Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

Accueil > Bonnes feuilles > Lectures de Françoise Delorme

Lectures de Françoise Delorme

dimanche 6 janvier 2019, par Cécile Guivarch

L’Épine blanche / Jacques Moulin, éditions L’atelier contemporain, 2018

          Elle n’attend plus son fils. Elle l’appelait Jaboc. Dans cette famille, on aime le son [ok] - la langue aux allures de picard. Entre jeux de lettres, jeux de mots, phrases jetées courtes en brefs fragments, vers où se heurtent des souvenirs entrechoqués, Jacques Moulin écrit un livre de deuil émouvant et fort, sans appuyer sur ce qui fait mal, mais sans jamais l’oublier : Le fils est au puits et pense à sa mère.
Comme un tricot se défait, peu à peu, une comptine au macabre sujet s’impose :

         Maillons faibles
         Maillons proches
         Tu vas au trou
         Mère-grand y est
         Vient qui la suit
         Le prochain qui y est
         C’est bien toi mon vieux
         Entends-tu que l’on toque
         A ta porte Jaboc

          Un nom d’arbuste à fleur titre le livre, l’épine blanche nous accompagne au gré de variations très entremêlées. Une métaphore filée en surface ou en profondeur, floraison si brève, si frêle et piquante, se prête à nuancer le monde dans sa splendeur, exposée à la mort :

         Une aube froide qui rigidifie tout - l’aube n’est jamais neutre qui dans sa déchirure éveille l’épine noire. Une aubépine de mai qui sombre à l’août avec des lèvres blanches [...] La branche d’aubépine n’écarte pas des portes de la mort.

La splendeur, pourtant, donnée par les noms et par l’expérience du monde, géologie, géographie, histoire, relations humaines, commerce maritime, bouge , frémit et se métamorphose sans cesse : variations sur l’évolution de la vieillesse vers la mort, sur la maladie, variations égrenées avec l’amour et le désir et le plaisir des mots transmis par la mère, institutrice et généreuse, variations qui chantantes s’amuissent jusqu’au silence d’une relation épistolaire disparue :

         Il aimait ses lettres de maîtresse d’école. Lettres rigoureuses précises [...] jusqu’au jour où le tremblement de la main a étouffé un peu la phrase. L’épuisement du signe. L’effacement de l’empreinte.

          Variations émerveillées sur la lettre D (initiale de Denise, le prénom), sur le mot mère, si près du mot mer, nuances comme des écumes, sans cesse revenant, se recouvrant. Je dis émerveillées, car le poète semble éprouver, même dans ce livre où la tristesse pèse son juste poids de tristesse, un plaisir enfantin à jouer avec la langue, à l’entendre, à la faire entendre. À peine retenu sur la page, tout un vocabulaire marin pour dire la mère, la cerner en esquissant des lieux pour s’attacher - les quais, le sable, la falaise, l’activité grutière du port, ou bien au contraire libérer sa voix avec des bribes de souvenirs mêlés, ceux du poète, ceux de la mère, le retour de guerre d’un mari profondément meurtri, la vie à construire envers et contre tout. La vie à dire, puis la vie à écrire, telle quelle :

         Le fils avait appris le long poème « Nuit de neige ». Poème sur fond d’oiseaux [...] .Il avait compris que l’on pouvait avoir des mots en bouche. Que ceux-ci pouvaient être retournés avec la langue parfois jusqu’au mutisme absolu. Celle des pères poussés par la violence du monde au désaccord de vivre. Celles des mères traversées par l’expérience des peines et de la solitude dans l’étendue des plateaux nus de Caux.

          Variations réflexives sur la poésie, discret questionnement philosophique sur son effectivité, à peine, sur le mystère de la vie et de la mort que l’on ne fait jamais qu’effleurer, que l’on ne comprend pas vraiment et qui nous laisse sans recours, vanité toujours revenant :

         Le fils est désormais plus vieux que son père et sans plus de mère. L’endroit des choses à l’envers. Comme les fossés qu’on dit talus dans l’openfield. C’est le trou qui fait la butte. [...]. Trou pour de bon.

