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Repaires, repères - par Françoise Delorme (juillet 2020)

mercredi 15 juillet 2020, par Cécile Guivarch

Sophie ou la vie élastique / Ariane Dreyfus, La castor astral, 2020

Dans le quatrième de couverture de Quelques branches vivantes, paru en 2001, livre dont elle poursuivait l’écriture depuis 25 ans, Ariane Dreyfus écrivait : « je m’appuie encore sur ces branches, vérifiées vivantes à chaque moment de réécriture. Certes je ne vois pas toujours l’arbre, [...] plutôt nous sommes posés sur le vide, avançant dans l’inconnu de nous-mêmes . [...] Ne plus attendre n’empêche pas que l’enfance, autre nom du présent, demeure. Sous l’écorce, le bois vert. Même tombé, le noyau obstiné. ». Si je cite un livre déjà bien ancien, c’est en résonance avec les derniers vers d’un poème de Sophie ou la vie élastique :

Les ombres des branches s’entrelaçaient et faisaient
Sur la route un tapis tremblant

Vivantes

Deux exergues de Guillevic en début de chapitre évoquent cet arbre inconnu, inconnaissable, dans lequel nous sommes, que nous sommes, arbre de vie et arbre de mots : « On ne sait jamais / ce que fera la branche / la prochaine fois » et « La branche / – infatigable ».
Les poèmes d’Ariane Dreyfus, surtout dans ce livre, poussent des branches, des mots, des vers vers la lumière qu’eux-mêmes d’une certaine manière inventent, ou, plus exactement, vers une lumière dont la matière de leur vie fait l’expérience dans une sorte de photosynthèse, la vie qui devient, que nous devenons :

Les jambes dans l’eau, ils ne bougent plus

[...]

Se regardant
Soudain se lancent
De l’eau toute fraîche à la figure
Très vite, plus vite
Sur les joues et les cheveux dans les yeux
Le soleil couchant rebondit

La mare semble frémir

C’est le moment de remonter
A reculons main dans la main maintenant

Très lentement car la journée ne reviendra pas

Comme souvent, les poèmes d’Ariane Dreyfus se lisent aussi comme une chorégraphie, très narrative, ou une suite de plans cinématographiques avec accélérations et ralentis, changements de focales, très près, très loin, jaillissant, allant-venant, décélérant, mais sans s’arrêter. Cette citation en est la vibrante expression. Et l’eau comme élément vital importe, il en est ainsi tout au long de toutes les pages. Le monde vivant est humide et pour croître et exister, il a besoin de l’eau, de sa circulation, de son mouvement. L’étonnant passage de l’immobilité de statue d’un lion de pierre à l’état vivant, tel que l’imagine une enfant curieuse qui coupe en deux des cerises avec son nouveau petit couteau, suggère l’intensité de son expérience, qui est celle de la vie et de la mort mêlées, indissociables, blessantes-blessées, sous-tendant tout le livre et chaque poème :

Doucement lui vient une idée
Qu’elle ne savait pas

Ça peut faire des yeux !

Elle a déjà réussi à faire
Des demi-cerises

Elle gratte autour des noyaux
Sans les faire tomber
Un, et deux
C’est fait

*

le lion soudain réveillé
Ouvre des yeux vraiment humides

Qu’« humide » dans l’agencement du poème devienne soudainement synonyme de « vivant » et signifie « avoir les yeux ouverts », poigne les sentiments. Tout ce livre prend le cœur et le corps dans ses mots pour dire l’étonnement d’exister :

Sophie ne fait rien, elle découvre
Comment le chemin est bleui par le crépuscule
Les arbres sont saisis
Comme s’ils savaient
La tiédeur

Et tous les poèmes se mesurent aussi avec l’étonnement de la mort, celles, par exemple, de petits hérissons tués par un paysan, avec le recommencement qui s’y origine et qui s’y perd si l’on est soi-même obligé d’en achever un pour qu’il meure vraiment, souffre moins :

C’est facile de courir dans le pré, puis de marcher
Lentement entre les roseaux et et c’est bientôt
L’eau brune, encore ensoleillée

[...]

