Maryline Bertoncini, L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018.
A travers ce recueil, Maryline Bertoncini cherche à établir un dialogue avec les au-delà-de l’humain, avec ces démesures au milieu desquelles nous vivons et qui amorcent un dialogue si l’on ferme
les yeux et patiente. La forme qui surgit – ou ce qu’il faut qualifier ainsi – serait un anneau
stellaire, une chose qui s’étend sur un espace et un temps qui ne sont pas à notre échelle, exactement comme les œuvres monumentales de Chillida, démesurées et ouvertes. La surprise vient que le poème établit un lien entre cet anneau et le « mimosa » de l’enfance. Et aussitôt, frappe le ton qui saisit les vers : il se fait simple, familier, presque joueur, nous enjoint de nous réjouir de cette activité qui sollicite le dialogue par l’imagination. Alors, et sans autre précaution, il déploie ses visions. Elles se cristallisent à travers le terme « souvenance », incernables autrement que par le vers qui le prononce, jusqu’à la litanie. Le quotidien se mêle au mythique, au religieux, à l’orfèvrerie poétique, « où le soleil muché / avec des hirondelles / a des frissons de soie / bruissants comme des joncs », puis il reprend un visage familier, avec cette simple mention « La lumière ondule dans le tilleul ». Au fil des vers, le poème s’approche d’un hymne à l’heure présente, avec ses tessons de lumière entre lesquels « le ruisseau poursuit sa chanson », ce présent compris comme une genèse perpétuelle, « où dire les mots » est notre lot, où des millions de mots « s’accrochent aux étoiles » depuis notre « Thébaïde minuscule ». Dans la dernière partie, Le labyrinthe des nuits, nous sommes appelés à rejoindre une évocation de l’aube et d’un chant d’oiseau. Alors se laissent entendre les chants brefs de Madjnûn à Leyla : « je t’ai vu, Leyla, comme une ombre t’enfuir ». Puis, emportés sur des ailes, nous retombons dans les jardins ouvriers de la Zone, tandis que la nuit nue recouvre nos âmes. Un dernier voyage nous entraîne vers la forêt pour débusquer le roi-cerf, impossible à distinguer du poète qui s’offre à « la meute de mes années ». Sont convoqués les princes de Trebizonde sous les murailles de Palmyre. La roue tourne une dernière fois : la gare de Saint-Roch, la fête foraine passe sous les yeux du poème ; suivent un papillon, « le vol lucide du goéland » avant que « goguenarde la mort t’entraîne / sur la courbe du monde » et que s’exhale le dernier vers, dont on ne sait s’il est d’extase ou d’abattement : « Recapito… / impossibile ». À cette aune, on comprend l’exergue d’Edouardo Chillida à laquelle Maryline Bertoncini voulut répondre : « le dialogue avec les formes est plus important que les formes elles-mêmes » Autrement dit ce qui se donne aux yeux et à l’esprit dans un même élan, la forme donc, n’est rien d’autre qu’une prière faite à l’homme par les mille et une formes du non-humain pour s’entretenir avec elles ; oui, par elles ne pas s’enfermer mais s’ouvrir.
Jean-Pierre Denis, Nul n’est censé ignorer la météo, Ad Solem, 2024.
Jean-Pierre Denis est un poète sérieux. L’affaire est entendue. Quoique… Discutant cette année au marché de la poésie, nous avons revendiqué l’un et l’autre le statut d’idiot. Le vrai, pas celui de Dostoïevski, si proche de la figure du saint mais celui qui porte le titre de l’idiot du village, décoration inscrite sur son dos, à son insu, mais pour sa plus grande gloire. Maintenant venons-en à ce recueil au titre fabuleux (j’en suis jaloux) : Nul n’est censé ignorer la météo. Notre poète va-t-il tenir sa promesse ? Très vite, ma lecture trouve la bonne foulée : avancer d’un pas trainant en marmonnant ces vers qui m’apprennent à me revêtir de l’âme du simple (que je suis mais sans avoir la force de le vivre, comme vous peut-être) et à poursuivre le jour durant des questions qui s’éboulent pleines de silence. Les vers sont secs comme les mains d’un solitaire : « Le monde vient de loin / Le monde vient / De si loin // Si bien que personne / Ne peut vraiment dire / D’où vient le monde » J’apprends mes soliloques devant les étrangetés du monde, par exemple, ces mots repris après la lecture d’une affichette clouée sur la porte d’une chapelle fermée « Par arrêté municipal // de crainte des dégradations ». Plus loin, le Simple radote sur lui-même, sans honte : « Je n’ai jamais bougé de là / […] je suis ici / De toute éternité ». Ah, ce qu’il faut d’humilité pour vivre ce mystère. Car simple ne veut pas dire naïf. Au contraire. Par exemple, cet homme sait que le monde est faux, ou plutôt qu’il contient « une légère fêlure / une légère dissonance » mais qu’importe puisque le monde, même fêlé, reste le monde. Maintenant le simple se tourne vers la mer. Il nous partage son lyrisme de pauvre, avec son bredouillement solitaire, s’agite dans votre lecture tel un épagneul breton qui traine dans vos pattes et vous observe. Et puis il soulève cette question que seul un idiot se pose : « De quoi l’océan / Peut-il s’enivrer ? ». Quelques poèmes plus le Simple en vient à s’adresser à chacun d’entre nous. Pas besoin que nous soyons là. Le vers tombe en bouche ferme, volontaire car le Simple tient à ce qu’on l’écoute. Mais cela ne dure pas. Le voilà déjà qui lève le nez et interroge le temps et ses figures : madame la perturbation, sa « main mouillée », le soleil, le ciel et bien sûr le temps qui passe, « demeurant éternellement / dans l’impermanence ». Le Simple encore se redresse sur ce que j’imagine être un banc et, éprouvant une brise qui passe, se tourne vers moi et chuchote : « Sous les platanes / Un peu trop légèrement / Vêtue d’étoiles // La nuit frissonnait / Sensible à ses promesses / De vie vagabonde. ». Maintenant le recueil tire à sa fin. Il se tourne vers « Ce vieux soleil », avec sa personnalité d’humble « écureuil au ras de l’herbe. Il est pressé, économe, car il vieillit, « devenant chaque jour / un peu plus frileux ». À la fin, juste avant le crépuscule, le simple me confie : « le soleil me fait penser / à feu mon grand-père ». Pour conclure, je confirme mon projet initial : oui, je voudrais être le Simple, ce solitaire et anonyme idiot du village. Mais voilà : existe-t’il encore un tel village ?