          Le deuil se déploie sans fard, On griffe toujours au doloir.
          Il n’est pas sûr, finalement, que l’humour - très présent et teinté de dérision - ou l’ironie atténuent la sourde douleur qui remonte sans cesse. C’est même souvent par un jeu de mots, un dérapage apparemment désinvolte, tout en résonances qui débaroulent, que surgit la surprise du lecteur, l’émotion nue :

         Aubépine aubépin. Sa parousie. Denisette et l’aubépin. Une sorte d’Aucassin et Nicolette. Elle aimait ces rimes de rien qui sonnaient bien au creux des mains au bout des seins. Elle les montrait à de rares moments [...]. Tétins en calice rouge-vif épineux. Epines en braise et fleurs amères. Pas pour le fils qui en a pris plus qu’il n’en faut en gros bébé qu’il a été.

Dans Escorter la mer, livre dédié à sa mère en 2005, (comme je comprends mieux maintenant, avec les poèmes de l’Epine blanche, la force de ce titre si mystérieux !), Jacques Moulin écrivait déjà pour célébrer la langue maternelle, devenue la langue du poème :

         C’est quoi qu’elle dit de Caux tout haut assise sur sa langue ? Elle dit la langue tendre, celle de la craie cariée où va se nicher la vie [...] tendre, vous dis-je d’aspérité tendre et trempée. La langue du galet sa forme secouée par les vagues l’usure des sels et les courants du fond. [...] C’est la langue de ma dame de cœur ma mère.

          Avec l’Épine blanche, le poète continue d’inventer avec une grande élégance une cosmogonie, une cosmogonie lyrique à sa taille, à la fois familière et étrange, commune et secrète, soumise à la finitude et au grand large, à l’horizon qu’il dessine. Entre terre et mer. Le jardin serait plus ou moins dévolu au père, à son silence fertile qui lui aussi « donne de la langue », à l’enfance jardinière du poète. Vagues, écumes, sables, bruissement de mots et de lettres : à l’avant-port, elle parlerait encore, Denise, la mère.
Les donateurs, peut-être, se rejoindraient un peu avec l’aubépine, écumes fleuries, épines déchirantes, dans la vie, qui va :

         Le fils doit s’en remettre aux natures qui forcent la vie au printemps. Poussent les sèves à vider le souvenir des poussières.

Grammaire blanche , suivi de Belles saisons imparfaites / Claudine Gaetzi, Editions Samizdtat, 2018

Dans Rien qui se dise (Editions Empreintes, 2014) Claudine Gaetzi écrivait :
décrire quoi, peu de choses, les miennes, avec ratures et béances, m’en contenter, ne plus frauder avec les images. Ne désirer que m’insérer dans l’intervalle, souffler dans l’écorce.
Dans ce livre, la poète poursuit cette ascèse, mais comme en deux temps. Grammaire blanche, œuvre plus réflexive, s’attache à essayer de saisir - dans une grande simplicité de langue, au plus près de l’expérience - le cheminement d’une sensation, d’une émotion qui devient pensée. Pensée abstraite, mais vive, vécue dans un corps, vécue dans des corps. Car tout se joue entre dedans et dehors, entre des corps désirants, qui se mesurent l’un à l’autre, il en est de même avec et dans le corps du monde entre mots et choses :

         Nous avons à nous inventer. Ensemble est la réponse. Je te connais, je te reconnais. Sous les branches que l’air agite, le soleil s’invite. Qu’est-ce qui est désirable, qu’est-ce-que je veux, que voulons-nous l’un de l’autre, est-ce que je veux ce que nous voulons, ce que je veux me prend ma volonté, humain désir, animal désir. Amas des courbes de nos corps.

Et Belles saisons imparfaites, qui suit Grammaire blanche et que l’on verrait bien comme la deuxième partie d’un ensemble, décline une description en fragments d’une maison d’enfance, vendue et par là soustraite à la vie privée de l’auteur. Descriptions sobres, choses réelles et bribes de souvenirs.

         L’énorme poste de radio dont les touches jaunes brillaient lumineuses. On tournait le bouton très vite, voix et musique se brouillaient.

La force symbolique des images apparaît peu, quasi-invisible :

         Le fil à repriser, le fil à coudre, le fil à lessive, le fil et les cordeaux pour tracer les carreaux du jardin, on avait le droit de se mettre pieds nus pour marquer les chemins, avant de rentrer, on devait se laver à l’eau froide du bassin devant la maison.

