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A livre ouvert - Pierre Kobel, Dans la trace des mots, par Isabelle Lévesque

samedi 30 mars 2019, par Cécile Guivarch

Visage de poésie sur le seuil du livre : par une photographie, c’est Pierre Kobel qui nous invite à le suivre Dans la trace des mots. Nous connaissons le travail de Pierre, depuis longtemps il lit les poètes. Une ferveur commune nous lie : les poèmes de Thierry Metz nous ont permis de nous rencontrer et de devenir amis. Pierre est aussi le créateur et animateur du Blog La pierre et le sel. Passion poésie, Pierre toujours veille ; il fait lire et connaître les voix qui le touchent à travers ce blog, des revues, des anthologies…

Retraité de l’éducation nationale depuis quelque temps, il a pu s’investir pleinement auprès des éditions Bruno Doucey. Ce dernier signe d’ailleurs la préface du livre en soulignant la fertilité de la mauvaise herbe qui donne son nom à cette collection de l’éditeur nantais, « chiendents », en hommage à Raymond Queneau. C’est « une nouvelle revue, un cahier de plus dans les paysages littéraires de la galaxie ». Cette ténacité de l’écrit est aussi celle de l’auteur face aux « ressauts de la haine et de l’intolérance ».

Les poèmes sont entourés par la préface et un entretien : Pierre répond aux questions de Sandrine Mallet qui lui permet d’évoquer une forme de chronologie décisive pour lui, celle qui part de la rencontre avec l’animateur de Résurrection, Jean Cussat-Blanc (Résu… Thierry Metz y publia ses premiers poèmes…).
C’est sa propre voix, cette fois, que nous entendons entre ces pages cousues d’un fil rouge, à la couverture noire : « [C]onsolatrice et réparatrice », telle est sa poésie. Pierre l’affirme à la proue des poèmes, la liant à « une histoire d’amitiés fortes ».Parmi elles, celle de Jean-Louis Guitard qui signe les illustrations du livre.
Les « paroles » sont d’abord celles du mensonge qu’il faut abattre, par le poème peut-être. Faire du texte une arme de vérité, renverser les mots lorsqu’ils nous font devenir « proies », c’est une forme de manifeste et d’idéal poétique revendiqué aussi comme force d’indignation et de révolte. « Du bout de l’aurore », la parole du poète est fraternelle, elle établit le lien ou le rétablit par les « promesses de [l]a voix ».

Bruno Doucey le précise, c’est avant tout son humanité que fait entendre Pierre Kobel dans ses poèmes. Il veut rejoindre la foule des opprimés (« Anonymes », est le titre de l’un des poèmes), des plus faibles, des victimes de la barbarie pour que sa parole soit l’arme blanche et l’outil d’une restauration. Ainsi dédie-t-il des poèmes à Tahar Djaout, poète et journaliste algérien assassiné, comme à l’avocate syrienne Razan Zaitouneh, enlevée et disparue.

Face à l’horreur, le poète ne peut que dire ses doutes. Quels mots utilisés pour quelle efficacité ? Existe-t-il un « dictionnaire de la douleur » ?

« J’avance happé de questions
J’avance broyé par le vide
Tenu par la fragilité des mots
Qui dira demain ? »

Mais nous savons bien que « demain » est justement l’affaire des poètes dans la trace de qui se place Pierre Kobel : Desnos, Éluard, Aragon…

« Paroles de coudrier
qui mènent à la source
et mêlent les épices de notre langue. »

Chez Pierre Kobel, le poème propose une parole de ralliement et de fraternité, il est peuplé de voix, il s’affirme comme le combat d’une vie. Les opprimés prennent la parole, ouvrant le poème à la prosopopée jaillissante qui réclame existence et justice :

« Ah ! Sérénité
Durement acquise
J’existe j’existe
Ai-je encore un visage ? »

Les dessins de Jean-Louis Guitare balafrent les pages, l’indifférence n’est pas de mise, on la balaie pour crier, accroître, agir. De la violence, Pierre nous rappelle les coups, « [g]rimace des couteaux », utilisant la ressource de la personnification pour dénoncer l’intolérable et le contrer : interjections, appel à l’amour pour que soit inversée la balance des crimes. Les répétitions anaphoriques se liguent dans l’incantation pour que l’accumulation soit abattue :

« Et la flaque des corps explosés
Et la rue qui ne veut pas savoir
[…] »

Une forme d’élégie, prise dans la trame du présent, fait ressurgir un espoir conscient :

« Mon amour, ô mon amour
ma tendre ma fière
que feront-ils des jours sans toi ? »

Bien des fois, l’interpellation permet de ranimer une flamme vacillante, l’espoir doit être constamment porté par la parole poétique. Parfois l’on songe aux imprécations des poètes baroques qui font de la confrontation un mode de déchiffrement du réel et le réinvestissent par la voie vive du texte.

Entre « Vous/Rapaces sur mon siècle » et le glissement vers la troisième personne (« [i]ls ont aveuglé le ciel ») s’opère la condamnation claire de ceux qui œuvrent contre la vie. Le « je » polymorphe assume pleinement sa fonction d’identification : il s’agit toujours de celui qui souffre et s’ouvre un futur prophétique (sans dieu) pour affirmer la permanence de la lutte.

Loin de la peur et de la haine, le poète chante la force de l’amour :

« Je sais le sourire de tes lèvres
le pain chaud de tes bras
J’écris l’amour sur ta peau »

À l’instant du doute, il saura trouver la réponse :

« « À quoi sert un poète ? »
se demande le poète
qui sait que son poème
est un rêve valide »

Le poète, avec ses armes de mots, occupe le territoire sans frontière de l’espace affranchi des bourreaux. Que la poésie s’ouvre encore une fois à l’affirmation de notre humanité et du combat ne peut que conforter nos consciences parfois défaillantes et donne envie de suivre Pierre Kobel sur ce terrain de lutte qui ne néglige pas, en contrepoint, de célébrer la vie dans son éclat et ses « rêves valides ».

Isabelle Lévesque

Pierre Kobel, Dans la trace des mots
illustrations de Jean-Louis Guitard
préface de Bruno Doucey
entretien avec Sandrine Mallet
Éditions du Petit Véhicule, coll. Chiendents n°135, 2019 – 44 pages, 8 €


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