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Lus un jour, aimés pour toujours (7), par Sabine Huynh

mardi 25 octobre 2016, par Sabine Huynh

Notes de lecture, octobre 2016

L’automne est là, une saison qu’on aime, pour la profondeur de ses métamorphoses et le retour au calme qu’elle implique. En automne, on lit plus tranquillement. Les ouvrages suivants m’ont plu, parmi tant et tant de textes lus dernièrement (le temps manque toujours pour écrire dessus). Peut-être vous plairont-ils autant qu’à moi. Pour le savoir, lisez-les. Vous ne le regretterez pas.
À l’avant-garde des ruines __Christophe Bregaint, juillet 2105, Recours au poème éditeurs (le recueil sera disponible en 2017 chez un petit éditeur, à suivre...)
Route de nuit __Christophe Bregaint, La Dragonne, septembre 2015
Rats Taupiers __Christophe Sanchez, avec des illustrations de Didier Cros, éditions des Vanneaux, collection L’Ombellie, juin 2016
Faire le mur __Emmanuèle Jawad, Lanskine, 2015
Billes __Kenny Ozier-Lafontaine, MaelstrÖm reEvolution, 2015



À l’avant-garde des ruines __Christophe Bregaint, juillet 2105, Recours au poème éditeurs (le recueil sera disponible en 2017 chez un petit éditeur, à suivre...)
Route de nuit __Christophe Bregaint, La Dragonne, septembre 2015

Au sujet de la poésie de Christophe Bregaint, sobre et crépusculaire, Pascal Boulanger avait parlé d’une « efficacité de la sécheresse » (dans sa préface pour À l’avant-garde des ruines, juillet 2105, Recours au poème éditeurs), et je ne peux qu’adhérer à cette formule, ayant trouvé, en lisant Route de nuit de Bregaint (La Dragonne, septembre 2015) que le poids sec de matière vivante dans son travail était très élevé. Ainsi, me suis-je dit, son expression poétique fleurit sur ce terreau de douleur sèche, économe, car elle lui est manifestement aussi précieuse que la lumière, étant un vestige des nuits subies.

À l’avant-garde des ruines essaime dans ses poèmes brefs et verticaux (encore debout) des termes comme « aride », « frêle », « sec », « obscurité », « poussière », « abrasion », « désagrège », « discret », « gravats », « émacier », « no man’s land », « ronces », « ruines », « ravins », « hostile », « maigre », « os », « ébrécher », « se flétrit », « écorce », « incendies » : champ lexical dénotant une certaine aridité donc, mais qui n’est pas synonyme ici de pauvreté, au contraire. Sur le fil de la parole acérée sont suspendues des images évocatrices : entre autres, celle du cauchemar comme sangsue de l’esprit, celle des tessons de ciel, celle de l’horizon émacié, ou même de l’horizon décousu, qui fait frémir le dernier poème du recueil. Ici les lignes – horizons, directions, points de vue – ne cessent de se mouvoir, mettant ainsi les pas des lecteurs au plus près des traces fugaces d’un poète vagabond qui fuit devant la mort.

Route de nuit , le deuxième recueil de Christophe Bregaint, semble s’inscrire davantage du côté de la lumière, et dans la volonté (qui en elle-même est déjà une demi-victoire) de « rompre avec le passé », comme en témoignent les vers qui l’ouvrent, exprimant la possibilité d’un renouveau : « Je prendrai / La route / Sous la voûte de la nuit / Pour surprendre l’aube // À des kilomètres de là // Peut-être / Que l’asphalte aura fait éclore // Les roses de mars ». Ce « chant du départ » rappelle la « Bohème » de Rimbaud, dont les lacets des souliers se muent en « lyres ».

De plus, le futur de l’indicatif reviendra tout au long de ce parcours, ainsi que les invitations au voyage, dont voici quelques exemples : « Alors la marche commence », « invitation à regarder le lointain », « s’ouvre la route » – le poète la compare à un « vagin », lieu de l’origine des êtres vivants, lieu fertile, à féconder, et en tant que telle, la route propose un exil autre, libérateur, qui s’oppose à celui, originel, qui ne pouvait enfanter que l’aliénation. La route-vagin remplace le lieu perdu de l’origine, devenu stérile.

