Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

Accueil > Bonnes feuilles > Repaires, repères - par Françoise Delorme (juillet 2021)

Repaires, repères - par Françoise Delorme (juillet 2021)

samedi 3 juillet 2021, par Cécile Guivarch

En découdre / Isabelle Lévesque, éd. L’herbe qui tremble, 2021

Le choix de plus en plus affirmé d’Isabelle Lévesque d’un hermétisme mesuré, mais intense, n’est pas anodin. Il oblige le lecteur, pour longtemps, à « en découdre » avec tous les mots qu’elle avance, avec l’opacité et la diffraction de toutes les images convoquées – très nombreuses –, avec toutes les résonances qui le sollicitent dans tous les sens, en accords, en oppositions, en ruptures et en attirances salvatrices les unes comme les autres, parce qu’elles demandent attention, réponse comme le requièrent tous ses livres, telle la cohérence étonnante et non-disharmonieuse (non dis-harmonique) d’un chemin fleuri que l’on emprunte, si foisonnant, à la limite de la confusion. En découdre est un livre dans lequel se concrétise un espace de puissantes tensions d’une rare sensibilité et d’une subtile complexité, espace « depuis toujours déjà » là, épreuve renouvelée de vivre, d’agir (et d’être agi) entre ciel et terre, sur terre et sous le ciel quelle que soit la saison, en hiver aussi :

De l’épreuve, sortirons grandis,
démesurés.
Vaste silhouette
dans la prairie du peut-être,
première pour dresser
les lettres de neige.

Cet espace « est toujours en préparation, c’est celui que nous faisons délibérément ou pas. C’est bien notre monde, regardé autrement, cherchant force vive, en prenant appui sur ce qui nous entoure, en aimant et en écrivant, en faisant en sorte que cela rayonne en soi »(entretien avec Sabine Dewulf, revue terreaciel.net ). Il est traversé et créé par des lignes convergentes et divergentes, qui se suscitent dans un jeu de relations nécessaires et désirables, interférantes, tangentes, traversantes, relations entre soi et soi, entre quelqu’un et un autre, relation prolifique entre le cosmos et nous, entre le vide et le plein : elles surgissent dans un ardent, lumineux et fervent concours de couleurs, de formes, d’invites parfois contre-intuitives en de nombreux oxymores bienvenus :

Alors si tôt je prends chemin
t’appelant dans le paysage. Entends,
le blanc fait écho, brille,
plus encore que ce soleil
né de nuages comme graines
forgées de ciel. C’est miracle.

En bouleversements de va-et-vient, de retours sur soi, de lancers puissants dans l’inconnu, quelqu’un s’interroge, quelqu’un exerce une vigilance redoutable, qu’il s’adresse aux autres, à lui-même, à toute instance vivante :

Tire le cordon du pire,
bouche contre bouche
et chaque souffle ranimé
te rejoint. Je compte
sur rien ( je m’approche).

Certains comptent sur leurs doigts, la poète en fait aussi partie dans d’autres poèmes, elle qui a toujours eu maille à partir avec les chiffres même si dans ce livre, un, deux et trois s’appellent et se conjuguent dans de riches propositions plutôt qu’ils ne se décomptent ou s’annulent. D’autres comptent sur les autres ou seulement sur eux-mêmes, choix souvent contre-productif. L’usage du « tu », devenu en cette sombre époque comme essentiel dans une grande part de la poésie contemporaine – cette redondance si prégnante reste à interroger – prend forte valeur de réciprocité, pour une étreinte, pour une lutte, pour se garder de se dissoudre dans une indivision infertile comme de se réunifier en des subjectivités étanches qui ne peuvent probablement pas exister telles. Surgit l’instant long du poème, et sa brièveté simultanée, comme une sorte de distorsion temporelle :

Nous deux cherchant le compte rond
des saisons. Meurtris, inassouvis :
deux syllabes, un cri.

Le « tu », assise d’un « je » qu’il éveille et d’un « nous » qui peut s’inventer se décline dans l’infinie diversité, aussi vital que le souffle, que la terre :

des noms, des fleurs
toi, radical.

Nous le temps l’oubli, éd. L’herbe qui tremble, 2015

D’autres comptent sur le hasard et se défilent, alors qu’il convient plutôt de veiller, toujours prêt à tout, en attente. Elle, la poète, compte sur rien. Sans appropriation, sans tentative fusionnelle ou plus exactement en tachant de connaître au mieux les risques de ses désirs et de ses faiblesses, elle s’efforce d’entamer une approche, les approches d’une expression la plus juste possible de notre vie d’êtres parlants sur (avec) la terre. Ce livre est la part visible de ces tentatives, mais aussi la part invisible qui l’irrigue et mande chaque lecteur dans le cercle de son effort. S’y activent nombre des tensions mystérieuses qui se contrarient et nous alertent, nous enchantent aussi par leur profusion, leur musicalité et la beauté formelle de leurs élans suggestifs.
L’antagonisme fécond entre clôture et rupture trouve là une formulation sensible étonnamment revigorante, combative et accueillante dans le même mouvement, paradoxal sûrement, un mouvement qui n’oppose pas épanouissement et blessure, espace et temps, mais les fait collaborer comme silence et mots pour que puisse surgir dans la langue la vérité tranchante, insue, de la vie : « un coquelicot prépare en douce sa percée » . Il me semble que je pourrais dire des poèmes d’Isabelle Lévesque ce qu’elle avance sur le travail du peintre Fabrice Rebeyrolle dont les œuvres consonantes et fortes accompagnent ce livre :« L’espace divisé révèle deux camps : en découdre pour ne pas rompre. [...] Je remercie le peintre qui sait lire la fracture indicible. La feuille porte la trace de sa béance. Pour elle, le graveur a blessé la plaque de cuivre. Il ne saurait confondre les saisons, celle du devenir est sans âge ». Les critiques ne s’y sont pas trompés qui relèvent tous, quel que soit le penchant de leur interprétation, la place prépondérante de la notion de confrontation – alliée à d’autres forces qui la contredisent ! – dans ce livre, y compris dans la manière qu’ont les images de se répondre, de se relancer, de se célébrer les unes les autres, de se provoquer tout aussi bien :

