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Hep ! Lectures fraîches ! par Cécile Guivarch (juin 2025)

mercredi 28 mai 2025, par Cécile Guivarch

 
La petite distance, Corinne Le Lepvrier, Editions de l’Aigrette, 2024

La petite distance… Celle entre l’enfance et la mort. Ce rêve de choses sans     ni fin.
La petite distance entre les mots, ceux qui déstructurent la langue, fabriquent une voix et
laissent des phrases en suspens, avec des ellipses, des trous, des vides, des pleins.
Dans cette langue, des choses se disent et d’autres ne se disent pas. Tout cela est prétexte pour évoquer la figure maternelle. Des mots sont barrés, notamment ceux autour de la mort. Des mots évoquent le fragile et ce que la vie fait / les choses vers la fin. Autour de la mère, Corinne Le Lepvrier écrit des souvenirs de l’enfance jusqu’à sa dernière journée. Les phrases s’entrecoupent comme dans un hoquet. Il n’est pas si simple d’exprimer la mort. Cela pourrait laisser sans voix et pourtant les mots se bousculent : est-ce qu’ils sont mot de trop / peu pas assez ? Car Dire ne peut taire, les souvenirs et non-souvenirs de la mère fusent. Les mots déballent, démêlent, s’emmêlent : Je la phrases la mots. L’audace d’écrire dans tous les sens, d’explorer mère et mots, pour un texte qui éprouve. Un texte qui permet de faire exister après une fin et qui le fait avec beaucoup d’amour et de tendresse. La vie est là grâce à la vivacité de l’écriture de Corinne Le Lepvrier. Faire vivre encore, c’est bien ainsi, t’ai (re)posée forme

De jour en jour changées
il est encore temps encore
reste à aimer le
ce fut elles le temps le dire
      ce désir

et si se trouve ailleurs
l’       aussi réel que la vie
L’EN JE DE LA BEAUTE

ici maintenant dans maintenant et le texte dans le texte
donner forme à recevoir ; OH !

battements-roulements de Ciel
             Ciel était de traine
             sans dire
                      l’adieu
               sans taire
                   l’adieu

 

Presque rien, suivi de , Laurent Albarracin, Christian Viguié, Le Silence qui roule, 2025

Deux voix se rejoignent et en créent une nouvelle. Cela donne lieu à un livre remarquable. Il n’y a pas de moyen pour le lecteur de distinguer les voix, par de système d’italiques ou autre. Et cela fonctionne, car le lecteur lit un texte qui semble avoir été écrit d’une seule voix car celles de Laurent Albarracin et de Christian Viguié se fondent totalement l’une dans l’autre. Chose rare. Deux ensembles composent ce livre. Dans le premier, une recherche sur le Presque rien… Le rien, le vide. Ou plutôt tout ce qui remplit ce rien qui n’est pas tout à fait n’importe quoi. S’interroger sur la nature des choses et des êtres, comme des arbres qui ne seraient pas des arbres. Que peut donc être le presque rien, comment l’imaginer ? Est-il voué à apparaître ou disparaître ? Quelle est la nuance entre le rien et le presque rien ? Dans le deuxième ensemble, , le procédé est le même. S’interroger mais sur le . Que représente-t-il ? Où se situent-il ? Tout est là, dans ces poèmes. Peut-être que le là / est le temps qui se veut espace. , cette double indication de lieu, de temps. De présence. Les peintures de Marie Alloy permettent à ce presque rien et à ce d’infuser et de se remplir. Une belle harmonie d’ensemble. Un très beau livre, à lire et à relire même.

Presque rien
comme un arbre dans l’arbre
comme une feuille dans le vent
la sensation d’une grande feuille générale
soulevée dans le vent

*

Presque rien
à peine
quelque chose
mais quelque chose quand même
c’est-à-dire cette chose indéfinissable
du quand même
du quand bien même il n’y a presque rien.
(…)

La lune est la lune
la montagne est la montagne
le moineau est le moineau
Le presque rien ici
est le fait de ne pas s’émerveiller
de ne pas voir la lune
la montagne et le moineau
entrer dans la coquille d’un mot.

*

Ironie du presque rien
à se mêler à tout
(…)

 

Leurs langues sont des cendres, Emmanuel Merle, La Crypte, 2024

Un livre qui cherche l’origine du langage, de la langue. La poésie explore en observant les signes dans le corps et ce qui est traversé des mots des autres, surtout par ce que produit la mort. Car il s’agit d’un livre de deuil : tu n’es déjà plus là où écrire permet de te décoller de ton ombre. Si les mots empêchent de dire la mort, peut-être permettent-ils de revoir les morts qui nous accompagnent. Un livre qui dit les dernières heures, puis les premières d’une vie arrêtée, d’une elle qui est ce tu. Emmanuel Merle utilise les italiques, les messages adressés comme pour aider à traverser l’épreuve, celle d’assister le mourant, l’agonie qui dure. Cesse d’essayer de respirer. Un texte d’une forte intensité, un texte paradoxalement vivant – la mort s’agite et le rythme - nous prend aux tripes. On peut parler avec les morts. Dans les rêves ils répondent encore. La vie demeure, et la difficulté d’exprimer le deuil : Il n’y aura pas de mots. Les enfants et les mourants sont hors langage. Ce livre est d’une grande sensibilité, et nous touche car qui n’a jamais été concerné par l’accompagnement d’un proche dans la mort et par la question de savoir quoi dire dans ces moments-là ? Comment entrer en conversation avec la mort ?

