Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

Accueil > Et d’autres feuilles > Lus un jour, aimés pour toujours (11)

Lus un jour, aimés pour toujours (11)

dimanche 30 juin 2019, par Sabine Huynh

« La lecture est au seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas. [...] La lecture n’agit qu’à la façon d’une incitation qui ne peut en rien se substituer à notre activité personnelle. »
(Marcel Proust, Sur la lecture)



Il y a...

(des notes de lecture de Sabine Huynh)

La pile des livres est vertigineuse, l’éventail des offrandes est fabuleux, et le temps une peau de chagrin, car il y a... l’enfant, les boulots qui paient les factures, l’amour, le repos, et, dans les interstices, alors qu’ils devraient faire priorité, les livres à écrire. Alors plutôt que de choisir le silence (les livres qu’on aime ne le méritent pas), je vous propose cet été des notes-éclairs sur des textes fulgurants. Pardonnez-moi la facilité, peut-être, avec l’emploi de l’expression « il y a » – la vitesse d’écriture qu’elle permet m’est une béquille quand je dois voler du temps pour écrire ceci, sans compter ces mots offerts par La Visiteuse, de la poète canadienne Andrée Lacelle (poète lauréate de la ville d’Ottawa depuis 2017) :
« entre le poids de l’être et l’âpre il y a __ hors de ma maison / je ne me connais pas »,

ainsi que ceux de la poète belge Béatrice Libert, dans Battre l’immense :
« Il y a cette phrase / Abandonnée / Au bord du précipice // Et dont nous ne pouvons / Arrêter le tremblé / Suspendre la voltige »,

ceux de Jean Gabriel Cosculluela dans Et la terre, rien :
« Il y a ces photolalies, ces échos muets qui / surgissent des bords perdus et dans les écarts »,

et enfin ceux de Denise Le Dantec :
« Il y a les houles du mois d’octobre. / D’infinies images rejoignant la Lyre. / Des tourelles pointées blanches. Des obscurités. Des éclats. / Et pour le soir : “Les mots d’un souffle plus” (Rilke) » (La seconde augmentée).

Il y a aussi beaucoup de falaises dans vos textes, je pense à Mélanie Leblanc, Jacques Moulin, Katia Bouchoueva...

Immense gratitude pour vos livres, généreuses maisons abritant aussi bien vastes territoires poétiques que la mémoire de nos disparus : deux des livres chroniqués ci-dessous évoquent notre cher Philippe Rahmy-Wolff – Corderie, de Christophe Grossi, et HABITER, traces & trajets, de Sereine Berlottier – et deux nomment la ville d’Alep – caché dévoilé, de Valérie Canat de Chizy, et Lettre en abyme, de Marc Dugardin. Je crois que j’ai grandi en vous lisant. Merci.

En cliquant sur les titres ci-dessous, vous serez transportés vers une page que l’éditeur a dédiée à l’ouvrage.

