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Lus et approuvés (décembre 2025) par Valérie Canat de Chizy

samedi 15 novembre 2025, par Valérie Canat de Chizy

Murièle Camac, Une odeur de fiction. Exopotamie éditions, 2025

Une odeur de fiction est le deuxième recueil de Murièle Camac paru aux éditions Exopotamie. Un voyage qui commence à Hollywoode, où nous croisons John Wayne et Jennifer Beals sur des plateaux de tournage. La narratrice évoque ensuite son univers, celui de l’écriture. Elle devient maquilleuse de phrases, avec sa plume, son arc et son ordi. Avec une certaine désinvolture, elle dit écrire des trucs qui ne servent à rien avant d’aborder une poétesse qui semble avoir de l’importance à ses yeux, Emily Dickinson. Elle la découvrit sur une petite île où elle se trouvait alors. Emily Dickinson ne se laisse pas facilement aborder. Pour arriver jusqu’à elle / il faut apprendre à ramer. Emily Dickinson est une île qu’il faut savoir rejoindre à la nage, un caillou qui cache la montagne : on arrive haut mais on dirait / jamais tout en haut / chaque sommet en cache un autre / et soudain le soleil se lève.
Nous le voyons, tout, dans Une odeur de fiction est métaphorique, fait de prouesses acrobatiques. Murièle Camac joue avec les images, passe d’un décor à un autre, allègrement. Elle évoque, pêle-mêle, Germaine Richier, Pina Bausch, Giacomo Puccini, entre autres.

Il y a cet ensemble de textes évoquant la vulnérabilité, celle d’une dame âgée vivant dans un Ehpad.

C’est l’été, il n’y a pas beaucoup de monde, / les gens sont partis en vacances. / La chaleur nous enveloppe comme un bandage. / La plupart des chambres restent vides.

On se laisse entraîner par d’autres poèmes, ceux qui parlent du voyage.

Voyager c’est pour aller voir comment sont les autres.
À quoi ils ressemblent,
quels sons sortent de leur bouche,
quel sens ça peut produire.
Par quel miracle ils se comprennent entre eux
aussi facilement que nous nous comprenons chez nous.
Ce qu’ils peuvent bien manger.
Ce qu’ils peuvent bien construire.
Quelle consolation ils ont trouvée à la mort,
quelles musiques, quelles danses,
au milieu de quelles plantes.

Si on comprenait tout ce qu’ils disent,
entendrait-on les mêmes inepties un peu touchantes
que là d’où l’on vient ? Percevrait-on aussi
les mêmes destructions ?

Le voyage est aussi celui de ceux du Sud, qui fuient la misère, la guerre.

Les différentes parties de ce recueil se succèdent et ne se ressemblent pas.

Il y a cette Liste émouvante [des choses que j’ai faites enfant (et que je ne fais plus depuis)].

Et ce dernier poème, dédié à son père :

Rivière
qui charries des cieux et de l’enfance
arrose mes yeux adultes

baigne-les des anciens rêves
des merveilles

berce mes réveils
toi qui inverses le monde.

Laissez-vous embarquer par cette odeur de fiction, prenez le train en marche, et faites le voyage !

Élisabeth Granjon, Une claque d’eau salée. La Rumeur libre, 2024

Un recueil frais et vivifiant, qui dit les sensations liées à une expérience vécue en mer. Un recueil qui veut fouetter la vie, et que l’on lit dans la joie et le sourire aux lèvres. Élisabeth Granjon s’identifie intimement à la mer, à l’eau : je suis eau / jusqu’au plus profond / de mes os. Pas n’importe quelle eau, celle de la vie marine, impétueuse, car l’eau douce des fleuves de sa ville ne lui suffisent plus pour vivre plein. La poète veut une tornade radieuse pour l’emporter, éprouver le sentiment de liberté, s’éloigner des évidences et des monotonies, retrouver un enthousiasme adolescent, se défaire de ses habitudes.

Prendre la mer avec des co-équipiers, c’est aussi laisser tomber les masques, les individualités, pour devenir une entité collective. Chaque poème est comme une goulée d’air frais.

un battement de cœur
gonfle la grand-voile

les embruns volent
dans le sillage de la lumière

sur ma joue une goutte salée
baptême profane

je reçois mon nom secret
révélation prodigieuse

ma tête frétille
d’un bonheur tout simple

je suis
au bon endroit

Le miracle de ce recueil tient au fait que chaque mot touche juste, évoque, dans un concentré de légèreté, l’extraordinaire, soulève des couches d’amertume, les croûtes de lassitude pour extraire la pulpe sucrée de la vie. Un enthousiasme doux et communicatif irradie de chaque page.

Parfois, le mauvais temps transforme la mer en furie, la tempête fait rage, et on dirait que c’est la fin. Pourtant, le soleil finit toujours par revenir.

