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Lectures de Françoise Delorme

mardi 14 janvier 2020, par Cécile Guivarch

Ecrire avec Thelonious / Mathias Lair, L’atelier du Grand Tétras, 2019

« Je suis en train de réécouter Thelonious Monk. Je me suis rappelé m’être dit, il y a longtemps, que je voudrais écrire des poèmes comme il joue », répond Mathias Lair à la question de Jean-Paul Gavard Perret, dans un entretien intempestif. Il aime aussi écouter Bach, infiniment... Le lecteur, s’il aime aussi l’un et l’autre ne s’en étonnera pas vraiment. Très vite, il lira ce petit livre dense et surprenant comme une sorte d’« art poétique », de déclaration de foi, foi dans la force imprévue, inconnue du silence, cher à Thelonious Monk :

            il fallait dans la musique
            un mutisme pour que lève
            enfin the thing l’autre
            chose

Cette confiance dans le silence s’accorde volontiers avec une sorte de quête, un peu erratique et pas très conforme - on sait le peu d’écoute qui fut accordé au début à Thélénious Monk, quête têtue à travers les possibles des sons, des mots et de leurs divers agencements possibles :

            écrire c’est creuser
            le silence pour écouter
            ce qui vient
sinon que des
            récitations le poème
            ouvre le lecteur
à l’improvisation
            pour sauter loin des partitions

Le musicien - et le poète, du moins il l’espère - invente un chemin de notes, sème « ses cailloux de petit Poucet de temps en temps » sur un chemin même pas « tracé bien maigre », et pourtant

            À chaque fois c’est raté
            mais on sait
ce qu’il cherche
            ce que ça serait

Le poète comme le musicien saurait mâtiner les sons ( notes ou mots ) et le silence dans une discontinuité qui ne détruirait pas « la mélodie reprise / perdue retrouvée la tendresse / d’un temps » et saurait maintenir un rythme pour libérer une pulsation :

            La pulsation la vie
            elle bat en chamade
            sans mesure ni syntaxe
            charrie tout à la fois
            bouillonne sans fin

Dans les poèmes très dynamiques de Mathias Lair, on dirait entendre parfois plutôt un solo de batterie avec toutes sortes de roulements, balayages, douceurs et stridences, roulés et ruptures comme si le sens des mots ne venait qu’ensuite et métamorphosé, se métamorphosant sous nos yeux et dans nos oreilles grâce à une rythmique singulière. Mathias Lair accorde une importance essentielle au rythme pour définir la poésie : « Mais quel qu’en soit le pas, il s’agit toujours d’une danse...Le corps s’élance, bien sûr il retombe. Mais c’est pour reprendre son élan : la terre n’est plus le plancher sur lequel on serait contraint à déambuler, elle devient un point appui pour rebondir, monter encore. Jusqu’à l’instant fugace d’une apesanteur, quand nous nous élevons plus mais que nous ne redescendons pas encore...si fugace qu’il est à peine perceptible » (revue Décharge n°184). Les poèmes de Ecrire avec Thelonious donnent à entendre une musique très singulière. Monte un drôle de rythme : il se noue, se dénoue et se renoue sans cesse par un jeu d’italiques et de romain qui provoque comme des syncopes, une impression de claudication - avec d’étranges enjambements qui contredisent l’élan syntaxique « normal » ou un jeu de passage entre différents phrasés qui s’accompagnent, se contrent ou s’entrecroisent à dessein. Peut-être s’agit-il de faire surgir une distorsion pour faire entendre quelque chose d’encore inouï, pour libérer l’oreille et ce qu’elle entend. Ici je cite un poème en entier, car même si des séquences sont facilement repérables et des citations fort tentantes, un poème entier montre mieux l’enjeu dans sa durée, déroule la façon dont se tordent et se détordent les liens entre les mots, dont se télescopent les images. Le musicien se présente alors comme une sorte d’exemple dans sa lutte, plus proche d’une vérité peut-être ? Une telle danse sonore nous emporte, nous émeut, nous provoque aussi :