  • Valérie Canat de Chizy, caché dévoilé, Jacques André Éditeur, coll. Poésie XXI, 2019.
  • Andrée Lacelle, La Visiteuse, Éditions Prise de parole, coll. Poésie, 2017.
  • Sereine Berlottier (textes) & Jeremy Liron (peintures), HABITER, traces & trajets, Les Inaperçus, 2019.
  • Isabelle Bonat-Luciani, Des rendez-vous, Les Inaperçus, coll. La Mer dangereuse, 2019.
  • Benoît Vincent, L’entreterre, Les Inaperçus, 2019.
  • Kenny Ozier-Lafontaine (textes) & Vincent Lefèbvre (dessins), Bulles, MaelstrÖm reEvolution, 2017.
  • Christophe Grossi, Corderie, avec des dessins de Daniel Schlier, L’Atelier contemporain, 2018.
  • Béatrice Libert, Battre l’immense, Éditions de Corlevour, 2018.
  • Mélanie Leblanc, Des falaises, Cheyne Éditeur, 2016.
  • Jacques Moulin, L’Épine blanche, avec des dessins de Géraldine Trubert, L’Atelier contemporain, 2019.
  • Denise Le Dantec, La seconde augmentée, Tarabuste Éditeur, 2019.
  • Marion Richard, Désirer danser, avec des encres de Sophie Brassart, Éditions de Corlevour, 2019.
  • Katia Bouchoueva, Alger Céleste, éditions Publie.net, coll. L’esquif, 2019.
  • Jean Gabriel Cosculluela, Et la terre, rien, précédé d’Une conversation en noir et blanc, avec des photographies de Francis Helgorsky, Créaphis Éditions, coll. L’animal fabuleux, 2014.
  • John Taylor, Le dernier cerisier - The Last Cherry Tree, bilingue, avec des aquarelles de Caroline François-Rubino. Textes en anglais : John Taylor, traduction : Françoise Daviet-Taylor. Éditions Voix d’encre, 2019.
  • Michaël Glück, Sur l’aube d’un ciel taché d’encre, avec des dessins de Caroline François-Rubino, Propos2éditions, 2018.
  • Marc Dugardin, Lettre en abyme, éditions Rougerie, 2016.

Valérie Canat de Chizy, caché dévoilé, Jacques André Éditeur, coll. Poésie XXI, 2019.

Il y a... elle, femme-paysage, femme-enfant, et ses mots « humbles » face au « chaos du monde », accrochés à l’enfance et aux merveilleux petits riens qui rappellent la tanière d’antan remplie de joies et protégée de l’indifférence. Il y a une tombe, un deuil, un apaisement cherchant profondeur, des images pures recomposées en retrait du monde. Il y a beaucoup de lumière dans ce texte qui pourtant n’oublie pas que sous le soleil il y a aussi « Alep ventre ouvert ». Il y a une peau de femme qui respire, une sensualité en veille ouverte aux frissons, une sensibilité qui saisit absolument tout.

« poésie quand le vert
déverse l’eau des arbres
la poche à l’intérieur
où baignent les tiges
tête recourbée
le coquelicot
j’ai des pétales
pour sentir
le monde vibrer »


Andrée Lacelle, La Visiteuse, Éditions Prise de parole, coll. Poésie, 2017.

Il y a... les mains tendues, vers le silence, les pierres qui renferment le temps, vers la poésie compagne et cœur battant d’une vie, vers les nouvelles naissances, vers ce qui dépayse et remue. Il y a la recherche d’ailleurs, de « la vérité nue », de « l’air où loge l’or », avec les questions, les départs, les voyages mystiques d’une femme déracinée qui habite ses pas et la page d’écriture. Il y a, traversant les cahiers, les mots porteurs d’espoir, comme des hirondelles qui migrent. Il y a... vivre – parce que « Vivre une vie n’est pas rien » (Pasternak). La Visiteuse est un hymne à l’existence.

« Tiroir ouvert sur cahier brûlé __ tout revient vers elle __ l’âme
enceinte au petit jour __ un instant n’est plus __ ne cesse d’être
avant les mots __ peau entière corps rompu __ sous des masques
sans horizon elle délire __ ses mains offrent le vide __ vaste
l’amour sa perte sa lueur __ le temps __ se fige douleur magique
de vivre »


Sereine Berlottier (textes) & Jeremy Liron (peintures), HABITER, traces & trajets, Les Inaperçus, 2019.

