,
            la source et son rêve de mer.

Entre fini et infini, au-delà de toute parole, au-delà du chant des oiseaux, mais à travers leur existence réelle sûrement, une source jaillit :

            une mélodie sans origine connue,
            inouïe.

Le mot « jaillir » infère celui de « source » ; l’un et l’autre reviennent fréquemment. Et la « progression jusqu’au cœur », curieusement, s’effectue dans les deux sens, parfois quasi la direction reste indécidable. Finalement, on ne sait pas bien où est ce cœur, dedans, dehors, entre, si s’origine en lui toute circulation, si elle s’y dissout ou bien si ce cœur n’est pas pure circulation, jaillissement et concentration, souffle pur ? Toute une réflexion sur cette étrange intériorité qui ne se révèle que visible, luxuriante même, et résolument énigmatique, se fraie un chemin de mots, en multiples lignes, est-ce une mélodie, est-ce une arabesque, est-ce un accord ou tout cela ensemble :

            fougères, vert fouillis de frondes
            irriguées à la même veine,
            élan multiple

            par tout l’espace,
            appelé à s’ouvrir,
            un cœur.

On ne saura de ce cœur s’il est ouvert ou clos. Nous ne devons pas savoir s’il est ouvert ou clos, pur mystère d’exister entre l’un et le divers. Motivé par des questions, par une incertitude toujours renouvelée à travers des évocations émouvantes de paysages perçus, d’objets naturels et vivants, la poète, et le lecteur à sa suite, se demande, à la fois dans l’inquiétude et l’abandon : que fermer, à quoi se fermer, que laisser ouvert, à quoi s’ouvrir, que chercher et comment ? Les questions sont autant de pas, cependant, pour parvenir à nommer toute l’existence humaine, habitée par un désir d’être là et un désir d’être ailleurs ou d’y être autrement, là : absolument :

            Il nous faudrait poursuivre la route
            légèrement gris, dans une douce
            exaltation, un peu au-dessus
            de nous-mêmes, certains de trouver
            une réponse sans nom
            ni fond qui nous pousse mains ouvertes
            vers l’avant, dans une attente
            dont l’objet est peut-être déjà
            à jamais perdu

            à moins qu’il ne repose depuis toujours
            tout au fond du cœur.

Françoise Delorme


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