Ou alors elle se manifeste sous-jacente ou tronquée, ou décalée, d’autant plus aiguisée, douloureuse :

         Qui a touché les ailes fragiles de l’insecte des circonstances ? Sans l’avoir voulu, j’arrive dans un lieu où tout a un air perdu. Le présent est invivable. le présent est déjà vécu.

Entre ces deux ensembles qui se ressemblent et diffèrent peut-être seulement dans la qualité de l’équilibre entre réflexion et poème qui leur donne forme - plus ou moins soumise à la gravité qui nous leste, la poète expose en fragments de proses simples et presque transparentes un poème finement ciselé, comme aéré. Poème le plus pur possible, car un désir d’absolu taraude une quête, absolu qui contient son impossibilité dans son expression même, jamais plus qu’un instant coïncidente, aussi juste qu’elle puisse être. Il s’agit bien d’une sorte de quête, celle de trouver comment s’inscrire dans le monde, dans les mots, et entre le monde et les mots. Dans le même mouvement paradoxal, la poète tâtonne et cherche comment se tenir, comment voir, comment, en s’efforçant, parvenir à retenir ou à faire perdurer ... ou plutôt comment parvenir à faire monter le présent dans le poème :

         Seul le présent ne s’en va pas, ne revient pas.

Oui, comment faire briller
         l’éclat [qui] traverse les phrases que nous nous efforçons de construire et de maintenir droites, en équilibre sur les lignes de nos pensées contraires.

Éclat toujours si menacé, si menaçant :
         Morceaux. Pas d’unité, pas de continuité. Aucune circonstance propre à nourrir un récit. Absence de fiction. Images tremblées. Le flou me cerne.

La persévérance ne s’obtient pas sans exhortations. Même celles-ci déploient un lyrisme léger, quotidien, comme une sorte de paradoxale et permanente retenue :
Saisir ce qui arrive. Laisser échapper ce qui est passé. Inspirer, expirer. Chaque matin, chaque soir. Chaque instant. Respirer tout ce que l’entre-deux contient. Ne pas avoir vécu en vain. D’ici la fin de. Ne pas penser à ce qui finira. Former et donner du sens avec des syllabes transparentes. Rendre les pensées qui ne le sont pas. Me décharger du poids de la tristesse.

Et, comme Marcel Proust retrouve le temps dans le déroulement romanesque d’une œuvre dont le mouvement cyclique dévoie la linéarité qui habituellement le figure, la poète, dans un mouvement de répétition assumé, fait d’élans et de chutes, de renouveaux et de rechutes, régénère une présence au monde, une présence du monde, toujours saisies à la frontière entre fusion et séparation, entre vie et mort, entre l’expérience vécue et les mots pour l’écrire, pour dégager l’espace de
cette voix qui ne dit ni moi ni toi ni nous, qui provient d’un corps, qui ne définit rien, n’appelle personne. Voix dépliée hors de moi, voix qui me comble, voix qui tout en parlant m’écoute, voix qui n’est pas la mienne, ni celle d’aucune créature réelle.

L’herbe rase, l’herbe haute / Laurent Cennamo, éditions Bruno Doucey, 2018

         Courbure du rêve. Lièvre
         de vivre, de bondir. Revenir
         en arrière, redevenir le temps
         d’une image, l’enfant, tirer de son trou
         la tristesse aux longues oreilles,
         la lancer loin, bouquet
         d’étincelles

Les livres de poèmes de Laurent Cennamo recèlent un charme qui ne se dément jamais - l’extrait (en quatrième de couverture) cité ici fait foi. Il grandit même au fur et à mesure des parutions. Je dis charme dans les sens opposés de ce terme.
D’une part, dans ce livre qui contient trois ensembles dont une sorte d’art poétique en guise de conclusion, une grâce et une légèreté saisissent le lecteur. Elles ne disparaissent jamais complètement, même lorsque la mélancolie semble à son comble. Elles frémissent dans tous les poèmes, en vers ou en prose. Choisir un exemple est difficile, à la fois par ce que tout pourrait être cité, mais aussi parce que rien ne semble absolument détachable d’une musique qui nécessite la durée qui la constitue pour prendre vraiment son essor. C’est là une des particularités très étonnantes de la poésie de Laurent Cennamo. Chaque mot semble se réveiller et s’individualiser fortement, et, simultanément, dépendre des autres mots absolument, autant pour l’intensité qu’ils en reçoivent que pour celle qu’il leur donne dans un jeu de relations et d’échanges d’où naît la lumière singulière de ces poèmes. Je parle de charme, car rien ne semble peser, dans ces évocations de gestes, de moments et d’objets banals de l’enfance et d’aujourd’hui, évocations entremêlant de manière inextricable événements factuels ou sensoriels et œuvres - picturales, romanesques, poétiques.