« Tu vois, Sophie, ils sont morts ’ »

[...]

En voilà un, en voilà un ! Je le vois !
Il n’est pas mort, il se débat »

[...]

C’est comme s’il avait encore le museau dans la vie
Et la mort dans l’eau, et seul,
Petit, et seul

[...]

Soudain elle remonte et cherche partout
Un grand bâton, il faut lui enfoncer la tête
Pour qu’il meure plus vite

[...]

Elle tape tantôt sur l’eau, tantôt sur lui

Tournant autour de l’étang

L’eau envahit le bas de sa robe, bientôt
Elle ne verra plus rien dans la nuit

Cela a déjà eu lieu, cela ne recommencera pas

Le dernier poème est court, il pourrait résumer l’art d’Ariane Dreyfus, ce qui sourd de ses poèmes, ce qui en sort et vient à nous : une manière d’enfance, mais sans nostalgie, une enfance qui demeure, donc recommence, essaie sa voix, pose le pied par terre et saute, entre ellipses métaphoriques et poésie objective. Comme « Il y en a qui vont vers l’entrée / pour voir si c’est possible » (Guillevic), les poèmes y vont aussi, tel ce personnage de Sophie, attachante dans sa naïveté et son intelligence des choses. Et ils nous donnent des questions, des histoires, mais surtout des gestes pour commencer le monde, des gestes dansés d’arbre, ici et maintenant :

              « Sophie étire ses bras »

Je sais que j’ai vécu
                                                         et que je vivrai encore

Histoires d’images / Robert Walser, éditions Zoé, 2019, traduit pas Marion Graf

Encore un livre de Robert Walser, qui n’a pas tant écrit de poèmes, mais de qui toute œuvre prend la force du poème. Histoires d’images rassemble des textes et des poèmes qui ont trait à la peinture et Walser écrit à propos de la peinture comme il écrit à propos de la musique. Pas vraiment comme s’il était peintre, mais comme s’il était touché directement par la nature du désir de peindre, de dessiner, qui lui semble plus capable d’atteindre le but de justesse d’expression qu’il recherche :

Le tableau envoyait ses harmonies
sur ce dimanche vivant de bousculade jolie.
Si seulement je pouvais trouver
l’expression qui traduirait
cette quiétude et cette paix
du visage jusqu’au bout des pieds.
Que j’aurais l’impression d’être
délicat, comme je serais comblé.

La plupart des tableaux dont il est question sont reproduits, ce qui permet de s’y reporter et de rêver à la fois sur le cheminement du peintre et de l’écrivain. Souvent, Walser projette une histoire, des relations entre les personnages, entre les personnages et lui, même lorsqu’il n’y en a pas. A propos d’un paysage de Ferdinand Hodler sans personnage, il en voit un, pourtant, et il devient le centre du tableau, c’est n’importe lequel d’entre nous :

Malgré soi, on fourre les mains dans les poches à sa vue, tant le rendu de l’hiver est merveilleux. Dans la forêt un homme s’active, et on le voit, on le sent : le sol est gelé et le regard porte loin, bien loin au-delà de la forêt pour s’ouvrir sur l’immensité la plus immense...

Il projette ses propres sentiments et sensations, avec force, s’approprie au plus près les gestes de l’artiste, et ainsi révèle des vérités puissantes, universalisantes, qui d’être profondes et résolument singulières cessent d’être privées et ouvrent les possibles de l’art, l’« immensité la plus immense ». Parfois, il se rebelle contre l’artiste. Ainsi, à propos de Van Gogh et plus précisément d’un tableau particulièrement douloureux dont on imagine qu’il exerce une attraction particulière sur son esprit d’homme enfermé dans un asile, il s’exclame en n’accordant des qualités artistiques à Van Gogh que comme à regret :

