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L’espère-lurette, chronique po&ique, par Jean Palomba (Avril 2019)

dimanche 31 mars 2019, par Roselyne Sibille

Chant de l’étoile du nord – Carnet d’ Iboshi Hokuto (1901-1929), poète aïnou,
co-traduit du japonais par Fumi Tsukahara et Patrick Blanche. Ill. de Patrick Blanche.
Préface de Gérald Peloux : « L’œuvre résiliente d’un écrivain aïnou »
Édition bilingue ; Editions des Lisières (Décembre 2018 - collection Aphyllante)

En liminaire, se rappeler une prière, celle d’insérer un joyau dans son crâne : Tombent, tombent les gouttes d’argent, Anonymes chants du peuple aïnou paru dans l’Aube des peuples, Gallimard, 1996. Et ce qu’il s’y disait : Les Aïnous étaient le peuple aborigène de l’île de Sakhaline, de l’archipel des Kouriles et des territoires du nord du Japon, mais ils en furent chassés par les gouvernements russe et japonais attirés par les richesses naturelles de ces régions. Aujourd’hui, plusieurs dizaines de milliers d’Aïnous vivent en Hokkaidô, l’île septentrionale du Japon (annexée en 1869), et ses îles alentour. Leurs chants épiques, leur vif univers quotidien étaient gorgés de bravoure, de musique et d’aventures humaines, animales, divines..., tout cela entonné au cœur, au sein d’une nature aux effluves munificents.

Et maintenant, voici qu’aux Lisières, apparaît la première traduction française d’un poète aïnou.

Aïnous signifie « les hommes »… Êtres humains ayant dû attendre 2008 pour que l’état japonais reconnaisse leur statut d’autochtones.
Ce carnet d’Iboshi Hokuto m’est donné à lire en version PDF. Je ne touche pas le livre mais suis en regard de sa maquette, bientôt immergé dans la page virtuelle.
La couverture bien qu’impalpable est visuellement attractive : un portrait de l’auteur réalisé par l’un des traducteurs, également peintre et poète. L’impression bichromique sur Arcoprint et couverture souple à rabats, reliure en cahiers cousus collés, les polices, la typographie, les sens variés d’écriture....
Sensation d’être au cœur de la matrice des sages-femmes des Lisières, à l’intérieur…
La préface de Gérald Peloux, digeste et pourtant documentée vous situe d’emblée dans l’univers qui s’ouvre là. Celui d’Iboshi Hokuto, sa place dans la culture, la poésie aïnoues, et simultanément l’histoire et les problématiques d’un peuple dépossédé, comme tant d’autres, comme toujours et comme encore.
Ce sont 88 pages d’une luxueuse édition bilingue qui s’offre à la lecture. 133 tankas et 21 haïkus. (Petit rappel des Lisières : Tanka, poème de cinq vers où alternent déca et heptasyllabes (5/7/5, 7/7). Haïku, les trois premiers vers d’un tanka).
A gauche, à droite, verticales mélancoliques, la pluie fine des idéogrammes bleu cobalt, et leur traduction sur 5 ou 3 lignes brèves. Les vers d’Iboshi Hokuto, mort à 28 ans, finalement fauché par la tuberculose.
154 micro-poèmes où sa vie, celle des siens, amenuisés, leur rude histoire, leur pauvre condition et surtout cette voix si singulière d’Iboshi Hokuto, à la fois douce et amère… sont dès l’abord saisissantes de par leur réalisme sensible, leur humour – politesse du désespoir. Une réalité où le cœur le dispute à la raison, la mémoire, la survie. On écrirait volontiers « où le cœur le partage » et non « le dispute » tellement cette notion de partage est permanente dans cette découverte que l’on fait :

Mes tanka

La plupart du temps, mes brèves poésies ne sont que vers sans harmonie, notations brutes – comme si j’alignais des fragments de journaux. Textes rarement descriptifs. Pourquoi ? J’ai l’habitude de m’exprimer avec crudité. Quoique m’efforçant d’être impartial, désintéressé, j’ai tendance à vouloir justifier mon peuple, promouvoir ma nation – bien excusable. Certaines de nos défaillances ne sont que les conséquences de celles-là même de notre société actuelle. De mes chants ressort le désir quelque peu passionné de construire une île habitable pour chacun dans un monde sans conflit. Je ne puis composer de beaux vers mensongers qui renieraient ma personnalité profonde.