Il y a... le texte de Sereine Berlottier, bâti sur des souvenirs ténus, de tout ce qu’il y avait, autour de cette maison « sans voisins, sans bruits, sans chaleur », maison endormie depuis cent ans. Il y a des arbres, des fleurs, de la neige, des ombres, des tombes, des reflets, des visages perdus, « une forme [qui] rêve sous une couverture », peut-être de maisons. Il y a tout ce qui divise. Il y a deux petites filles. L’enfance a-t-elle vraiment eu lieu, entre plaisir et réalité ? Il y a leurs histoires, et les contes, ceux d’où nous venons, et les fantômes qui ont vécu là, et des menaces qui continuent à sourdre – n’y a-t-il pas eu cette annonce ? Il y a ces choses, on tourne autour, il y a la mer, on va vers elle, il y a toujours la maison, qui se déplace et tourne, entraînant ce qu’elle contenait : poussière, mystère, vide. Il y a notre ami écrivain mort après avoir envoyé « les bruits de la nuit ». Il y a Perec aussi, bien sûr, toujours, sans épuisement aucun, et Virginia Woolf, Bachelard et d’autres, Thoreau, Césaire, Kafka... Enfin, « éclairant » le texte, il y a ce jaune-vert-lichen lumineux des maisons peintes par Jeremy Liron, qui donnent l’impression d’être sous-marines, de couler, de lutter contre l’ombre qui cherche à les gagner. Où vivre, où écrire ? De quoi sont faits nos rêves, nos maisons, nos rêves de maison et d’écriture ? Pourquoi habiter ? Quelles traces laissera-t-on ? Demande ce livre grave et profond.

« près de cette maison
des arbres poussent seuls
dans leur absence de nom
des choses tombent
et même de petits animaux mourrissants
parfois un bassin étroit
où regarder
des corps
les tiges lourdes d’intentions
que le paysage suppose »


Isabelle Bonat-Luciani, Des rendez-vous, Les Inaperçus, coll. La Mer dangereuse, 2019.

Il y a... « au commencement, la chair », des jambes ouvertes, des bouches et mains contre sexes, des sexes dans bouches, des ventres embrassés, l’impatience des attentes et des étreintes, des pensées nues, des fantasmes ardents, des renaissances. Il y a le premier amour, la première relation, les premières folies, qui sont passions, caprices, frénésies. Il y a, dans ces « rendez-vous », des êtres, libres, et des textes, qui osent vivre comme jamais. Il y a... un livre pétillant, qui surprend avec sa vivacité, son désordre de draps et d’éclats ; un livre réjouissant.

« Je ne sais pas dire non à l’obscurité de ta main en
fuite, ni aux silences de tes pas renoncés. À ta main
droite sous mon cou que je fais tomber en arrière
comme une offrande, la main gauche sur ma vulve
abondante qui se hérisse sous les lances du désir,
mon cul à la rencontre de ta verge.
Je ne sais plus dire démultipliée en tous points
fragmentée
le corps qui se soulève
et dans lequel je regagne l’existence. »


Benoît Vincent, L’entreterre, Les Inaperçus, 2019.

Il y a... d’abord ce mot, nouveau pour moi, « ouio », qui dans ma bouche oscille entre « oui oh » et « ouille oh », et plus loin dans le livre le mot « bouio ». J’apprends que l’ouio est « l’huile qu’on extirpe à grand peine » de « l’oulive ». Il y a donc des termes familiers à l’auteur qui suscitent l’émerveillement en moi. Il y a aussi le temps, découpé par les repas, le soleil, les cloches, les clôtures : nous sommes dans un paysage rural. Il y a le désir d’aller voir ailleurs, loin des siens, pour que nos traits nous surprennent à nouveau, car là il y a, ou plutôt il n’y a rien, « las ! il n’y a rien d’autre. Il n’y a rien à dire ». Là, c’est « l’entreterre » – ce mot m’en rappelle un lu dans un autre texte de Benoît Vincent : « l’altremonde ». Il y a des habitants hauts en couleur nommés Granche, Olinda, Dito, Mémé Rosa... Il y a un monde débusqué, en passe de disparaître, que la langue dépaysante de Benoît Vincent donne à découvrir et à sauvegarder, une langue idiosyncratique à défaut d’être pittoresque, une « langue d’à pas loin » qui certes fleure bon la terre, mais dont le souffle provient de ce qui est « juste un peu plus loin », au-delà des confins – « J’ai vu la mer, et je l’ai voulue » – l’immensité marine. Il y a des personnes qui puisent dans le terroir pour écrire, et se retrouvent assujetties à ses codes : le résultat peut être indigeste. Et il y a Benoît Vincent, qui, en faisant preuve d’inventivité langagière, puise dans la modernité pour porter un regard à la fois neuf, tendre et interrogateur, sur la terre des « ouliviers » d’où il vient. Il y a une langue singulièrement libre et audacieuse, énergique, résolument poétique.