Terribles, ces champs, ces prés, ces arbres
qui pendant la nuit, comme des rêves brutaux
lacèrent votre sommeil.
Mais chapeau bas tout de même
devant ces efforts fervents, par exemple
ce tableau où dans le cercle de l’asile,
on voit des fous.
[...]
Et l’on se prend à frissonner
quand l’art ne peut rien qu’exhiber,
implacable, ce qu’il doit, et voudrait, et devrait,
sans beauté devant le regard de notre âme.
Désir, quand je vois un tableau, de me faire cajoler
comme par une bonne fée,
allez, va-t-en, allez !

Cet éloge par antiphrase est confondant d’honnêteté. C’est toujours pour moi la vertu principale des textes et poèmes de Robert Walser, une fondamentale honnêteté qui s’allie avec une invraisemblable légèreté, qui, effectivement, console, panse les plaies, soigne la douleur sans l’oblitérer, jamais. Un texte, intitulé Olympia, tout en digressions glissant d’une histoire à une autre, d’une réflexion à une autre, toutes soulevées par la contemplation du tableau de Manet, regrette avec une touche fine d’humour à plusieurs degrés, comme Walser en est coutumier, que la profondeur de ce tableau soit en règle générale non perçue, non accueillie :

« Les belles âmes » disait le monsieur à la dame au moment où l’on franchissait le seuil « posent un regard approbateur, mais distrait, sur toute cette réflexion qui passe devant elles à tire-d’ailes. »

Réflexion du peintre ? De l’écrivain. Des deux probablement.
Parfois, la réflexion du poète prend la forme d’une fable, en cela proche de l’œuvre picturale. Ainsi, La chute d’Icare de Bruegel. Après une description déliée et riche du tableau, ou plutôt pendant cette description, à la fois sérieuse et humoristique, se noue une morale triste et inéluctable que la beauté, ne rédimera pas absolument :

Toute ambition
d’élévation
au-dessus de la vie
commune, a dans la vie
sa fin.

Peut-être alors n’est-il plus nécessaire de chercher à s’élever. Mais plutôt d’être là, bien là, toute sensibilité ouverte à ce qui vient, tendue vers ce qui revient entre celui qui part et celle qui attend, entre celui qui vit et celui qui écrit tout aussi bien, dans A propos d’une gravure de Sigmund Freudenberger :

Combien il en fera, des récits,
si les dieux favorisent son retour,
eux qui ont les mains et les yeux de tous côtés,
comme cela vous rendra courage.
Mais quelle est donc votre propriété ?
La maison et tout ce qui est autour
sur cette terre taciturne
qui tourne depuis si longtemps autour
du grand soleil.
Ce qui ne bouge pas
nous paraît juste immobile.
Elle se met à l’ouvrage à présent, le cœur gai.

Oui, la nature consolatrice de l’art importe à Walser, la chose est sûre. Mais sans jamais omettre la vérité violente de nos vies. La musique, la peinture, la poésie, des art funambules comme il aimait à l’imaginer. Et le lecteur le suit, séduit par tant d’élégance et de justesse, balançant entre tendre ironie et naïveté renouvelée, entre douleur et beauté.

Elles sont au service / Fabienne Swiatli, éditions Bruno Doucey, Paris, 2019

C’est votre première fois alors il faut que je vous crée. Pas sans la capote. Va jouer. Elle conduit bien pour une femme. Vous êtes toute belle aujourd’hui. Qu’est-ce que je les aime, mes gars de l’usine. Mots entendus dans la voix qui parle toujours de la société telle qu’elle se fait. Petites phrases en italiques, de celles qui tuent, qui blessent, et aussi de celles qui réparent, qui caressent, ce ne sont pas toujours celles que l’on croit. Ainsi, Travail remarquable se révèle plutôt être un de ces euphémismes mortifères et insupportables dont nous sommes coutumiers aujourd’hui, qui marque une baisse de subventions pour une maison de quartier :

Surnommée la lionne pour sa belle crinière même si seul le mâle peut se vanter d’en posséder une. Son pas énergique résonne dans la Maison de quartier située en zone sensible, ça ne s’invente pas. Publics empêchés qu’il faut réconcilier avec l’horizon budgétaire des partenaires sociaux. Travail remarquable, lui dit-on, malgré les 20% de subvention en moins. Puisque rugir ne sert à rien, il lui vient l’idée qu’elle pourrait mordre.

