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Lus et approuvés (juin 2025) par Valérie Canat de Chizy

dimanche 25 mai 2025, par Valérie Canat de Chizy

Sophie Marie van der Pas, Quelque chose s’en va. L’ail des ours n°28. Collection Grand ours, 2025

Quelque chose s’en va, léger comme le poids de l’air. Quelque chose s’en va, et qu’il faut laisser partir. Comment dire la perte d’un être cher ? Sophie Marie van der Pas nous offre des poèmes d’une beauté inouïe. Des poèmes dans lesquels Mourir n’est qu’un souffle / lâché au-delà des oiseaux. Quelque chose s’en va pour laisser place à autre chose. Sophie-Marie s’adresse à son époux défunt. Elle joue avec les contrastes. Le chaud et le froid cohabitent. Ma bouche chaude s’emplit de février. Dans sa bouche, le froid se réchauffe. Sa bouche emplie de vie. Les bourgeons entourent celui auquel elle s’adresse. La vie par-delà la mort. Le poème devient passerelle entre les deux mondes. Les mots de moi vers toi / Frémissent et tu les prends / Dans un espace neuf. Le lien à jamais perdure, indéfectible.

Sophie-Marie raconte les derniers jours de son compagnon de vie, la clinique, l’ambulance, le corps en miettes, la douleur, l’agressivité d’une infirmière, l’exaspération des secrétaires médicales. Puis, vient le moment du grand voyage. Déjà vers les oiseaux / Tes yeux glissent en moi / Bleu / De voyage. Les oiseaux, encore. En somme, rien n’est lourd, tout est léger. Malgré la douleur. Tout est léger grâce au poème. Transmutation de la souffrance. Le lien perdure. Tes pensées prennent corps / Sous mes doigts. Écrire pour prolonger la présence dans l’absence. Autour des menthes / Le poème n’y peut rien, / Il franchit le pont / retrouve une parole de jardin.

Sophie Marie égrène les souvenirs. Les tâches quotidiennes qui les réunissaient. Le goût de son mari pour les bons vins. La chienne préférée partie la première. Son museau consolation / Se pose sur ta poitrine / Vous deux retrouvés.

Désormais, il y a le marbre de la tombe, l’épaisseur des graviers. Mais le sol respire. Une langue s’invente à deux et valse, dans la danse du poème.

Quelque chose s’en va
Que je savais.
Mourir n’est qu’un souffle
Lâché au-delà des oiseaux.
Poitrine soudain suspendue dans le vide.
Sur la souche de ton corps figé
Je me couche.
Ma bouche chaude s’emplit de février.
Fin d’hiver, les bourgeons t’entourent.
Les mots de moi vers toi
Frémissent et tu les prends
Dans un espace neuf.
Apprends-moi l’air du ciel,
Le vol et la part de tes richesses.
Le poème existe dans ce voyage
Notre lien notre billet double
Chaque jour à déplier.

Hélène Dassavray, Petite fille de Séoul. Illustrations d’Almudena Pano. La Boucherie littéraire. Collection Sur le billot pour tous, 2024

Dans ce nouveau recueil, Hélène Dassavray partage avec nous ses émotions durant l’attente d’une petite fille adoptée par son fils en Corée du Sud. À travers une série de textes tantôt courts tantôt longs, elle dit, avec beaucoup de délicatesse, l’amour qui grandit en elle durant le processus de l’adoption, avant même de rencontrer sa petite fille pour de vrai. Il se dégage du recueil une grande plénitude. Loin et si près, cette petite fille de Séoul a planté une graine dans le cœur de sa future grand-mère. Et c’est tout un univers qui s’ouvre pour cette dernière. Un univers de calme et de douceur.

L’attente est rythmée par les photos, qui suivent l’évolution de la fillette, photos regardées chaque jour avec ravissement. Parfois, le sommeil tarde à venir. Des souvenirs émergent, tel celui du fils, le futur père, qui déclara, à 6 ou 7 ans : mon rêve absolu est d’avoir les yeux bridés. Des souvenirs qu’Hélène Dassavray voudrait raconter à la fillette.