Estelle Fenzy, Le goût des merveilles, Corlevour, 2024.
Le recueil commence par un appel à l’enfance, vue à travers les contes et une étonnante définition : « Je suis une impossible biche / un désenchantement ». Vite le poème suivant donne la clef : l’enfance est ce temps où l’adulte, ici maman est observé avec ses « épaules rentrées regard baissé », où « le sommeil enfile des gants noirs / pour étouffer les révoltes de la veille ». L’homme fort de cet âge, c’est l’enfant et non l’adulte. Rendu à ce point de lecture, j’interroge distraitement la mienne, qui me confirme cette vérité. Vient peu après deux vers terribles qui précisent comment finit l’enfance : « Perdre l’éternité / voilà les derniers mots de l’enfance ». Fin du premier poème. Ils sont quatre inscrits dans la table des matières du recueil : Agapes de l’ombre, Nos territoires d’orphelinat, Le goût des merveilles, Petite sœur (Le miroir de glace). Le deuxième m’entraîne écouter les enfants oubliés des contes, les frères et sœur d’Alice ou du petit Poucet. Ils me confient qu’ils n’avaient pas imaginé leur enfance telle des « bouts de verre », qu’ils furent marqués par des blessures qui leur font « confondre la vie / et l’oubli », et ou « ce qu’on entend rugir (…) / c’est la cohorte de nos peurs ». Puis vient à la fin de ce poème où un des enfants nous confie : « Nous avons / sous le préau du crâne / des cris d’hirondelles et des plumes tombées ». Le troisième poème, avec son titre, fait espérer toucher un peu de la merveille qui circule dans l’enfance. Elle logerait dans le récit, dans ce pouvoir singulier de l’enfant de rassembler « la barque du temps / et la rivière tranquille ». Ou encore de faire entendre « une humanité / de mots murmurés // (les plus beaux à entendre). Ou de témoigner de « L’hommage des sources / et des vents souterrains ». Un ton sombre se maintient pourtant dans ces vers, peut-être car malgré cette pierre de touche qu’est le merveilleux, l’enfant garde la prescience du naufrage à venir, même si on peut lui demander ce tour de magie : « Enfance magicienne / compte un deux trois // soleil ». Cette prescience viendrait que malgré ses jeux, ses défis, l’enfant n’ignore rien de la fragilité qu’il porte non pour lui mais pour le monde : « Splendeur et danger / nous sommes / le fragile du monde // et ce frôlement / de la mort dans la vie ». Vient déjà le dernier poème avec ce vers couperet : « Et tout à coup – la nuit ». Le dernier poème s’ouvre dans une forêt immense. L’enfant s’y rassure car « c’est dans le noir les plus belles rencontres. Puisque tout est fragile ». Mais le lecteur que je suis tremble après chaque vers. L’enfant s’enfonce car il « faut marcher longtemps pour trouver ta tanière ». Plus loin, la rivière, l’eau du lac avec ses grands bras prêts pour la noyade. Mais l’enfant survit, « bâton de présent dans le temps qui recule ». Une voix vient à elle, l’invite à se garder simple, à entendre « l’oiseau blotti dans la bouche du monde ». Maintenant viennent les vers qui vont conclure ce hors du temps qu’est l’enfance : « Écorchée tu choisis ta peau de femme ». La voix du poème (est-ce celle de la mère ou celle qui porte en elle l’enfance qu’elle fut ?) lui demande de rester « accrochée à ton âme. En échange, elle n’aura pour elle « que mes naufrages à offrir mais // ce sera méditer ta voix nue ». Me frappe ce rapport au temps si propre à l’enfance. Il me rappelle une notation de Tolstoï dans son journal et retranscrite par Simon Leys dans son merveilleux livre, Le bonheur des petits poissons : « seuls les enfants et les vieillards vivent la vraie vie : les premiers ne sont pas encore soumis à l’illusion du temps, et les seconds s’en dégagent enfin. » En attendant d’être ce parfait vieillard, le recueil d’Estelle Fenzy m’a incité à réinterroger ma propre enfance, ce pays perdu qui forme désormais l’horizon. Je me suis dit qu’elle fut aussi celle-là.
