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Instantanés, Clara Regy (Décembre 2025)

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Stefano dans les Marches, Philippe Blanchon, éditions ANGLE MORT, 2025

« La frontière à peine franchie » c’est ainsi que s’ouvre ce triptyque et nous commençons alors
notre périple -sur les traces- de ce texte singulier…

CASTELRAIMONDO. Cependant que Stefano lève la tête, contemple les oiseaux libres ; ces
mots : « jamais l’on ne voit le cadavre des oiseaux » … « Échapperait il ainsi à l’angoisse de cette frontière à franchir sans possibilité de retour ». Ce voyage deviendrait alors exil, pourtant ancré (ou encré) dans ce qui se nommerait : amour. « L’aimée a planté des crocus » mais est-ce bien suffisant ?

POEMES DE STEFANO. Du il au tu : « Va, va jusqu’au rivage, mets à l’eau l’embarcation. / Va par les rues et mets les voiles, tire sur les cordages/ Et reviendra ton enfance ; solitude en forêt, / Puis une rivière ou sur les eaux : la même. » Faut-il vraiment -aller- ? Les déchirures du monde, les crimes de la bible annoncent-ils la fin ? « Le rire affole même les rats sous la tonnelle […] Les chats sont morts en fin d’été. Ce sont vos pleurs qui ont servi, A faire le béton riche en sable ».

DE PEROUSE A CIVITANOVA. Retour du il « Il avait repris la route sans ne penser / qu’au long défilé des arbres et des champs » Aucune accalmie dans sa tête, des images de crimes, de violences, de terreur obsédante ne quittent pas Stefano, seule la beauté d’une -femme-,-et quelle femme- semble faire cesser cela. Il converse presque, avec la Madonna del Parto de Piero della Francesca, l’admire, s’inquiète aussi pour elle : « Voilà le miracle de cette petite adolescente paysanne fière comme la fille d’un roi ». Peut-être pressent-elle « que la vie mystérieuse qui peu à peu bouge en elle […] prendra fin sur une croix »

La beauté élevant au-dessus de tout : « un paradis néantissant l’angoisse » […] elle reviendra l’enfer reviendra »… sans doute, ou pas, grâce à tout -cela- et à « l’aimée » peut-être…

 

Revivre, Elsa Eskenazi, Édition du Bunker, 2025

On aurait tout au début, cela « dans ma tête sans cesse/sans issue c’est sans cesse/ sans issue ma tête sans cesse/ je l’ai fabriquée avec ce que j’avais du silence sans issue/ sans cesse sortir entrer/ dans la brutalité quitter ses rêves morbides. »
On aurait un caddie, un aquarium, un parking, l’énorme tête… Et des mots et des phrases sortis de l’intérieur, donnés de l’extérieur, pris repris et c’est celui qui écoute ou celui qui lit qui se laisse prendre dans une espèce de fulgurance inquiète… se laisse prendre sans lutter.

On court, on avance, on s’arrête, on écoute, on regarde, on plonge dans un imbroglio sensuel, on se laisse happer par un texte affolant, passionné. A-t-on bien compris ? La quête d’Elsa Eskenazi (ou de son double) n’est-elle pas aussi la nôtre ? Le texte nous prend dans ses rets, on est sonnés quand il stoppe, conscients d’avoir été chahutés, mais délibérément remués…

« cette énorme tête qui plonge/ pour /me regarder/ je ne peux pas je ne pourrai jamais/ c’est sûr/ jamais l’oublier /elle est comme incrustée /dans le fond /du caddie/ cette sorte d’énorme tête plongeante / il y avait le courant d’air oui il était toujours là[..] les deux ils sont liés par le même temps »… (découverte Midi-Minuit Nantes 2025)

 

Linea alba, Clara Inglese, illustrations d’Héléna Da Silva Casquilho, Édition Le chat polaire, 2025

Le titre de ce recueil : « Linea alba » ligne blanche qui prend des couleurs lorsque sous sa peau se fabrique une nouvelle vie, trouve ici tout son sens dans cette épopée maternelle. Épopée c’est ainsi que je définirai ce texte qui pourtant s’est écrit telle une tragédie en 5 actes. « La muette, La fille déchue, La voyageuse, La femme graciée, La mère » composent une seule et même personne ; héroïne véritablement !

