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Lus et approuvés (juillet 2016)

samedi 2 juillet 2016, par Valérie Canat de Chizy

Louis Dubost, Bestiolerie potagère. Les Carnets du Dessert de lune, 2016

C’est avec les coccinelles, les abeilles et les lombrics que Louis Dubost a conclu un pacte bienveillant tout en engageant une lutte sans merci envers quelques autres insectes. Ainsi commence Georges Cathalo dans la préface de cet ouvrage de Louis Dubost, lequel, après avoir été éditeur et professeur de philosophie, a décidé de consacrer le plus clair de son temps au jardinage. Pour lui, les petits habitants de ses quelques ares de jardin n’ont plus de secret, et il nous les présente ici dans toute leur diversité : doryphores, chenilles, otiorrhynques, procustes chagrinés... Mais attention, on ne trouvera pas ici un catalogue descriptif de ces petites bestioles, plutôt des contes philosophiques non dénués d’humour que ces limaces, hérissons et autres vers de terre ont inspiré à notre poète jardinier. Nous y trouvons des références à Einstein et sa théorie sur les abeilles, à Belos, philosophe démocritéen, mais aussi à Voltaire ou Max Jacob. Louis Dubost distille des souvenirs d’enfance, des anecdotes sur la pratique du jardinage, des réflexions, aussi. Bien qu’il pointe parfois du doigt les travers de certains de ses contemporains ainsi que les dégâts causés par moult insectes envahisseurs, son regard demeure toujours tendre.

Le jardinier épicurien s’affaire à laisser croître et multiplier les véritables artisans d’un monde sinon meilleur, du moins durablement habitable (Les vers de terre)


Maria Polydouri, Kostas Karyotakis, Telles des guitares désaccordées. Editions Bruno Doucey, 2016

Maria Polydouri et Kostas Karyotakis, deux étoiles filantes de la poésie grecque des années 1920, se sont rencontrés et aimés, ont échangé lettres et poèmes, mais la vie les a séparés. Les éditions Bruno Doucey proposent une découverte croisée de leur poésie, le poème de l’un semblant répondre à celui de l’autre, en une danse triste et langoureuse. Le recueil propose, tête-bêche, la version française et la version grecque. Leur poésie, teintée de désenchantement, laisse percevoir un idéal, celui de l’amour, mais celui-ci apparaît comme un chant ancien qui s’est éteint. Ces deux guitares ont vibré à l’unisson, puis se sont désaccordées. La nostalgie est perceptible dans ces poèmes qui semblent n’accorder qu’au passé le privilège du bonheur.

Paris, le temps était venu de dissiper
mes rêves en ton sombre matin
et de te quitter, emportant avec moi
la joie triste de t’avoir aimé.

(Maria Polydouri)

Même si mon rêve, telle une ombre s’est éteint,
même si j’ai perdu la joie à jamais,
même si je me traîne sur la fange du chemin,
oiseau aux ailes brisées,

[...]

lorsque l’immense mer survient
mouillant le sable au matin,
elle me parle d’une rive connue,
elle me parle d’une vie que j’ai vécue !

(Kostas Karyotakis)

Atteint de syphilis, Kostas Karyotakis décida de s’éloigner de Maria Polydouri. La maladie, le désespoir, mirent un terme à leur relation.

Il y a, dans ces poèmes, la conviction que leur vie sera brève, la conviction aussi que le meilleur de leur vie réside dans le passé. Danse macabre des souvenirs / autour du passé, écrit Kostas Karyotakis. Ma petite vie s’amenuise et, jour après jour, / impuissante et tendre, tout doucement s’éteint, lui répond Maria Polydouri.

Pourtant, malgré le désenchantement, leur poésie célèbre une beauté tendre et douce ; la douleur fleurit, les papillons, les fleurs sont là pour apporter leur joie et leur fraîcheur. La musique, aussi, est perceptible à travers le titre du recueil.

Fais de ta douleur une harpe.
Et sois comme le rossignol,
et sois comme la fleur.
Quand viennent les temps amers,
fais de ta douleur une harpe,
et chante-la.


Marie-Ange Sebasti, La Connivence du marchand de couleurs. Jacques André éditeur, 2016

Le marchand de couleurs est celui qui permet d’imaginer la passion écarlate / d’un monde indicible. Il traverse des contrées où la société ne semble pas avoir élu domicile. Seuls une maison, un hameau, un village feront sûrement surface mais pour longtemps ce chemin / suffit. Le recueil s’attache au périple de ce personnage dans un espace-temps intemporel.

Le voyage ici n’est pas un moyen de rencontrer d’autres civilisations, mais une façon d’être au monde. La terre, le ciel, les paysages, voilà ce qui compte. Marie-Ange Sebasti semble faire l’éloge du dépouillement. Le marchand de couleurs ne possède rien, il s’habille de sable / pour épouser la vague. Ce qui compte, c’est la capacité à s’émerveiller, à regarder le monde avec un œil neuf. Ce n’est pas le foisonnement de la nature qui éblouit, c’est la pureté du paysage, les différentes teintes du ciel selon le moment de la journée.

Jour après jour le crépuscule
brasse toutes les couleurs
inonde l’univers
rétrécit les galaxies

Marie-Ange Sebasti parle de liberté. De la capacité de partager sans parole non pas des biens mais

quelques cailloux
quelques talus

un rêve à l’endroit
un rêve à l’envers

la lumière vorace
la lumière déçue

Capacité aussi à dialoguer avec les planètes, à faire de l’univers une source inépuisable de richesse. Ainsi la terre devient moins désinvolte / plus précieuse.