Je voudrais donner
aux gens de la métropole
un regard nouveau
sur notre peuple aïnou
Une image positive

La petite voix
de cet insecte qui crie
ne serait-ce pas
ma propre voix qui s’élève
lorsque je songe à mon peuple

Plus rien à manger
plus d’argent, mais à vrai dire
je m’en soucie peu
Ma nature nonchalante
prend ses aises en cette vie

Quand on me demande :
– Étudier les Aïnous
ça rapporte bien ?
Le plus souvent je réponds :
– Sûr, ça me rapporte gros !

Scintille ici la marque du désir de ne pas mourir, d’exhumer la vérité, la beauté vives tragiquement abrasées des êtres spoliés, pillés, dévalorisés, assimilés, moqués, mentis... cela exsude presque tendrement de chaque vers, depuis la plaie - invisible estafilade qui court longitudinale, à la surface et jusqu’au tréfonds de l’âme.
Poésie de l’homme encore debout, sa voix palpable. Si actuel, son ton, d’une simplicité si crue qu’elle assoit. Sa tenue, c’est aussi celle de la forme choisie, privilégiée par Iboshi : celle à nos yeux traditionnelle du tanka - à l’os, n’autorisant aucun épanchement et dont la prosodie semble couler de source, au service d’une langue miraculeusement insoumise. Elle recèle en ferments des idiomes vecteurs d’immortalité, tracés d’une plume leste, à la fois légère... issue d’une aile refécondant une geste invisibilisée. Un souvenir évanescent revivifié à force de frottements - silex des mots, friction crissée en quête d’étincelles. Feu d’Hokuto à travers l’âpre vie du poète, courant au fil d’une trajectoire finalement brisée.

Le froid s’en revient
Sans même un maillot de corps
comment résister ?
Faute d’habits chauds me suis
de nouveau bien enrhumé

Un moment je fus
un colporteur de pommade
pour hémorroïdes
C’est à pêcher le hareng
que je m’emploie aujourd’hui

Parfois j’imagine
ma pauvre vie
semblable à une comédie
et pour oublier mon mal
j’en fais de la poésie

Pour les Aïnous
en voie de disparition
puissent mes poèmes
continuer leur route
et interpeller ma nation

Iboshi Hokuto ou l’intelligence active, malgré la maladie et la faim. Finesse d’un distingo : entre la fibre aïnoue originelle, inaltérable et la force de survie, modernité oblige. Hokuto véhicule non pas un message de haine ou de repli anachroniques mais une volonté d’intégration bien comprise. Il veut que soit reconnue l’histoire des riches singularités d’un peuple en voie d’extinction. Il témoigne d’une déconfiture édulcorée dans la forme, carnage véritable dans le fond. C’est cette subtilité réactive et non réactionnaire qui est ici à l’œuvre chez un poète jeune et sans âge, à la science infuse. Un furigraphe asiate mélancolique et drôle, passeur, pêcheur, colporteur, dans la montagne ou sur la mer, mais en route, toujours... en avant beatnick ou encore, cousin éloigné d’un de ces auteurs régionaux états-uniens, ayant fait tous les métiers sans avoir jamais fait profession de littérateur. Mort en prolétaire zoléen. Le lire, c’est garder un goût de l’universalité du poème, ce local sans les murs.

Traversant ce col
pris par les chutes de neige,
la faim me tenaille
Cet Iboshi Hokuto
tout à coup me fait pitié !