Jennifer Elise Foerster, Leaving Tulsa, traduction de Béatrice Machet, Æncrages & Co, coll. Parallèles, 2024.
Avec le recueil de Ron Rash, Réveiller les morts, Jennifer-Elise Foerster fait faire une entrée remarquée à la poésie américaine dans les publications de 2024. Bien des poèmes lus vont rester présents dans ma mémoire, comme Leaving Tusla, Fugue, ou [Leçons disparues et Glace d’Oklahoma. Je voudrai ordonner mes impressions pour mieux les partager. D’abord, l’image qui se dégage des Etats-Unis : un mélange de métaux, d’autoroutes (mais qui disparaissent « dans les étoiles »), de détritus, de nappes d’essence, de cendres. Le premier plan serait une grande plaine traversée d’un ruban de bitume, habitée par la poussière et des blocs de béton délabrés. La même Amérique que celle du grand Jack, mais désormais éteinte, figée, poudreuse, avec de grands nuages et une lumière qui vient éblouir un fracas de tôles pétrifiées. Cette réalité peinte exprime la victoire d’une urbanisation qui aurait ravagé, asséché, empoussiéré une nature au point de la vider de sa force. Et par sa cadavérisation, le constat de la disparition du tapis des vies protéiformes dont il ne reste que quelques lambeaux, comme quelques papillons de nuit, un criquet tapé sur le pare-brise, un serpent, des coquillages et des os. Il y a dans les vers de ce recueil le tranchant d’un scalpel, ainsi qu’un jugement et une rage froide qui rappellent des passages du Serpent à plume de D. H. Lawrence : « Parfois elle se demandait si l’Amérique n’était pas, en réalité, le grand continent de mort, le grand Non ! […] Long épluchage de l’âme créée en l’homme […] inspirée par un seul désir : arracher le vif en chaque créature vivante et spontanée. » Mais ce qui chez le romancier relève du jugement, se donne à voir (et à pleurer) en quelques vers concis : « Quand ils voient un territoire ouvert / ils ne savent que le prendre ». Vient alors à votre rencontre une autre dimension du recueil : sa puissance évocatoire qui nous fait approcher d’une autre Amérique. Vers après vers, se télescopent un présent évidée et un autrefois peuplé de femmes « qui jadis occupaient ces bosquets », où fleurissait un « maïs rouge soyeux, fleur d’ambroisine / sous ses pieds » et où vivaient des « coyotes, des oiseaux rouges ». On y trouve aussi des perles, des pierres précieuses, des colliers et des graines. Les poèmes alors stupéfient par la puissance de leur rendu, comme par exemple dans ce poème Glace d’Oklahoma, où nous sommes dans une ferme, après un décès que je crois être celui de la grand-mère sans savoir pourquoi. Emporté par la marche du poème, nous mettons nos pas à sa suite, jusqu’à entendre les « épis de maïs [qui] se craquellent dans le vent de la prairie. ». Ce contraste entre le réel et l’évocatoire est symbolisé, il me semble, par le mica, qui exprime aussi bien le reflet translucide, la désolation poussiéreuse et la magie invaincue. Enfin, dernière dimension du recueil, la question de la langue originelle : « Je suis née de la boue sang / et os hokte / hokte hecet os [femme femme homme] ». S’il s’agit de la faire entendre à nouveau, ce n’est pas pour se la réapproprier (imposer sa culture contre celle de l’autre) mais pour rejoindre par elle les générations qui ont vécu sur cette terre, ce « nous » sans âge, vivants et terreux de cette terre, que nous continuons de porter : « Les mots ne sont pas des os. / Nous sommes ce qui vient avant les mots, / ce qui vient entre eux quand la lumière / change dans la forêt. ». Car la question qui rend brûlant ce recueil est bien celle de l’origine, de la terre des ancêtres : que devient-elle en nous quand après nous avoir été arrachée, il faut la faire vivre avec pour seul lambeau, la plaie purulente d’un pays pareil à un suaire. La réponse de Jennifer Elise Foerster tient en deux mots : l’évocation et la dignité.
François Folscheid, Gravir le silence, L’atelier du Grand Tétras, 2021.
Une poésie comme un songe. Je le lis dans un parc avec un couple en face qui murmure et suit le temps qui passe. Je me souviens de quelques vers de ce recueil. Il est question de la terre qui « va au bleu par les poings qui dorment dans les pierres », de sa glaise, et, en son sein, de « la rive extrême de soi ». Puis vient cette étonnante partie, Advenir où « mon rêve se voile, se rétracte dans ses brumes : l’onde pure, le carillon de lueurs, le grand songe limpide ne sera pas. ». Pourtant on avance, on s’approche d’un lieu et alors « devant le feu de silex, les dieux parlent, ils suintent des yeux, des doigts, des osselets… » Je relève les yeux, médite sur la page. Puis, tiens, je note que le couple s’en est allé. Le soleil demeure, les arbustes et les fleurs reprennent une lampée de soleils. J’arrive au dernier poème. J’entends sa voix me dire : « Par ce chemin sec et nu je mène un combat de silex et de feuilles mortes. Gravir le silence, me hisser jusqu’au hublot et contempler l’aurore est mon ultime désir. »
Hôsai, Pèlerin des nuages et des eaux, traduction de Rikako Fuji et Dominique Chipot, La Table ronde, 2023.