LA MUETTE Des femmes/beaucoup de femmes patientent/ dans la salle d’attente/ Il fait calme dans la lumière blafarde/ J’entends quelque part le bruit cadencé des pages que l’on tourne/ L’attente rythme l’attente
LE CHŒUR Silence derrière le pouls/ Un souffle derrière cet air de rien/Devant tout en silence
LA VOYAGEUSE Ce soir-là nous allons au cirque/invoquer l’enfance défendue/Ma robe en mohair bleu nuit dissimule le vide/ qui bombe en dessous/Ni mien ni sien/ le ventre éclate sous l’étoffe
LE CHŒUR Des accents /calmes et flous/ s’agitent au creux /des eaux opaques /et reflètent /le repos de toutes /les âmes /orphelines
LA MERE Il me demandait l’infini maman qu’est-ce que c’est/ Serait-ce mon garçon/ un poème sans mot que vous traversez/ l’oreille blottie l’un contre l’autre

Qu’importe si le chœur ne fait pas chanter les Muses, l’auteure pourrait devenir celle de ses pareilles et de toutes les autres… Un texte qui force le respect, suscite tout naturellement l’émotion dans une écriture tenue, sensible, sans pathos. Et heureusement, ce n’est pas tout à fait une tragédie…

 

Le grain du quotidien, Marcelline Roux, deux lithographies de Dominique Masse, Le singulier imprévisible, 2025

« La puissance des corps sculptés […] dans un déséquilibre probable » les œuvres de Germaine Richier se glissent dans le nouveau carnet de Marcelline Roux. Cette évocation pour dire ; « l’ami malade qui ne lâche pas le travail à la table, sa femme cueillant la bruyère ». Des personnages presque dans un tableau, leur vie peut-être comme -un- modèle « Grâce à eux, j’apprends à préserver les choix minuscules »…Une observation, discrète, respectueuse voire admirative et surtout très tendre : « Nous sommes près de lui assises sur nos chaises et je perçois un sourire complice entre Elle et Lui ».

Et dans ce qu’apporte cette fin pressentie, le désir aussi de regarder sa propre vie, certains états du monde, constater, être bien obligé de constater qu’on ne sait pas les dire, ou pas bien « Bégayer dans l’écriture, dans la marche du soir autour du quartier, toujours la même, chaque fois différente. Je me répète ».

Mais écrire tout de même : « Est-ce pour desserrer le temps, éloigner la peur que je collectionne autant de gestes dans mes carnets ou simplement pour qu’ils respirent encore »  ? Et continuer ce geste d’écrire…

 

Ruptures d’étoile, Florence Noël, illustrations de Sylvie Durbec, Edition le chat polaire, 2024

 

« à ceux qui oseront lire leurs histoires / entre les lignes de vie »

Les douleurs du cosmos sont elles aussi vives que celles de l’humain ?

C’est peut-être la question que se pose, que nous pose Florence Noël. Et dans cette écriture, nul besoin de donner des réponses ou chacun, le cosmos et l’humain se répondent en silence. Sommes-nous étoile fragile- et forte- dans notre chaos quotidien ? Sommes-nous guidés par quelqu’un de plus grand de plus fort que nous ? Quelque chose comme l’infini ? Il semblerait que cet infini ait une forme, soit une instance particulière pour l’auteure, mais jamais elle ne veut nous conduire, nous instruire nous convaincre. Elle nous laisse partager son regard. Poussière d’étoile, étoile-même ? En quelques tableaux précédés de citations parfois bibliques, d’illustrations souvent mystérieuses, chemine un très beau texte qu’il faut découvrir...