            On peut brasser les mots
            du poème comme
un jeu
            de dominos pas les touches
            en bloc
le râtelier
            frapper secouer ne suffit pas
            il faut soi-même
s’emmêler
            les doigts gauches à droite pour
            le faux pas
l’oubli
            the wrong mistake que ça danse
            en biais le horn pipe
du diable
            que ça tombe du vers comme
            de la gamme torchée
de travers
            la faute est vraie quand elle donne
            l’inouï
où être
            là-bas plus qu’ici

Pour moi, qui aime entendre Thelonious Monk (et Bach aussi, d’ailleurs, avec qui je lui vois quelque parenté, entre jeux ordonnés, dissonances savantes et coups de sonde dans l’inconnu), ces poèmes sont une belle découverte qui ne trompe pas et me rend sensible à

            ...cette joie de moineau
            dans sa minuscule intensité
            une manière de protestation
            contre la douleur passée dans les fibres
            - mais pas dite
elle fait partie du lot.

Je ne sais comment Mathias Lair lit ces poèmes à haute voix, mais j’ai plaisir à les lire, moi, un peu comme s’ils chantaient...Un blues, avec une voix qui parfois se brise, s’éraille et reprend, malgré tout.

Malgré la nuit / Gilles F. Jobin, éditions Samizdat, 2019

Le premier livre des nouvelles éditions Samizdat, depuis qu’elles ont changé de main et sont dirigées par Claudine Gaetzi, est un livre de Gilles F. Jobin : Malgré la nuit. Les deux précédents, déjà édités chez Samizdat, portaient aussi des titres écartelés entre ombre et lumière, douleur et joie, Jouer dans le noir et Au temps de l’amour inquiet. Pour celui-ci, l’auteur a suivi encore la même contrainte draconienne : chaque texte est composé de 150 mots, pas un de plus, pas un de moins, titré pour la première fois en italiques à la fin de l’envoi. La diversité de ces petits poèmes en prose étonne. D’un livre à l’autre, les tonalités chatoient. Et à l’intérieur d’une contrainte qui pourrait sembler monotone, voire monocorde, les textes changent de forme et de projet, de sujet. Dans Malgré la nuit, les courts récits de vie sont moins nombreux peut-être. Les personnages, dont certains existaient déjà dans un des volumes précédents, sont souvent évoqués dans des situations d’attente, des moments un peu cafardeux de perte de confiance, en soi ou dans la vie, voire d’abandon. Beaucoup vieillissent, perdent leurs forces et leur désir d’exister, tout cela dans le silence, presque l’oubli, sauf celui du poète qui veille à sa manière. La place donnée à des questionnements sur la langue, sur les mots mêmes, semble de plus en plus grande, et balance entre humour - tendre ironie - et mélancolie. Ainsi, dans l’un d’entre eux, le poète s’interroge sur les sens des mots qui se perdent au hasard des dictionnaires, déstabilisant une confiance naturelle dans la vérité de la langue ou au contraire en l’enrichissant - avec un sourire un peu complice - de possibles oubliés, mais vifs encore :

            Des mots du dictionnaire perdent l’une de leurs définitions. D’une révision à l’autre.
            Virgule, baguette plate pour l’apprêt de velours. Truand, marchepied du métier de
            tisserand. Somme, douze milliers de clous. Robinet, fleur de coucou. Quille, ouvre-gants.
            Poupe, mamelle des fauves femelles. Oedipe, singe de la famille des ouistitis.[...]

Ces questionnements peuvent parfois aller jusqu’à s’inquiéter de l’importance réelle de tout travail poétique. Aucune illusion sur la vanité de l’existence comme de celle de son expression. Cependant, le poète risque des mots quoiqu’il ne sache peut-être plus bien pourquoi, et c’est un peu comme si les mots eux-mêmes le poussaient, l’obligeaient à se lancer :

            Les textes se composaient, se décomposaient. Se recomposaient. Modifier cette phrase, enlever un adverbe, hésiter
            entre deux mots. L’un trop usé, l’autre trop contraint. Il y aura des tu, des il, des on. Faudra réécrire entièrement
            des paragraphes. [...]. Choisir un titre. Chipoter sur d’autres formulations . Et la réalité dans tout ça ? Et l’écriture ?