Veux-tu enfin les armes,
ou rendre, rebrousser, calumet ?
Je refuse, j’honore : les dieux, les monstres.
L’amour en feu revient au départ de flamme.

Chemin des centaurées, éd. L’herbe qui tremble, 2019

Rapprocher ces vers de ceux-ci de En découdre me paraît révélateur de la manière extrêmement singulière dont Isabelle Lévesque donne une parole à la fois antagonique et réunifiante aux mots, réunifiante parce qu’antagonique :

Ne pas refuser, même brûler,
distraire la nuit

Rendre au ciel ce qui fut noir,
parcourir d’un même frisson
plusieurs départs. Ne négliger
ni la lune ni l’épée.

Il faudra bien séparer
la nuit & le jour,

Entre « refuser » et « ne pas refuser » tout se joue, une sorte d’accueil paradoxal de la violence de la vie même, qui fait feu de tout bois, engagement de tout soi-même surtout pour l’invention et la mise en jeu d’une distance profitable, distance infime et immense. L’hermétisme offert des images foisonnantes, profondément réfléchies et aimées, manifeste toujours la clôture nécessaire d’une forme vivante qui s’ouvre – présent de racines et d’élans – pour que naissent d’autres formes, dans une sorte de porosité entre expérience et langue qui rend l’opacité comme clairvoyante, comme on voit la lumière d’un feu à travers des mains tendues vers la flamme très vive, non sans danger :

Ne cherche pas qui croire, ne faiblis pas,
remonte les aiguilles du temps,
ravive et souffle deux fois.
Nous sommes sur la ligne fatale,
entre nos mains, feu de tout bois,
l’arbre-chêne, l’inconnu
fossile de nos nuits.

Une sorte d’indéfinition féconde, une merveilleuse incomplétude, régissent la facture de ces poèmes très denses et fracturent – sans esquiver menaces, échecs et difficultés – les benoîtes évidences des « sens du dictionnaire » : elles laissent et font jouer les nuances, les facettes analogiques, les oppositions nécessaires comme une commune appartenance à un divers coloré qui n’exclut pas le blanc, exubérant et jaillissant, cherchant la limite impossible du crépuscule et de l’aube où se révèlent pourtant, inexorablement, en une sorte de « flocon noir », le jour et la nuit, la flèche du temps et sa circularité parfois arborescente, à la fois dans leur singularité absolue qui les distingue et dans leur parenté tout aussi absolue : « Il manque un signe au ciel ∞ - 1 ». La poète relance ainsi et prend en charge la capacité de nommer, faite de silence et de mots, autant que celle de (re)naître, plus exactement celle de « poursuivre sa naissance » (la formule est d’André Frénaud) en désirant l’altérité à soi jusque dans ses conséquences humaines et poétiques les plus âpres :

Nous ne sommes sans l’autre
rien que la craie sans couleur
de ce qui s’écrit.

Obstinément je trace, plume
et sacrifice de craie,
le solstice de la vie.

Le lecteur, autre « je » apostrophé, ainsi pris dans un « nous » qui le convie autant qu’il l’exhorte ou le rabroue, la suit. Moi, en tous cas, j’y vais, avec un courage vraiment confiant, un bonheur rare et vivifiant. Et je lis En découdre comme un livre nécessaire. Nécessaire : le mot qui m’aura le plus habitée et tenue dans son orbe durant cette première approche penchée sur les poèmes de En découdre. Il y aura d’autres approches, d’autres lectures désirables. Le livre est là maintenant, précieux.

matin midi soir / Gorgine Valougeorgis, Ed. Polder n° 189, 2021, préfacé par Jean-Louis Giovannoni

De ce livre, je lis souvent, en ce moment, quelques poèmes à mes amis, à la terrasse d’un café, autour d’une table, au téléphone même, en leur disant, avec un bonheur rare : écoute ça :

je visite la bouche de mon patient
comme une ville étrangère avec
ses ponts
ses fleuves, ses monuments historiques et
toujours quelque cantine
de cuisine locale
je me mets dans la peau d’un
touriste curieux bob
sur la tête sandales
à scratch aux pieds Kodak au cou rien
n’échappe à mon objectif