Thierry Radierre, Il faudra bien du temps. Polder 169, 2016

Thierry Radière écrit le bonheur simple. Quand le quotidien peut être parfois triste ou sans éclat, quand l’on se sent tellement loin les uns des autres, Thierry Radière a la faculté de créer le sentiment de plénitude avec des petits riens. Celui-ci se trouve dans les plis du soleil, dans le souvenir de la tarte aux mûres préparée par sa femme, dans le thé qui infuse. Au cœur de l’univers de l’auteur, il y a l’écriture, le rêve, mais aussi, la compagne et la fille. C’est un microcosme où l’on embellirait chaque chose, où l’on prendrait soin de chaque détail du quotidien. Ici et là, des images émergent et éclosent, ponctuant le texte de gorgées de soleil. Ainsi, les huîtres, aussitôt avalées, sourient dans le ventre. Ce sont les images, nées de l’imagination de l’auteur, qui décuplent la réalité et l’embellissent. Thierry Radière semble avoir fait sienne cette citation de Lao Tseu, placée en exergue du recueil : savoir se contenter de ce que l’on a : c’est être riche.

je revois la tarte aux mûres
que tu nous as préparée il était
tard et sa crème jaune sous le
noir des fruits sautait aux yeux
la lumière comme un réveil de
sucre d’orge avant de partir nous
coucher il y a longtemps que
je n’étais pas allé au lit avec
toi et ce début de rêve à deux
dans ta bouche le jour cuisiné
nos corps au salon sans rideau
fallait voir comme on aurait dit
une nouvelle chambre cette nuit-là


Marilyne Bertoncini, La dernière œuvre de Phidias. Encres vives, 2016

Marilyne Bertoncini, imagine la fin de vie de Phidias, ce grand sculpteur de la Grèce classique, auteur des frises du Parthénon et d’une colossale Athéna sur l’Acropole. Elle l’imagine en exil sur l’île de Lemnos, attaché à chercher, jusqu’à la fin, dans les veines des marbres bruts, le visage des dieux qu’il lui fallait extraire. La poète invoque Phidias, tente de le faire revivre, dans un décor à la fois onirique et enchanteur, un paysage bucolique où les pâtres font rentrer les troupeaux, non loin de la côte maritime ; elle puise dans ses souvenirs pour faire apparaître face à elle, un paysage à la beauté surprenante, un lieu qui ne semble exister que dans les contes ou dans les mythes.

Entre deux roches se cachent les tourteaux
aux carapaces vernissées
de transparentes chevrettes
les mouvantes anémones
et la fine dentelle des laminaires
sur l’écran de l’eau

Ainsi, en cherchant à faire revivre Phidias, la poète s’engage dans un voyage imaginaire, elle crée un décor, celui de la Grèce antique, où l’odeur du sucre cuit du figuier émane dans le soir, un endroit où le bel argent bleu des poireaux et l’or vert de l’angélique cohabitent. Et dans ce lieu, il semble que Phidias soit prêt à surgir. Tout l’intérêt de ce recueil réside dans la façon dont Marilyne Bertoncini parvient à rendre presque palpable ce personnage, dans la façon dont elle parvient à faire émerger un univers à la fois merveilleux et tangible.


Arlette Chaumorcel, Elle parle avec le chat. Editions Henry, 2015

J’ai aimé le titre de ce recueil, et l’histoire racontée est touchante, celle d’une très vieille dame qui se retrouve seule après la mort du vieux parti sans bruit, dont la veste repose toujours sur un fauteuil. Elle, c’est "la veille", elle vit avec son chat, dans sa maison entourée d’un jardin. Le chat sait garder la bonne distance pour ne pas prendre la place de l’absent. Il suit la vieille au jardin, il connaît ses habitudes, sait qu’elle va tenter de libérer les roses, ramasser des orties pour en faire de la soupe. Le chat s’appelle « Chat », il n’a pas d’autre nom. Le chat réfléchit, se pose des questions. Se souvient de sa vie d’avant. Un jour, la vieille dame appelle longuement son chat afin qu’il vienne la rejoindre écouter ses dernières paroles.

Il s’est voulu plus proche
a bousculé un peu
d’un ou deux coups de tête
une épaule affaissée parmi les oreillers


Françoise Armengaud, Ce froissement d’ailes entre le tout et le rien. La Porte, 2015

L’auteure envoie, depuis Paris où elle vit, une lettre à son aimée, qu’elle imagine dans la splendeur de son pays du Lubéron. La beauté émane de l’écriture et rejoint celle des nuits du Lubéron, constellées de myriades d’étoiles claires ; sur le ciel étoilé se dessine un visage, où se capte la saveur de l’infini. C’est à travers le regard de cette personne à laquelle elle écrit que Françoise Armengaud contemple la beauté du monde. Ecoute ce froissement d’ailes entre le tout et le rien, savoure cette allégresse d’oiseaux, réjouis-toi de l’ivresse où nous venons de fuir... La musique s’élève, gracieuse, de même que le rire, qui est envol d’hirondelles ou de mouettes. Une belle écriture, sensible.

Valérie Canat de Chizy


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