Cravate nouée
autour du col,
qui est ce monsieur dans la glace ?
Et le reflet de répondre
ce n’est rien qu’un Aïnou

J’ai gagné assez d’argent
en vendant ce baume
pour hémorroïdes
Bien assez pour visiter
les onze régions de l’île

En souhaitant vivre
mais également mourir
comme un Aïnou
le cœur attristé je peins
les motifs chers à mon peuple

Des nuages gris
dissimulent la Grande Ourse
Il peut arriver
que des voyageurs s’égarent
ne distinguant plus le nord

J’ai bien du plaisir
à poursuivre mes visites
d’un village à l’autre...
Des dessins, des poésies,
des légendes se succèdent

Si devant les gosses
du village je joue de
ma flûte en bambou,
ils se mettent à écouter
avec des mines curieuses

Un vallon perdu,
le vent se lève en hurlant,
me jette au visage
les feuilles d’or d’un érable...
J’avance sur de la mousse

Si la maladie
s’achevait avec ma vie
le regretterais-je ?
Pas sûr – pour mon pauvre père
ce serait un grand malheur

La glace flottante
vogue sur la mer avec
des mouettes à bord

Toutes les feuilles mortes
s’en retournent à la terre
prodigue en caresses


Ryôichi Wagô : Jets de poèmes, dans le vif de Fukushima ; traduit du japonais par Corinne Atlan ; encres sur papier de soie, Elisabeth Gérony-Forestier - po&psy a parte / Erès, 2016

Huit ans après ce jour funeste du 11 mars 2011. A l’heure de la date anniversaire du fléau survenu à Fukushima - séisme, tsunami, accident nucléaire, il semblait crucial de rendre un nouvel hommage à ce journal hors normes de Ryôchi Wagô, emblématique poète du Japon contemporain. D’ouvrir encore sa pharmacopée dévolue aux soins par le poème.

Jets de poèmes, un livre « hénaurme » paru chez po&psy dont le format a l’ampleur du drame.
Les tweets sensés être des gazouillis numérisés sont ici des SOS lancés depuis l’épicentre attaqué par l’un des séismes les plus cauchemardesques, après l’ensevelissement de Pompéi. Des jets de poèmes réellement écrits pendant le drame. On pense à La Supplication de Svetlana Alexievitch, Tchernobyl chronique du monde après l’apocalypse (1998), Haïti, au Failles (2010) de Yanick Lahens, à son « comment écrire pour que le malheur ne menace pas les lieux mêmes d’existence des mots » . Un malheur exponentiel mémorisé dans la trame de textes monstres. Non pas monstrueux mais au contraire, gorgés d’une humanité terriblement admirable. Les lettres, mots, phrases déchirent l’âme, à chaque page mangée par les yeux.

En 2011, la technologie qui transmute les cataclysmes en désastres létaux permet d’en rendre compte dans l’instant de leur survenue. Les poèmes ici jetés sont donc de courts textes dont la forme est le tweet. Forme brève que l’on sait d’emblée idoine, si l’on goûte l’urgence du signal et la connaissance des substances textuelles les plus concentrées chez tout humain natif de l’archipel du levant.

Il y a une instantanéité majeure à l’œuvre dans ce flux de pensées et de faits, voire un triplet radio actif : c’est un jaillissement de poèmes déroulés comme un journal écrit-transmis de minute en minute au cœur même d’une catastrophe qui dure, happe, s’insinue, fouaille dans le vif de Fukushima.

Ironiquement, la technologie numérique se fait le vecteur d’une œuvre produite in situ directement connectée à son lectorat en même temps qu’à l’événement tragique qui l’engendre. Une synchronicité au service de la survie d’une âme tandis que le corps, l’eau qui l’hydrate, la terre qui le porte, l’air qu’il inspire... se meurent et le tuent.
Recevoir ces jets, c’est lire les mots d’un rescapé en sursis, confiné dans son logement, sa prison intérieure, à l’heure de l’Internet, seule fenêtre encore ouverte... mais - hasard ou destinée - c’est un survivant poète dont les messages ont cette existence, un état gigogne : parole du sensible, récit du réel, oxygène de l’imaginaire, limon mémoriel encapsulés dans un poème de quelques signes, lancés vers l’autre et témoignant pour lui, l’assistant, le soignant, le maintenant en vie. Souffle vital en retour donnés par le nombre des followers et abonnés. Dans la nuit, le pépiement d’oisillons poussés hors du nid, en équilibre sur le même fil, réfugiés électro-numériques.