Gros courant d’émotion, à chaque fois.
Souvent, la personne me dit : « si mon dentiste savait ça ! »
Et nous rions.
Dans son livre Apprentissage, Lorand Gaspard, chirurgien autant que poète, écrivait :
« [...] je conçois l’écriture (tout art) comme un travail sur soi inlassablement repris et approfondi qui ne peut pas plus se passer de la méthode d’observation rigoureuse et réfléchie du clinicien que de l’acuité de la perception sensible et d’un apprentissage jamais achevé » : ce petit livre dont le titre fit penser à une ordonnance à appliquer au quotidien ne le fera pas mentir. Et pour moi, céramiste de profession, je retrouve les sortes de ponts qui existent entre ce que nous vivons, le métier que nous exerçons, et ce que nous écrivons. S’agit-il vraiment de ponts ? Non, presque des vases communicants, plutôt des parentés, des interférences, traitées avec des métaphores qui pourraient paraître presque exagérées, un peu kitsch alors qu’elles sonnent si juste et émeuvent profondément. Gorgine Valourgeorgis, chirurgien-dentiste dans une zone suburbaine plus ou moins abandonnée par la République, pratique un humour très léger – comme un fin scalpel – qui lui permet d’évoquer sans appuyer – sans faire trop mal, sans peser – les naufrages humains, l’injustice fondamentale créée par la pauvreté dont les conséquences doivent d’abord, inéluctablement, être réparées, :

si tu me demandes ce que je fais je
te dirais que je m’attelle
tous les jours du mieux que je peux à
fabriquer des sourires physiquement et
moralement
physiquement n’est pas le plus compliqué

Une violence en montre une autre, tout se tient, de même les gestes de solidarité, de générosité nue :

[...] le
pigeon et son aile en vrac
se fait instantanément becqueter par
tous les autres certains lui montent même
dessus pour le
violer sauvagement les
usagers regardent la triste scène la
stupéfaction est générale personne
ne bouge sauf
Saber le SDF qui
picole toute la journée et
[...] il
ramasse l’oiseau s’en va
lui caressant la tête en lui disant qu’il
va bien s’occuper de lui et que « tout
passe dans la vie il n’y a que sa trace qui
reste à sa place on apprend
à marcher dedans »

Ces poèmes se présentent le plus souvent comme de petites narrations dans lesquelles les mots s’appuient les uns sur les autres, en témoignent les curieuses coupes de fin de vers qui appellent le suivant, continuité obligée, désirée. Vitale, urgente. Ça continue, oui, la vie, elle est sous nos yeux, dans nos mains, partout, ça ne s’arrête pas et on saute d’un poème dans un autre. On rencontre beaucoup de monde. Parfois, certains poèmes racontent seulement le beau temps, un papillon qui se pose, mais la fin, comme la chute d’une brève nouvelle, nous réveille et nous entraîne encore :

quelquefois un papillon se pose
sur un doigt en silence

[...]

les ocelles vibreront
comme les mains qui applaudissent
pour dire

merci

puis
comme des mains qui remuent
pour dire

adieu

avant de s’en aller tranquillement
remercier
une autre fleur.

Tous les poèmes n’ont peut-être pas la même intensité. Certains brillent plus que d’autres, mais pour en avoir lu encore d’autres ailleurs en revues avec plus que de l’intérêt, je trouve que la plupart tiennent vraiment la route, dans leur apparente naïveté assez sûre d’elle-même, comme revendiquée par une sorte de désir de transformer une expérience de vie, les descriptions qui en sont faites, en une sorte de « composé chimiquement actif » propre à nous donner à mieux vivre, à être plus présents au monde, peut-être, ce que salue Jean-Louis Giovannoni dans sa préface lorsqu’il écrit que le poète veut « redonner corps aux mots ». Je citerai encore Lorand Gaspar pour finir. Bien que Lorand Gaspar écrive des poèmes beaucoup plus éloignés de la triviale vie des corps, en apparence, certaines de ses assertions rendent compte de la force réelle des poèmes de Gorgine Valougeorgis que j’aimerais bien entendre lire à haute voix tant je crois déjà l’entendre et la reconnaître en lisant ses vers : « Face à cette chose tirée de ma vie et qui m’y renvoie, je peux me raconter beaucoup d’histoires, rêver, etc, mais en fin de compte, je reviendrai toujours au sentiment, à l’idée tenace d’un lien avec la vérité de la vie ».

Vie de poète / Robert Walser, traduit par Marion Graf, éd Zoé-poche, 2021, édition originale 2006

« Je viens d’agencer solidement et de terminer un nouveau livre [...] L’ouvrage s’intitule Poetenleben, et je le considère comme le meilleur, le plus lumineux, le plus poétique de tous mes livres » écrit Robert Walser en 1917 aux éditions Huber de Frauenfeld, en ajoutant plus loin qu’il s’agit d’un livre « encore plus cohérent » qu’à l’habitude. Le poète surprend par cette affirmation sûre de soi incroyable audace qu’accompagne pourtant une attitude de retrait, allant jusqu’à la timidité parfois.
Les vingt-cinq textes en prose de ce livre étonnent par leur étrangeté reconnaissable et le sentiment d’évidence qu’ils provoquent, irrigué par un autre sentiment qu’il est difficile de nommer. Chaque récit en révèle une facette, toujours un peu différente dans sa manière de briller, de ne pas briller. Entre clarté et obscurité, miroitements et matité, pourtant, le mot « cohérent » convient particulièrement bien, « lumineux » aussi. Je ne sais pas s’il est « le meilleur » ; en tout cas, il rayonne de l’incomparable désenchantement enchanteur, enchanté, propre à toutes ses œuvres.
Ce livre peut être lu comme un acte de foi, comme aussi une sorte de bilan de parcours, mais sans la connotation de « sérieux » de ce mot ; ou, plutôt, il s’agirait de quelque chose de bien plus important que ce « sérieux » de pacotille conventionnelle qui nous aveugle, nous retient, nous empêche d’exister. Ce n’est pas une autobiographie au sens courant du terme. Elle est habitée par de nombreuses réflexions sur l’art, la poésie autant que sur la vie, si ces deux termes sont réellement séparables, ce qui ne semble pas si sûr au terme de la lecture. Ces réflexions sont souvent sorties de la plume d’un personnage autre que le narrateur, – un peintre écrit au poète, par exemple – ou émises dans la description d’une femme que le poète semble aimer ou par le biais des remontrances d’un éditeur. Et, surtout, beaucoup d’entre elles se transforment, dans des histoires presque fantastiques souvent un peu saugrenues, en questions ou en assertions surprenantes qui se moquent du poète autant qu’elles dessinent de lui un portrait tout en finesse, tout en vérité, le portrait d’un homme jamais tout à fait à sa place, qui s’excuse avec un humour tout à fait singulier, dévastateur et presque retors pour faire apparaître par antiphrase ce qui lui tient à cœur :