« c’est la tribulation d’un battement de chemise sur le poitrail d’un homme figé par l’oubli enraciné, au seuil d’une maison ouverte juste comme la sienne il y a de cela la moitié de sa vie, ou celle de son enfant ou de son père n’importe quoi ; la moitié juste »

« il y a des cèdres / tranchant les toits en larmes/ et des volets de gifles éclairant les clochers/ au port / battant frénétiquement les coques/ les étoiles amarrées/ ressasse nos tourments de fantômes »

 

Petita, Isabelle Pinçon, Cheyne, 2024

C’est une histoire d’amour : Trèsgranda aime Petita ! C’est sans appel ! Trèsgranda se pose cependant sur la pointe des pieds, se montre plus témoin que « faiseuse » de la destinée de Petita : « … Granda pressée par les fourches du temps, épluche, débarrasse … brusque la tendresse, ratiboise les élans puis souffle enfin dans un recoin de la cuisine en fumant innocemment sa cigarette électronique. » La jeune maman est ainsi, elle a aussi besoin de « son » espace.

Tous les personnages de ces chroniques quotidiennes n’ont rien d’extraordinaire, la plume d’Isabelle Pinçon peint des portraits tendres mais sans excès, usant d’un réalisme contenu voguant -plus précisément-entre déferlement d’amour et pudeur. Quatre femmes, quatre générations, mais cette Plusquegranda s’éteindra avant la fin du texte, peut-être est-elle partie pour laisser sa place tout simplement ? « Petita ne verra plus jamais Plusquegranda plus jamais, jamais, gardera quoi ? une voix, des vibrations, un doigt ? »

Il y a dans ce texte, une grande part laissée au respect de l’autre, l’image des poupées « matriochka » affleure, mais ici, s’efface -aussi- le possible étouffement de cet emboitement. Trèsgranda saura attendre les mots si chers à son cœur : « t’aime pour la vie » mais ce sera « dans le rectangle animé du téléphone » pas simple de dire les choses, facile de les croire ? Les doigts si souvent nommés dans ce recueil useront alors de grande magie dans la création d’une tarte.

Des évènements somme toute, a priori, bien ordinaires, mais ne peut-on pas penser aussi à Exquise Louise d’un certain Eugène Savitzkaya ?

 

Epiage de lumière Marc Gratas, Éditions du Petit Pavé, Collection Le semainier, deux œuvres de l’auteur, 2025

Le titre et plus particulièrement ce mot venu des blés de la campagne : « épiage » porte le cœur -l’intention-de cet ouvrage : rien ne s’oublie, mais continue de grandir ! « j’avance dans cette solitude, empli de toi, la ville entière palpite, au rythme, de nos rêves ». Ce n’est pas un texte de mémoire, l’aimée est toujours là, même dans les temps du passé : « à peine levé/ le soleil / dans la chambre / sans volet/droit au-dessus/le cri d’un rapace/ tu me demandais/ son nom /distraitement ». Marc Gratas n’a pas la volonté d’évoquer des moments extraordinaires, en cela cet opus se montre très touchant : « c’était/ de drôles de riens/ de bonheur /parfaitement désordonnés »… La vie…
Les derniers textes osent enfin avouer la douleur « Je /ne sait plus/ où je suis/ il dérive à l’aveugle/ remontant les courants /espérant le vent /qui les ferait/ retrouver ton épaule ». Poser des mots encore plus forts : « La tasse/ à peine aux lèvres/ est reposée / chaque geste sans toi/ est un mensonge ».

Et pour clore cet ensemble, des mots qui peut- être ressemblent à ceux de l’enfance : « dire/ comment/ j’ai froid de toi/ et comme/ c’est mal/ tout dedans/ perdu »  : c’est simple et beau.