Des pensées émergent, des signes aussi, telle cette petite fille sur une aire d’autoroute, qui lui sourit grand / de toute sa dent / de ses yeux noirs / pétillants.

Le monde est soudain empli de petits
tu me fais grand-mère
de tous les enfants de la terre

Cette attente n’est pas uniquement celle de la venue de l’enfant, elle est celle de la rencontre avec elle. Durant ce processus, s’opère une métamorphose : je serai devenue / ce que je suis pour toi.

Hélène Dassavray envoie des pensées vers cette petite fille de Séoul et alors, lorsqu’elle arrivera, peut-être celle-ci reconnaîtra-t-elle sa grand-mère.

J’ignorais que l’on puisse être ainsi
si proches et si éloignées
tant d’amour sans se connaître
juste à te regarder vivre
à travers les images
ce lien que tu ignores
Toute la place que tu prends
Déjà

Un recueil magnifique, empreint de sensibilité, paru dans la collection Sur le billot pour tous, qui s’adresse à tous les lecteurs de 7 à 107 ans.

Arnoldo Feuer, Le bec de la mésange. L’herbe qui tremble, 2025

Le bec de la mésange est un livre dans lequel se mêlent poèmes en vers et textes en prose, enrichis des illustrations d’Alain Dulac. Les poèmes s’en tiennent à des sujets légers ayant trait à la vie quotidienne, tandis que les textes en prose tentent une approche de la création poétique. Comme toujours, chez Arnoldo Feuer, le style est enlevé ; une mésange empêtrée dans un filet devient prétexte d’écriture. Les points d’interrogation qui ponctuent les pages témoignent d’une aptitude de l’auteur à se questionner. Son univers familier semble regorger de sources d’inspiration ; le banal devient sujet de méditation, tels ces marque-pages et autres cartes postales, reçus de caisse et tickets de cinéma qui s’insèrent entre les feuilles de toutes les lectures simultanées de l’auteur.

Chez Arnoldo Feuer, rien n’est figé, ni prévisible. Les centres d’intérêt sont multiples et variés. Au détour d’une évocation du système solaire, nous sommes ramenés au chaos et à l’effacement de la planète. S’immiscent ça et là des souvenirs de voyages d’affaires à l’étranger, au cours desquels notre auteur se trouva face à un dictateur tchétchène ou bien à proximité de kalachnikovs. Sans doute est-ce pour cela que la routine, gage d’une vie actuelle plus tranquille, souvent circonscrite à l’espace de la maison et du jardin, tient une large place.

Notre poète semble aussi à l’aise avec les tâche concrètes qu’avec l’écriture d’un recueil de poésie. Il excelle pareillement à s’exprimer sur sa pratique de l’écriture poétique. Le titre, le bec de la mésange, est l’arbre qui cache la forêt. Ou comment, voulant libérer une mésange empêtrée dans un filet, le poète en vint à commencer un nouveau livre. Et celui-ci est remarquable à mes yeux.

Le soin que tu apportes
aux travaux de jardin
et la recherche du parfait
ordonnancement végétal

es-tu sûr d’en témoigner
autant à la langue
que tu prétends soumettre

au désir poétique ?

goûtant l’odeur
du pré fauché d’hier
où sautent les criquets

sauras-tu trouver dans le poème d’hier
le parfum d’un seul mot libre ?

Emmanuelle Le Cam, La définitive ouverture des veines. Les éditions SANS ESCALE, 2025

Un livre sombre qui évoque la nuit, hantée par les batailles intérieures, les tourments. Un recueil dans lequel Emmanuelle Le Cam nous parle de déchirures, de corde autour du cou. La peur côtoie le doute et les rêves de vengeance. La tentation de la mort plane, même si elle est ici fantasmée. C’est dans un univers obscur et inquiétant, d’une grande force, que nous entraîne la poète. Ici, le ciel tranche la gorge, tel un couteau ardent. Au fil des pages, nous croisons des fous, des monstres, un cortège d’angoisses et de cauchemars.