Il me déclara un jour :
Tant que vous ne me l’apportez pas, ce nouveau roman à succès, il n’y a aucun sens, ou presque, à ce que vous veniez chez moi. La vue d’un romancier qui se contente de me promettre son nouveau gros roman au lieu de me le livrer réellement m’est pénible, et pour cette raison, je préfère vous demander de vous abstenir de me rendre visite jusqu’à ce que vous soyez en état de poser votre nouveau et excellent roman sur la table que voici. »
J’étais écrasé.

Les histoires que Robert Walser nous invite à lire hésitent entre l’affirmation d’une réelle prise au sérieux du travail de poète et par d’incessantes pirouettes qui semblent en dévaluer l’exercice. Pas assez ou mal vivant comme être humain de passage sur la terre, pas assez extraordinaire manieur de mots, toujours un peu en avance ou en retard, il semble toujours manquer de moyens alors qu’il excelle ; mais s’il désire que cette qualité de poète soit reconnue à sa juste valeur, il ne désire pas, je crois, qu’elle fasse de lui un être d’une autre nature que celle des autres hommes, un être d’essence et de valeur supérieure. L’originalité et la vérité de l’œuvre de Robert Walser s’enracinent dans un sentiment d’appartenance, scruté et assumé jusque dans ses moindres conséquences, à l’humanité ordinaire, tiraillée entre les conditions contraignantes d’une vie toujours à construire et le désir d’ouverture, d’épanouissement constitutif de cette vie même :

Ainsi donc, dans cette humble vie de poète, prolétaire, aimerait-on dire, il s’agit avant tout de travail dans toutes sortes de bureaux et d’ateliers d’occupation pour les sans-emploi, d’innombrables changements de places, bref, d’événements parfaitement quotidiens et courants, c’est-à-dire, en somme, de deux choses : de travail de bureau et de paysage ; de l’emploi que l’on endosse et de l’emploi que l’on quitte ; de grandes courses dans une nature libre et chaleureuse, et de séances où l’on reste assis, [...] , de misère, de privations et d’économies, autant que de gaspillage fastueux, insolent, exubérant et de plaisirs exquis et voluptueux, [...] , et d’agréables flâneries, promenades et vagabondages rouges, bleus ou verts.
C’est de ces choses-là et d’autres semblables que le poète recevait son terrain poétique.
[...]
En sorte qu’il se laissait vivre.

Pour Robert Walser, la poésie ne consiste pas à s’élever, à s’extraire de l’humaine et terrestre condition, ni à en accentuer la cruauté pour la montrer mieux, ni à privilégier toutes les échappées hors de « notre inhabileté fatale ». Mais alors, que fait-il et d’où vient le sentiment d’allègement – mais aussi d’agrandissement de l’intelligence – à la lecture de ces récits étrangement simples et justes qui semblent à la conquête d’une sorte de morale personnelle dont l’ambition serait de mettre justement en forme son destin d’être parlant, pourvu de mots, en cela différent d’un bouton de chemise ou d’une rose, mais peut-être pas tant que ça. Elle restitue à chacun d’entre nous une sorte d’innocence première, mais celle-ci paradoxalement nous responsabilise. S’adressant à ce bouton de chemise, le poète lui tient ce langage :

Comme tu m’enthousiasmes d’avoir eu cette force qui se fonde sur l’honnêteté et le zèle, sans exiger de louange ni de reconnaissance
[...]
Toi, tu sais vivre sans que personne ne se rappelle seulement que tu existes.
Tu es heureux car la modestie se satisfait d’elle-même, et la fidélité se suffit à elle-même.
Que tu ne te vantes point, que tu sois tout entier dévoué à ta tâche, ou du moins que tu le sembles, que tu te sentes entièrement voué au silencieux accomplissement de ton devoir que l’on peut appeler une rose au merveilleux parfum, dont la beauté est presque une énigme pour elle-même, dont le parfum embaume sans aucune intention
parce que c’est son destin...