Les deux recueils ouvrent des horizons, qu’ils soient « décousus » ou à « étirer », pour vaincre l’ombre, rassembler les fragments des « jours noirs », chasser le froid de dessous la peau. La question d’« étirer l’horizon » pose celle-là même de l’attrait, ou de la nécessité, d’une vie se dépliant le long de routes d’errances : une vie de rescapé en fait, puisqu’il y eut un premier exil douloureux, une fêlure originelle, profonde, et pas forcément géographique. Quelle route est préférable ? La moins empruntée (je pense au poème de Robert Frost, « The Road Not Taken ») ou l’autre ? Laquelle réservera le plus d’ivresse aux clochards célestes ? Probablement celle de la création poétique, et cela, Christophe Bregaint le sait. Comme l’a écrit Guillevic : « On t’accompagnera / Si tu trouves ta route ». Le nouveau recueil de Bregaint, Encore une nuit sans rêve, paraît ce mois-ci (octobre 2016) aux éditions des Carnets du Dessert de Lune, que nous avons déjà eu le plaisir de vous présenter dans Terre à ciel.



Rats Taupiers __Christophe Sanchez, avec des illustrations de Didier Cros, éditions des Vanneaux, collection L’Ombellie, juin 2016

« Les mots tus », « assassins »... ainsi s’ouvre ce livre apparemment autobiographique/autofictionnel au nom qui frappe, racle, rauque et tape : Rats taupiers , de Christophe Sanchez. Il s’agit d’un texte que j’ai attendu, suivant depuis quelques années le travail d’écriture de son auteur par l’intermédiaire du blog fut-il.net. Bien sûr, un bref détour par le texte autobiographique de Sartre portant sur les dix premières années de sa vie, Les Mots, s’impose ici, avec ses deux parties, « Lire » et « Écrire » – deux verbes importants pour Sanchez, puisqu’à mon avis Rats taupiers révèle le désir de s’extraire, par l’écriture, du contexte social dont on est issu, de l’être social que le contexte nous a fait devenir, ainsi que la possibilité de créer à partir de ce contexte tout en le dépassant (ce qui est assez sartrien) : « T’es-tu aperçu que j’étais différent, pas comme toi, pas comme toi » (p. 144).

Avec ce livre, Christophe Sanchez vérifie que le langage, contrairement au silence – « des taiseux de l’affect » (p. 147), « silence qui nous tenait » (p. 11), comprendre : silence qui enserrait comme des tenailles – possède le pouvoir de libérer, d’affranchir l’homme, de le sauver de sa condition, et de l’extraire du néant qu’étaient le patelin paternel, les apéros à répétition au troquet du coin, et les méchants pièges à rats. À travers ses mots, Christophe Sanchez se pose comme autre que celui qu’il est, comme quelqu’un qui est capable de s’extirper de la peau de cet être qu’il est devenu à cause du conditionnement familial et socio-économico-culturel, parce que c’est là que réside sa liberté fondamentale. Il le sait. Il en a donc fait quelque chose, de son enfance grise meurtrie par le silence du père : un livre. J’ajouterais que, même sans lire le livre, rien que cela, en soi, est admirable. Sanchez se libère en écrivant, il libérera également les lecteurs qui rencontreront son texte, notamment du sentiment de culpabilité qu’ils ont pu éprouver d’avoir fui leur père, car malgré tout, son texte tremble de tendresse.

Sans vouloir comparer Rats taupiers aux Mots sartriens (d’autant plus que Sartre, contrairement à Sanchez, a, semble-t-il, nourri l’illusion d’avoir vécu une enfance parfaite), je ne peux m’empêcher, en lisant Sanchez contant le père (le sien ? Le nôtre), de citer les fameuses phrases du philosophe sur les pères : « Il n’y a pas de bon père, c’est la règle ; qu’on n’en tienne pas grief aux hommes mais au lien de paternité qui est pourri. Faire des enfants, rien de mieux ; en avoir, quelle iniquité ! » (Les Mots, Gallimard, 1964). En effet, la figure paternelle domine la série de récits/vignettes sur la dichotomie père/fils de Rats taupiers, dont la phrase la plus déchirante, à mon avis, quoique sobre, est celle-ci : « Un père, ça n’écrit pas, ça boit le vin et ça meurt, je sais » (p. 127). Il y est fait directement allusion à l’alcoolisme meurtrier du père, ainsi qu’à l’opposition entre le fils qui écrit et tire/tisse les fils (d’où les fragments numérotés de 1 à 15 et intitulés « Attraper le fil », fragments qui ponctuent les différents chapitres brefs du livre), et le père qui s’est tu(é), peut-être parce qu’il n’a été que ça, et que ça n’écrit pas.