Pourtant, au milieu de toutes ces ombres, se profile un chemin vers le matin, qui ramène au quotidien, celui peuplé de chats, de la présence du compagnon, des gestes secrets / de l’habitude.

Pour contrer l’envahissement des forces obscures, il faut à la poète écrire des pages et des pages afin de retrouver un semblant d’équilibre. Il lui faut élaguer les souvenirs, se frayer un passage pour atteindre l’autre versant, celui de la vie. La vie qui lui permet de conjuguer ses peurs au passé.

Ouvrir la porte à l’hébétude
d’un sommeil-lourdeur

se conjuguent les forces
de la nuit

pour expulser le matin
de mon ventre tendu.

Emmanuelle Le Cam écrit sans travestir. Elle évoque les démons qui l’assaillent, les nuits d’insomnie. Elle dit traîner des cadavres de chiens morts derrière elle, collectionner des squelettes d’oiseaux. Ces carcasses, ce magma venu du passé, de l’enfance, peut-être, sont le moteur qui lui permet d’écrire : j’ai tant de mots dans la / tête ; ils trépignent, demandent à sortir.

J’ai tout à fait
perdu le sommeil

au profit de l’écriture.

La fin du recueil parle d’euthanasier la mort. La force de vie, alors, reprend le dessus. Les mots sont salvateurs, de même que la présence des chats et le rituel du thé.

J’écris parce que, vivante encore
je demande l’impossible :

l’improbable salut.

Sophie Brassart, Geste de toile. Éditions du Cygne, 2024

« Geste de toile » appréhende la fin d’un monde. Sophie Brassart, dans ce recueil solaire, fait revivre tous les instants, passés ou présents, ayant procuré de la joie. Il faut conserver l’énigme, capter par le regard La forme que prit le vent / La forme que prit le sable, afin que tout reste soigneusement conservé dans la mémoire.

Car la mémoire, dans laquelle viennent puiser les souvenirs, irradie des moments d’autrefois, elle éclabousse de lumière.

Ce sont ces moments de relation avec l’être aimé notamment, dans la configuration d’un couple indéfectiblement lié, dont l’alchimie forme une architecture de l’amour. Architecture qui protège, abrite, à travers un fourmillement de sensations.

L’imparfait témoigne de ces moments passés, dont on se souvient, même si l’on imagine aisément qu’ils se prolongent aussi dans le présent.

et pourtant
c’est l’éclat de tes épaules
qui m’ouvrit
la bonté.

Libre est la mémoire, libre
& légère avec toi,
j’étais généreuse et nuage sans cesse
J’étais pavot dans la déchirure de pluie

Dans ce lien à l’aimé, l’instant est démultiplié, touche à l’extase : sur tes lèvres / Mille fractions la rive.

L’échange, la relation au monde, prédominent. La nature et ses manifestations sont également célébrées : Deux lièvres dans les blés / Les fourmis ailées – entre terre et pierre.

Ces manifestations, ces instants démultipliés, viennent contrebalancer le sentiment de finitude.

Alors le vide s’enroule et s’ouvre
en moi, remarquable de violence
en fleurs, à l’automne.

La tristesse accompagne parfois le souvenir d’instants précieux, comme si ce qui attendait, au-devant, était la fin des mondes, comme si seulement dans le moment présent et la mémoire demeurait le rayonnement.

Il y le désir de saisir l’éternité, mais celle-ci est fragile, friable comme une petite coquille d’œuf , et semble vouloir se dérober.

Ainsi cohabitent, dans ce livre, l’absolu de l’instant présent, des souvenirs, et la proximité des ténèbres.

J’épluche une pomme
Qu’elle fasse le lien entre toi et moi

dont l’existence est veillée par un mot
immobile

C’est absolu : ce fruit, le silence
dans le coin sombre de la cuisine

avant l’image noire, oxydée de la mort

  

Mathilde Hinault, Pas une vie en l’air. Les Carnets du Dessert de Lune. Collection Lune de poche, 2024

Mathilde Hinault évoque, à travers des fragments courts, la tentative de suicide de son fils. Le recueil commence par la disparition, la nuit blanche à attendre, et le coup de téléphone de la police qui informe avoir retrouvé le jeune homme.