La discrète et très fluide passation de qualités entre bouton, rose et poète, entre nécessité, gratuité et parole s’apparente au prodige et donne à sentir l’improbable parenté entre vie et poésie, improbable mais qui paraît si véridique, si digne d’être prononcée, entre humour et gravité. L’extraordinaire proximité que crée Walser entre ces deux notions au point de presque fusionner légèreté et pesanteur, essor et attachement, tient du prodige. Je suis souvent si émue par la teneur faussement naïve de ces récits, vraiment fraîche, vraiment matinale, que je trouve difficile d’avoir à en parler. En même temps, j’aimerais entrer au plus profond de chacun d’entre eux et y séjourner longtemps, découvrant ça et là tant de résonances, tant de propositions poétiques qui nécessiteraient une étude sérieuse, longue et enthousiaste. J’envie la traductrice, Marion Graf, que ces œuvres doivent sûrement désaltérer longtemps au plus profond d’elle-même. Et les éditions Zoé ont bien raison de rééditer en poche ce livre qui tiendra facilement dans la vôtre.
Il faut lire les livres de Robert Walser. C’est un bonheur de la plus belle espèce. Commencer par celui-ci sera judicieux, car il concentre effectivement, comme il le pensait, toute l’essence de son désir de poète.

Carrés / Sylvie Durbec, éditions Faï Fioc, 2021

Douceur du regard et rigueur des formes : au regard doux se montrent des formes rigoureuses ; au regard doux une seule grande forme dans la multitude des formes.
Peter Handke

Elle rêva d’en écrire cent, de ces poèmes carrés en prose compacte sans aucune ponctuation, sorte d’instantanés polaroïd, mais instantanés de quoi ? Nous en lisons cinquante plus un, surnuméraire. La forme de chaque texte, en général respectée, d’un pavé très dense de mots, oppose d’abord une résistance réelle à la lecture, puis dès que l’œil s’y est fait et entre dans le courant de la phrase, quelque chose nous entraîne au contraire dans une belle et incessante fluidité., pourtant parfois faite apparemment de bric et de broc. Comme si chaque forme close sur elle-même voulait raconter une histoire complète, absolument distincte des autres, soit qu’elle ait été séparée en carrés indépendants par une fragmentation tout arbitraire, soit que cette singularité s’invente au fur et à mesure que chacun est tricoté en vue d’un ensemble qui fera « livre » comme des petits carrés de laines diverses récupérées au hasard assemblés avec précision et préméditation feront « couverture » et, d’une certaine manière « cause commune » comme dans le tableau de Paul Klee « Abstraction relative à un arbre en fleurs » fait de petits carreaux lumineux et printaniers auquel ce livre me fait joyeusement penser. Contrainte choisie, contrainte littéraire assumée dans les limites de cette forme abstraite, sévère, très sobre et pourtant pourvoyeuse de multiples images à même d’essaimer leur profusion, de diffuser leur pouvoir de suggestion et d’’émotion :

[...] un livre c’est dans mes cordes un ring de mots en plein air à combattre du souffle en as-tu encore et dans la carabanne ramenée de haute lutte depuis les Cévennes dresser un état de siège devant une fenêtre mais du dedans et mesurer l’espace carré parfait tu te souviens de ces contraintes un peu bêtes que l’on se donne marchant sur un trottoir de ne pas mettre le pied sur la ligne mais là le mot punto a capo juste inscrire ce faux jardin dans un carré où gît le lièvre pas celui de la fable dans le ventre du renard loin de la tortue juste sept poules pour chaque carré

Jouer aussi entre un dehors et un dedans qui resteront toujours à définir, un chassé-croisé permanent et sensible de limites jamais vraiment assignables entre l’intérieur et l’extérieur, entre les paysages, les phénomènes de langue et une frémissante subjectivité qui les habitent ou inversement, sans compter de nombreuses références littéraires, lectures qui accompagnent et nourrissent l’auteure, plus particulièrement l’œuvre de Peter Handke, promeneur marcheur impénitent, souvent évoquée dans un fructueux dialogue. Dans Histoire du crayon, celui-ci semble décrire la venue de Carrés : « Quand je peux imaginer, je me mets aussitôt à vouloir faire quelque chose. Imaginer fait naître l’envie de créer. C’est quelque chose qui en moi tire tout le paysage ». Tous les carrés se pressent pour former le paysage dont ils naissent. Chaque carré possède un titre qui le caractérise : « Carré dérobé, Carré vraiment ?, Carré noir, Carré du fils, etc, qui lui donne une teinte particulière, une couleur qui le différencie ou l’apparente à d’autres ou les deux simultanément.
Chaque carré fait paysage, oui, ou portrait ou tombeau ou nature morte ou petit essai sur le langage, sur l’art en général ou bien tout cela un peu mélangé en jacquards plus ou moins buissonnants, plus ou moins rigoureux, « tentative d’épuisement » en un nuancier précis de sentiments :

L’un ne lit que de la poésie crée de drôles d’outils de jardinage qu’il met ensuite dans des cadres carrés puis un autre est entré et a demandé de la poésie rien que de la poésie je viens de perdre ma mère il a acheté trois livres d’un coup l’oiseleur nous l’avions fait entrer dans ce paradis parce que le peintre et moi nous venions de perdre chacun notre mère presque en même temps et cet eden dont se pare le titre une sorte d’hommage à nos mères puissantes à leur goût d’ordonner nos vies tel un jardinier dans son potager ordonne les carrés selon qu’il y sème des salades des carottes des choux [...] nous avons voulu ce livre pour moins nous blesser aux arêtes des carrés que nous dessinions chacun à notre manière lui les couleurs moi les lettres crier nos cicatrices tant est violent l’attachement maternel et plus grand encore peut-être l’arrachement filial délier défaire défier ce qui a longtemps constitué la base de l’édifice [...]