Ces poèmes, d’autre part, se nouent autour de leur propre mystère. Il ne s’agit pas à proprement parler de réflexivité, plutôt d’une sorte d’étagement de strates indéfinissables aux frontières floues. Le poète transforme sa vie en expérience de langue qu’il semble suspendre dans l’ébauche jamais achevée d’une question et celle-ci crée une autre sorte de charme, un « enchantement », mais c’est selon l’expression de Joël Bastard qui me semble une des plus belles définitions de la poésie :« une magie sans magie ». Pourtant, on pourrait croire avoir bu un philtre. Nous ne pouvons faire autrement que d’entrer dans cet univers très sensoriel, j’ai envie de dire très pictural et ce n’est pas les nombreuses allusions faites à la peinture qui me démentiront. Nous sommes entraînés dans le poème.

          L’apparition - mais « depuis toujours déjà »là - d’une autre sorte de présence, diffuse et puissante, cependant jamais uniquement transcendante, s’aggrave du poids d’une expérience tout sauf glorieuse ou transformée par une quelconque grandiloquence pas toujours facile à éviter quand le poème se risque à un tel degré de transmutation. Tout paraît comme suspendu et pourtant complètement enraciné, à la fois bienfaisant et terrifiant. Le titre le figure déjà : la tension entre la terre et l’air s’intensifie au point qu’ils deviennent impossibles à séparer. Paradoxale, elle est poussée presque jusqu’à son point de rupture, jusqu’au moment où une sorte de porosité entre le haut et le bas, la terre et l’air, les mots et les choses semble atteinte. Naissent alors un très fort sentiment d’exister et une joie de lire peu commune ; jusqu’à quel point pour le poète, je ne sais, pour la lectrice que je suis, l’effet est assuré et se renouvelle à chaque lecture. Ces deux éléments, la terre et l’air, ces deux appels exigeants se confortent l’un et l’autre - interfèrent ? - dans leur inéluctable singularité et nous arriment autant qu’ils nous détachent, emportant notre expérience vivante dans une lecture étonnée et ravie (dans tous les sens de ce mot aussi).

         Ne m’appelez pas musicien.
         Je parle ce triste langage
                  effiloché, humanité
         usée jusqu’à la corde si tu crois
         qu’autre chose te découvrira tu
         rêves
         (Toujours deux lectures : l’une
         musicale, pur
         enchantement ; l’autre
         à ras de terre, qui vous mord au talon.)

         J’attends avec ardeur le mot qui éclaire
         mon visage. Il ne viendra pas de cet autre côté,
         mais percera la neige, jusqu’à la verdure d’être là,
         nu respirant sous ce ciel une brassée
         de fleurs dans les bras

Le Passe-Muraille / traduit du chinois (Taïwan) par Camille Loivier

         La poésie ne peut être un jeu esthétique apportant une satisfaction ou un plaisir individuel. Elle ne peut pas non plus renier le monde. Si imparfait et détestable soit-il, on ne peut le rejeter sans désirer soi-même sa destruction.

          C’est avec ces mots de Hung-Hung, poète taïwanais né en 1964 et dont les premières œuvres datent de 1980, que Camille Loivier débute une riche introduction à l’anthologie qu’elle traduit pour notre grand bonheur. Nous avons ainsi accès à des poèmes extraits de plusieurs recueils : La musique de l’obscurité, Les choses qui sont sans rapport avec moi, Bombe artisanale, jeune fille Mali, Labourage rue Ren’ai, Chant des émeutiers. Ce poète a par ailleurs créé des revues de poésie dont la revue Xiandai shi (Poésie aujourd’hui) avec la poétesse Hsia Yu, très curieux de l’énergie poétique de son époque.