« Mais un nouvel hiver arrive, les gris se font le quart, les maisons grelottent, et les fleurs vont au bouquet et le bouquet au feu. Le matin accroche au givre et le gibier tourne autour. Il ne sait que je ne serai pas encore sauvé cette année et, avant que les premiers rayons de la verte saison ne viennent dépétrifier le sol, je serai encore assis à la table de mes convives avec comme unique épée ma cuiller en bois et comme unique histoire les fioritures de la fonge sur la croûte de la tome… »


Kenny Ozier-Lafontaine (textes) & Vincent Lefèbvre (dessins), Bulles, MaelstrÖm reEvolution, 2017.

Il y avait... Billes, dont nous avons parlé ici, puis il y eut... Bulles. Il y a... entre une à quatres vignettes en couleurs par page, le plus souvent trois. Il y a une série de « stripoétiques », soit des séquences de dessins avec du texte dans des bulles et des légendes qui sont dans la même veine que les comic strips (brièveté, forme horizontale, humour), mais qui sont plus trips que comic, plus noirs que gais, plus poétiques que narratifs, plus avant-gardistes que d’autres, plus haïkuesques qu’automatiques, plus rebelles que surréalistes, et pourtant, il y a le rire jaune, il y a la provocation qui s’élève contre toutes les oppressions, les dépressions, les crucifixions, bref contre toutes les pressions. Il y a du sang, de la solitude, le vertige de l’absurde et des hallucinations. Il y a aussi une énergie incroyable dans ces instantanés très colorés – vitale, éternelle.


Christophe Grossi, Corderie, avec des dessins de Daniel Schlier, L’Atelier contemporain, 2018.

Il y a eu... Ricordi, dont nous avons parlé dans la Quinzaine littéraire et dans Recours au poème, et aujourd’hui il y a, dans la lignée, Corderie. Il y a les liens qui relient aux proches, aux générations passées, des cordages de ricordi, de souvenirs, qui, avec leur trame compliquée, peuvent entraver autant que des fils de marionnettes, être aussi risqués que des fils de funambules. Il y a, pour s’en dépêtrer, les fils tirés au fil des jours de la pelote d’écriture, qui est aussi pelote de mémoire qu’on étire pour « me persuader que moi aussi j’ai vécu », mais surtout pour révéler un autre fil de l’histoire familiale, une ligne dont on découvre que même en tirant vers l’arrière elle peut entraîner vers l’avant, pour peu qu’on se laisse faire : les mondes perdus ressurgissent et s’ouvrent, il y a un regard neuf qui éclot. Il y a des peurs puis il y a les enfants puis il y a de nouvelles peurs, dont celle de les laisser seuls « face à notre vieillesse, à notre chute, à notre mort ». Il y a les nœuds de questions qui font qu’on se sent « démangé de l’intérieur » et il y a le flot de la vie. Il y a qu’il faut parfois bien s’accrocher, et ça commence dans le ventre de la mère, la toute première corderie familiale.

« Où habitons-nous ? Et qu’habitons-nous ? Que laissons-nous derrière nous, que laissons-nous de nous, à chaque départ ? Est-ce qu’une corderie change de paysage à chaque fois que quelqu’un naît, change d’adresse, d’amant(e) ou meurt ? Suffit-il de se faire expédier le courrier pour être à nouveau joignable à soi-même ? Pour se savoir habitant, habité ? »


Béatrice Libert, Battre l’immense, Éditions de Corlevour, 2018.