Dans l’agencement de ces cinquante carrés plus un, le charme opère absolument à chaque fois : chacun d’entre les lecteurs verra apparaître et disparaître des moments de vie drue tressés d’expériences et de leur expression littéraire, patchwork qui s’assemble, se désassemble et se réassemble au gré des lectures, entre vertige d’un flux incessant que rien n’arrête vraiment et lenteur obligée d’une forme géométrique apaisée qui retient sa prolixité un instant miroitant entre ses quatre côtés. Rien ne se déchire pourtant, d’un carré à l’autre, d’un livre à l’autre, d’un être humain à l’autre, d’un pas après l’autre, tâche inachevable, simplement et tellement vivace :

[...] cette chute anticipait l’arrivée des fleurs odorantes que nous verrons bientôt sur l’arbre et les déposant aux marches tièdes de soleil avons compté encore et recompté les feuilles comme autant de barques que le vent soulève un peu comme si prenant appui sur la hanche on se soulève pour mieux voir arriver dans la baie les embarcations des pêcheurs qui rentrent au port leurs filets gonflés de mille reflets brillants hier en chemin des piles de livres à lire à écrire en carré

in / carne /Emilien Chesnot, avec des œuvres de Gilles du Bouchet, éditions Aencrages, 2021

C’est du vent

Et c’est aussi mon souffle (c’est du vent que j’ai créé)

Crépitement sur les bords de l’inspiration profonde.

Aussi profond, aussi brûlant, je ne vois qu’une chose : cette mer en train de fondre

du verre dans mes poumons. En mélange avec l’écume.

En totalité avec le soleil qui m’abstrait.

Dans ce poème, Emilien Chesnot déploie tout ce qui fait l’intense énergie de ce livre à l’écriture très nette, et d’une rare précision, un jeu d’écarts très subtil entre rendu dans un agencement très tenu de mots d’une sensation extrêmement concrète et réflexion philosophique sur une présence au monde (ce qu’on peut en « retenir ») qui restera toujours aussi énigmatique une fois dite même avec bonheur, écart aussi entre l’infiniment petit – le geste prononcé d’une fragile respiration humaine – et le cosmos entier pris dans sa réunification (de verre transparent, invisible ?) et sa dispersion absolue et aérienne. Une phrase coulée enfle et finit peu à peu par se perdre d’avoir vécu, mais peut-être pas tout à fait, car tendue vers ce qui la fait naître :


[...] je pleurais je

courais dans la nuit fendue

oui je courais

entrecoupé d’un long futur.

Une phrase « vraie » commence sans origine précise (les crochets sont partie prenante de la citation) et se continue dans et par le poème, pourrait dire l’auteur si on le suit dans la critique qu’il développe dans sitaudis.fr à propos d’un autre poète, Frédéric Forte, avec une remarque que l’on pourrait identifier aussi comme le projet poétique de Emilien Chesnot lui-même : « Si l’on ne discerne rien du présent, il faut absolument créer des micro-écarts, des effets de désynchronisation pour « voir » la carte se dessiner sous nos yeux. [...] Chercher la limite, provoquer l’avenir : tout est là d’une mélancolie réussie, entre obsession des traces qui attestent une présence, recherche de l’écart juste et provocation de courts-circuits pour sentir le moment où le présent entre vraiment dans la phrase, et en fait une phrase vraie ». Je lis in / carne comme une seule phrase, un peu comme on marche dans le matin frais dans de vastes espaces sur la terre, une forêt ou sur une crête de montagne ou au bord de la mer. Pas de flux qui emporte en contraignant, en empêchant, en noyant ce qu’il entraîne. Plutôt l’exercice mesuré et assuré d’une volonté, la mise en mouvement d’un corps pensant et l’écoute aiguë et tenue de ce qui arrive, toute de mémoire vive :

La différence entre l’homme est sa peau.

C’est par la peau qu’il a mémoire :

Par la mémoire il regarde.

L’homme se souvient,

il se

souvient le long d’un grand torrent.

Où la vie

où lui-même

s’étaient séparés – il regarde et il se voit.

Je cite les pages qui font poème en entier, car j’ai peu envie d’extraire quelque chose de cette matière poétique très particulière – habitée le plus souvent par les éléments les plus simples comme le feu, l’air, l’eau et la terre juste avant qu’elles ne prennent vraiment formes ou juste au moment de leur surgissement – qui trouve à se densifier au contraire à mesure qu’elle s’éploie jusqu’à presque disparaître, à mesure qu’elle semble aussi provoquer une faille, un souffle qui sépare autant qu’il relie :

Lourdement aquatiques

formes détachées sur un ondoiement. Dedans

coulant dehors, quelqu’un obstine l’air

à respirer. C’est bleu.

