Ce recueil est doublement un cadeau, parce qu’on me l’a offert et qu’il est si beau. Gérard Auban frère du poète, continue à faire vivre « la poésie » de Pierre aujourd’hui -disparu- et voici, l’un de ses recueils publiés à La Crypte ; le quatrième. Le titre ne comporte pas de majuscule, comme une écriture d’enfant qui se moque bien de ces lettres plus grandes que les autres ; cette grande hiérarchie du monde (des grands).
Un autoportrait de l’auteur à l’entrée du texte figure, ce me semble, un corps dans son linceul, un griffonné rapide qui fait sens dans ce texte. Si la comptine rassure par son rythme et apprend à compter, comme son nom l’indique, ici Petit Jean compte les fleurs et les oiseaux sans leur attribuer de nombres, il y en a beaucoup, partout et même si « sa maman se désole toujours qu’il ne lise que des images » sa maman l’aime plus que tout. Un amour fou partagé qui permet à Petit-Jean et au poète, de nommer les choses et surtout celle qui semble impossible :
Une tartine de groseilles près du cahier sur lequel dort un chat tout griffonné de stries safranées sur la robe noire Petit Jean ne pense plus à manger il regarde sa maman jolie se disant que la mort ne peut avoir prise sur elle jamais jamais jamais
Le mot est prononcé, il ombre tout le texte, dans une écriture pourtant si douce : il hante Petit Jean dont la perception si particulière du monde lui fait du bien, lui fait du mal :
Oui c’est un ange […] un ange en culottes courtes de velours vert
Mais, ça meurt vraiment un ange ?
Françoise Louise Demorgny, Pointillés, éditions isabelle sauvage
un ensemble de textes brefs précédés de mots de poètes notamment Rimbaud et Jaccottet
J’avais découvert, avec plaisir, l’écriture de Françoise Louise Demorgny à la lecture de Rouilles, paru chez le même éditeur. Si ce recueil au titre pluriel : Pointillés évoque à nouveau les Ardennes, dessinant ainsi la frontière entre la Belgique et la France, la géographie du cadre permet aussi à l’auteur(e) de faire figurer Rimbaud au destin douloureux, à côte de celui de la « nabote » ainsi que la nommait son père.
C’est une toute petite tante : 1,45 m dit sa carte d’identité du 3 juillet 1951. Je fais une marque sur le mur. J’en fais deux, la seconde pour ma taille. Une toise au crayon de couleur. Les cheveux de Pierrette passent sous mon menton.
Ainsi se retisse la vie de Pierrette : son image mêlée de réalité concrète et de souvenirs émus, tendres ou cocasses se dessine sous nos yeux. Le texte se construit en récits unis et autonomes à la fois, pour chacun d’entre eux, un titre qui souvent parle seul :
On peut alors penser à un abécédaire même s’il est en désordre, ou bien à un dictionnaire dont les définitions s’agrémenteraient de faits et d’images, de songes aussi, à mesure que le texte progresse et que l’enquête s’affine. De toute façon, nous resterons aux côtés de cette jeune Pierrette encore fille qui accouchera d’un petit Roland, aux côtés de sa souffrance -à elle- entre ses paroles claires ou obscures.
Cependant, cet ensemble interroge aussi la poésie, les points, les pois comme autant de réductions ou d’ellipses pour ne pas tomber dans un chagrin éternel :
La poésie, celle qui m’embarque […] arrache mes masques de bonne figure et de grande fille courageuse, me pèle le cœur à vif comme une pomme déspiralée et me laisse nue exposée lisible comme au premier de mes jours. Elle est le seul rempart à toute mort qui s’annonce et m’affecte, elle sourd alors comme font les sources, emplit le vide béant, me tient lieu de prière, met de l’infini dans l’inconcevable finitude.
Comme une confidence, nous recevons ces mots que nous partageons, ici l’écriture a donné un « nouvel habit » à Pierrette et à toutes les Pierrette du monde, peu importe le lieu l’époque, et à tous les Roland aussi.