Hôpital, admission aux urgences psychiatriques.

Mon fils toute la nuit perdu retrouvé hôpital
sortent de sa bouche
des mots en vrac
au travail, elle demande l’autorisation
d’appeler
il lui faut dix minutes
pour savoir
on lève les sourcils
dix minutes pas plus

Un long périple s’enclenche, dont nous découvrons les étapes comme en temps réel, avec, en prime, un sentiment d’urgence.

Interdiction de visites, labyrinthe de l’hôpital, contrôle de la carte d’identité à l’entrée.

il a dix-huit ans et deux mois, il a voulu mourir

La mère découvre la psychiatrie, écoute les podcasts, lit Vernet. Comme Virginie Despentes, qui n’avait rien trouvé dans la littérature sur le viol, Mathilde Hinault n’a rien trouvé sur la tentative de suicide d’un enfant. Alors elle écrit, pour raconter.

Elle raconte les suspicions de l’entourage, comme si quelque chose clochait chez elle, cherche dans sa mémoire des indices, les premiers signes du mal-être de son enfant.

Elle raconte la psychiatrie en crise, le parcours du combattant pour obtenir un rendez-vous.

Elle lit tous les livres qu’elle peut sur la dépression, Emmanuel Carrère, Sophie Braun, Gilles Paris, Brigitte Giraud…

Elle raconte les amitiés qui s’évaporent, enquête, cherche à comprendre, se souvient, alors…

Tu l’as trop protégé cet enfant
de toute la violence du monde
mais pas de celle du père
un week-end sur deux et la moitié des vacances solaires
un mari violent est un père aimant
c’est bien connu

Un premier recueil percutant.

Laurent Deheppe, Autre chose qui compte. Illustrations de Pascale Etchecopar. Donner à voir, 2024

L’univers de Laurent Deheppe accorde de la valeur aux choses simples, tellement plus importantes que la réussite sociale ou le théâtre du monde, avec ses faux-semblants. La lumière d’été dans la cour d’école de son enfance, alors qu’il n’était doué ni pour écrire ni pour compter, lui importait beaucoup plus que l’idée de faire carrière.

C’est par le rêve que le poète conquiert sa liberté, celle de pouvoir errer à sa guise ; c’est le rêve qui lui permet de marcher la nuit paisiblement.

Vivre d’espérance, croire en l’utopie, celle d’un monde fraternel, est ce qui anime notre poète.

Aller à contre-courant des normes de la société, s’inventer un monde, écouter les pommes de terre / plutôt qu’un coquillage, aimer ce qui sort de l’ordinaire, telle cette jeune femme unijambiste / et nue / de la tête au pied.

Dedans dehors
il n’y a pas de seuil
la vie est sans limites
elle chante où bon lui semble

où bon lui semble et même
et bien souvent
détachée des miroirs
elle danse

Tout le recueil évoque cette aspiration à une vie différente, pleine d’ardeur et d’harmonie // détendue / sans masque / sans grimaces / une vie dans l’autre sens. Tout demeure dans le presque rien, dans ces joies minuscules saisies au vol, à l’instant où elles surgissent.

Respire
cette pauvreté
qui est le contraire du malheur
ces chemins oubliés
ces pas menant au large
et toute cette liberté
ces volets peints en bleu
avec de la farine

Chercher l’amour et l’amitié dans le monde, abandonner le masque social, faire de sa vie l’ivresse d’une traversée / sous un ciel clair immense, tel est le but de Laurent Deheppe.

Un joli petit livret au format carré, publié par les éditions Donner à voir.