Cette chambre d’hôpital, la salle perdue.
La terre est veuve depuis que tu es allongé là,
une lance aveugle t’a cloué dans le lit.

Dehors les plantes et les arbres renoncent,
les gens se balancent sous le vent comme
des pendus.

Je ne sais pas parler à celui qui meurt.

Le néon crie depuis le mur et cuvette
glisse des draps.

Il n’y aura pas eu les mots, te parler
c’est parler à la mort.
Epeler son nom.

 

Y a-t-il une vie avant la mort ? Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui, textes traduits de l’arabe (Palestine) par Abdellatif Laâbi, réunis par Yassin Adnan, Points Poésie, 2025

Alors que la poésie se dresse en rempart contre la dégradation de l’humain par l’homme, vingt-six voix gazaouies d’aujourd’hui sont réunies dans ce recueil. Ces voix témoignent des horreurs vécues en temps de guerre. Les poèmes rassemblés sont inédits. Le titre Y a-t-il une vie avant la mort, extrait d’un écrit de Mourid al-Barghouti, est extrêmement puissant. Il résume le sentiment de ces poètes confrontés à la guerre. Dans cette anthologie sont rassemblés des écrits, une poésie qui ne soit pas politique. Quand écouter les oiseaux est rendu impossible par le vacarme de la guerre, la poésie est comme une arme pour lutter contre la haine. Ici vingt-six voix féminines et masculines. Des voix qui ont des choses à dire au monde. Elles ne demandent aucun commentaire, elles ne veulent pas prendre partie, elles cherchent avant tout à vivre avant de mourir. On ne peut rester indifférent devant le désastre de l’humanité, où mourir en paix, à Gaza – ou ailleurs – n’a plus de prix. Ces vingt-six voix, poètes nés entre 1952 et 2004 dont certains sont morts sous les bombes en 2023, d’autres ont été déplacés dans des camps, vivent sous une tente, ont dû arrêter leurs études, leurs activités quotidiennes, ou bien sont partis en exil - rappellent que les gazaouies sont des êtres humains. Ils disent l’espoir d’un Gaza où les enfants pourraient regarder voler des cerfs-volants, où leurs rires pourraient fuser. Des poètes témoins de l’Histoire de cette bande de terre : Gaza est en train d’être rayée de la carte. Des textes qui disent la vie sans « aucun abri sûr ». La vulnérabilité des habitants conscients qu’ils peuvent mourir sous les bombes. Mais aussi le syndrome post-traumatique que chacun connait ou a connu en temps de guerre.

Des textes qui ne sont pas de haine :

Je ne te hais pas
je voudrais plutôt t’aider
à cesser de me haïr
et de me tuer
(Rifaat al-Aarcer

 

J’ai deux pieds pour marcher
Non pour fuir la mort chaque jour.
(Shorouq Mohammed Doghmosh)

 

Je ne suis pas libre, exposé à une mort muette dont personne ne saura rien
(…)
J’ai honte / face à une petite fille / qui n’a pas retrouvé la tête de son père / afin de lui donner le baiser de l’adieu
(Haydar al-Ghazali)

 

Moi, arrêtée au milieu de l’histoire
je fourre des oiseaux dans ma tête
de peur que les arbres ne s’enfuient
(Niamat Hassan)

 

Le traumatisme n’a pas besoin de pieds
mais d’ailes pour que nous puissions voler.
(Husam Maarouf)

 
Que peut faire un poème ?
(Youssef al-Qidra)

 

