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A livre ouvert - Souvenirs de la maison du temps, Lionel Ray, lu par Isabelle Lévesque

vendredi 5 janvier 2018, par Cécile Guivarch

Lionel Ray, Souvenirs de la maison du temps
Gallimard, 2017 – 104 pages, 14 €

Ils chantent et « grimacent » tour à tour les poèmes du nouveau recueil de Lionel Ray1, entre « ici », ce présent qui ne durera pas, et « là-bas », le passé de l’enfance perdu dans un espace inaccessible.
Dans le titre du livre, on entend celui Dostoïevski : Souvenirs de la maison des morts, paraphrase telle qu’elle conduit à percevoir le temps comme un désenchantement nécessaire et fatal. Élégie manifeste dans laquelle le poète associe le temps à un espace dont on ne peut revenir – le romancier russe quant à lui évoquait le bagne dont il était revenu. Le premier poème, « Poussières d’étoiles », chante ces années lointaines, qui brillent encore, où « [l]e temps nous avait oubliés ». L’espace ouvert du poème offre sa candeur à celui qui laisse entrer dans ses filets percés de jour la vie tournoyante et vibrante de ce qui pourrait être. Mais le conditionnel passé nuance d’irréel le possible :
« Il aurait suffi d’un seul regard
Et le mot à mot du crépuscule
Aurait tinté à nos oreilles. »
Était-ce si peu ? Le poème en appelle à l’écoute de ce que disent les arbres, les falaises, le vent, les saisons, les cuivres et les sentiers. C’est le pouvoir du poète d’entendre. La « symphonie » des « profondeurs » perçue par le Voyant Rimbaud se retrouve dans Souvenirs de la maison du temps : la « symphonie des astres », « l’orchestre des étoiles » ou celui « des aventures ». La mémoire, devenue « danseuse », tournera « Jusqu’au centre pur de l’oubli / Dans l’affection et l’humaine symphonie ».
De l’enfance naît cette musique lumineuse, lointaine et persistante :
« Nous n’étions rien que poussières d’étoiles
Rien de plus et tout cela. »
Les souvenirs, les rêves brillent encore, c’est le poème.
« Voici que s’ouvre
La porte des mots
Ce sont des façons de voyage
Au plus profond de soi ».
Les poètes nous ont appris cela.
« Le seul monde qui vaille est imaginaire
Le seul qui brille d’un pur éclat
Nerval, Michaux, Verlaine, Apollinaire. »
Et nous retrouvons dans Souvenirs de la maison du temps, de nombreuses réminiscences des poètes cités et de quelques autres, de Rutebeuf à Victor Hugo, de Villon à Baudelaire et Apollinaire. Comme Michaux dans La nuit remue, Lionel Ray use de la fumée et du brouillard pour construire son paysage de mots. Nerval énumérait dans « Sylvie » des noms de lieux du Valois. Lionel Ray fait de même avec ceux du Mantois de son enfance, mais en y mêlant le nom d’une station de ski de Savoie : « Que sont-ils / Donc devenus mes chemins mes rivières mes villages ? Guerville Gros Moulu La Plagne Andelu Limay Houdan Breuil Bois-Robert Maupomet Dennemont La Roche-Guyon Rosny / Les soifs que j’avais buvant à Vaucouleurs ! »
Si les souvenirs s’avèrent doux, les ombres, nombreuses, font percer les regrets :
« Qu’avons-nous fait de tout ce temps
Qui nous semblait inépuisable
De tant de flammes de portes vives et d’attentes ? »
On lit l’impossible conciliation du temps : l’identité glisse, d’une page à l’autre, en reflets changeants, les mots n’offrent pas un terrain stable, la « brume », marqueur constant de l’indicible et de l’imperceptible, voile d’opacité ce qui est perçu. La poussière n’est pas que d’étoiles et passée. Le poète, avec ses « façons d’aveugles », lit sa fin :« Ici repose ma poussière future ».Mort en prolepse, arrachée à sa date contingente par contiguïté temporelle. Le proche futur se trouve happé par le poème qui ne l’absorbe pas, le donne à voir sur un théâtre d’ombres, ponctué d’interrogations sans réponses. Le temps soumis à la répétition et à la limite du jour et de la nuit laisse passer « ce balbutiement », une parole « d’exode ou d’exil » s’en échappe, fragile dans des vers d’une extrême musicalité.

Isabelle Lévesque


1 Lionel Ray est le pseudonyme de Robert Lhoro, né en 1935 à Mantes-la-Ville. La troisième section de ce recueil, « Le ciel bascule », est signé de Laurent Bathélemy, autre pseudonyme déjà utilisé pour L’invention des bibliothèques (Gallimard, 2007).


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