Il y a... la fraîcheur qu’on croyait perdue avec les ailes, la lumière même la nuit, et tout ce qui éclaire les regards, « les jours fatigués », « l’attente insupportable ». Il y a l’humilité des silences, l’émerveillement des routes qui aimantent. Il y a ce qui est nécessaire à la survie, « un mot plus un mot / Plus un mot », les songes « où même les écureuils / Connaissent le vertige ». Il y a une sagesse née des blessures et des seuils franchis. Il y a devenir soi. Il y a une poésie très fine qui sait « suspendre la douleur », ouvrir les visages et réenchanter le monde.

« Les pierres et les mots remplissent notre vie
Les unes pour la fermer les autres pour l’ouvrir

Nous les semons devant nous
Sans pouvoir contre le chagrin et la nuit

Parfois certains d’entre eux
Soulèvent notre montagne intérieure
Remuent notre pauvre syllabaire

Où les mots défaits se recomposent
Où les pierres affligées se changent en sable

Où le vent malgré sa surdité
Ranime quelquefois un semblant de poésie »


Mélanie Leblanc, Des falaises, Cheyne Éditeur, 2016.

Il y a... ces Falaises dont on avait déjà parlé brièvement mais qui méritent qu’on y revienne pour en dire un peu plus, car d’une part un livre n’a pas d’actualité, et d’autre part les falaises sont comme des vieilles connaissances admirées et respectées de tous dont nous seuls savons le péril qu’elles renferment pour en avoir souffert. Il y a des corps horizontaux qui portent la falaise et la mort en eux (« toutes ces morts / avant nos vies »). Il y a des yeux qui ont vu la mort entre le ciel et la mer, dans le ciel et la mer. Il y a un regard « vers l’horizon » qui cherche à s’affranchir de ce qui a alourdi le cœur et empêché le corps de s’ouvrir en grand. Il y a l’affinité avec Guillevic (relire son texte « Carnac » et sa « mer comme un néant / qui se voudrait la mer »), dans la rêverie et la recherche de communion face à la roche inerte, énigmatique, inaccessible, qui fonctionne comme la métonymie d’un drame qui se répète (« aux pieds de la falaise / remonter / jusqu’aux vies d’avant », « toujours le temps / gouffre en dedans », « pour chaque année noire »). Comme chez Guillevic, qui cherche des yeux dans la mer, il y a une voix qui tutoie le ciel comme pour tutoyer la falaise et les tragédies qui l’ont assombrie (« tache rouge sur fond blanc », « falaises tremblent tuent / falaises tombent quand tu / les voulais éternelles »), comme dans une tentative à la fois insolente et désespérée de désamorçage de la fatalité. Il y a le vide, il y a la peur, il y a le passé, ses ruines, et la volonté farouche d’en jouer, de ne pas s’effondrer avec elles, avec eux.

« s’enfoncer
peser
faire corps avec la falaise

passer par le lourd
pour trouver son léger »


Jacques Moulin, L’Épine blanche, avec des dessins de Géraldine Trubert, L’Atelier contemporain, 2019.

Il y a... D, la première lettre de son nom à elle, « la morte mère », et du mot « décès », et du mot « deuil ». Il y a un « carnet d’après décès », il y a des poèmes aussi, et une prose poétique, le tout livré dans une langue très inventive, ludique presque, comme pour enrayer l’émotion qui coupe le souffle : « Denise décès et deuil une chute de dentales comme au jeu du palet ou du dé ». Il y a les sons qu’elle aimait, le fils qu’elle aimait, les falaises qu’ils aimaient mais qui s’effondraient sous leurs yeux, la dernière lettre du fils à sa mère qui dort déjà « au long cours », emportant l’enfance avec elle. Il y a ce qui reste d’une vie, objets et souvenirs, oiseaux du matin, une langue maternelle qu’on perd, un « chagrin grand jusqu’aux grues », puis, le deuil à faire et ses jours qu’on numérote, le « nécessaire » à faire, le vide à faire, les gestes à faire sur la tombe. Il y a finalement le cœur qui saignerait à blanc si n’était la couleur de l’épine fichée en lui, blanche : l’aubépine, « symptome précurseur du printemps » (Lamartine), d’une nouvelle aube – épine de l’écriture qui taraude jusqu’à ce que l’encre jaillisse.