Peu importe, puisque « pourtant tu veux raconter. À moins que ce soit moi qui ai besoin de dire combien je te reconnais en moi » (p. 121), et puique ça s’écrit, puisque c’est de ça que Sanchez parle, ce ça, qui, malgré tout, a parlé pour le père et a suffisamment parlé au fils pour qu’il en fasse un livre, livre adressé au père et qui le tutoie : le ratage d’une vie de taupe, soit d’une personne qui a peut-être manqué de lucidité intellectuelle, d’exigence morale, et d’envergure dans ses ambitions. Le livre de Christophe Sanchez brosse un portrait sans concession de ce père déchu, un peu rat des champs (avec son « idiome paysan », p. 123), un peu rat-taupe solitaire, mal et empêtré dans sa vie comme si celle-ci était un piège, « léger et bête. Inculte et bourru » (p. 146). Le fil entre le père et le fils semble être rompu depuis l’enfance de ce dernier, mais dans les mains de Christophe Sanchez, il reste le fil de la mémoire, dont est fait celui de l’écriture, pour « te tendre la main, que le fil ne casse jamais » (p. 106).

Parmi les grands textes littéraires évoquant la relation au père et la mort de celui-ci, nous avons le poème « Daddy » - « Papa », de Sylvia Plath, dont voici quelques vers : (1) « Papa, je me devais de te tuer. / Tu es mort avant— », « j’ai toujours eu peur de toi », « les villageois ne t’ont jamais aimé. / Ils dansent et t’écrasent sous leurs pieds. », « Papa, Papa, t’es un salaud, j’en peux plus, assez » (traduction : Sabine Huynh). Et puis Plath est bien une sœur d’écriture ici, car Christophe Sanchez, en plus des silences et des ratés, dit aussi « la peine et les nœuds coulants dans les gosiers » (p. 147), et il « écri[t] là et dans nos interstices d’amour quelques restes de toi » (p. 147). La poète Anne Sexton a déclaré que l’important n’était pas de savoir qui son père était, mais plutôt de savoir ce dont elle se souvenait de lui. Cette « fugitive réminiscence » dont parle Christophe Sanchez : « Il me reste beaucoup de toi », écrit-il, « plus que ce que tu crois, plus que ce que tu m’as donné » (p. 145).

D’ailleurs, dans le seul poème du livre, intitulé « Anaphore ceps » et mis en fin d’ouvrage, Sanchez dit : « Ce n’est pas parce que / tu es oublié de tous que je ne me souviens pas / Ce n’est pas parce que / les images sont perdues qu’elles n’existent pas » (p. 149). Une grande compassion se déploie dans Rats taupiers, et les vers « Ce n’est pas parce que / ta tombe est sombre que tu n’es plus ma lumière » (p. 149) me rappellent le poème que Dylan Thomas a écrit pour son père alors qu’il était sur son lit de mort : (2) « N’entre pas apaisé dans cette bonne nuit. / Rage, enrage contre la lumière qui se meurt » (traduction : Line Audin, La Cause littéraire). Finalement, le syntagme que Sanchez reprend dans « Anaphore ceps », « ce n’est pas parce que », évoque ces fameux mots latins de Sénèque : « Non quia difficilia sunt non audemus, sed quia non audemus, difficilia sunt », « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, mais parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ». Félicitons quiconque ose. Écrire sur le père. Écrire. Être « condamné à être libre », comme disait Sartre dans L’être et le néant, malgré les membres-fantômes parfois aussi lourds que des boulets que peuvent être nos parents.

(1) « Daddy, I have had to kill you. / You died before I had time— [...] I have always been scared of you [...] And the villagers never liked you. / They are dancing and stamping on you. [...] Daddy, Daddy, you bastard, I’m through. » (Sylvia Plath, extrait de « Daddy », Ariel, 1965)
(2) « Do not go gentle into that good night. / Rage, rage against the dying of the light » (Dylan Thomas, extrait de « Do not go gentle into that good night », The Poems of Dylan Thomas, 1952)



Faire le mur __Emmanuèle Jawad, Lanskine, 2015

« Faire le mur » : ainsi s’intitule le livre d’Emmanuèle Jawad, et ces mots m’évoquent instantanément les fugues de l’enfance et l’adolescence, qui émancipent l’enfant de la structure familiale. En anglais, « faire le mur » se dit « to skip », ou « to go over the wall », soit « sauter » et « passer par-dessus le mur ». Il est donc clairement question d’élan, d’écart et de séparation, éventuellement de fuite. Je ne peux m’empêcher de penser à la trapéziste Marion du film de Wim Wenders, Les Ailes du désir, filmé à Berlin. J’y reviendrai. Le premier poème du recueil parle de « territoire à la coupe », de segmentation, de « porte », « césure », « ruptures » : le texte, plutôt documentaire, adresse sur un ton réservé, neutre, la fascinante et douloureuse thématique du mur ; deux faces, deux côtés, avec séparation temporelle (passé/présent), visuelle (visible/invisible) et géographique (ici/là-bas).