Claudie Lenzi, Chatàstrophes, Lanskine, collection Petit bric à brac
Un QR code vous permettra de découvrir une mise en images -qui bougent-aussi inventive que le livret…
Quand « chatteries » rime avec poésie, drôlerie, malice et conseils avisés ( !) Un adorable petit recueil, un carnet pourrait-on dire de kraft et de collages, de bêtises de chat curieux en 6 strophes qui de chatàstrophe en chatàstrophe distille dans son épilogue une bien belle sagesse :*
Strophe 4 : Le chat bien dans son rôle vise une casserole Il croit le lait pas chaud il va pour le pécho il tire et tout bascule ça cloque quand ça brûle
Et vous découvrirez l’épilogue en souriant !
Une affaire rondement menée, la mise en scène d’une bêtise, ses conséquences toujours douloureuses, une cuillerée de bon sens, une louche d’humour et notre « super » héros en papiers déchirés termine couvert de sparadraps et voilà !
Marcelline Roux, Alice Alice, Vous pouvez lui parler, L’Atelier des Noyers
ou la rencontre de deux artistes, la première écrit, la seconde photographie… (J’ai particulièrement aimé la gazinière aux pommes, titre que je me permets de donner à l’une des propositions d’Alice Alice…)
Une femme regarde sa grand-mère partir… Silencieusement, elle observe sa main, ses yeux, son front et parcourt tout à la fois ce beau livre d’images et de bruits : des cheveux en chignon, des chaussons multicolores, la pluie fine de sa voix, ses tournures inventées le silence de la maison carrée ses pas sur le lino, ces tendres souvenirs qui ramènent à la vie. A mesure qu’elle s’éloigne, son portrait se dessine, les chaussons s’animent en petits pas : les pensées de l’auteur(e) se posent sur la feuille et nous renvoient à nos propres absences.
Se demander si elle a peur comme elle a peur de l’eau elle qui ne prend pas de bain ne sait pas nager. Est-ce la même peur ?
Allées et venues d’infirmières leur présence ponctuée d’un Vous pouvez… qui semble exhorter plutôt que simplement conseiller : des voix réduites, posées comme seuls liens au présent… Avant celles de l’office.
Si elle tombe qui reste ?
Elle est tombée, difficile de ne pas terminer ainsi :
Elle qui n’aimait pas partir même par beau temps sera passée en juillet avec un oui des yeux plus beau qu’un au revoir.
jacques allemand, PLACE DE LA LIBERTE, propos DEUX
accompagné des dessins de sylvie durbec
Aphorismes, trouvailles, observations, évidences, grâce, amour, dents qui grincent aussi parfois derrière les sourires : le sourire…mots et dessins se conjuguent à tous les temps.
sur la photo entre les deux enfants une plaque émaillée « Place de la liberté »
Avec toi
j’ai mis un pantalon tout neuf pour l’enterrement de mon amie, il est trop grand et pour ne pas le perdre j’inspire profondément
respirer un luxe que j’aimerais tant partager
Un recueil écrit en kaaps, dialecte afrikaans parlé par les « métis » des classes populaires du Cap, voilà, pour les présentations, le texte est de plus, en version bilingue, ce qui permet de goûter par exemple à ceci :
« Ek is mal oo Lucida /J’suis raide dingue de Lucinda » ce sont les premiers mots de « Grande Anthologie de la poésie afrikaans » il se trouve qu’il s’agit d’un poème d’amour bien sûr, à grands coups de critique de la « poésie inutile » tant aimée par cette « Lucinda ».
Je me dis en moi-même tous ces poèmes ont l’air de chattes desséchées mais je suis dingue de cette fille je donnerais n’importe quoi pour trouver un moyen d’établir le contact.
Une galerie de personnages, putes, camés, obsédés, violents et sa mère :
Ce poème je l’ai écrit deux fois parce que ma mère la première fois qu’elle l’a lu elle m’a dit ; « Tu peux pas écrire ces choses-là, j’vais me retrouver en taule. »
La misère aussi et ce frère André : Toutes les nuits mon frère et moi on écrit on dessine on invente des histoires
[…] En fait la soupe était tellement bonne que je me suis arrêté de manger j’ai regardé mon frère et je m’suis dit qu’un beau jour faudra bien qu’un de nous deux meure.
Un texte grouillant débordant de tout à la fois, on peut penser à ses grands frères de la Beat Generation, bien sûr, et pourquoi alors ai-je pensé à Momo de La vie devant soi, tant pis, si je suis la seule !