« D 28
Comment emporter sa morte et demeurer léger ?
Quand tu aimes il faut laisser partir.
Laisse ta mère franchir l’horizon marin.

Un mois sans toi
Sans feu ni lieu de toi
Sans mère ni voie
Chenal perdu

Sans voix sans toi
Corne de brume
Mouillures aux yeux
L’humeur des vitres après l’embrun

Du brou en gorge
L’automne des noix
Et coque vide »


Denise Le Dantec, La seconde augmentée, Tarabuste Éditeur, 2019.

Il y a... la musique tout d’abord, et ses temps, ses tempos. Il y a, dans le même mouvement, les saisons, et ce qui les habite, ce qui s’émeut et croît en elles, ce qu’elles donnent et ce qu’elles emportent, leur vent, qui « pourrait me faire mourir ». Il y a ce qui s’écrit, ce qui s’efface, ce qui s’immisce, frémit, s’épuise, se dévoile, se déploie, survole – des oiseaux par milliers, des corolles qui éclosent, dans le monde, dans la forêt, sous le soleil, sous le vent, dans l’obscurité, sous le jour, dans l’amour et la lumière et les ruisseaux. Il y a « l’épine noire [qui] se couvre de fleurs blanches », une femme à secrets qui écrit « entre les dents », « compte les mots », « explose le narratif », « offre tropes et visions », « ouvre une phrase », « ouvre les bras comme les pages d’un livre », « ouvre les métaphores », a « cassé le mot ». Il y a l’histoire, l’oubli, les guerres, « les limites de la langue » : « Une hésitation. Une ouverture. Des tremblements », « les chuchotis des fleurs ». Il y a d’ailleurs des fleurs à foison dans cette grande et admirable Seconde augmentée, à la poésie si fluide, si juste : elles pointent, sentent, tremblent, brunissent, étincèlent, ruissellent, éblouissent, alors que la poète s’avance dans la nuit, en tombant parfois, en saignant, en ayant peur, car il y a « Toi / Ta disparition ». « Rien n’est perdu », « ne t’arrête pas », dit-elle. Puissent les ramures vertes continuer de fleurir sur son épaule et les émerveillements continuer de nourrir son écriture si fine.

« N’écris
Que ce qui est :
La furie des vents
La femme nue
— le vol des bernaches »


Marion Richard, Désirer danser, avec des encres de Sophie Brassart, Éditions de Corlevour, 2019.

Il y a... des gens en partance, une enfance qui s’en va aussi, une terre qui brûle, des cadavres d’enfants dans des marécages. Il y a des loups, du sang, des cris, des douleurs d’exil, mais aussi un chant, des étoiles, qui croustillent, qui chatouillent, et quelqu’un qui dit « j’écris puisque ne puis / danser », qui dit aimer « l’idée d’être une cage ouverte » et que tout fleurisse en elle. Il y a donc une poésie aussi grâcieuse qu’elle est grave, et de la gratitude, même envers ce qui tue. Il y a que Désirer danser est un livre-offrande, livre-« tes mains fenêtre ouverte », savoureux livre-fruit, enchanteur comme un cheminement vers un horizon qui s’ouvre.

« De quoi vous mêlez-vous
Démêlez-vous de moi
Regardez où s’en vont mes yeux
      Mes yeux
  ils sont écarquillés
      comme un œuf
      comme une lucarne
      comme le miroir

      Ils sont
  bleu mer
  bleu loin »


Katia Bouchoueva, Alger Céleste, éditions Publie.net, coll. L’esquif, 2019.