Philippe Leuckx, Petites notes. Les Lieux-Dits (Cahiers du Loup bleu), 2025

Dans les poèmes de Philippe Leuckx, une lumière luit, celle de l’enfance, une fragilité d’être teintée de mélancolie. Demeure une vacance, une manière d’être réceptif, une attention aux choses, qui durent ou se délitent, dans l’impermanence. Tout est incertain, insaisissable, comme l’air ; le cœur est en exil ; il y a le silence, l’attente, la solitude aussi, parfois.

Cette lumière ne se donne pas facilement, elle surgit par surprise pour toucher, sous la peau, ce qui respire, caché.

Car dans le cœur, parfois, la noirceur se tapit. La lumière vacille, hésite, fragile, de peur d’être blessée. Philippe Leuckx évoque les enfants victimes des guerres, que ce soit en Ukraine ou à Gaza ; il dit, face à tant d’horreurs : « j’ai honte de vivre / et je n’y suis pour rien.

La lumière tremble
chaque fois qu’un enfant meurt
sous les coups barbares
vacille à l’aune des rejets
la lune a beau prier
sauver est un mot trop injuste
il faudrait faire parler
les cœurs sous la chemise
des bourreaux
autant demander
à la lumière
de retourner à sa nuit

La lumière est celle de l’enfance, mais aussi celle des mots, qui sont autant de traces / pour éclairer la page.

Parler à mi-voix de peur de briser le silence, de réveiller les âmes, en novembre, lorsque l’on vient fleurir les tombes. L’attention se porte sur les présences vacillantes, celles de ceux qui ne sont plus, mais qui palpitent, cachées.

Les mots sont autant de miracles surgis de l’inouï. L’enfance est fragile, comme le bonheur, dont on ne sait presque rient.

Une douce solitude plombe
le ciel
on regarde sans voir
comme si le jour
se défaisait déjà
dans l’ombre du silence

Nicolas Rouzet, Une vie plus vraie que la mienne. Encres vives n°546, 2025

Nicolas Rouzet se penche sur une fontaine aux couleurs du Sud ; il se souvient de son enfance dans une ville du Nord, lui qui vit dorénavant à Marseille.

Une enfance qui resurgit dans sa mémoire, parfois, une enfance toujours logée à l’intérieur de lui, prête à émerger, comme quelque chose de familier ; une enfance marquée par l’absence du père.

L’absence, donc, est prépondérante, et avec elle, le vertige. L’enfant, ficelé par ses frères, suspendu au bord du vide, jetait, à trois ans, les bibelots de sa mère par la fenêtre. Il refusait de parler car le silence, n’est-ce pas une certaine manière d’être relié aux êtres et aux choses ?
Un demi-siècle plus tard, l’adulte qu’il est devenu voudrait n’être à nouveau / qu’un regard sans parole.

On ne se délivre jamais de son enfance, celle-ci demeure en nous toute notre vie, telle une odyssée secrète, un jardin rien qu’à nous.

Hier j’étais un enfant rêveur
dans une ville froide et endormie
À présent je rêve encore parfois
demain j’aimerais bien m’en aller

Et je vois je revois
les îlots rouges
la lumière grise
par les verrières salies d’embruns

Un livret profond, qui dit l’aspiration à une autre vie, celle de l’horizon-voyelles. Cette autre vie souhaitée a trouvé son accomplissement dans la poésie, et pourtant, l’auteur, encore parfois, est nostalgique de cette faculté qu’il avait dans son enfance de faire silence, et, ainsi, de se sentir relié, en communication avec le monde.

Patrick Argenté, Noctambules et journaliers. Les Lieux-Dits (Cahiers du Loup bleu), 2024

D’un côté, la nuit, de l’autre, le jour. Et pourtant, il y a dans la nuit un peu de jour, et inversement. Les noctambules fraient avec le rêve ; la nuit est prolifique et se joue du réel. Tout est possible et insaisissable, puisque La nuit n’est pas nuit / pas plus que l’oiseau n’est oiseau. Il y a dans la nuit une lumière qui nous guide, afin d’éviter les fleurs empoisonneuses, car on ne sait laquelle nous attendrait en silence. La mort rôde, mine de rien, de même que quelque chose du malheur et de la mélancolie ; du mal être aussi, et pourtant, la nuit, les chats déambulent sur les branches et peuplent l’espace-temps de leur présence ; les grand-mères sont des fées qui penchent / et renversent le caramel. Tout est possible, la nuit, le réel se métamorphose comme dans « Alice au pays des merveilles », sauf qu’ici, le chat est / devenu obèse et de ses yeux / s’échappent les oiseaux. On ne sait distinguer le vrai du faux car la nuit n’est pas la nuit / les morts ne sont pas morts.