Je n’ai pas la connaissance pour apprécier en quoi Hôsai a renouvelé le genre du Haïku. Je le lis en poète lisant un autre poète. Ce qui frappe immédiatement est plutôt la continuité d’impression avec ce genre ancestral tel que je le reçois : quelques vers pour saisir dans sa gangue première une impression fugitive, celles-là qui nous traversent en touchant à peine la conscience. Peut-être à cause de leur brièveté. Peut-être aussi car elles se distinguent de notre monologue intérieur, cette espèce de marmonnement dans lequel nous sommes englués et que bien peu d’accidents parviennent à nous détacher. Il faut une patience de pêcheur à la mouche, d’immobilité d’homme à l’affut pour repérer et rendre ces éphéméroptères spirituels dont la nature est très proche de celle du rêve. Autre caractéristique du haïku (tel que je le comprends) : l’essentiel du rendu provient d’une observation extérieure : des pommes de pins, l’attache des sandales, les radis, le portillon. Certes, chez Hôsai, et peut-être est-ce là sa modernité, il apparaît dans le paysage de ces poèmes sous forme d’un je, « je descends du train », « je vous l’avais bien dit » ou encore « me voici fiévreux ». Elle personnalise le haïku sans lui enlever sa nature de furtivité d’un instant de vie qu’on habite si peu ou si mal. Pour conclure, la question se rapportant au mode de lecture de la poésie brève : picorer ou lire d’une traite. Je privilégie le second mode, en quelque sorte, comme un long poème, quitte à revenir dans un deuxième temps pour picorer. Cette approche permet de faire descendre quelques images par la répétition de leur motif. Dans ce recueil : le parapluie, les tombes, les aiguilles de pin, le froid, le braséro, la mer. Une phrase m’a marqué. Elle ne vient pas d’un haïku pourtant, mais d’une lettre de Hôsai, un an avant sa mort : « Si je devais quitter cet ermitage, je renoncerais à me nourrir afin de précipiter ma mort… La société des hommes me répugne, je veux mourir au milieu de la nature, tout seul, dans le silence. » Oui, car la poésie de Hôsai dégage une qualité de silence qui vous pénètre : un silence apaisé, inentamé, inguérissable.
Philippe Leuckx, Rien n’est perdu, tout est perdu, Les Lieux-dits, coll. Cahiers du Loup bleu, 2021.
La rue est un paysage fluide, léger, un frémissement de l’âme. Voilà ce que m’enseigne ce petit recueil de Philippe Leuckx. Un arbre la ponctue, y brille des « interstices du soir » quand on la longe depuis un tram, derrière la vitre. Elle est parfois à Rome, mais pas toujours. Des mots s’y posent « comme par inadvertance », prudents comme il se doit, car il s’agit de « ne pas peser sur la rétine du monde ». Le soir la traverse et nous pénètre avec « ce silence d’être seul ». Parfois aussi, « la rue nous devance », parfois « on en vient à frôler / l’âme sûre des passants ». Que sait-on de la rue, nous interroge le poète, que sait-on de cette « corde blessée / de la déveine ordinaire » ? Puis le poème s’éloigne, rejoint un maison, une source, une ferme, un chemin d’où il « respire la profondeur du ciel ». Une mélancolie douce traverse les pages du recueil, comme une eau, où « s’abreuve notre intimité ». Peut-être est-elle notre voix intérieure, celle par laquelle on peut se confesser à la nuit tombée : « Rien n’est perdu / Tout est perdu ». Ah, encore un mot. Un poème se prolonge bien après qu’on ait refermé le recueil. Pourquoi ? Je ne saurais l’expliquer. Le voilà :
Peut-être retourneras-tu à Rome
pêcher au Testaccio
quelque souvenir de persienne
ouverte sur l’après-midi
quand la sieste rameute le silence des pierres
à moins que du côté du Verano la trace d’un tram des faubourgs
ne te lève à l’impatience
du voyageur
toujours pressé de voir
ce qui brûle en lui
de passager et de ferme
comme l’espoir
Olivier Liron, Paysage avec Koalas, Corlevour, 2024.
Lire un recueil de poésie peut soulever de l’enthousiasme. Ce recueil rentre pleinement dans cette catégorie. Sa forme limpide, vivante, assez imprévisible y participe. Le ton aussi, que je qualifierais de confidences pimentées de provocations naïves (donc sages) et raffolant des coq-à-l’âne, des carambolages de registres, pour nous offrir des perles qui font sourire et méditer tout à la fois. Exemple : « C’est l’automne, mais ce n’est pas de la poésie ». Relevée chez d’autres poètes de sa génération, Olivier Liron use volontiers d’un langage parlé – au sens de celui qu’on emploie pour raconter une anecdote. Cela provoque des effets de surprise quand brutalement un simple mot découvre un vertige. Dans l’exemple, suivez l’effet provoqué par l’adjectif merveilleux suivi de l’article et du nom l’agonie : « Il nous parlait d’une solution pour survivre aux catastrophes nucléaires […] Toutes les émanations toxiques transformés en merveilleux arc-en-ciel – jaune pour le strontium – Rouge pour le césium – bleu pour le rubidium – Opale l’agonie. » Dans ces poèmes, il y a aussi des extraits de dialogue, des réflexions, quelques mots scientifiques, des définitions comme celle du mot Flash, une recette de l’inspiration avec une conclusion définitive : « Servir réchauffé, de préférence à des âmes ingénues sur le point de s’abandonner entre vos bras sûrs » (j’aime le duo ingénu – sûr). Tout cela à travers 4 poèmes ayant des titres mémorables comme « Art poétique en natation synchronisée ». Sur la question du Koala (pourquoi eux ?), la réponse est si évidente que je préfère de me taire. Et enfin, pour les lecteurs-archivistes, veuillez noter que le poète était présenté dans le numéro 2 de la Forge. Il y avait (déjà) affirmé des propositions audacieuses : Le poète comme « Pizzaiolo Officielle des Dieux » (proposition plus sérieuse qu’il n’y paraît et reprise en quatrième de couverture) ou « Pour tous ceux qui tètent la douleur comme un produit / laitier ». Un poète à suivre, sans aucun doute.