Il y a... un rythme de dingue, un rythme de slam, un monde surréaliste et facétieux en diable, dans lequel on danse beaucoup. Il y a un texte bouillant et glacé, qui va vite tout se faisant sentir longtemps, qui est à la fois doux et pimenté, envolé, politique, actuel, fantaisiste, plein d’exils et de langues étrangères, irrévérencieux sans être inconvenant et juste ce qu’il faut de coquin et de sucré pour séduire. Un texte écrit dans la joie, un texte qui hisse vers le haut. Il y a parfois l’impression de lire Prévert, Queneau, Michaux, John Ashbery et peut-être Soupault aussi, tous en même temps. Il y a un texte tout à fait décoiffant et revivifiant. Certains pourront objecter que la poésie n’est pas un gel coiffant pour cheveux au parfum menthe fraîche et pin enneigé... certes, mais je préfère de loin une coiffure en pétard savamment sculptée par la vie avec ses pics et ses grands huit qui sentent le large et donnent envie de gambader entre Moscou, Odessa, Varsovie, Tolède, Beyrouth, Tel Aviv, Jérusalem et Alger – entre autres, parce qu’une « fille-chat » rimant avec Katia Bouchoueva n’est ni en reste ni en rade – aux coupes (tout) juste jolies de filles-fleurs se ressemblant toutes. Il y a finalement, en clôture d’Alger céleste, un petit lexique tout à fait... poétique.

« Et petit à petit redevenons
homard et thon,
de la Mer Noire – saumon –
picore les petits sablés / les petits soviets au sucre de la marée – petits tristes –
vous êtes, nous sommes, redevenons. Mais qui rallume la chanson ?
Qui l’enregistre ? »


Jean Gabriel Cosculluela, Et la terre, rien, précédé d’Une conversation en noir et blanc, avec des photographies de Francis Helgorsky, Créaphis Éditions, coll. L’animal fabuleux, 2014.

Il y a... les paysages que portent les mots, et les mots qui naissent des paysages – ce mouvement entre eux, cette vase-communication mémorielle. Il y a « la tension de voir » : tout ce que la photographie montre, tout ce qu’on y voit nous, tout ce qui s’y perd, et ce qui se révèle enfin – « il y a les possibilités latérales du réel » (Paul Ricœur), ou « photolalies », comme l’a écrit Jean Gabriel Cosculluela (reprenant un terme créé, semblerait-il, par Denis Roche, écrivain et photographe qui fonda et dirigea la collection « Fiction & Cie » aux éditions du Seuil). Il y a une recherche, celle d’un chant pauvre, dénudé, qui répondrait au ténu qu’il y a entre ce que les yeux ont vu et ce que l’image a rendu. Il y a des textes humbles, comme un regard de photographe face à l’accompli et au mystère rémanent (« du secret à l’œil nu »), comme des mains tendues en signe d’assentiment face au cheminement des lendemains, que rien dans le paysage ne préfigure.

« Un cercle pierreux, un chirat, une perte ou un peu,
à l’aplomb de la montagne ou du rivage : un feu
tracé de terre froide.
Se tenant dans l’andain, le photographe prend le
Temps inentamé du noir, du blanc et de la lumière. »


John Taylor, Le dernier cerisier - The Last Cherry Tree, bilingue, avec des aquarelles de Caroline François-Rubino. Textes en anglais : John Taylor, traduction : Françoise Daviet-Taylor. Éditions Voix d’encre, 2019.