Or, l’autre, c’est également lui, l’auteur, se parlant, se berçant, se pleurant, se frappant lui-même et qui s’invective, dédoublé en asura impitoyable et qui le moque. L’asura, démon perturbateur en lutte avec le Dieu dont il convoite la place, ici la raison face à la folie. Une référence mythologique, aussi au texte Printemps et Asura du poète Kenji Miyazawa (1896-1933), à son poème « Ne pas se laisser abattre par la pluie », symbole de la géographie, de l’espace naturel et poétique du Japon en proie aux raz de marée, aux récurrences sismiques, aux attaques nucléaires. (cf. Notes de la traductrice, p.293).

Formellement, les jets - qui sont autant de répliques du séisme dans la terre, les mers, les villes, les villages, les quartiers, la faune, la flore, la chair des êtres et l’heure aux horloges - se présentent à la lecture comme suit :

  • La « vérité » est dans les mots, texte liminaire de l’auteur ;
  • 16 grandes parties : 16 mars ; 17 mars ; 18 mars ; 19 mars ; 20 mars ; 21 mars ; 22 mars ; 23 mars ; 24 et 25 mars ; 1er avril ; 5 et 6 avril ; 8 avril ; 9 avril ; 25 mai.
    16 parties introduites par un état laconique et chiffré de la situation (destructions, pertes humaines, contamination, événements, déclarations officielles, rumeurs...) ;
  • les illustrations d’Elisabeth Gérony-Forestier. Noir & blanc. 1ère et 4e de couv. ; pp 10 et 11 ; pp 68 et 69 ; pp 170 et 171 ; pp 188 et 189 ; pp 294 et 295. Nuit, brume, plis, froissures, croix surexposées, plaques métal ajouré, torsion de fibres, acide, rouille sur nature. Greffe ineffable de la mort. Porosité. Dislocation ;
  • Notes de la traductrice (p. 293) ;
  • présentation de l’auteur (p. 297) ;
  • présentation de l’illustratrice (p. 299) ;

Plusieurs corps de caractères ; Une écriture en minuscules ; une en capitales ; une scansion idéographique en écho à certains poèmes ;

Au cœur du tout, de chaque jour nommé : les tweets, plus ou moins ébauchés durant la journée, tapés et enchaînés la nuit, souvent à partir de 22h et jusqu’à 0h00, sauf exception... seconde par seconde, datés et minutés, pétrifiés par la capture d’écran du réseau social Twitter. Incantations, ellipses, dialogues, monologues, évocations, interrogations, adresses, nominations, lieux, liens, souvenirs, rêves, délires, silences... Comme autant de scènes accélérées ou ralenties, figées sous une invisible lave, relatées depuis l’esprit encore vif dans la fixité du corps. Y subsiste vacillante cette lueur, un éclat réputé fugitif mais qui, loin de s’éteindre, brasille jusqu’à s’enflammer durablement, transmettant chaleur, lumière, cordial et vivres.
Le lecteur est ici dédoublé par les destinataires, réceptacles de ces jets, à leur tour émetteurs, médiateurs de poèmes, de récits en direct partagés... l’apanage contemporain de la simultanéité, véritable ubiquité inimaginable et pourtant réaliste, surréelle : réelle.

A lire, ruisselant depuis ces jets, des précisions en notes, préambule, des adresses en post scriptum, commentaires, archives... des poèmes « cadets » des jets et encore, après ce printemps indélébile, une publication augmentée de nouveaux poèmes-tweets parus peu après au Japon en 3 recueils (cf. p. 297) ; et toujours ce leitmotiv salvateur : « Il n’est pas de nuit sans aube », rouvrant l’œuvre dès sa clôture.