 

Le ciel coulisse, Nadine Buraud, Les Lieux-Dits éditions, Collection Cahiers du Loup bleu, 2024

« Le ciel coulisse »  : voilà bien un titre surprenant, est-ce une invitation à s’y jeter ?
Le texte s’ouvre -sur- un « on » impersonnel : une adresse universelle. « On se traîne dans un temps mou/ adossé à la mort/ le ventre creux […] les lendemains de fête sont vides/ la voie est libre/ pourquoi avoir tant attendu. », « Un silence s’est glissé/ entre la table et la pluie / la vie s’épaissit /on crie sous les ombres ». Nul besoin de ponctuation, on entend des exclamations sourdes et cette question : que faut-il faire ? « alors tailler ses crayons ». Les crayons comme une arme, une guerre sans violence… Les jours anciens reviennent : « bientôt un souvenir […] on croirait l’enfance/la chaleur du marais ». Du tendre aussi…

C’est cependant l’écriture de -la femme devenue- et nous, que devenons-nous : « On a commencé à bercer/ l’enfant roulé en soi /la vie presque perdue/ ce ne sera pas possible/ce ne sera plus possible ». Parfois le découragement : « Pourquoi ne pas céder /en finir là- les bras nus […] On entre dans la file / la mort nous précède/ le désastre -enfin /nous réunit un par un ».

Dans ce texte l’observation du monde : « on » ne se complait pas dans cette plainte, au contraire, évoque la consolation et ce, dans un bestiaire d’animaux -parfois très petits- : lézard, araignée fourmi, héron, merle et beaucoup, beaucoup d’oiseaux… Une nature consolatrice, comme une musique, retrouver le marais de l’enfance ? Il s’agit -indéniablement- d’une observation fine et accueillante.

Le recueil touche à sa fin dans ce qu’on pourrait nommer : bilan : « que reste-il /un crayon bien taillé/trois balles de caoutchouc/une truelle en plastique-rouge/ quelques photos/ dans une boîte à chaussures ». La liste métaphorique d’une vie ordinaire ?

Puis, « Dans l’odeur de la nuit on cherche l’impression/ parade de la mémoire : la clarté est austère : écrire précis : tamisé plus fin : dire qui on est. Alors le bilan devient projet… « Travailler sur le motif /saisir le particulier/ siphonner le réel/ on peut toujours essayer ». Et réussir : écrire écrire encore… Et tricher sur Patrick Dubost : écrire « pour ne pas mourir ».

 

Si la simplicité nous a quittés ? James Sacré, Dix-sept poèmes à cause de plusieurs linogravures de Raphaël Segura, (cinq linogravures), Potentille 2025

On peut peut-être entendre par le « à cause de plusieurs linogravures de Raphaël Segura » un - par la faute de- et cela dans un sourire.

Si cet ensemble est construit en cinq -épisodes-, on y retrouve cependant la liberté de James Sacré. L’ouverture comme un petit Manuel à l’usage des non-initiés -par un auteur qui se dit lui-même « non-initié- se clôt ainsi : « Formes et paroles drues comme un découpage de ce qu’on a cru voir dans l’épaisseur du monde ». Et le recueil se poursuit à son rythme : face à un paysage peut-on se trouver comment dire : perdu ? «  Faut-il désirer comprendre »  ? Et magie, voilà que l’œuvre se retrouve sous la dent de l’auteur « Les tourtisseaux que maman découpait/Dans la pâte sucrée […] Linogravures : comme de l’enfance retrouvée » ou le plaisir… tout simplement.

Plaisir qui se retrouve aussi dans l’observation du geste de créer « la main s’oriente et creuse à l’envers/ un endroit qu’elle imagine ». Une observation qui sautille aussi autour des couleurs et -butine- sur les bonhommes de Chaissac… C’est toute la Vendée qui -ricoche-sur l’œuvre de Raphaël Segura gravant le Sud… Alors, œuvres et « regardeurs/spectateurs » -disent bien ce qu’ils veulent !