Chaque poème est comme un écrin, réceptacle d’une soif d’absolu.

mon regard batifole
sur la calligraphie des étoiles
déchiffre le braille de l’univers

j’écoute cet élan vertigineux
il murmure des mots trop grands pour moi
infini osmose plénitude

rassasie
une soif d’absolu
que je ne me connaissais pas

Gilles Fortier, Nos ombres font parfois des lumières. La Lune bleue – Trouées poétiques. Collection Grains de lune, 2025

Gilles Fortier nous emmène dans une quête, celle de l’enfant qu’il a été, qui s’obstine à lui tenir la main. Dans un recueil tout en clair-obscur, il s’interroge sur le théâtre de sa vie, sur ces terres bretonnes où il vit depuis si longtemps. Depuis toujours, pourrait-on dire. Entre celui qu’il fut, et celui qu’il est aujourd’hui, où se situe-t-il exactement ?

Il y a cette vie qui a cessé depuis longtemps Et celle-là qui ne veut pas commencer

Le poète semble se situer à un entre-deux de son existence, entre construction et déconstruction.

Des inquiétudes, peut-être, des interrogations.

Dans quel théâtre as-tu vécu ? s’interroge-t-il.

L’impression de flotter, d’être dans un songe. Viennent les souvenirs d’autrefois, la baignoire dans l’herbe du jardin, un bac à sable et des jouets.

Viennent ensuite les poèmes sur l’amour incertain.

J’ai disparu de ton regard
Tu ne me vois pas et les enfants sont vêtus de paillettes et d’or
Pourquoi
Un jour je découvre surpris que ma ville n’est plus là
Elle n’est pas étrangère
Je ne l’aime plus
Ou l’inverse
L’amour c’est vraiment incertain

Il y a toujours cette incertitude en filigrane, avec la nostalgie de l’enfance, ce pays / Où personne ne demande rien.
Il y a les souvenirs heureux, ceux de l’été des dix-sept ans et Il suffisait alors simplement / Que ce soit l’été. Il y a les souvenirs à deux, les aléas de la météo, le vent et la pluie.

Je suis l’hiver qui ne finit pas
Je suis l’arbre aux racines qui puisent
Et aux branches qui cherchent
L’amour nu partagé en silence

Sacha Zamka, Juste après le silence. Citadel Road Éditions, 2025

Sacha Zamka est un jeune poète né en 1995. Son premier recueil, Poussière et grâce, est paru aux éditions Encres vives en 2024. Juste après le silence est donc son second recueil. Ce sont les éditions Citadel Road, dirigées par Emmanuelle Le Cam, qui le publient. Un recueil de l’entre-deux. Entre finitude et recommencement. Entre flamboiement et cendre. Entre naissance et mort. Entre création et destruction. Une poésie existentielle dans laquelle le poète s’interroge sur le sens de sa présence au monde. Je ne sais pas le sens de ce que je déclenche, écrit-il. Tout finit et tout recommence, inlassablement. Entre les deux extrêmes demeure un état difficile à définir.

arcs-en-ciel extérieur noir intégral au centre comment se situer entre animal et ange ?

Celui qui est petit-fils d’un rescapé des camps dit traverser des nuits blanches. L’insomnie le guette, de même que le sentiment d’étrangeté. Écrire est sa façon à lui d’exister.

j’erre parmi la ruine et parmi les vestiges

Les titres des poèmes disent à eux seuls l’état d’esprit de Sacha Zamka : « solitude », « survivre », « vertige »…

Émerge l’expression d’une souffrance, quand le réel n’est pas un refuge, et quand l’écriture est une planche de salut.

je voudrais que quelqu’un me réapprenne à vivre

Exister s’avère difficile. La dualité est omniprésente, Sacha Zamka semblant osciller sans cesse d’un pôle à l’autre. C’est toute la particularité de ce recueil que de révéler une personnalité tourmentée, en quête d’unité. Un spleen tout baudelairien s’en dégage.

corps ce sera toujours un nombre un nom un nombre

je pleure enfant des sons je pleure enfants des songes
quel visage viendra encore à ma rencontre ?
de petits cailloux blancs gisent au bord des tombes

exister ce n’est rien c’est mourir qui triomphe
voilà que je me perds dans la beauté du monde

je fais face à l’énigme et elle est sans réponse

Béatrice Marchal, Feuilles de sève et de sang. Les Lieux-Dits, Collection Jour & Nuit, 2025

Une déclaration d’amour aux arbres, ainsi pourrait se définir ce recueil de poésie. Le titre, tout d’abord, évoque des feuilles irriguées de sang et de sève mêlés, ce qui leur confère une certaine humanité. Les arbres veillent, apportent la paix intérieure ; nous pouvons passer toute une journée en leur présence, à les contempler.

