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Repaires, repères, par Françoise Delorme (Décembre 2025)

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Et la terre se transmet comme la langue et autres poèmes, Mahmoud Darwich, Actes Sud, 2025

C’est un présent que le passé ne rejoint pas
Arrivés à la limite des arbres, nous avons réalisé que nous n’étions plus capables d’attention
Et nous retournant vers les camions, nous avons vu l’absence
Empiler ses objets choisis et dresser
Sa tente éternelle autour de nous
           Mahmoud Darwich

L’espoir que la poésie puisse créer des ouvertures et que les humains se sortent des cauchemars qu’ils inventent grâce à elle me quittait vraiment, au vu et à l’entendu de tout ce qui nous arrive. Soudain, j’ai entendu, prononcés par Mahmoud Darwich dans un entretien rapporté par Olivier Besancenot dans une belle approche d’un de ses poèmes, ces mots salvateurs :

La langue arabe recèle une belle et rare homophonie entre le mot pour le vers poétique et le mot pour la maison. L’un et l’autre se disent bayt (beït pour le vers), comme si l’être humain pouvait habiter cette maison-là »le poète ne peut exiger bonheur plus grand que de voir les gens user de ses vers comme de véritables demeures.

Je réécoutais sans fin ces mots comme si allait soudain en sortir une sorte de miracle. Et puis, ça s’est fait quasi tout seul. La rabbin Delphine Horvilleur a enfin dit :

« La voix que j’ai envie d’entendre résonner aujourd’hui sont celles de poètes comme le Palestinien Mahmoud Darwich ou l’Israélien Yehuda Amichaï. Tous ceux qui nous rappellent que si on ne replace pas l’humain au centre des débats et qu’on n’est pas capable de penser à l’autre en toutes circonstances, alors appeler la paix ne sert à rien. »

J’aurais tant aimé qu’elle s’y prête plus tôt, mais il vaut mieux tard que jamais, et ma joie est grande que ce soit deux poètes – Mahmoud Darwich estimait grandement Yehuda Amichaï – qui poussent à exprimer cette vérité, car c’en est une, difficile à mettre en œuvre, difficile à entendre et à propager, qui allège le cœur et le pas. La voix des poètes compte, finalement. Elle va plus loin que nous, elle invente des « chemins de ronde » écrivait Alexandre Voisard, pour une veille non armée. Elle imagine des chemins nouveaux qu’elle nous encourage à prendre, à tracer avec elle. Et ces encouragements persistent au-delà de la vie de ceux qui écrivent et endurent la poésie.

Une nouvelle anthologie de poèmes de Mahmoud Darwich paraît chez Actes-Sud en 2025 et c’est bien, manière de relancer le désir de le lire, de le relire, de la faire partager : Et la terre se transmet comme la langue, vers-refrain et titre d’un long poème éponyme sur lequel tout le recueil s’appuie s’entend de diverses manières. Chacune ouvre un possible, un partage, des rencontres. Le mot « maison » et les vers poétiques s’y rejoignent pour faire demeure, oui, et ils résonnent sans cesse l’un avec l’autre, se transmettant l’un à l’autre, nous entraînant à la rêverie, à la réflexion. Mahmoud Darwich n’est pas seulement un grand poète palestinien, pas seulement un grand poète arabe, c’est un grand poète tout court. Il est aimé de peuples entiers qui se récitent ses vers et les chantent, même de jeunes personnes comme par exemple Shadia Mansour, rappeuse anglaise venue de Palestine. Il est admiré par nombre de ses pairs. L’écouter dire ses vers est un bonheur tangible. Il est possible d’entendre sa voix sur de nombreux liens numériques. Écouter ensuite ou lire les traductions ne déçoit pas notre attente. Le mot « attente » est un des mots qui reviennent très souvent dans l’œuvre de Mahmoud Darwich. Le dernier poème de l’anthologie qu’il a lui-même rassemblée en 2000 pour la collection Poésie-Gallimard, La terre nous est étroite, se termine par un poème intitulé « L’art d’aimer ». Il y répète le mot « attente » comme une sorte d’incantation, une exhortation exponentielle à soi-même – au lecteur aussi, le déploiement d’une quête qui devient le motif, le mouvement même de la vie. J’y lis l’« attente » passionnée d’une bien-aimée et, métaphoriquement, peut-être l’attente d’une terre, une terre qui s’appelle la Palestine, et, plus largement, une terre enfin humaine dont il n’est pas sûr qu’elle existe, mais qu’il est nécessaire d’attendre pour la susciter, qu’il est nécessaire d’écrire pour qu’elle apparaisse, pour qu’elle survienne sans cesse :

[...]