         Si la poésie n’est pas là pour nous réveiller, pour nous porter à l’action, aurons-nous la chance de voir ce monde se réveiller de lui-même ?

La réponse est sûrement non. La poésie de Hung-Hung est d’une grande simplicité, au plus près de l’expérience, aussi bien des émotions que de l’action, politique par exemple. Sa révolte est sans concession, et ce qu’il exprime est parfaitement clair. Il ne s’agit pas d’une poésie directement engagée, mais le choix des mots, les manières simples du poème posent des questions, pointent avec inquiétude et attention des manquements à l’humanité :

         L’humanité a construit des hôpitaux
         Pour faire oublier les massacres
         Qui ont lieu dans d’autres parties du monde

Ces vers sont au début d’un poème « en colère ». Cependant, il finit par des mots imprégnés d’un lyrisme léger et d’une grande tendresse pour l’humanité sur la terre, sûrement matinée d’une certaine d’ironie :
dans la cour de l’hôpital
         Un écureuil grimpe à un arbre
         Et tous les malades sourient

         Demain cela ira mieux
         Demain tout ira beaucoup mieux

Des hommages, à un autre limpide poète, Leung-Ping-kwan, traduit lui aussi par Camille Loivier, ou à un cinéaste, Jafar Panahi, dénotent le penchant de Hung-Hung pour un style narratif, sans épanchement, un peu sec parfois. Choses vues, à l’instar d’un Victor Hugo, mais aussi d’une poésie objective qui compte sur la simplicité descriptive pour que monte le sens poétique, une nouvelle lumière née du langage, projetée sur lui, à travers lui : (d’où ce si beau titre, « Le Passe-muraille »)

         Une goutte de jus de fruit est tombée sur
         Le poème que je suis en train de lire.
         je ne l’ai pas tout de suite essuyée ;
         Elle s’est lentement dilatée
         Sur cette ligne d’aspirations, de rimes, de sentiments entrelacés.

L’émotion qui se lève, toute proche de celle ressentie dans la vie réelle, naît d’une intense observation de celle-ci. Cette proximité, en décalant très légèrement l’image de la chose vécue, nous trouble, nous questionne :
                 Bulletin météorologique
         Lentement du bout de la langue extraire un grain de sésame d’entre les dents et le savourer.
         Se rendre tranquillement aux poubelles au bord de la route et jeter le sac en papier de son petit déjeuner.
         Appliquer consciencieusement la pommade sur le bouton occasionné par la piqûre de moustique.
         Le prochain typhon n’est pas encore arrivé.
          Agissements humains, geste du monde, tout fait poème.

Le premier texte de cette anthologie rassemble un peu toutes les directions dans lesquelles s’aventure le poète, une sorte d’arborescence liée à un seul tronc qui s’élance. Il est intitulé « L’arbre. » J’en cite de larges extraits pour donner à sentir la manière de ce poète si généreux à lire,qui pense que « le poète n’est pas important. Ce qui est important est de savoir si ce qu’il dit est capable de contrebalancer, de renverser l’inclinaison que prend le monde. » :

         Je suis l’arbre
         Je suis le tronc
         Je suis les branches
         Je suis les feuilles
         Je suis les fruits
         Je suis l’écorce
         je suis les racines
         Je suis le labyrinthe des cernes dont on ne peut s’échapper
         [...]
         Je suis la chaise
         je suis du papier à lettre
         Je suis le crayon à papier
         je suis l’élastique en caoutchouc
         [...]
         Je suis l’armoire
         Je suis le lit
         Je suis le cercueil où chacun se
         retrouvera couché après sa mort
         [...]

         Je suis les sentiments d’autrefois restés entre les chambranles
         Je suis les prières et les lamentations auxquelles personne ne répond
         [...]
         Je suis la haine qui fait grincer les dents
         Je suis l’amour profond
         Je suis la sève les larmes qui coulent d’une blessure
         [...]
         Je suis le chant enfoui à l’intérieur des roues des quatre saisons
         Je suis l’espoir solide qui se révèle être de la boue quand on le saisit
         [...]
         Je suis le chemin qui se dirige vers le vide infini
         Je suis l’arbre.

Françoise Delorme


Bookmark and Share


Réagir | Commenter

spip 3 inside | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 Terre à ciel 2005-2013 | Textes & photos © Tous droits réservés