Malgré une teinte qui vire au presque noir bien souvent, ces poèmes sécrètent une fragile lumière, parfois brouillée, parfois ambivalente, parfois au bord de disparaître. Et puis non, elle persiste. Et dans le poème éponyme, « Malgré la nuit », cette frêle lumière se borne à réussir à pouvoir dire justement la vanité de tout ce qu’invente l’homme, surtout de ce qu’il imagine, oiseaux et baleines de nuages s’échouant parmi l’indifférence d’une nature vivante que les mots ne parviennent peut-être jamais à rejoindre. Pourtant, on se surprend à désirer protéger cette menue flamme de cent cinquante mots, solitaire dans le temps qui nous malmène, nous rapproche aussi, nous inquiète, toujours menacée, mais partageable :

            ...se laisser distraire, lancer une pierre, reprendre les manuscrits en friche, terminer des rangements, redouter
            le froid, se promener, élaborer un calendrier, attendre, lire, laver le linge, apprendre la nature et les hommes,
            écouper, s’asseoir, consigner les rêves, retravailler chaque réplique d’une scène, chercher les fossiles, oublier,
            allumer une bougie, s’enivrer, épeler le nom des morts, écouter le bruissement des choses et des pensées, évoquer
            les absents, écrire à un blessé, rentrer dans le silence, ficeler les journaux, supporter les babillages, ne pas
            tout ébaucher, se réjouir, contempler la mésange huppée, la truite, perdre du temps, raconter, s’énerver tout à
            coup, se déplier dans l’instant et l’espace, croquer une pomme, fuir la foule, rire et pleurer, craindre la maladie,
            l’accident et la douleur, rechigner devant les tâches, regarder le soir tomber, acheter des souliers, manquer
            d’enthousiasme, manger, trahir les résolutions,pester contre les injustices, appeler les amis, les aimer...
                                                              Ephémérides

Traverso / Véronique Wautier, éditions L’herbe qui tremble, 2019

Ayant relu plusieurs fois Traverso, je le relis encore et il me subjugue, il chante dans des registres toujours différents qui se font écho. Chaque fois, ce livre brille avec intensité. Véronique Wautier écrit avec une rare acuité, une sûreté et un sens de la mesure qui m’étonnent. Jamais un mot ne manque, jamais un mot ne semble déplacé, et s’il surprend, c’est pour rebondir plus loin, autrement, pour faire vivre les autres mots dans un nouvel arrangement. Je pose le verbe « écrit » au présent, alors qu’elle est morte très récemment, dans la lumière de l’été. Je devrais dire « écrivait », mais justement, le poème autorise ce présent, grâce que tout art m’offrirait, mais plus encore les mots de ce poème :
            quand je vois ton visage
            je me dis qu’écrire
            c’est tout simplement
            garder la présence
            un peu plus au milieu
            de nous

Un « nous » sourit et se souvient pour tous, il invente aussi toujours un futur en train de naître, un « venir » surgissant de toutes les sensations et sentiments de la poète rassemblés et noués avec des mots choisis avec délicatesse, liant d’une inextricable façon l’accord et la dissonance, la violence de la vie et la beauté simple ou complexe qui ne s’en détache pas, l’apparition et l’effacement. L’apparente et très attirante sérénité de ces poèmes ne doit pas et ne veut pas faire croire qu’elle s’échappe de la cruauté pour célébrer une joie autonome, au-dessus de la vie vécue. Véronique Wautier affirmait déjà, dans un livre précédent, Continuo (L’herbe qui tremble, 2017) une appartenance à un monde fini en quelque sorte amphibie, parce qu’inachevé ou blessé, mais ancré dans la puissance vivante d’un réel qui se dédouble tel que les humains le reçoivent et le continuent :
            certains croient moi pas
            je marche sur cette jambe fantôme
            un bon appui en poésie
            nos poignées de main sont réelles