Une surprenante perméabilité entre un dehors et un dedans qui s’appellent, se distinguent autant qu’ils se confondraient presque, se conjugue avec une grande porosité entre subjectivité et objectivité, ou plutôt l’une conjugue l’autre et inversement. Les œuvres de Gilles du Bouchet où jouent des formes abstraites mobiles et rigoureuses se conjuguent aussi avec bonheur avec les poèmes dans une inspiration dont on ne sait où elle prend source : le poème ou le tableau ? Le mot « volonté » qui m’est venu à l’esprit à la première lecture tant je ressentais la ténacité têtue d’un ordre en train de se faire ne convient qu’à moitié. En même temps, le désir de justesse du poète qui le pousse à construire (en cherchant) une sorte de clarté fugitive à force de précision semble le fait d’une subjectivité sans concession à aucune tergiversation et aucun doute ; et en même temps le poète donne à penser qu’il ne peut faire autrement, qu’il est agi par les forces qu’il écrit, les formes objectives qui sollicitent son attention et trouvent voix dans le poème. S’il s’agit s’une subjectivité, celle-ci vient en écrivant. Et celle du lecteur naît aussi à le lecture du poème. Au fond, le titre in / carne nomme le paradoxe si troublant d’un dedans et d’un dehors qui se suscitent l’un l’autre et dont le poème se porte garant. Même, il est le lieu de cette curieuse et sensible alchimie qui nomme avec des mots comme « montagne » une inquiétude humaine ou qui ne sait plus bien dire d’où vient la lumière : des yeux ou de l’or qu’il regarderait, mais dit pourtant quelque chose de notre condition et la dit « vraiment », c’est-à-dire la fait advenir dans le corps pensant du lecteur au moment de sa lecture, et aussi dans la remémoration qu’il pourra réitérer autant qu’il le désirera et surtout autant que le poème durera en lui, images, musique, sensations reconnues, découvertes surtout dans un mouvement de mots très « incarnant », donnant à (re)sentir d’abord plutôt qu’à penser, métamorphosant le noir en couleurs mouvantes ou l’inverse dans des grands gestes comme d’un peintre. Alors que cette poésie semble de nature plutôt cérébrale, inaugurant une quête d’ordre philosophique (que veut dire « percevoir » par exemple, ou qu’est-ce qu’un mot peut en appréhender ? ), j’aime que ce qu’elle provoque dans le lecteur semble d’une tout autre nature, d’une extrême sensibilité aux météores de toutes sortes, au moindre frémissement du vent, au moindre frisson de la peau au contact de l’air qu’elle traverse, aux mots qui s’écrivent sur la page et transforment finalement le substantif immobile « matière » en l’infinitif actif et merveilleux « matiérer » :

forêt je marche

verte intermittence bleue

forêt dont les bords

sont d’un sommeil si pur

[...] le déplacement noir

par lequel les mots sont nos yeux,

ce déplacement matière nos yeux

Dans ta voix, tous les visages disent je / Serge Ritman, éditions Tarabuste, 2021

L’effarement fut grand et le resta quand je vis le titre, il y a longtemps, d’un livre de Anne-Marie Albiach : É tat . Chaque fois que j’y pense, quelque chose en moi frémit, pris tout vif dans le mouvement d’aller qui s’origine dans l’italique de départ É qui se manifeste comme un appui pour propulser, qui permettrait au présent de surgir. Dans ta voix, tous les visages disent je , même sidération. Mais les italiques surviennent à la fin de l’envoi, il n’y a plus vraiment d’appui, d’ailleurs, et personne ne sait où il va mettre le pied dans le vers d’après...le poète non plus, du moins il l’espère. Plus d’origine à proprement parler, ni de distance à parcourir, une sorte de pur mouvement parfois confus, plus tactile que visuel ; d’ailleurs souvent celui qui voit est myope, comme myope, tant la vitesse est grande ou, plutôt, un mouvement synesthésique et rapide ne sépare plus les fonctions du sentir, mais les conjoint :

tu vois la vie
pleine comme mon fouillis
de lectures passages de voix
et se tromper d’auteur
pour passer l’un dans l’autre
ceci n’est pas pénétrer
ton intimité jusqu’à percer
ton œil bien vu mais toucher
le corps du regard
il relie

Mouvement confus, profus, tout de répétitions (disposition dans un espace toujours différent suivant les chapitres) et de reprises : citations, d’autres écrivains, d’autres poèmes, mais aussi de soi-même, références à nombre de peintres, de musiciens, retours tous azimuts de la phrase en de nouvelles mélodies, l’inconnu engendre l’inconnu. Le temps s’éploie et l’horloge sans aiguilles du rythme propre au poème existe au fur (et à mesure) de l’expérience de vivre-écrire au présent (ou écrire-vivre) comme l’affirme Henri Meschonnic, dans cet exergue de à l’heure de tes naissances : « La rime, que Valéry voyait comme un objet, « La Rime – constitue une loi indépendante du sujet et est comparable à une horloge extérieure » – il s’agit juste d’entendre qu’elle marque une heure qui n’existe sur aucune horloge, et plus qu’un temps intérieur un aspect, un indicateur de ce sens entre les sens qui est une présence au présent, de toujours le mode du sujet. » Tout se fait rime, vivant, dans un mouvement d’une redoutable complexité, inassignable.
En recherchant cette citation, je tombe sur ces vers :

Il y a 25000 lentilles sur l’œil à facettes de la libellule
je marche sur un
passage

et il m’apparaît soudain que je vois (et j’entends) les poèmes de Serge Ritman un peu comme je verrais dans un kaléidoscope : des déplacements soudains et continus « pour rebondir immobile », ce qui est aussi un des aspects de la marche, composeraient des visions magnifiques et lumineuses en rosaces spiralées très jubilatoires ou, comme chaque chapitre les déploient, des feux d’artifice en des agencements typographiques et formels divers provoquant un étonnement lui aussi sans fin :

         la composition tournante
de l’arbre circule
         comme l’enfant grimpe grimpe
en devenir branches            comme je te suis
dans l’air de nos racines                l’inconnu
                 comme si vers l’inconnu qui porte
ce qui se dérobe