Et ne t’impatiente pas. Si elle arrivait après son heure,
Attends-la
Et si elle arrivait avant,
Attends-la
Et n’effraie pas l’oiseau posé sur ses nattes,
Et attends-la
Qu’elle prenne place, apaisée, comme le jardin à sa pleine floraison
Et attends-la
[...]
Et polis sa nuit, bague après bague,
Et attends-la
Jusqu’à ce que la nuit te dise :
Il ne reste plus que vous deux au monde.
Alors porte-la avec douceur vers ta mort désirée
Et attends-la ! ...

Dans la nouvelle anthologie qui vient d’être publiée, Et la terre se transmet comme la langue, les poèmes rassemblés ne sont pas des poèmes directement militants. Mais ils sont tous habités par la question palestinienne pour des raisons d’actualité, l’éditeur s’en explique dans la préface. Celui qui conclut le recueil s’intitule « ils n’ont pas demandé qu’y a-t-il par-delà la mort ? », il évoque la souffrance du non-retour, l’exil incompréhensible, la destruction :

Près de notre vie,
nous vivons et ne vivons pas
Comme si notre vie
n’était que parcelles du désert disputées
entre les dieux fonciers et nous,
Les voisins disparus de la poussière.

Mahmoud Darwich s’est expliqué longuement et souvent sur l’aspect politique de son œuvre avec des paroles bouleversantes, d’une précision qui force l’admiration. Dans La Palestine comme métaphore, livre d’entretiens, entre autres avec la poète israélienne Helit Yeshurun, il écrit : « Je n’ai nullement cherché à devenir, ou à rester un symbole de quoi que ce soit. J’aimerais, au contraire, qu’on me libère de cette charge très lourde ». Mais dans le même temps, il affirme :

La politique est un mode de perception de la réalité. Qui peut affirmer que nous n’avons pas de lien avec elle ? La dimension politique est présente dans mon œuvre, mais elle est discrète, implicite, non proclamée. Et si elle se manifeste au grand jour, cela se passe au sein de la vision qui préside à la construction du poème.

Un tel point de vue, difficile à mettre en œuvre, affecte aussi son orientation esthétique et ses choix poétiques. Il s’en explique ainsi :

à Beyrouth, j’ai vécu au cœur du débat sur la poésie arabe moderne, [du débat] sur la forme et , ce qui est le plus important, sur la question de ce que nous voulons signifier par le concept de « poésie révolutionnaire ». Est-ce par rapport au sujet, à la société, à la réalité, ou bien la révolution doit-elle seulement se dérouler dans la langue ? Il y avait deux courants. J’ai choisi les deux !

La situation effective de Mahmoud Darwich dans l’histoire politique et dans l’histoire de la poésie se révèle complexe et pas toujours facile à démêler. Il a toujours voulu d’abord parler en poète universel, la chose importe. Mais il a dû parfois répondre à l’actualité, ce qui parfois l’a trop cantonné à ses yeux dans un rôle de militant. L’obligation de répondre au réel dans les poèmes se présente souvent dans la vie des poètes aux périodes difficiles de l’histoire ; la poésie serait d’ailleurs un des derniers bastions de la liberté, nous le savons bien. Alors, le poète navigue à l’estime, surtout s’il pense :

avant, je croyais que la poésie participait de la lutte, aujourd’hui, je ne pense pas qu’elle ait une fonction immédiate. L’influence poétique est très lente, c’est une affaire d’accumulation.

Les poèmes choisis pour cette nouvelle anthologie le sont donc pour des raisons d’actualité. La puissance de sa poésie l’a d’autant plus exposé à devenir comme une sorte de porte-parole qu’il a été réellement et il reste aujourd’hui même comme une sorte de phare. En même temps, ces longs poèmes à plusieurs voix – qui rendent compte en les mêlant de différents regards, de différents niveaux de perception aussi – échappent à toute assignation. La beauté est au rendez-vous, elle me subjugue et m’émeut profondément :

Maintenant, entre hier et demain,
une femme lave les vitres de la maison.
Elle n’oublie ni se souvient.

Maintenant, le ciel est propre.

[...]

Maintenant, un poète naît en nous
qui pourrait choisir une mère
pour se connaître lui-même.

Maintenant, un présent pointe de la fleur du grenadier.

Maintenant, l’espace appartient à l’hirondelle, exclusivement.