Si quelque chose est sauvé de la douleur absolue, du néant, c’est parce que tout est dit, avec un ascétisme sans austérité, dans l’incertitude, la perte et l’inconnaissable, la solitude, mais à travers un destin partagé, partageable quoique très obscurément, dans un monde vivant que les fleurs habitent aussi :
            Je perds mes pas souvent
            mais ce sont des pas

            car il y a une plus grande maison
            commune
            commune et aveugle

            une maison en approche
            de qui s’approcherait

            une mauve en arbre
            inemployée

La formation philosophique de Véronique Wautier n’est sûrement pas pour rien dans la pesée savante et si juste des mots. Mots qu’elle convie souvent sous ce vocable même, mots dont elle interroge sans cesse l’existence, la substance, dont elle sonde l’effectivité avec des images qui se contredisent d’une page à l’autre, mais « sans se dénoncer » comme dirait Anne Sylvestre. Elle peut les convoquer ainsi :
            les mots se plaisent
            dans la langue

            qu’est-ce qu’un poème ?
            un vivant qui franchit la fatigue

Et juste quelques pages plus loin, le contraire vient compliquer l’écoute :
            Les mots se blessent dans la langue
            et dans son insensé silence
            mâchoire hache

Le silence ainsi caractérisé revient sous une autre forme à la fin du poème pour scintiller paradoxalement :
            en attendant j’écoute
            un silence réfugié

Comme elle se souvient sûrement de toute une poésie qu’elle aime et fréquente depuis longtemps, la symbolique du vase ( dans Continuo, elle maniait déjà avec attention les mots comme « des tesselles / des fragments des éclats ») et celle de la barque peuvent faire venir sur la page notre rêve d’abondance et d’unité déçu ainsi que notre désir de fuite ou notre peur de la disparition :
            il y a des mots errants sur nos visages
            des vases entiers qui retournent à la mer
            et beaucoup
            beaucoup de barques clandestines
            à notre chevet

La force morale et intellectuelle sur laquelle je voudrais insister ici ne doit pas cacher l’extrême sensibilité que la belle concision de ces poèmes sait tout aussi bien faire surgir, parfois une sorte d’enfance comme éternelle, toujours recommencée :
            promenade avec un petit
            jusqu’au gros camion pelleteuse
            aux yeux rouges clignotant

            en passant par les framboises
            en revenant par les noisettes

            il tient avec sérieux une fleur du chemin
            la jette avec sérieux un peu plus loin

            long arrêt auprès de la petite rivière
            qui se jette bruyamment dans l’eau

            il tend la main vers son oreille
            pour que nous écoutions ensemble

            nous sommes deux
            nous apprenons
            le début de la langue des plaisirs

Plaisir si fragile d’être ici, de regarder, d’écouter, de nommer toute la fragilité qui « l’étreint » :
            un tout petit bégaiement d’oiseau
            surprend la marche
            dans la pluie rauque

            loin des grands mots pansus
Comme si elle entretenait un feu, la poète anime et ranime en permanence une grande tension contradictoire dans chaque poème, dans la façon dont ils résonnent entre eux et aussi dans leur avancée inexorable vers la fin du livre et vers la fin de chaque vie, sans nier la vanité d’écrire puisque plusieurs fois revient le vers qui clôt l’ensemble « La poésie est une poche trouée ». Mais elle maintient une très grande confiance dans ce qu’elle nous fait entendre dans « les mots » et qu’elle entend aussi, une sorte de distance flexible emmêlée au silence qui permet d’inventer, entre vide et plein presque réversibles, par la grâce de l’écriture poétique, ce qui nous donne lieu et miel nourriciers, une réalité parlée par des corps vivants dont la page garde l’empreinte :
            les mots sont des mains comme les autres
            au fur et à mesure

            pour prendre part à l’inconnu
            ils sont autre chose encore
            mais je ne le sais pas
            ils sont nos plus proches inconnus

            les plus proches n’aiment pas les cris
            ils préfèrent les bouches douces qu’ils écrivent
            dans les alvéoles du silence