Dans la prairie, Franck Doyen / Sylvie Sauvageon, Æncrages & Co, 2025

Dessins, cartes graphiques, vieilles photos, paysages, herbier, visages d’ici et d’ailleurs, animaux, oiseaux, couvertures de livres, cartes de mémoire… L’univers de Sylvie Sauvageon occupe l’espace et le temps, nous invite à regarder le monde, nous déplace dans les lieux et dans les époques, nous rappelle qui nous sommes et d’où nous venons. L’installation de Sylvie Sauvageon est un inventaire, une invitation à faire le tour du monde. Franck Doyen écrit à partir de cet univers, un ensemble en prose où l’observation de la nature est de mise. Chaque texte a son titre, son sujet, chaque texte est adressé. Par exemple, il propose un texte à la feuille : « Tu n’es pas venue ici pour disparaître ou plutôt si, mais le plus lentement possible ». La nature est puissante, vivante, pratiquement humaine. La feuille écoute, boit, respire, s’endort. La relation des êtres au sein de cette nature, on pourrait croire qu’il s’agit de la feuille quand on parle de tous ces livres accumulés dans une chambre, ces livres qui nous transportent ailleurs – en écho aux cartes géographiques de Sylvie Sauvageon accrochées sur les murs - et donnent une respiration. Dans le texte de Franck Doyen, chaque chose est prête à apparaître, puis à disparaître. Le ralentissement en (s)oi côtoie la vie qui fuse de partout. C’est une ouverture sur le monde, pleine de couleurs, où la prairie fait souvent office de décor, prairie où l’on court, où l’on galope, un espace qui grouille de vie, où méditer l’herbe, entendre les battements de la terre, ces chants ces vibrations que l’on retrouve dans l’air. Tous les éléments sont présents : ceux-là qui t’ont mise au monde. Si on parle de la force de la nature, sa vulnérabilité est aussi présente. Cette nature qui peut devenir carnassière et qui se fait et se défait sans cesse. Ce qui tend à disparaître avec la pollution. Il s’agit aussi d’une tentative de rapprocher humanité et animalité. Notre histoire incroyablement mêlée à la nature. Ce livre fait du bien. Il nous ramène là d’où nous venons, à ce que nous sommes. Les cartes de Sylvie Sauvageon sont comme une échappée, retrouver ce monde, s’allonger dans l’herbe, nous rallier à la terre. Nous passons une vie à chercher un lieu, une tanière. Un livre passionnant.

Tu viens peut-être ici retrouver les histoires qui se perdent en toi et pourtant y renaissent, perdurent depuis des générations, se forment et se déforment sous l’épaisseur des mots [ciel terre et eau et pierre. Tu demeures la solitaire que tu as toujours été, dont la solitude fut à la fois le gouffre et le refuge, qui éleva méthodiquement des murs d’incompréhension autour d’elle et fuit, fuit groupes tribus racines familles pour finir sur la rive avec dans la bouche le goût âcre des vases, à se demander s’il existe encore sur terre une femelle dont elle puisse être l’enfant, une louve une chouette une gentiane – une femelle rien qu’une, gazelle ou sardine, amarante, blatte, hirondelle.

 

Un peu de nos vies, François de Cornière, Points Poésie, 2025

La poésie de François de Cornière nous touche et ceci certainement car elle évoque des choses simples, des souvenirs, un quotidien. Simples mais sans jamais oublier une certaine profondeur, souvent au détour d’une question. Toutes petites choses qui creusent leurs galeries au plus profond de nous. Une chose d’apparence anodine n’en est pas moins importante car nous sommes faits de toutes ces choses. Avec François de Cornière il s’agit de l’instant présent mais aussi des souvenirs. Point Poésie, collection dirigée par Alain Mabanckou rassemble ici une belle anthologie avec des extraits des différents livres de François de Cornière.
Comme un rêve qui revient / impossible freiner / des images tombent des arbres.
Le temps d’un poème, le temps de chaque poème, François de Cornière saisit quelque chose qui l’a touché et il touche ainsi à son tour le lecteur. Il nous donne à lire ses émotions pudiques et sensibles. Lire cette anthologie, qui propose les textes dans un ordre chronologique, est une façon de suivre le chemin de son écriture, toujours fidèle à elle-même, une voix qui s’approfondit et qui a su rester dans la sincérité. Beaucoup de tendresse, le temps qui passe, mais les choses ne s’effacent jamais complétement. François de Cornière, c’est cela et beaucoup plus. Une matinée qui s’est bien passée. Des paroles et des corps qui s’échangent. Un poème qui se prend comme il vient. Un avion qui passe dans le ciel. Le bruit d’un couteau sur une pomme. C’est aussi des rires et des cris. La vie qui passe et se déroule. Le poète raconte à chacun un peu de nous et cela fait curieusement du bien. Il fige des instants à l’instar du photographe avec cette conscience que ce n’est pas possible de tout prendre en photo comme en poème.
Ce n’est pas de grands poèmes / mes petits vers / Tout au plus des impressions / que j’ai au fond de moi / laissées venir sur du papier / et quand je le pouvais.
On reconnaît ici une certaine forme de modestie, et pourtant une écriture singulière – on lit François de Cornière comme on écouterait un conteur autour d’un feu de cheminée. Et cela laisse quelques traces de nous.

Le chemin de nos traces

En revenant c’était un jeu
de retrouver nos pas laissés
sur le sable mouillé.

Quand nous allions loin
quand nous marchions longtemps
et quand nous rentrions
nous suivions à l’envers
le chemin de nos traces.

Mais – bottes ou pieds nus -
nous sommes ces signes-là
qui par endroits s’écartent
s’enfoncent bizarrement
ou même ont disparu.

Comme si c’était un jeu
de retrouver des pas laissés
sur le sable mouillé
en revenant sur soi
à partir du poids
très léger de la vie.

Cécile Guivarch


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