Hisachi Okuyama, La Roue suivie de Suite ciserale, illustrations Jean Pierre Schneider, L’Atelier du Grand Tétras, coll. Glyphes, 2023.
Depuis Thibet de Segalen j’aime visuellement les poèmes en vers longs. Ici je retrouve ce même plaisir. On comprend par la préface que le voyage va être rocailleux, tant il est animé d’une haute ambition de polyphonie symbolique et polysémique autour du carnet de Rimbaud, transposé sur le paysage de Belle-Île, complétée et enrichie par un jeu graphique où les phrases dites et prononcées (je suppose) sont en italique et droites celles accueillant les mots propres au poème (si j’ose). Excusez du peu ! Bah, me dis-je, qu’importe si la route est belle. Très vite, on comprend que point de repère, le mantra du poème, sera un simple vers : « et qui achève l’inachevé ». Je l’ai reçu comme une phrase qui tourne et retourne dans la tête pendant qu’on marche. Des mots rares ponctuent et colorent le chemin. On les suppose tirés de la géologie ou fruits de quelques néologismes. Exemples : « fleurdise le départ », « de stellaires ennoiements », « neigiférique ». Ils ne ralentissent pas la lecture mais dégagent d’étonnants effets proches des poèmes de Paterson ou de William Carlos Williams. Ils rythment les vers, offrant des ralentissements ou des glissades, si bien qu’on se croit marcher sur le dos granitique et mouillé d’une île bretonne, avec en bouche le carnet de Rimbaud qu’on réciterait à voix haute. Il y a de très beaux effets sonores (ceux de la marche justement) : « les susurrements n’en finissent pas / des crisaillements les ciselures sont profondes », « le microsillon crânien ». Le poème d’ailleurs joue volontiers sur l’opposition des « s » et des « k » – motif poético-mélodique rarement utilisé. La deuxième partie du recueil, Suite ciserale provient de l’écoute de la première Suite française de J.S. Bach. Le poème se veut la saisie verbale des effets spirituels provoqués par les notes de Bach. Il est organisé en VI parties reprenant la numérotation de la Suite. Les vers gardent cette dominante minérale relevée dans le premier poème, avec quartz, pâleur opaline, etc., pour signaler une écoute depuis une côte bretonne avec son océan, ses fleurs sauvages, sa « crillardise oiselesque ». Reviennent quelques nouveaux néologismes qu’on goûte désormais en familier : « cembalistique océane », « la somptueuse suavité neigifère ». Et bien sûr, comme précédemment, s’entremêlent à la description sonore de la Suite, du lieu et de l’heure bretonnes, une voix intérieure, ayant ses propres occupations (tourments) qui lui ôte tout pouvoir d’écoute tant vivre et l’exprimer la déborde déjà. Exemple : « mais tout ça ce n’est pas ça ce n’est pas ça / qui compte c’est qu’elle a déjà / changé toute ma vie ». Ce recueil nous rappelle que le travail créatif du néologisme et de l’enchaînement sonore des syllabes appartient à la palette du poète ; plus encore, qu’il rentre dans ses obligations et ses privilèges d’artisan de les travailler.
Etienne Paulin, Poèmes pour enfants seuls, Gallimard, coll. Blanche, 2023.