Comme une étoile tombe dans la nuit / Mathilde Vischer, éditions Samizdat, 2019

Le livre commence dans un jardin. Comme un vrai jardin rythmé par les saisons, un jardin dans lequel on se promène, mais surtout un jardin intérieur qui se nourrit de toutes les sensations et impressions vécues dans un vrai jardin, reconnaissable aujourd’hui comme hier, dans la mémoire intime parce qu’il fut présent :
            J’y reviens chaque jour et à chaque fois, j’ai besoin de le vérifier, de vérifier sa présence,
            son pouvoir sur moi, sa puissance changeante au fil des saisons. je vérifie ainsi chaque
            lieu dans lequel je ne suis plus.
La dernière page s’ouvre aussi, à travers la fenêtre d’un nouvel appartement, sur un jardin, le jardin, toujours là, mais devenu, peu à peu, mystérieux, pour toujours secret :
            Un jardin est là, mon jardin est là, profond, resplendissant, totalement inconnu.
Entre les deux évocations de ce jardin, à la fois origine et destin, entre impersonnalité fondatrice et devenir des subjectivités, avec l’évocation de forêts désirables et aussi menacées que les villes bombardées, la poète tisse deux récits qui attirent ces pages hors du poème vers la narration romanesque, mais pas seulement : ils s’égrènent en petits chapitres dont de très nombreux pourraient facilement être extraits du livre et lus comme de brefs poèmes en prose dans lesquels elle questionne la notion de distance dans une éclatante évocation de toutes sortes de naissances, distance entre soi et le monde référentiel, entre soi et les autres, entre les mots et les choses, distance aussi que signifie le mot « entre » qu’elle parvient à ne pas détacher des deux rives qui l’enclosent ou du cercle qu’il ne peut fermer. Dans son précédent livre Lisières, la même interrogation s’affirmait dans une image surprenante et forte a contrario liée à la mort :
            Il revoit les paysages du temps de la paix, les ciels du temps de la courbure [...] Dans la
            mort qui sera la sienne [...] le corps sera léger comme la rumeur de l’eau qui frappe un
            ventre clair, et la distance qui sépare la pensée de la peau.
Entre la vie et la mort, entre le jour et la nuit, dans un intervalle qui n’existe peut-être pas, mais ouvre une marge de manœuvre, se jouent nos rêves, nos peurs, nos croyances, nos désirs, nos envols, nos chutes, nos questions à travers deux histoires entremêlées, celle d’une astronome attirée par l’infini qui « passe ses journées à scruter les galaxies » et « a toujours tenu debout seule, dans la verticalité des choses et des événements » et celle d’un jeune homme, né dans un pays moyen-oriental en guerre dont la mère, sage-femme qu’il suit souvent à l’hôpital, meurt en accouchant de son frère parmi bombes et gravats. L’astronome, elle, va donner naissance à un enfant dans un pays occidental aisé mais dont les citoyens, dont je suis, se retrouvent prisonniers - tels des poissons ferrés - de « milliards de nuages virtuels » qui « nous rendent muets, dans nos cages et nos seaux nous restons les mêmes, prisonniers de notre propre liberté ». Lui s’exilera ici et deviendra sage-femme, prendra le parti de la vie envers et contre tout, malgré le deuil (ou à cause de lui). Pas une vie au-dessus de tout soupçon et hors des difficultés, non, une vie prenant en compte au contraire notre fondamentale et
éprouvante fragilité. Enfant déjà, il sait qu’
            il est pris dans la brutalité de l’instant, dans l’attente d’une distance possible, sous la
            conscience haute de ce qui fait, de ce qui attend l’homme. Et il sait qu’il restera encore
            les morts à enterrer, les maisons à vider, la plainte de la ville meurtrie à écouter. Partout
            la vulnérabilité à protéger.
Que ce soit la qualité de vulnérabilité qui soit nommée et pas ceux qu’elle affecte compte ; c’est bien la tâche de toute démocratie de parvenir à admettre que la vulnérabilité est une condition absolue de la vie. En ce sens - probablement un peu utopique, un tel livre est politique aussi. Cet homme venu d’un lointain (très proche puisqu’humain) en grande partie détruit fera comprendre à l’accouchée (et au lecteur) qu’il existe deux sortes de douleur, celle liée à la destruction et celle amoureuse qui accompagne nécessairement toute forme de création qui nous réapparente et nous réattache au monde élémentaire :
            Lorsque la douleur sera trop forte, qu’elle donnera sa couleur aux feuilles des noyers,
            aux visages inconnus ou impossibles à reconnaître, aux timbres des vies, crissements
            des roues, à l’oiseau qui râle ; lorsque le corps entier répandra sa force, ignorée, secrète,
            nous prendrons un nom de forêt et sur la jetée, tout au bout, nous serons le battement de
            l’eau.
S’ajoute à toutes les douleurs évoquées, mauvaises et bonnes comme autant de facettes de l’ordinaire difficulté de vivre, une douleur particulière, celle qui accompagne un actuel et fort sentiment d’impuissance qui nous entrave :
            Oubliants, nous sommes les regardants d’une vie qui nous décide, nous pleurons sur les
            ruines d’une mémoire manquée. Couchés les yeux ouverts nous sommes des suppliants.
            Nous sommes suppliants de la lutte. Nous sommes suppliants du repos.
Si les histoires de ces personnages nous importent et génèrent en nous une attention inquiète et amicale, l’écriture de Mathilde Vischer nous emporte plus loin. Elle touche notre sensibilité par des images étranges et contradictoires, ambivalentes, à la fois simples et sophistiquées, qui semblent nommer, dans le mouvement poétique de chaque intense fragment, avec une grande exactitude, la complexité de nos sentiments, la force toujours renouvelée, éblouissante, de notre mémoire qui précède la vie autant qu’elle en procède :
            Dans la clarté la plus profonde de l’instant, je comprends que cette minute de vie dont
            l’intensité semble indépassable, incommensurable, est le seuil de la fin la plus proche,
            que cette proximité demande le retour à une épaisseur connaissable, rémanente, où
            l’arbre peut pousser, le torrent, retentir, la pensée suivre un cours limpide. Mais l’oeil
            toujours en gardera l’éclat, la mémoire de durer.
La force indéniable de l’écriture de Mathilde Vischer me semble tenir dans la capacité de développer une pensée que l’on sent devenir peu à peu en nous, lecteurs, émotion poétique aux multiples sources, chant, fêlé parfois, dont le rythme et le courage pour affronter avec des mots l’opacité de nos vies nous recréent, nous éclairent aussi.
Au moins un instant.