Deux personnages émergent dès les premiers poèmes : « il » et « Anna ». « Il cadre », « il rectifie / l’angle de vue », « il articule un récit synoptique », « il filme », photographie, calcule. Qui est-il ? Qui surveille-t-il ? Quant à Anna, elle semble nous venir d’un précédent livre d’Emmanuèle Jawad, Plans d’ensemble (2015), également un texte sur des murs, des lieux – et, par extension, les êtres qui les habitent –, leurs traces, photographies, archives, souvenirs. À part l’évocation des « corps abattus par les gardes frontières » et de « corps lourds », à aucun moment dans Faire le mur il n’est question d’humains autres que « il » et Anna, et pourtant, il n’y est question que d’humains, puisque sont inventoriées des choses matérielles, leurs inventions, réalisations, échecs : « déchets plastiques », « câbles », « pneu », « corde-linge », « drapeau », « parasol », « divan », « photographie de famille », etc. Pour qui a lu Paul Auster, Le Voyage d’Anna Blume vient à l’esprit. Notons que le titre français du roman est décevant, puisque son titre originel, en anglais, In The Country of Last Things, que l’on peut traduire par « Dans le pays des objets mis au rebut », parle de l’enjeu du roman, qui réside dans les « objets » : objets des humains, objets du langage. Anna Blume, partie à la recherche de son frère William, s’égare dans une contrée post-apocalyptique, dévastée, chaotique, sans Dieu, pays de ruines ceintes de murs. Dans ce lieu disloqué, Anna part aussi à la chasse aux objets disparus, derniers vestiges de la mémoire des hommes divisés, qui ont tout détruit, vendu, perdu. Les mots qui désignent ces objets finissent par disparaître également, nous dit Paul Auster, suivis par les hommes qui les nomment. Il s’agit donc de retrouver les objets pour retrouver et restorer la langue. « The closer you come to the end, the more there is to say » : « plus on s’approche de la fin, plus on a de choses à dire », a écrit Paul Auster dans Le Voyage d’Anna Blume. Il est évident qu’il faut traduire « there is to say » par « choses à dire ». Rappelons le prologue de l’Évangile selon Saint-Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». On ne peut résister à la tentation d’ajouter qu’à la fin, sera encore le Verbe, tant que restent les choses, les objets, et donc les mots pour les dire.

Dans Faire le mur, Emmanuèle Jawad va plus loin qu’Anna Blume, dans la mesure où elle s’attarde davantage sur ce qui est généralement considéré comme laid et qui est propre aux no man’s lands et aux espaces frontaliers, aux lieux déshumanisants de contrôles de sécurité et d’identité : murs, parpaings, briques, clôtures, barrières, grilles, grillages, béton, acier, mirador, sable, rouille, piquets, barbelés, benne. Les tristes éléments de cette dureté grise et sale qui constitue le quotidien de tant d’êtres humains sont pourtant devenus invisibles, notamment aux yeux de ceux qui ont la chance de n’avoir jamais partagé leur sort. L’attention que Jawad porte sur eux est en fait une forme de tendresse, puisqu’elle révèle sa compassion pour les personnes déplacées, exclues, séparées, opprimées.

Les différentes formes poétiques qui composent Faire le mur illustrent visuellement la thématique du mur : poèmes étroits, distiques et blocs. Belfast, Gaza, Berlin... Berlin : la troisième partie du recueil porte le nom de la cité des anges. Et c’est là qu’Anna devient Marion la trapéziste des Ailes du désir, et « il » l’un des anges. Toute ville détruite mérite la compassion des anges, témoins des horreurs de ce monde. La compassion dont Emmanuèle Jawad fait preuve dans Faire le mur lie émotionnellement le lecteur au sort des humains en détresse, malgré le parti pris apparent de ne pas s’attarder sur les émotions (la compassion n’est pas une émotion mais une attitude). Son texte livre (et délivre de) la désolation à travers une écriture très concrète, voire technique, qui s’attache à la matérialité des choses vues – tout comme Paul Auster, Emmanuèle Jawad sait que les objets parlent autant que les souvenirs.