Fabienne Swiatli sertit ces phrases mille fois entendues et recueillies pour mettre en valeur leur densité expressive, leur puissance politique et poétique aussi, dans des textes courts, nets, sans emphase, au plus près de chacune travaillant, de chacun vivant, dans la beauté et la détresse, la difficulté des jours, entre nécessité et révolte, peur et joie d’exister. Elles éclairent le sens de nos vies à tous, elles mettent en évidence la réalité des vies les moins faciles, elles montrent, interrogent, insufflent une colère libératrice :

Hôtesse d’accueil ? Mon cul oui. Caissière, elle est caissière. Mais aujourd’hui pas de produits enregistrés, pas de carte de fidélité demandée, pas de merci, au revoir, vous voulez votre bon de réduction ? Elle se tient dehors devant le patron qui n’en revient pas car d’habitude c’est lui qui écrase les prix. Les gars du syndicat ont apporté des drapeaux et un mégaphone pour les soutenir. On dirait un jour de fête.

La lecture de ce livre concis et fort est prenante. Tous les mots de tous les jours apparaissent dans une sorte de lumière qui les dévisage, les révèle à eux-mêmes. Certains sont exposés dans la lumière crue d’un constat sans appel, mots de la violence faite à ces femmes qui travaillent, mots du silence qui les efface. Le quatrième de couverture est clair : « Aide à la personne, soin, accueil, éducation...Prise en charge du corps de l’autre. Entretien des bureaux, des maisons, des écoles. Des femmes au travail. Ces textes ont été écrits comme des instantanés photos. Ici et maintenant. ». Mais c’est de mots qu’il s’agit et ceux-ci, d’être cités et accompagnés d’une écoute et d’un regard vifs et attentifs, résonnent dans l’esprit et réveillent. Le plus souvent, ils laissent deviner un sentiment d’injustice, une sourde révolte devant l’invisibilité de ce travail féminin et des femmes qui l’exécutent. Mais il y a aussi des dialogues doux, des gestes qui aiment dans les mots échangés, même les plus banals, des gestes qui témoignent d’ailleurs d’une sorte de tendresse humaine : c’est elles, ces femmes, qui les prodiguent presque toujours :

Celui-là est un homme qui perd ses cheveux, la peau visible sur le haut du crâne. L’apprentie, timide malgré les talons hauts et le rouge pétillant des lèvres, l’aide à enfiler le peignoir en coton bleu puis, le regardant dans le miroir qui fait face, demande ce qu’il souhaite comme coupe. Un simple rafraîchissement, il dit. Dans le bac, elle fait couler l’eau sur sa main, puis lui massant la tête du bout des doigts : ça va la température ? Parfait, il répond en fermant les yeux.

Comme une eau pure, quelque chose d’attentionné contenu dans des mots simples, parfois dits et redits jusqu’à la nausée, relance pourtant la vie, le désir d’être là, de continuer peut-être... Il me faut citer chaque texte en entier, poème ciselé minutieusement : tout tient tout. Et c’est toujours affaire de langue, Fabienne Swiatli le sait bien, elle qui écrit et vit entre deux langues (l’allemand et le français), affaire de langue aussi quand ces femmes, souvent venues d’autres pays où se parlent d’autres langues, retrouvent le bonheur de parler la leur, intime, nourricière, partagée et nécessaire, même dans un moment trop court, inadéquat :

Excusez-moi, j’ai les mains un peu grasses, elle dit en récupérant la pièce de 50 cents que l’homme vient de déposer dans la coupelle en plastique rouge des toilettes de la gare, pas de pause aujourd’hui. L’homme reconnaît dans l’assiette un tiboudien, alors le Sénégal devient sujet de conversation entre eux. Il ose quelques mots en wolof qui la font sourire. Quelque chose de joyeux dans le hall glacé de la gare de Massy.