Ils ne dorment ni ne s’ennuient,
les grands arbres en apparence
impassibles sous les étoiles,
ils occupent leur lieu
dans l’espace, ils remplissent
leur place
sous les étoiles, là
où les baigne l’intense
lumière de la lune
et s’accomplit leur perfection.

Les arbres vivent leur vie, une vie mystérieuse. Ils partent à la conquête d’un territoire, s’assemblent pour former une forêt. Nous ne savons quel dialogue s’instaure entre leurs cimes et les nuages. Leurs fleurs, au printemps, sont à elles seules une célébration, même si la récolte de fruits est rare. Quand la neige tombe sur elles, nous savons que c’est la vie qui résiste.

À travers les feuilles, le soleil fait des taches, les yeux clignent dans la lumière, tentant de percevoir les choses visibles et invisibles, / on attend qu’y fleurisse une parole.

Des liens invisibles s’instaurent entre les arbres, entre l’homme et les arbres ; le cyprès lui-même n’est pas autre chose qu’un poème devenu arbre ; tout semble être interrelié en une forme de tissage, d’entrelacs.

Béatrice Marchal nous parle des différents lieux où se trouvent les arbres, depuis le jardin négligé jusqu’à la montagne dévastée par la tempête, en passant par le cimetière. Chaque lieu a une atmosphère qui lui est propre. Les arbres sont aussi ceux qui apportent du réconfort, s’approchant très près des fenêtres afin d’infuser l’éclat de leurs feuilles aux joues des malades.

Quelque chose se murmure / au fond de soi/ quand passe le vent dans les branches. Les arbres sont, dans l’univers de Béatrice Marchal, de véritables êtres dotés d’un cœur de bois tendre, vivant. Des êtres qui font écho à l’intérieur de soi, auxquels la poète s’identifie.

Au jeu de Si j’étais un arbre,
ne me posez pas la question,
j’ignore en vérité quel est
celui qui a poussé en moi
dont je sens, confondus à mes gestes, les mouvements,
il se courbe, se balance, il s’incline,
se redresse de toute sa hauteur,
il est parfois secoué de fous rires
jusqu’au bout de ses feuilles dans les bras du vent
– arbre intérieur que la contemplation
des arbres plantés en terre enracine
dans la chair, au point de ne plus savoir
s’il vaut mieux, pour connaître un arbre,
en caresser le bois ou le sentir en soi.

Romain Fustier, Thérèse Danieau, Il pleure dans mon cœur. L’Atelier des Noyers, 2025

Un petit livre de poèmes de Romain Fustier, dédiés à son père disparu, et accompagné des dessins de Thérèse Danieau. Des textes courts, pour suggérer des émotions intimes, la tristesse, mais aussi ce quelque chose de ténu qui reste en soi, le souvenir de celui qui s’en est allé, et le dialogue qui se perpétue, fragile, à l’image des dessins épurés, vol d’oiseau à peine esquissé, deux mains tendues l’une vers l’autre, tentant de se rejoindre. Les dessins viennent prolonger les poèmes en une forme d’éternité.

Les mots écrits veulent perpétuer la présence du défunt, perceptible à travers la contemplation de paysages d’hiver, arbres dénudés, oiseaux encore.

Ces mots pour toi qui me restes
proche
maintenant avec des mots
qui continuent maintenant
qui continuent

Malgré ce lien qui subsiste, demeure un sentiment de solitude, comme lorsqu’on marche seul dans une nature dépouillée. Le silence se fait alors et l’on écoute ce qui se passe en soi. Le constat est là, le père disparu accompagne toujours son fils, d’une autre manière. Les dessins de Thérèse Danieau rendent perceptibles la disparition, le vide qui demeure et la présence qui perdure dans l’absence. Ainsi ces oiseaux qui s’envolent depuis les branches de l’arbre au loin, et que l’on suit du regard.

Cela ressurgit tu resteras
au détour de quoi
d’un souvenir

Le père apparaît donc dans les souvenirs, mais aussi dans les rêves. Ce qui émerge, au fil des pages, ce qui est dit, est que cette disparition a donné naissance à autre chose. Romain Fustier écrit ne plus être le même depuis que son père s’en est allé, quelque chose s’est scindé à l’intérieur de lui, quelque chose s’est fracturé pour donner naissance à une autre forme de présence. Il redonne vie à son père avec ses mots, avec sa poésie. Cette fracture, cette scission, ont permis d’ouvrir une brèche par où peut renaître son père.

Je te sens toujours présent
partout
quand je pense à quelque part
repense à où tu es allé

Un très beau recueil sur la perte d’un être cher et sur le lien qui subsiste, malgré tout.

Valérie Canat de Chizy


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