Chez les journaliers, en revanche, les choses sont bien telles qu’elles sont. Le jour, c’est la vie, qui est douce et amère, friable et légère, vide et sans appel… Le jour est le temps du réel, le temps / où l’on n’attend rien, le temps de l’aujourd’hui. Le temps où la mort guette, car la vie est mortelle et légère.

La nuit, tout devient possible, elle est l’espace-temps du rêve et de l’imagination ; le jour, la beauté peut surprendre, et l’on peut être cueilli par la fragilité.

Il émane de ce recueil toutes les déclinaisons du goût de vivre malgré les risques inhérents à la condition humaine. Même si l’inquiétude pointe, l’inattendu peut surgir à tout moment.

Les fleuves sont fidèles
à eux-mêmes nos amours
de silencieuses ablettes

qui nous dira ce que porte
encore la lumière à la
rive sur

des kilomètres
modeste est la vie et
somptueuse.

Agnès Valentin, Trouer la nuit. Éditions Au Salvart, 2024

Trouer la nuit est le premier livre d’Agnès Valentin, comédienne et metteuse en scène. Fauchée en plein vol par le virus de 2020, la poète évoque la déflagration, le corps empêché par le Covid long. Elle dit comment, le 4 avril 2020, elle fut foudroyée lors d’une promenade dérogatoire.

Dès le premier texte, la sensation de liberté volée au confinement laisse la place à une chute vertigineuse, à un effondrement. La nuit a fondu sur moi, écrit-elle. Le soleil de cette journée printanière a été remplacée par un orage mauvais ; la foudre a frappé, et des ondes de choc bousculent le corps, qui se dérobe.

L’intrus a pris possession / Des organes du sang / L’impuissance paralyse. Impuissance de la médecine, aussi, qui peine à trouver un traitement digne de ce nom, et lorsque celui-ci est enfin trouvé, déjà, il est trop tard, le corps est devenu carcasse.

Fatigue, alitement, essoufflement, faiblesse. Le Covid long, cet intrus, demeure une énigme, empêche le corps, le rendant prisonnier. Il est ponctué de rechutes, dure des mois, et semble ne pas vouloir guérir.

Mais, Dans la nuit à couper / Au canif / Le poème surgit / […] Ranime l’espérance.

Au cœur de l’effondrement, il apparaît comme une planche de salut, de même que la présence de l’Aimé.

Ce livre n’est pas seulement un recueil sur la maladie, il est un livre sur la résilience. Il dit la volonté, avec l’aide de l’Aimé, de retrouver la beauté, de saisir la joie, et, malgré la fatigue extrême, de retrouver le dehors, de s’émerveiller.

Le retour aux sources du vivant a bien lieu. Agnès Valentin est habitée par une soif de vivre, une soif de l’immense.

Elle évoque aussi la force du lien qui la relie aux autres laissés pour compte de la maladie, qu’elle rencontre au Collectif des malades du Covid au long cours. Là, elle se découvre des frères et des sœurs, se dit qu’elle n’est pas folle, qu’elle n’est pas seule.

Il faut lire ce livre sur la fragilité et la vulnérabilité, qui raconte, par étapes, le retour à la vie, le désir retrouvé.

Du coin de l’œil
J’attrape un fragment
De ciel bleu roi
Ce cœur enduit de sang
Noir
Il fallait bien le doucher
Au vif de l’azur
Polir les scories de desseins
Lugubres
Qu’il s’accorde aux étincelles
Des dernières fulgurances
D’été

Valérie Canat de Chizy


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