Tirer des flèches / Julie Gilbert, éditions Héros-limite, Genève, 2018

Bien que je ne m’accorde pas tout à fait avec l’idée de performance qui consiste à envoyer des poèmes par téléphone à des inconnus selon une procédure en partie hasardeuse et contraignante, – parce que l’anonymat du poète, des poèmes, n’est pas à mon avis de cet ordre, j’aime les courts textes en prose écrits par Julie Gilbert, rassemblés sous ce titre éloquent et énigmatique : Tirer des flèches. Pour atteindre qui ? Et qui atteignent-elles ? Moi, en l’occurrence, grâce à la parution de ce petit livre que je tiens dans mes mains et que je lis, que j’écoute et regarde avec curiosité et intérêt. Et ce sera ainsi pour tout lecteur. Ces poèmes sont datés heure comprise, localisés – tout à fait partout sur la terre – et les destinataires sont signalés par les initiales de leur nom et prénom en fin de recueil. Ces poèmes commencent au Québec, finissent aux Etats-unis, en passant par Genève, Lausanne, Paris et Grenoble, et villes, villages aux noms inconnus... La systématique de ces envois téléphoniques génère une durée, une « tentative d’épuisement » dans le retour des jours, dans la venue persévérante de ces textes adressés à chacun et à personne depuis partout et nulle part, et d’un endroit très précis, incompressible, expédié à un moment à nul autre pareil et reçu de même manière, mais aussi comme si on se parlait à soi-même :

Il faudrait faire des listes. Des tas de listes. Des listes à ne plus savoir qu’en faire. Des listes qu’on afficherait partout. [...] et jamais on ne laisserait ces listes se laisser recouvrir par ces autres listes qui pourtant prennent sans cesse racine à la pointe de nos lèvres.

Sensibles à tout ce qui se meut, surprend, surgit, revient, lumières, météores, paysages, les mots du poème, les mots qui nous habitent, que nous habitons se souviennent des choses qui se souviennent de nous :

[...] Mais toujours on devrait se rappeler qu’il suffit de voir pour voir, et que toujours il est possible de faire exister du plus profond du noir autant de fleuves, de mers, de terres dont on aurait besoin maintenant pour s’évader.

Monte un élan vital que la poésie reconduit, que la poète tâche de réinventer, de faire apparaître,
malgré une lourde inquiétude qui s’exprime sans fard, une inquiétude écologique, mais qui s’effraie aussi de ce que seraient les mots sans des référents sensibles pour s’y accrocher, pour ralentir le flux d’une énergie qui ne prend plus le temps de s’épanouir dans des formes :

[...] On dit que c’est un bon présage une chouette perchée sur un cerisier. Je le souhaite, car en bas au bout des lignes, car en bas dans les échangeurs, le monde est en train. À toute allure, de devenir sourd.

Au fond, ce petit livre s’interroge sur la nécessité des formes, et sur l’impérative exigence qu’elles nous imposent et que nous devrions écouter, sous peine de dissolution ; et chaque poème, d’une manière ou d’une autre, répète comme une injonction, il faut tendre l’oreille, « entendre ce qui ne s’entend pas » et « inventer dans le noir un fil, tisser une nouvelle histoire », il faut changer de paradigme et tous les mots des poèmes s’unissent – de poète à poète – dans une tension vers une autre manière d’habiter, de devenir sujet vivant de sa propre expérience – chaque homme comme la société dans son ensemble – en profonde interdépendance avec le reste du cosmos :