Pour recension, laissez-moi vous partager ma deuxième lecture du recueil. Cette fois, j’ai débuté par la table matière pour mémoriser ses quatre parties : Fin du trésor, Province, Terrain d’étourderie et Ariel. Je me suis attardé sur l’exergue de Supervielle : « Écoute-moi, Capitaine de mon enfance, / Faisons comme avant », puis, passant au premier poème, me suis rappelé l’ampleur du blanc de chaque page : quelques vers, avec titre ou pas et cette impression de calme qui s’en dégage. Je retrouve le ton, intime et lointain (comme une voix qu’on entend à condition de tendre l’oreille : un vers me retient : « dehors c’est difficile / les gens vont vite il y a des claves / c’est dur d’aller leur dire / quoi que ce soit à cloche-pied » Le monde qui apparaît est brumeux, immobile, en patience, avec des talus, un bourdon, de la mousse, un jardin et cet aveu : « le vrai bonheur est fait de glissements / de bruits d’enfants » (la coupe invite à distinguer le glissement des bruits d’enfants). Le père apparaît, « ce probable marin », « cigarette à l’oreille ». Le paradoxe de cette partie vient que l’enfance perdu qui semble être cette fin de trésor, rend le monde trop vaste à l’adulte-poète. Il en devient insaisissable à cause d’un trop plein d’ennui, peut-être, ou des choses minuscules qu’il dit et « que son cœur connaît trop ». La deuxième partie introduit un maire, un notaire (ce poème est un petit bijou : « j’ai fait mon testament / en belles rimes villageoises / le notaire m’a bien aidé / il s’y entend / je lui dois tant »), un habitant, « un type avec canotier ». On y emprunte le train Paris-Bâle et cette question lancinante qui rode d’un poème à l’autre : frôler, est-ce toucher ? ». On assiste à un conseil municipal qui vote l’ouverture du parc le dimanche. Mais « La fête est envolée », n’est-ce pas Guy Goffette à qui ce poème est dédié, n’est-ce pas Étienne qui en est l’orphelin ? Puis, du marin, il ne reste qu’un portrait. La troisième partie débute sur un mot d’ordre : « chante vers l’avant », il s’agit de conduire son aigle sur une île. Des animaux apparaissent : un singe, des chats (ils sont nombreux), des poissons, « aventuriers de la langueur », une grive des bois, un vautour et d’autres encore sous un ciel qui est celui de l’enfance. Des personnes se joignent à la ronde, rarement nommés, dont un au drôle de nom : « Café perdu ». Le poète les interroge : « Tu vois cet horizon ? ». Ils ont l’air perdus ou est-ce le poète qui les a de vue perdus. Est-ce par étourderie ? Ou est-ce parce que « cet été n’existe pas » ? Vient la dernière partie qui porte le nom de l’aimée : le grain de sa peau, ses yeux avec le mot promesse et truffier, « ce grand sourire » qui réveille « la douceur de revivre » « rue de la Fraternité », ils sont là depuis toujours, « dans un repli de mon vrai cœur d’enfant ». Vous le voyez, Poèmes pour enfants seuls est le récit d’une renaissance par l’enfance retrouvée. Y a-t-il d’autres renaissances possibles ? je ne crois.
Jean-Charles Vegliante, Sonnet du petit pays entraîné vers le nord et autres jurassiques, L’Atelier du Grand Tétras, 2019.
Peut-on encore écrire de la haute poésie, une poésie qui embrasse fraternellement bien des enjeux humains dans une langue de grande exigence ? La réponse est oui. Il suffit de lire la poésie de Jean-Charles Vegliante. En fait, la question est plutôt : aura-t-elle des lecteurs ? Et la réponse est « probablement oui : peu par génération mais sur de nombreuses générations. »
D’abord, ce qui retient l’attention est la clarté de sa langue, comme on le dit d’une eau. Le vers de Vergliante ne connaît pas de tremblement. Il est solide sur ses consonnes et avance droit, goûtant l’enjambement, seule gourmandise. Écoutez la beauté de ces trois vers : « Nous avons fui sans avoir le temps / de nous connaître, avec la stupeur / qui habite aussi ces moignons de nature. ».
Ses poèmes vous habite longtemps après leur lecture, comme le ferait une ritournelle chargée de désolation : « l’horizon bascule / avec un hoquet étranglé de jusant ». Quelle peut en être la cause ?
Je comprends le motif du recueil comme celui de la place de la nature dans nos vies. Le poète ne prétend pas être du cru ou poète-laboureur – il est de l’urbs pas du plateau comtois – mais il vise à honorer les paysages et les lieux en signalant par quelque vers ce qu’il l’a distingué. La nature telle qu’elle nous est ainsi retournée, nous semblons la voir derrière une vitre. Et n’est-ce pas le plus souvent ainsi ? Nous ne participons plus à ses jours et à ses nuits, à peine la suivons-nous distraitement, au loin, comme l’espèce humaine désormais, « enfermée dans ses prisons de verre ». Notre perception visuelle est si insignifiante que notre regard intérieur ayant perdu le goût de l’effort, comme on dit en équitation, un refus devant l’obstacle : il retourne à l’écurie et mâchonne son foin. Le poète veut combattre cette désolante distraction : par sa langue il va cheviller sa préhension : il va visser ce qu’il saisit, comme on écrase la fibre de bois pour que plus rien ne bouge. Il veut que cela pénètre et se fixe bien dans notre indolente caboche. Conséquence : le temps, pris dans un tel cadre, est suspendu, figé, à peine respirable, nous hante, exprime une gêne (de vivant) et une tristesse (de l’éloignement) – d’où l’effet ritournelle évoqué plus haut. Mais n’est-ce pas notre rapport avec ce dehors qui nous également est renvoyé ? Ne sommes-nous pas face à lui comme « en station », préférant rejeter dans l’ombre les manifestations qui se déploient dans la nature, tel le « grand coq farouche » [le grand Tétras, je suppose] avec ses « grands cris plaintifs sous quelques lunes ».
Pour conclure, reparcourant ce recueil, je me suis demandé si j’y retrouvais les paysages comtois que je fréquente depuis près de trente ans. Pas vraiment, car la poésie de Vergliante ne se veut pas descriptive mais scrutatrice : de notre lien avec les lieux mais aussi de ce qui les rassemblent avec ce qu’ils ont de verdoyance touffue, d’ancien les (jurassique), d’étranges avec ce « cercle obtus des monts » où le poète se fit un temps veilleur pour nous.
Jean-Charles Vegliante, Trois cahiers avec une chanson, suivi de Source de la Loue, L’Atelier du Grand Tétras, 2020.