Cubes danubiens / Zsuzanna Gahse,... Donauwürfel traduit de l’allemand par Marion Graf, Hippocampes éditions, 2019

« Au lendemain de Noël, il trouve la fillette sous le petit épicéa couvert de guirlandes de pop-corn et de décorations en papier, qui dispose ses cubes-alphabet en configurations sur le sol. Elle les écarte les uns des autres selon divers intervalles qu’elle ajuste encore et encore jusqu’à ce que chacun soit parfait. Il l’observe un moment mais sans parvenir à déchiffrer le code. [...] Elle lui montre comment le système fonctionne. La distance entre les cubes, la hauteur des lignes, les couleurs comme celles des lames de son xylophone : elle a inventé une notation. »
Ces phrases que je viens de lire dans le roman Orféo de Richard Powers (éditions du Cherche-midi, 2014) me paraissent une vivante description de ce qu’ a entrepris Zsusanna Gahse dans Cubes danubiens, une autre forme de notation . S’il y a bien a priori quelque chose à quoi ne font pas penser le nom et la réalité du fleuve Danube, c’est bien des cubes. Or, dans ce livre très convaincant, Zsusanna Gahse fait interférer une dynamique géométrique très stricte, celle du cube, d’une série de cubes successifs, avec le flux d’un récit de voyages réels et imaginaires dont les points de vue changent, solennels ou quotidiens au cours de l’histoire eux aussi entremêlés. Monte ainsi sur la page la vision dense d’un fleuve mythique, sans dimension d’en avoir autant, en suivant une rythmique elle aussi à la fois rigoureuse et floue. Dès le premier cube, les dés sont jetés (dé, autre sens possible de Würfel, introduit en allemand la notion de hasard parmi toutes les volontés hétérogènes qui parcourent vers, strophes, poème !) :
            1
            Il est parfois d’argent, le Danube, en
            allemand deux syllabes, en latin quatre,
            tantôt féminin, tantôt masculin,
            comme un personnage d’Almodovar,
            comme un reflet passant dans le miroir
            de Mickael Jackson, homme ou femme, avec
            un rire intérieur, en aval ce rire
            fait des vagues, et dix syllabes fois
            dix lignes font un Danube au carré.
            Pourtant combien plus beau serait un cube.
La traductrice, Marion Graf qui a sûrement accompli là une des traductions limpides dont elle a le secret, signale dans une note qu’en allemand, le vers choisi par Zsuzsanna Gahse « est en porte-à-faux avec la métrique allemande qui, elle, est tonique et pas syllabique. Pour donner à sentir ce choix décalé, le décasyllabe s’impose, bien sûr, mais libre de la musique trop régulière de sa cadence classique ». Tout cela pour suivre au plus près le cheminement d’un très long fleuve à travers des géologies, des pays, l’Histoire et les histoires communes de tout ce qui se passe sous ses eaux, sur ses eaux, le long de ses eaux, pour égrener comment il habite la terre -ses manières de demeurer et de couler - et comment il est habité - et surtout par qui, par quoi, jusqu’à la dissolution finale :
            8
            [...]
                                             le
            Danube évolue au fil des années,
            si les temps sont durs ou s’ils sont meilleurs,
            entre deux, qui plus est, il réagit
            sans cesse à la météo, au climat,
            sans trêve, le Danube réagit.