[...] Mais peut-être qu’au milieu de la forêt désossée, vendue par morceaux, aux trafiquants de papier, de fer, de bois, quelqu’un, quelque part, nous aura laissé des bâtons à message qui diront : Nous sommes rares, nous sommes riches. Comme la terre, nous rêvons. Ainsi que le dit Joséphine Bacon. [1]

Il est loisible, voire vital, de penser que les poèmes de ce livre sont, eux aussi, dans les répondeurs téléphoniques ou dans les oreilles des destinataires, des « bâtons à message » qui disent :

Si la route est longue, la route ne brûle pas les pieds et si l’on écoute son propre galop, la chevauchée devient le cœur battant de nos entrailles.

Il n’est pas sûr qu’il faille surtout devenir « digne d’une certaine sauvagerie », du moins pas seulement. Entre la ville et la forêt s’activent, dans un jeu de vases communicants, des interactions qui se souviennent d’un temps où ”la nature était plus humaine parce que l’homme était plus naturel” (Robert Harrison, Forêts, essai sur l’imaginaire occidental). Un poème, envoyé un matin depuis Los Angeles, rêve, rêve encore d’un monde humain possible et partageable, arrimé à la terre et que les mots agencés en forme de poème connaissent aussi obscurément :

[...] et dans ce 9 heures on s’attache au mouvement des oiseaux, à l’agitation légère des branches de palmiers, au cactus, c’est comme s’emplir de lumière avant de se jeter dans le noir, dans le flux bouillant des autoroutes et des échangeurs, et des 6 pistes, car juste là, maintenant, on voudrait croire que la ville ressemble aux hommes et non à leur folie.

En mode turbulent / Pierre Drogi, éditions Lanskine, 2019

Entre graphisme et musique, qui s’écrivent l’un et l’autre et tracent des signes, « description, mais aussi esquisse, empreinte, sceau ou signature », engendrent des voix « épaisseurs sonores confondues, textures, tuilage », le poète écrit « à petit bruit, par en-dessous, par superpositions de voix – par hypographes et par motets ». Et c’est vrai, ce livre est un ensemble qui résonne de multiples manières, de voix à voix, de voix à paysage –surtout urbain, malgré le lexique naturel plus qu’abondant, de paysage à paysage, entre allusions mythologiques et assertions philosophiques, au long cours, comme si peu à peu le poème prenait comme on le dit d’une gelée de fruits, délicieux mouvement tourbillonnant pris au piège de l’immobilité du poème, restituant un moment vivant, apostrophant :

rencontre de biches   adossées au courage
                            et d’orties

admire celle
qui vient et fait front
inquiète pour renseigner les autres
avant la fuite

Peu à peu, par déplacements légers, par vagues successives, qui reviennent parfois sur elles-mêmes, les poèmes rassemblés en chapitres deviennent une seule substance, une forme matérielle qu’on entend et qu’on voit. Que regarde-t-on ? Qu’écoute-ton ? Tout un tumulte frais de mondes vivants qui bougent, de promenades restituées par un rythme très complexe – turbulent en effet – de poèmes courts qui tiennent presque du verset aux poèmes plus longs parfois très clairsemés sur la page, qui n’oublient pas de poser au passage quelque question essentielle et sans réponse ?

firmament de la berce firmament de la carotte sauvage
firmament de la tête miracles encerclés voûtes ouvertes on y voit l’image du ciel étoilé
Rétracte et contracte (le fruit)
Entre la paupière et le globe d’humeur aqueuse je suis « Es-tu ? » Qui parle ?

