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Un soleil déjà oblique - Variations sur 40 poèmes de Misuzu Kaneko, Jacqueline Salmon - une lecture d’Hervé Martin

dimanche 2 juin 2019, par Cécile Guivarch

Un soleil déjà oblique est un hommage de la photographe Jacqueline Salmon à Misuzu Kaneko (1903-1930), poète japonaise du début du vingtième siècle. Grâce à ce livre on pourra désormais la lire en France. La traductrice Brigitte Allioux et la professeure Megumi Kamo pour la biographie, collaborent à l’ouvrage auprès de Christine Buci-Glucksmann et son texte « un destin de femme  » qui nous conduit dans les arcanes de la pensée japonaise.

Misuzu Kaneko dont la vie fut brève (elle se suicida en 1930 à l’âge de 27 ans) fut sortie de l’anonymat en 1982 par un professeur d’université. Issue d’une famille de libraires, elle est proche du mouvement littéraire Dôyô (chansons pour l’enfance) qui naît en réaction au style Shôka plus difficile à maîtriser par des enfants. Il prône le goût des choses simples dans une dimension spirituelle et s’attache à la défense de la langue et au développement d’une sensibilité typiquement japonaise. La poète enverra ses textes à des revues du mouvement et sera publiée à plusieurs reprises. Avant de disparaître, elle laissera à son frère trois carnets de poèmes qu’il retrouvera cinquante ans après. Il les confiera à l’universitaire Setsuo Yazaki qui les fera éditer. Misuzu Kaneko est connue aujourd’hui dans le Japon entier.

Touchée par sa poésie qu’elle découvre grâce à sa professeure de japonais, Jacqueline Salmon, qui est photographe, décide d’un voyage dans la région où vécut Misuzu Kaneko. Elle y rencontrera sa famille et visitera les lieux familiers que la poète fréquenta. Le livre d’une magnifique facture est nourri aussi du fruit de ces rencontres. Il s’ouvre sur un premier volet photographique dont l’art rejoint le dépouillement et la simplicité de la poésie de Kaneko. Il rassemble un choix de quarante poèmes autour desquels s’agrège le texte de Christine Buci-Glucksamm. Plus loin des pages présentent des documents d’époque, une biographie enrichie d’anciens portraits familiaux et un journal de voyage d’une riche iconographie.

Parcourant la région où vécut Misuzu Kaneko, l’auteur a photographié des rivages côtiers, des lieux et objets de culte bouddhique, des rues et des devantures de maisons qui s’ajoutent aux paysages et aux ciels… Des photographies propres à la méditation dans un dépouillement les reliant à l’écriture de la poète.

C’est vrai que nous apparaît dès la lecture des premiers poèmes cette simplicité au plus juste des choses. Sans fioritures ni effets d’aucune sorte, à part peut-être des répétitions qui créent un rythme et une prosodie particulière. On pense alors aux ritournelles, aux comptines, à ces poèmes chantés que l’on apprend durant l’enfance et que le mouvement dôyô défend en ce début de vingtième siècle. Les titres des poèmes abordent des sujets simples : poissons, poule, arbre, la couleur du ciel ou encore la neige… Autant de sujets qui imprègnent le regard des enfants. L’écriture de Kaneko est suscitée par les constituants élémentaires de la vie qui l’entoure.

Pour la poète tout semble digne du poème :

Aimer / Je voudrais aimer / tout absolument tout / les poireaux, les tomates, le poisson aussi / Tout pouvoir aimer, sans rien laisser

Sa poésie s’attarde sur les êtres de la nature, les plus petits même lorsque la poète évoque des funérailles pour des sardines. (Pêche miraculeuse). Cette attention particulière portée à la vie la plus minuscule montre une vive empathie pour le vivant «  çà et là se devinaient / des insectes qui doucement / grésillaient /  ». Une sollicitude aussi pour l’arbre, « Combien de temps encore faudra-t-il / pour que sa peine finisse », comme pour les poissons « Vraiment les poissons de la mer sont bien à plaindre  » ou encore pour le chien, titre d’un poème éponyme.

Il ressort de la lecture la grande interrogation de Misuzu Kaneko face au monde. Une poésie parfois proche du rêve qu’elle magnifie et qui l’éloigne du réel. « Voir de temps en temps la vérité en rêve, ça serait merveilleux »

Il y aurait beaucoup à dire sur ce beau livre tant sa richesse partage des pistes de lectures ouvertes sur la vie. De la poésie de Misuzu Kaneko à la philosophie japonaise ; des poèmes aux photographies de Jacqueline Salmon ; des paysages japonais à cette attention méditative à les percevoir au mieux, le livre nous transporte à chaque incursion dans la fraîcheur poétique de Kaneko et à la grande diversité de son univers.

La lampe

J’étais venue
A la fête du village
Mais déjà le bref jour d’automne
Déclinait

Alors que les cris des porteurs du palanquin sacré
Se faisaient plus lointains
Dans la faible clarté des lampes
Si incertaines...

Qui fouillaient l’obscurité
Çà et là se devinaient
Des insectes qui doucement
Grésillaient


Un soleil déjà oblique – Variations sur 40 poèmes de Misuzu Kaneko
Jacqueline Salmon
Éditions Ères
Coll. a parte
ISBN : 978-2-7492-5854-6
238 pages - 30 €

Hervé Martin


Vous aurez un aperçu visuel de ce livre sous ce lien qui vous le présente dans la rubrique Paysages : https://www.terreaciel.net/Un-solei...


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