[...]

La poésie de Mahmoud Darwich s’appuie sur une riche expérience sensorielle et de très fines capacités d’observation. Elle se déploie à travers une pratique à la fois respectueuse et dynamique de la tradition poétique arabe que je connais mal, mais dont je devine les finesses et entends la subtile musicalité. La présence de la vie concrète et simple s’installe sans fard, ce qui s’accompagne de l’irruption de mots qui n’appartiennent pas à l’arabe soutenu ; cet aspect n’est pas directement perceptible dans la traduction d’Elias Sanbar par ailleurs fort attentive à restituer les merveilleuses et si nombreuses dimensions sensibles des poèmes. C’est aussi manière d’ancrer le poème dans la terre, pas simplement la Palestine, mais ici et maintenant :

Je fais partie des poètes qui pensent que la poésie doit passer par les sens. Je ne crois pas en une poésie abstraite. Même l’abstraction passe par les sens.

Rien que les titres de ses livres –qui sont souvent la reprise d’un vers, voire d’un vers-refrain – nous le font savoir de magnifique manière, brefs et intenses instantanés de sensibilité, Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ? Comme des fleurs d’amandier ou plus loin, La terre nous est étroite, etc. Le poète avance dans l’inconnu du poème et nous donne à ressentir toutes les dimensions du monde, nous donne un monde agrandi, élargi de toute une gamme de sensations et sentiments résonant de toutes parts au vent du hasard et des conjonctures :

Qui suis-je pour vous dire
ce que je vous dis,
moi qui ne fus pierre polie par l’eau
pour devenir visage
ni roseau troué par le vent
pour devenir flûte ...

Je suis le lanceur de dés.
Je gagne des fois, je perds d’autres fois.
Je suis comme vous
ou un peu moins ...

[...]

Je n’étais pour rien dans mes jeux avec la mer,
mais j’étais un enfant inconscient,
de ceux sensibles aux attraits d’une eau
qui appelle : viens à moi !
Je n’étais pour rien dans mon salut.
Un goéland humain m’a sauvé,
qui avait vu les vagues me capturer.

Mahmoud Darwich s’est toujours beaucoup interrogé sur les pouvoirs de la poésie, sur les appels auxquels peut (doit) répondre le poète, un poète écartelé comme lui entre présence et absence, entre exil et retour au pays, jamais atteint. L’exil réellement vécu entame des certitudes et donne à Mahmoud Darwich la possibilité d’une riche introspection, d’un questionnement sans pareil sur la notion universelle d’exil, la possibilité d’une présence réelle et attentive au monde et sur tout ce qui, en lui et en nous, se dérobe sans cesse, une absence dévastatrice et régénératrice, ressassée jusqu’à la limite des mots sans cesse répétés, usés, usant pourtant la trame des enfermements, usant aussi les espoirs du poète, les élans premiers :

Les étoiles n’avaient qu’un rôle
M’apprendre à lire
J’ai une langue dans le ciel
Et sur terre, j’ai une langue,
Qui suis-je ? Qui suis-je ?

[...]

Le poème est dans l’entre-deux
Et il peut, des seins d’une jeune fille, éclairer les nuits
D’une pomme, éclairer deux corps
Et par le cri du gardénia
Restituer une patrie

Le poème est entre mes mains, et il peut
Régir les légendes par le travail manuel
Mais j’ai égaré mon âme
Lorsque j’ai trouvé le poème
Et je lui ai demandé
Qui suis-je ? Qui suis-je ?

Et la terre se transmet comme la langue, nouvelle anthologie provoquée par une actualité politique dramatique, est bienvenue. Elle rappelle la présence auprès de nous des poèmes essentiels de Mahmoud Darwich, ce grand poète et cet intellectuel vigilant, lucide, dont il convient de garder sans cesse à l’esprit et de méditer longtemps ses vers pour raison garder ! Et, parfois, le poète s’apaisera, se posera un instant, comme réconcilié...

Hâtive journée. J’écoute l’eau
Que le passé emporte avant de passer, pressé
Tout en bas je me vois partagé en deux
Moi
Et mon nom

Je n’ai besoin de rien pour rêver
Un peu de ciel pour mes visites suffit
Et je vois le temps, léger et familier
Autour des pigeonniers

[...]

Je n’ai pas besoin d’une nuit, à celle-ci pareille
Pour rêver
Un peu de ciel pour mes visites suffit
Je verrai alors le temps, léger, familier
Et je m’endormirai

Françoise Delorme


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