Si « le fou est celui / qui ne sent plus la douleur », les questions peuvent prendre l’allure d’affirmations comme ressassées dont on sent qu’elle reviennent sans cesse obséder le poète et, partant, le lecteur. Certaines sous-tendent peu à peu toute la lecture et initient des choix interprétatifs :

race une : des assassins et des hommes
     la même          les mêmes

En mode turbulent demande une lecture lente, qui revient sur ses pas, qui relit des pages en fonction d’autres pages. Au fond, le livre ressemble à une partition. On l’étudie, on la travaille et peu à peu, on interroge les étrangetés, les contradictions apparentes, on reste confondu par la beauté de certaines images comme on peut le faire sur une stupéfiante suite de notes, on essaie de ne pas être le mauvais lecteur :

La lecture mauvaise, mauvaisement pensée, l’interprétation
bornée d’un texte, sacré quand il le faudrait saint ?
Naturellement, on ne lui rend pas vie, mais on le tue deux fois plaquant la lettre sans égard
sur le lieu du sens.
Arc-bouté sur la parole le silence des arbres odorant le mot final
sous ce gazon vorace pactise avec la faim
amour léger qui défais les cachots retrousse ton col

Beaucoup d’énigmes dans ces poèmes, certaines se présentent comme des évidences si sensibles qu’on les suit et croit les comprendre, qu’on les comprend un instant. Puis elles retournent dans l’obscurité si on ne les « tient » pas comme on fait durer une note avec et dans la voix ou comme on l’arrête brusquement pour qu’elle touche ou émette un son inconnu. Citer un poème dans son entier peut donner à sentir cette joie poétique de comprendre quelque chose, émue, à la collaboration provoquée entre piaillements d’oiseaux et cheminements d’hommes qui ne savent pas vraiment où ils vont ; surgissement d’une parole rêvée, qui tâtonne elle aussi, entre signe et chant, cherchant quoi, vers quoi et pourquoi, sinon une sorte d’harmonie parmi les disharmonies, et même avec elles :

la peur parlera de joie
l’erreur     articulera
             la sentence juste

les moineaux
   disparus
piailleront
   de
nouveau
              pétilleront
les trompettes du jugement résonneront dans l’
                         égosillement gracieux
du rond noir bleuté
rhabillé de plumes et de chair

et vif vif – et furtif – il accompagnera les formes d’hommes
      les interrogeant des yeux
      inclinant gracieusement la tête
      suivant suivant leurs initiatives suivant leur pas
       disant viens viens
        d’une corniche à l’autre
je t’invite

tellement peu derrière soi

lâché-tendu (une ombre ?)

lâché-tendu derrière

l’épaule jeté (derrière) la voix

Je ne sais pourquoi je pense à saint-François d’Assise parlant aux oiseaux, au tableau de Giotto de Bondone, sûrement à cause de l’évocation des « trompettes du jugement », mais pas seulement, surtout à cause d’un chant léger qu’il est impossible de ne pas entendre et de ne pas désirer en lisant ces lignes, qui se relancent l’une l’autre, vers mobiles et ...turbulents comme les oiseaux savent l’être !
Moment de relative harmonie parmi de nombreux textes douloureux, révoltés, harmonie qui ne trouve pas toujours son chemin, dans le grand enfermement dont ne savent pas nous sortir les mots, et peut-être pas non plus les poèmes :

sentiment par le travers qui soulève
les visages détournés des violences
tu renonces tout à coup tu renonces

faut-il
  seulement
    remarquer
ou
    conclure ?

              Ce rose tracé
              entre les nuages

                    les conneries polluantes
                          des patrouilles des airs

Mais bon, le poète écrit encore, continue et le lecteur aussi, poursuivant avec ténacité la recherche d’une forme – pourtant impossible – d’humanité :

un tout petit grimpereau          presque invisible plaqué contre le tronc

tâtonnement de la submersion par la mélancolie –
précautionneux tâtonne

éphémères fragiles sommes-nous
tiens la lune
        (et le nom)
traverse
l’homme et son désir

Et soudain, oui, voilà Le pierrot lunaire, celui dont se souviennent des tableaux et des musiques... et des poèmes.

Françoise Delorme


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Notes

[1Joséphine Bacon, née en 1947, est une poétesse, parolière et réalisatrice innue originaire de Pessamit au Canada. Elle écrit en français et en innu-aimun. Elle est considérée comme une auteure importante du Québec.



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