            9
            Un fleuve est une réaction sans fin.
            Bientôt, je pourrai vérifier là-bas,
            arrivée au delta, si le Danube
            dans un état végétatif, lambine
            et ralentit, pour rester en eau douce,
            sucre et sel. Eau douce contre eau salée,
            elle est bien là, la grande question
            du delta, et naturellement, de tout
            fleuve qui se jette dans la mer, quand
            les eaux déjà se mêlent, quand déjà,

            10
            les eaux se lavent à toutes les eaux
Citer un aussi long passage chevauchant les strophes donnera à sentir les passages formels, les glissements entre cubes, les enjambements entre vers, le flux inexorable, même si très chahuté, du fleuve, mais aussi ce dont il est la métaphore obligée : le cours du temps, lui aussi géométrisé et immaîtrisable, structuré, structurant et déjà dissous dans ce qui le crée, le recrée, affluents, confluences, ruissellements. Cubes danubiens compose, en donnant l’impression d’une improvisation hasardeuse quoiqu’il obéisse à des régularités régénérantes, une partition où s’entremêlent plusieurs voix se perdant les unes dans les autres, se distinguant, revenant sous une autre forme, disparaissant. Le Danube change de nom et change de langue sur un si long parcours, irisé par tout ce que les humains qui séjournent sur ses rives vivent ou par ce qu’éprouvent ceux qui voyagent sur ses eaux rassemblées imaginairement dans un poème surprenant et très jubilatoire : il mime la quête de quelque chose qui restera à préciser malgré l’accumulation successive des cubes, le mouvement étrange de nos vies peut-être. Tiraillé entre récit et poème, il rappelle aussi le flux des pensées, actives et réactives, que l’on désirerait pouvoir parfois arrêter. Mais comment ? Entre gravité et humour, entre littéralité et lyrisme, entre contrainte et liberté, un poème naît, se promène, se métamorphose et se dépose un peu comme le feraient des alluvions, si précieuses mais elles-mêmes sujettes à l’irrémédiable mouvement :
            4
            ...
            ...En tchèque le ruisseau
            se dit potok. En allemand, comme en
            français sans doute, on croirait entendre un

            5
            nom propre. Un véritable jeu d’embrouilles !
            Dire très vite une série de
            noms et que nul ne s’y retrouve ! Ici
            la confusion est souhaitable, car
            dans tous ces ruisseaux, c’est de l’or qu’on cherche,
            Ornette et Tormente, Orbielle et Mornette,
            Scnellebach et Flachbach, tous cachent de l’or.
            L’eau sourd et ruisselle sur les versants
            des moyennes montagnes, et dans sa
            course elle transporte des alluvions.

Françoise Delorme


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