Il y a... ce cerisier d’antan, le dernier, encore là, avec ses fruits, ses branches, « que tu n’as jamais touchées / ne toucheras jamais », « ses formes noires » aussi. Il y a quelqu’un qui, loin, est devenu « quelqu’un d’autre », mais qui continue à porter l’image du cerisier dans ses yeux, comme un phare dans la brume. Il y a les rêveries, mais aussi tout ce que charrient « la neige / l’eau // de l’enfance », le froid de l’enfance, la sensation de vide et, au milieu, une mère, « elle est morte // au cœur même de la blancheur ». Il y a des paysages d’aquarelle qui montrent la vaillance de la maigre silhouette qui se tord : l’arbre dans la tempête de neige, dans le vent et le brouillard. Il y a les trames derrière lesquelles les troncs se profilent, frêles, penchés, piégés, évanescents, revenants : il y a le cours de la vie, le ciseau d’Atropos. Il y a l’herbe qui se dresse comme une écriture soulignant de nouveaux paysages, qui se densifie jusqu’à se muer en forêts sous des cieux s’éclaircissant, qui eux-mêmes se traduisent en mers et champs, où la neige s’entasse, renvoyant la lumière qui reste.

« wherever you are
is your homeland

there is no cherry tree
now there is one

it rises in your mind
on this sheet of paper
on this page »

« où que tu sois
est ton pays natal

aucun cerisier ne s’y trouve
puis il y en a un

il s’élève dans ton esprit
sur cette feuille de papier
sur cette page »


Michaël Glück, Sur l’aube d’un ciel taché d’encre, avec des dessins de Caroline François-Rubino, Propos2éditions, 2018.

Il y a... des « distiques de peu », matinaux, humoristiques, haïkuesques. Il a les questions que ces paires de vers posent dès le saut du lit, sur le corps qui se délite lentement, sur la nuit et ses ombres qui gagnent sur les jours « défaits », sur les guerres, les ruines, « la fumée des morts », les fantômes, le « collier de noms absents » que « nous portons tous autour du cou ». Malgré les cauchemars qui font trembler les paupières, il y a toujours la recherche acharnée des mots, de la musique, et Mandelstam, et l’humanisme. Il y a les trains et les tramways qui traversent les rêves et les paysages d’exil magnifiquement peints par Caroline François-Rubino. Il y a les langues pour le dire, poèmes, babils, balbutiements, cris, pépiements, « voix-violoncelle », et « se réveiller au milieu des mots / pour vivre encore et se lever », leur goût sur la langue.

« 28
aucune neige sur les toits
pas un flocon sur l’oranger

29
s’arracher à la nuit ou bien
se laisser attirer par le jour

30
constellations de mots
les chants enfouis se lèvent »


Marc Dugardin, Lettre en abyme, Préface de Jacques Ancet, éditions Rougerie, 2016.

Il y a... la Lettre à ma mère de Juan Gelman, à l’origine, « obscure », de celle « en abyme » écrite par Marc Dugardin et adressée au poète argentin : « ce désordre dans lequel / à mon tour je vous écris // cette fièvre // ce corps à corps ». Une lettre à la mère, au fils, aux morts. Il y a les questions autour de l’enfantement, du lien rompu, du manque, de l’absence, « cette faille / où les mots sont appelés ». Il y a ce qui, dans la vie de nos mères absentes, nous sépare d’elles, et ce qui aurait pu être auraient-elles été autres, elles et leur vie. Il y a les exils, « les flammes des incendies / les pogroms / la frayeur », les silences, et toutes les colères aussi, « de la rage et de la tristesse », et toutes les souffrances qui dévastent les traits, les ventres, les gorges, les jambes... Il y a tout ce qu’elle aimait et n’aimait pas, et ces ressemblances... entre les mères, nos mères, et entre nos mères et nous – les rôles qui s’inversent parfois. Il y a que notre cœur se serre à la lecture, et qu’on suffoque avec elles.

« Parfois on ne sait plus vraiment
de quoi il vous parle

Les exils ouvrent sur des exils
à l’infini

On lit ce qu’il vous a écrit
on lit à la suite de celui
qui désormais ne vous écrit plus
qui ne vous écrira plus jamais

On s’engouffre dans les séparations

On ne sait plus le nom du pays
mais les morts et les vivants
y parlent d’une seule voix »



Bookmark and Share


Réagir | Commenter

spip 3 inside | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 Terre à ciel 2005-2013 | Textes & photos © Tous droits réservés