Le recueil surprend par l’assemblage qu’il propose – assemblage comme on nomme le mélange des jus issus de parcelles ou de cépages différents. Des trois cahiers, il y a d’abord le cahier chinois avec des tercets extrêmement séduisants, où, en un trait, sont réunis une observation, une méditation et une ouverture. J’y ai trouvé une forme de reprise – dans le ton – des Cent poèmes pour éventail de Claudel : « Si la mer est un ciel couché dans les sables / apprends-nous sa langue de harpe d’air /pour d’autres voyages » ou celui sur la lauzeta (l’alouette de Ventadour j’imagine) : « La lauzeta mot disparu dans son souffle / buée à peine écrite / chosette aussitôt envolée ». Dans ce carnet, nous nous découvrons promeneur pleinement à sa tâche de promeneur : parfaitement présent et parfaitement distrait par ce qui vient à la rencontre. Ainsi tandis que le crépuscule descend, que l’ombre des herbes s’allonge et trace au sol des griffes, nous tel l’enfant que nous sommes toujours y voyons un ennemi qui nous fait face. À ce premier cahier suivent des poèmes photos, ainsi je les nomme cat ils prennent un instant avec un simple titre et quatre ou cinq vers. On retrouve le même ton que celui du premier cahier, un même humour détaché, légèrement ironique, avec ici et là des teintes gris-amers. Voici maintenant que s’avance le poème de la dernière partie du recueil, Source de la Loue. Il est « monstrueux » au sens fort du terme ; même le poète le qualifie d’hypersonnet. J’ai dû le lire plusieurs fois pour bien le pénétrer. Je n’imaginais plus possible de soutenir un tel ton, un mélange (assemblage) de l’Énéide et de Zone, la rudesse d’un minéral et l’ivresse chagrine du premier poème d’Alcool. L’attaque est inouïe : « Pour la dernière fois, le dernier / quelqu’un se lève pour faire entendre / l’incommensurable dit des morts, / le profond grondement du caché » Un tel déploiement pour une « simple » source, se dit-on ? Oui, pour parler d’une source « bruyante », il va nous falloir dire le tout de l’homme ? Nous allons devoir pleurer avec des larmes de rage de ne plus croire à « à l’alliance / possible avec le lézard, le bœuf, /les étranges bruyères des tourbes », mimer notre indifférence d’avoir perdu l’espérance, tout cela pour simplement mieux regarder cette eau verte qui bondit, qui nous nargue avec sa trop fraîche liberté, dont nous accueillons les éclaboussures comme des poignards plantés dans le dos, tandis que notre main tient encore « notre part de lard », nos douze écus à la Judas, reçus comme paiement de notre traitre et miséreuse docilité d’être montés « dans le train de l’oubli quotidien » ? Alors, après avoir assisté à la chute, « aveugle amour / acharné vers l’en-bas, vers les eaux / torses nettoyant jusqu’au squelette / calcaire l’énorme flanc du mont », tu te rediras toi aussi : « ne crois pas à la piété du temps » ; peut-être te viendra cette étonnante apparition d’Alep, là, au cœur de ce « continent / de tant de fertiles prairies et placide / combe à l’abri de la bise noire ». Si oui, alors il n’y aura plus de calme en toi, après cet instant où « tu as été / dessous le sol obscur des paroles », après t’être perdu à simplement regarder ce qui dans les dépliants touristiques appellent « Les sources de la Loue ». Plus loin, ailleurs, tu te diras : « Détruite est Alep / à présent des ombres / courent sur la grève ». Jamais plus tu rentreras chez toi.
Céline Walter, Poèmes de gouttière, Corlevour, 2024.
Une voix d’abord. Simple et chuchoté. Nous autour, tels des arbres au milieu d’un paysage. Les arbres, comme des motifs d’une âme qui se parlerait les yeux grands ouverts : « Rester petit / Face à l’été / En devenir / Écrire des histoires d’herbes sèches / […] Ces petits pas devant soi / qu’il faut compter quand même ». Des arbres qui sont des frênes aux pieds d’une maison ou des jours de tilleul. Des arbres, et aussi le soleil, un jardin chamane et la pluie, autre motif-refuge de l’âmes puisqu’elles sont « comme des gouttes d’eau ». Ainsi, les poèmes avancent page après page et à travers eux, une voix s’approche et se découvre : « Innocente / Je me tiens devant vous »et s’efface pour mieux nous donner à voir « la beauté du dehors », tandis que « le couchant recouvre et lisse d’un blanc roux » ce qui encombrait sa vie intérieure. Mais soudain, presqu’au milieu du recueil, la tonalité de la voix change. Pourquoi ? « Dehors est devenu trop grand ». Il n’y a plus le jardin de la rencontre, mais ce noir soudain tombé. Et « Le noir c’est l’Autre / Ton contraire peut-être » », mais aussi « Le seul à oser te dire Oui ». Les poèmes sont maintenant des interpellations amoureuses et inquiètes : « J’aime parler ta langue / C’est celle de la lumière », « Votre œil dans le mien », « À l’endroit où nos désirs s’en vont se mettre au vert ». Arrive alors, ou plutôt monte sur plusieurs pages, le long poème Ombre dans épine. On dirait un poème du dédoublement lors d’une révélation spirituelle où ces deux vers auraient embarqué l’âme et l’esprit pour traverser la mort : « à la place du temps / nous avons un visage ». Le recueil se prolonge encore de quelques poèmes, sur l’enfant, la vie familière brusquée par la naissance, une vie qui se montre parfois dure, implacable. Le recueil refermé, une question demeure comme un parfum : dans ce vaste paysage où le « Je » s’efface pour n’être qu’une voix, quel est ce « vous », ce « tu » sans cesse rencontré, si proche et si « Autre », avec qui le poète se risque au « nous », ici et là et surtout sur le dernier mot du dernier vers ? Il pourrait être multiple, y compris un je dédoublé. Je ne le crois pas. Mais il est des mots imprononçables si l’on veut cheminer avec « lui » sans le perdre.