Finalement, comme les anges de Berlin, Jawad observe, mais, fidèle à sa raison d’être – humaine –, sa compassion n’est pas qu’angélique et le message que son texte transmet fait d’elle un témoin actif, messager d’expériences personnelles qui se traduisent en récits, histoires, narrations. Ainsi, tout comme Anna Blume, elle témoigne du réel (et de sa brutalité) en rassemblant, préservant, maintenant vivants les histoires du passé et les souvenirs qui donnent leur forme au présent et au futur. Sans eux, les individus et les peuples ne pourraient plus être en relation les uns avec les autres.



Billes __Kenny Ozier-Lafontaine, MaelstrÖm reEvolution, 2015

Qu’est-ce qui séduit tant dans Billes de Kenny Ozier-Lafontaine ? Cette question revient à se demander comment l’auteur parvient à nous sauver du monde brutal dans lequel nous vivons, avec quelle parole irrésistible il arrive à nous captiver assez pour nous faire tout oublier, et nous entraîner avec lui « dans un trou de lumière ». La réponse tient en deux mots : poésie et rêve. Poésie par la douce folie, le chant mystérieux, orphéique, la clairvoyance, l’heureux voyage par-delà le sens apparent des mots : « il avait ramené le ciel à la taille d’une tête d’épingle, / pour voir ce qu’il y avait autour ». Et rêve, qui est, bien sûr, « de ne jamais se réveiller ». Le poète sait que « tout poème vise à la tombe », et que le rêve est tout-puissant.

Billes roule dans la bouche et quand on le lit à haute voix, , celle-ci s’ouvre et délivre, en faisant des « petits bruits d’arc-en-ciel », les créatures charmées par sa musique : « fleur rouge / qui naîtra (finalement) du vertige », ombres, étoiles, oiseaux, lucioles, nuages, pierres, enfants, chiens, fourmis blanches, papillons, perroquets, grenouilles, vents, arbres... La langue de Kenny Ozier-Lafontaine est « carnet vierge de toute solitude », une forêt vive et colorée qui nous emporte dans les « mondes entre chacun de ces mots / mondes infinis de choses innommables et innombrables ». Douce anarchie, éclatante langue d’étoiles de neige, elle saisit le lecteur comme le ferait un sortilège. Langue aux mots qui pigeonnent et qui scintillent de clins d’œil avant de s’entrechoquer, de percuter, elle enfante, par le hasard des roulements spontanés de ses agates, onyx, et autres calcédoines, des rencontres inattendues, dont la force tient de l’instinct.

Kenny Ozier-Lafontaine est manifestement un poète-magicien dont la besace débordante de mots-billes invite à ouvrir l’imagination, à libérer l’inconscient et à « chavirer l’esprit », comme l’a dit Camus du mouvement surréaliste. Le poème suivant, aux accents prévertiens et rimbaldiens, me semble livrer une belle recette d’écriture ozier-lafontainesque.

on ouvre un livre au hasard,
et la première page est une main gauche,
et il suffit de tirer dessus avec force
pour faire jaillir tout entier
un corps de lettres
et d’intervalles

en premier lieu décider du rôle de chaque mot dans la phrase, si celui-ci sera l’arbre où viendra chanter celui-là
ou encore si cet autre sera l’horloge ou le sentier capable de conduire
les autres dans la houle nocturne,

il existe des mots de nuit, comme il existe des papillons de nuit,
des mots-couleur et des mots-pierre,
des mots-marmites au bouillon tiède,

des mots-tissus, cousus dans la gélatine turgescente,
et des mots-bracelets trop lours, trop larges,
qui ont glissé il y a longtemps du poignet maigre, et qui tombent,
ricochent dans le vide,

un mot avec des ailes c’est un oiseau, un mot avec des racines, un arbre,
et celui-ci avec des yeux, un miroir, voilà,
– et celui-là qui respire ?
– c’est un mot qui s’efface

on peut jeter des mots dans l’eau ou vers le ciel
mais que le mot lancé flotte sur l’eau comme la feuille morte ou qu’il roule au fond du ciel ne nous regarde pas,

il y a un mot pour chaque chose du monde
et des mondes entre chacun de ces mots,
mondes infinis de choses innommables et innombrables
on n’appelle pas un mot par son nom, un mot c’est sourd
non, un mot ne répond pas... comme un Dieu, un mot, ça s’invoque

(Billes, Kenny Ozier-Lafontaine, p. 62)


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