La fin du texte hésite, s’interroge, sur -tout cela-nous aussi. Heureusement les bras de l’enfance pour nous rassurer… Et encore ? Peut-être pas vraiment « dix-sept c’est combien multiplié par… ? ». Dix-sept est un nombre premier le diviser par dix-sept ce serait bien plus simple… quand même !

Ce très joli recueil de mots et de lithographies s’achève sur le titre : « Si la simplicité nous a quittés ? » question que l’on pourrait dire -rhétorique-… N’est-ce pas ? La fin rejoint le début, une rencontre rondement menée, mais ne pas oublier : « de la simplicité certes, rien de facile pour autant » (voir p12).

Très joli aussi à cause de sa mise en page : la reproduction des œuvres, chacune de leurs couleurs enchante et ce n’est pas un vain mot. Et peut-être reprendre : « Ne pas se complaire à dire qu’on sait rien dire. Dire par exemple / je ne sais rien dire ». Sagesse malicieuse…

 

Chergui, conte, Joëlle Pétillot, Editions Fables Fertiles, 2025

Qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce qu’un conte poétique ? Vous trouverez peut-être la réponse ici. Pourtant ce texte s’ouvre sur « Cette histoire est celle d’une cité ocre et blanche, posée en plein désert comme un bijou sur du sable ». Ce n’est pas : « Il était une fois », le verbe est au présent, ce qui donne à cette cité une forme intemporelle voire immortelle… Sur cette même première page la narratrice/poète n’hésite pas à -poser encore et encore- ces mots « dehors » et « dedans »  : petits cailloux pour entrer dans l’histoire.

Tandis que quelques corps s’ensommeillent au creux d’une absence-merveilleuse, autre chose se prépare… De cette langue que l’on peut dire poétique sans trop se tromper (!) sourd un mystère : « Au-delà de la cité, le monde des dunes glissait en paillettes mouvantes, sous une brise qui brûlait. Quelque chose allait venir. Ou quelqu’un ». Une prophétie très troublante… D’abord apparait : » Le Chergui, une chose -majuscule- un vent qui épuise les gens de la cité : « Peu à peu , les ruelles se vidèrent, le peuple de fourmis affairées se dispersa dans la maison. […] Rongé d’ombre, l’horizon diffractait un brouillard de sable, terrifiant les êtres recroquevillés dans les maisons, dévorant la nuit en les privant d’étoiles ». Autant d’images somptueuses pour nous éclairer sur le pouvoir maléfique du Chergui déjà connu : « Dans la mémoire des plus vieux passait le souvenir d’un jour ancien, où un serpent étrange avait déroulé ses anneaux… ».

Alors que dans les maisons calfeutrées, les « endormis » s’enivrent de rêves merveilleux ; un homme retrouve son amoureux disparu : « J’ai avancé la main pour toucher son beau visage lui dire adieu encore une fois », une veuve converse avec des aigles, une multitude de tableaux nous enchante. Mais, c’est la voix de Nour qui nous prend avec force, -perdue- entre 2 garçons : l’obligé Idriss et le choisi Réda ! -Ne pas trop dire ici, à découvrir… Au dehors, on lutte pour sauver sa vie, au-dedans, on lutte pour poursuivre ses rêves…

La suite de la prophétie se concrétisera par l’arrivée d’un homme différent : « l’homme » ainsi nommé, gonflé d’une magnificence érotique. Toutes et tous seront traversés par le désir et l’admiration… « L’homme s’assit, se pencha, avança la main devant lui. Il prit une poignée de sable, la fit glisser de ses doigts. Où il se tenait, le sable gagnait en épaisseur, devenait plus dur. » Métaphore, sans doute : l’obéissance du sable lui fera tracer « des lettres aux rondeurs de jarre » puis, toujours l’effacement : « Il eut le même recul du corps, le même regard amoureux approbateur et de nouveau les mains ailées balayèrent le sable, gommant les mots comme on effleure une épaule aimée. » Et la tempête : « Une ondulation de serpent courut parmi la foule » disparue à tout jamais ?