L’arbre qui se compose sous nos yeux et dans nos oreilles recompose dans ses branches le tournoiement difficile et joyeux d’une lutte ouvrière, car ce livre comporte aussi et nécessairement un déploiement politique du poème :

combien de mains s’activent
dans sa main
elle ne gagne pas cher sauf l’affection
et le baiser
ils sortiront de l’usine
bras dessus bras
dessous
en abandonnant les lois
économiques dans une poche
trouée c’est le tract
qu’elle disperse
son parfum respire comme
une cigarette
par les deux bouts

Tout recommence en reprises musicales ce qui n’a pas de commencement et n’aura pas de fin (sauf la mort de chacun, mais pas de tous, encore moins de tout, de tout « l’indéchirable du dire » qui continue) :

et l’essentiel monter
ensemble à bord petit bateau
sur l’océan du poème on
tient la barre ensemble
avec nos peuples dans la moindre goutte
de cet océan de vivre
avec toutes ces idées qu’on disait perdues
ressouvenues

Et puis, je me dis, non, ce n’est pas le mouvement et les images d’un kaléidoscope, car ce que je lis n’est pas composé de bric et de broc, de petits morceaux de pierre colorée, puzzles provisoires qui s’agiteraient au gré du geste et s’arrêteraient en figures subtiles. Non, en tout cas pas seulement. Ce n’est pas non plus un thaumascope, car ce qui s’y joue y naîtrait d’un jeu de miroirs entre un dehors et un dedans séparés, platoniciens en quelque sorte. Il n’y a pas de miroirs, ni de reflets, ni de représentation dans la poésie de Serge Ritman. Je lis dans ce livre une étonnante tentative poétique, tumultueuse et vertigineuse qui « poursuit l’écriture du précédent » où plusieurs vitesses se démultiplient l’une dans l’autre – dont l’une analogue à celle du cinéma déroule rapidement des images fixes pour devenir mouvement –, où plusieurs temporalités s’étoffent d’exister sans privilège de l’une sur une autre, où chacun cherche dans le poème sa voix, la voix des histoires comme le suggère Serge Ritman (ou Serge Martin, le linguiste alors) entre un je-tu et un nous toujours en voie de formation, en train de devenir : « Une utopie est au cœur de l’écriture de Dans ta voix, tous les visages disent Je pour que, sous chaque voix, il y ait toute une histoire à écouter, et qu’avec chaque histoire, la naissance d’une voix pleine de voix (au pluriel) advienne. Du coup, la genèse de son écriture deviendrait plutôt celle de sa lecture avec ces notions que reprennent les titres des morceaux : « traversées », « entrer dans ta danse », « renversements », « interférences » » (entretien avec Johan Faerber, / Diacritik, hiver 2021). Et le poème. lui, le dit ainsi :

nos métamorphoses
comme reprises de mémoire
au travail continué de motifs
échappés cousant l’écorce
de l’homme des bois dans bleu
de travail en poche sa petite
vie miraculant les vies
minuscules de personne comme une république
pleine démocratie

Je réalise alors que je suis peut-être en train de lire des poèmes qui développent une sorte d’imaginaire tout en fractales. Mais alors, quel serait le plus petit élément identique à lui-même reproductible à de nombreux étagements du plus infime au mouvement cosmique – l’océan, les étoiles, la terre, les villes et tout leur tintouin, à tous niveaux d’échelle dans une plus ou moins grande régularité. Et bien, justement, le plus petit élément, « fragment nu », se forme déjà d’un je-tu inaliénable, d’une altérité à soi toujours recommencée.
Et puis, ce livre, poème d’amour sexué et tendre pour une femme dans toute une vie qui continue, amour du poème, amour de la vie en des poèmes qui se bousculent pour n’en faire qu’un, malgré une virtuosité intellectuelle et technique qui pour moi parfois fait écran – bien stimulante par ailleurs, m’emporte au-delà d’un « je » et un « tu » plus tout à fait identifiables, dans l’histoire d’un amour humain de tous les jours, celui de deux personnes à travers la venue en phrase compacte d’un souvenir vivant :

tu nages dans les azulejos de Porto et je baigne dans ton sourire [..] et je te perds dans mes mains pour nous trouver comme les deux arbres en bas à gauche qui penchent l’un vers l’autre ou comme toutes les frondaisons bleues des prés [..] jusqu’au sentiment océanique que je sais pour nous deux amoureux comme les vagues ta veste belle à te ravir qui portent toute la force de ton regard il me porte jusqu’à te dire cette année tu as toujours 27 ans et que je t’aime encore encore

Et puis, j’entends là une possible et désirable définition du poème, habité de toutes nos histoires colportées venues là, habitant et animant la page que je lis et que, dans une attente qui ne sera pas vaine, je recopie ici :

je t’aime ouvre toutes tes aubes ; tes petits cailloux pour te trouver au cœur de ton énigme
je t’aime vient te dévorer indéfiniment ; ma famine qui affame et rassemble, mes rêves dans ton matin

l’absente court toujours encore ; elle fait mon attendue,
tout l’espace du temps qui s’efface
l’absente est un geste dans l’air : une main qui s’envole
jusqu’où, tu es mon bout du monde, ma tendue

Françoise Delorme


Bookmark and Share


Réagir | Commenter

spip 3 inside | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 Terre à ciel 2005-2013 | Textes & photos © Tous droits réservés