REVUES DE L’ÉTÉ 2024
Les Hommes sans épaules, numéro 57, premier semestre 2024, dossier : Poètes breton pour une baie tellurique
C’est un très vaste paysage de la poésie bretonne que nous dresse ce numéro de la HSE : 33 poètes auxquels on peut ajouter sans erreur des poètes présentés dans les rubriques Porteurs de feu ou Ainsi étaient les Wah inséparables de ce coin de terre, comme Perros, Delabarre et Kenneth White, ou encore Guy Allix, Emmanuel Baugue (quoiqu’un peu Normand), ou André Prodhomme (quoique d’un peu partout). Pour chacun, nous avons droit à une présentation du poète et de son œuvre, marque de fabrique inégalée de cette revue. Rappelons à cette occasion qu’il n’existe pas d’autre revue (en ligne ou pas) ayant une connaissance aussi intime, si j’ose, d’un si grand nombre de poètes, en particulier ceux nés entre les années 1920 et 1950. Par exemple dans ce numéro, les présentations de Guillevic, Manoll, Robin, Grall, Glemnor, Cadou – pour ne citer qu’eux – méritent d’être lues pour elles-mêmes. Cela rappelé, penchons-nous sur le dossier « Poètes bretons pour une baie tellurique » à proprement parler. Il y a une évidente volonté d’équilibre entre poètes connus, méconnus ou inconnus tout comme entre des poètes du début, du milieu ou de la deuxième moitié du XXe siècle. Evidemment, on lui reprochera - moi le premier ! - tel ou tel auteur absent (pourquoi ne pas avoir retenu Gilles Baudry ? Charles Le Quintrec, qui pourtant publia son Village allumé chez Saint Germain des Prés ?) Mais je concède que le paysage est déjà considérable et qu’il est bon qu’il y ait quelque « injustices » pour ranimer la levée de bocks ou de ballons pris en commun. Que ressort-il du paysage dressé ? On retrouve une très bonne illustration des grands courants poétiques bretons du siècle écoulé avec la mise en avant des très singulières années 70 et 80, qu’on peut résumer au conflit qui opposa la génération de Jack-Helliaz à celle de Grall, le premier avec son cheval d’orgueil et le second avec son cheval couché. On retient également cette tresse, que je crois propre à la Bretagne, qui rassemble une poésie ancrée, privilégiant plutôt une forme de dépouillement, une poésie « bardique », volontiers vindicative et pamphlétaire (voire guerrière), et qui aime à être mis en musique, et une poésie druidique attirée par le merveilleux et l’alchimique qui plonge volontiers dans la veine surréaliste (ce qu’affectionne particulièrement notre revue). L’élément qui réunit ces trois courants, hormis la Bretagne elle-même, c’est la place incontournable du minéral (le granit, le mica, etc.), pour ne pas dire le tellurique comme le pointe si justement le titre du dossier. M’a frappé également, à la lecture du dossier, la relative étanchéité qui règne entre la poésie de l’Argoat et celle de l’Armor. Il semble bien qu’en Bretagne deux univers poétiques distincts se côtoient sans se confondre, ainsi que les paysages et les modes de vie. Enfin, et bien sûr ajouterai-je, le dossier permet de mesurer la solide et la féconde richesse du terrain éditorial breton grâce au dévouement de quelques maisons d’éditions (pas forcément bretonnes), d’associations culturelles et artistiques très actives (comment ne pas citer « les rencontres de Max ») et de quelques figures tutélaires qui ont su jouer un rôle de découvreur ou de rassembleur (Grall, Guillevic, Brémont, Christien et Geneste aujourd’hui). Pour conclure, et picoter d’iode l’ami Christophe Dauphin, après avoir lu son passionnant édito, je me suis demandé si ce n’était pas un article pro domo pour la poésie… normande.
Arpa, numéro 144, juin 2024
Ce qu’on goûte dans une revue, c’est à la fois de retrouver quelques auteurs qu’on connaît et d’en découvrir de nouveau. Dans la première catégorie, j’ai eu plaisir à retrouver Pascal Boulanger (que je quitte rarement des yeux), à lire de nouveaux poèmes d’Alexis Bardini dont j’avais apprécié le recueil Le vent qui porte les pollens et bien sûr à vivre en poésie les hommages rendus à Anne Goyen, et Guy Goffette. Au rayon des auteurs découverts, Jean Lavoué m’a beaucoup marqué – il est sûr que je n’en resterai pas là. Les deux poèmes de Raul Sebastian Baz, poète roumain, sont intrigants, celui de Thibault Chavez d’une belle tenue. Les textes de Gaultier Roux tirés de sa résidence d’écriture à Shanghai surprennent par leur diversité. La chronique de Gérard Bocholier, comme celle de Ughetto dans Phoenix sont des guides vigilants de ce que le premier nomme « le tourniquet des nouveautés ». Saluons la nouvelle couverture et la mise en page de la revue particulièrement élégante et soutenant la lecture.
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