La cité reprendra sa vie et ses couleurs, les endormis se réveilleront, parfois dans la violence, parfois dans la douceur, mais ne seront jamais plus comme avant… « Nul ne sut jamais pourquoi ce sortilège avait choisi la ville et le nom de celui qui l’avait libérée ».

« L’homme » avait accompli sa tâche ; écrire puis effacer : mais laquelle de ces actions peut sauver le monde ? Ce très beau texte-conte poétique fabuleux- ne fait pas montre de manichéisme, les cailloux peuvent changer de couleur… L’écriture zélée passe du tendre au cruel sans faiblir, dans une énergie sans limite -remarquable-. Un conte poétique…

 

NE PAS (une petite notice du monde), Patrick Dubosc, Les Lieux-Dits éditions, Collection Les parallèles croisées, 2025

Précision : en 1999 paraissait pour ne pas mourir aux éditions les Lieux-Dits : cent phrases ou plutôt propositions se terminant toutes par « pour ne pas mourir » Ce titre a connu un véritable succès, réédité mainte fois, il a été traduit dans de nombreuses langues… Ce présent recueil devait être plus ou moins une série/suite à celui de 1999.

« Mais au fil du travail, la référence se perdait, se noyait, disparaissait […] Liberté est désormais laissée au lecteur de les entendre ou les ignorer. » Postface de l’auteur pour ce NE PAS.

On retrouve dans ce nouvel ensemble une écriture désabusée mais riante, désespérée mais joyeuse… L’art de dire sur la pointe des pieds, des choses fortes comme ça, dans une grande autodérision, des sentiments d’adulte, des impressions enfantines. Mais ça colle au cœur et à la tête… Ça fait penser, pencher, sourire… et tout plein de choses qui font du mal, non du bien. Un bain d’absurde, de trouille -nostalgique et de rigolade : la vie quoi !

100 Une petite notice du monde
96 Le poème s’écrit à la vitesse de la lumière. Le poème s’écrit au rythme de l’escargot.

93
Au milieu du jardin
en milieu de matinée, au centre
d’un nuage d’insectes & dans l’un
des milliards de centres de l’univers, sans calcul
et sans réfléchir, un homme remet
son chapeau d’aplomb.

Le recueil est numéroté tout à l’envers comme un manga, mais on peut le lire à l’envers et à l’endroit.

70 Equiper toutes les fourmis du jardin d’un petit chapeau, d’une culotte bouffante, de chaussures de ski pour les deux pattes arrière et d’un sac à main pour chacun des deux membres supérieurs gauche. Dans les sacs à main, ils trouveront tout ce qu’il faut pour jouer leur rôle sur le grand échiquier du monde. Elles trouveront des partitions de musique, des poèmes d’amour, des trousses de maquillage, des gourmandises, des noisettes autant de petits riens essentiels pour les fourmis que l’on sait coquettes et gourmandes. Puis leur souffler dans l’oreille que toutes ces attentions : C’est par amour .

22 Les abbayes/ sont des espaces aménagés/ pour ne pas mourir. Ou du moins pour ne pas mourir tout de suite. Ou du moins pour reculer indéfiniment l’échéance de la mort. La reculer sans y toucher. Ou du moins avec la vague idée d’une place comme préalablement réservée de l’autre côté si autre côté il y a.

1 J’ai vécu pour ne pas mourir/ & et je dois admettre que jusque-là/ j’ai plutôt bien réussi.

0
Je réécris
tous les matins
pour vous-avec vous
ma petite notice du monde
.

Grand merci monsieur, ce nouvel ensemble plaira encore beaucoup sans doute…

Clara Regy


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