Extraits

C’est pendant que je rassemblais les bouts de vaisselle épars que j’ai eu l’idée d’écrire ainsi mes pensées par tweets. Pendant deux heures, j’ai tweeté environ 40 messages.
17 mars 2011 - 00 : 11

J’archive ici ce que je me suis dit ces 6 derniers jours.
17 mars 2011 - 00 : 14

Ce qui m’a surpris, c’est qu’en l’espace de deux heures 171 personnes me suivaient déjà. Moi qui suis un nouveau-venu, ça m’a énormément surpris.
17 mars 2011 - 00 : 16

18 mars

  • Adoption d’un projet de loi exceptionnel d’ajournement des élections locales de la région sinistrée.
  • Gravité de l’accident de Fukushima Daiichi provisoirement évaluée au niveau 5, équivalent de Three Miles Island aux Etats-Unis, en 1979. (Elle sera portée au niveau 7 le 12 avril.)
  • Les Forces d’autodéfense et la brigade des pompiers de Tôkyô arrosent le réacteur n°3.
  • 6 911 morts, 10 692 disparus (catastrophe naturelle la plus grave de l’après-guerre, dépassant le séisme de Kôbe de 1995).

Je lance mon jet de poèmes
18 mars 2011 - 14 : 05

Où es-tu ? Moi je suis assis seul devant les mots, seul dans une pièce obscure. Je veux devenir tes mots.
18 mars 2011 - 14 : 10

Vois comme le monde est bon avec nous, et comme il est cruel. A l’instant même, les vagues se jettent encore à notre assaut. Où es-tu ? Où est le rivage où nous devons accoster ?
18 mars 2011 - 14 : 12

Note 9 : beaucoup d’entre vous s’étant inquiétés de mon état psychologique, j’ai décidé de fixer des règles à propos de ce que j’écris. Je nommerai « jets de poèmes » les tweets poétiques que j’ai envoyés jusqu’ici. Comme il s’agit de poèmes, je vous les livre tels que je les ai écrits, aussi y trouverez-vous un mélange de propos délirants et lucides. Ne vous en inquiétez pas.
18 mars 2011 - 15 : 33

Note 10 : à partir de maintenant, j’écrirai un préambule et un post-scriptum à chaque « jet de poèmes ». Je le préciserai à chaque fois. Lisez-les avant ou après les poèmes, et soyez rassurés : je vais bien.
18 mars 2011 - 15 : 35

Note 11 : les « notes » jouent un rôle d’arbitre entre « jets de poèmes » et « préambules et post-scriptum ». Je ne sais si ce sera d’une quelconque utilité ou non par la suite.
18 mars 2011 - 15 : 37

Post-scriptum : merci de votre bonté à mon égard. Merci de continuer à suivre mes « jets de poèmes ».
18 mars 2011 - 15 : 42

Alerte sismique. Les chevaux courent, les mots courent, les répliques courent. Alerte sismique. Les chevaux surgissent, les mots surgissent, les répliques surgissent. Devant quoi, mais devant quoi est-ce qu’ils fuient ? Alerte sismique. Devant la vie, la vie... Avec douceur, avec tendresse... murmure la voix de ma grand-mère. C’est la vie, c’est la vie qui les poursuit.
20 mars 2011 - 23 : 10

Les hélicoptères passent dans le ciel, l’hiver passe, le vent passe, les nuages passent, le 10 mars passe, les décombres restent. Le nombre de disparus a atteint 20 000. Un homme émerge d’une armoire renversée. Cet homme seul qui pleure, c’est moi.
20 mars 2011 - 23 : 17

Post scriptum 2 : merci à tous de m’avoir accompagné ces quatre dernières nuits. Au départ, ça ne devait durer qu’une nuit, mais grâce à vos encouragements, j’ai poursuivi. Je vous en suis profondément reconnaissant.
20 mars 2011 - 00 : 00

Dans Fukushima déserte une nuit de pluie silencieuse une tendresse silencieuse au fond du cœur de ma mère je me hâte sur la route humide de pluie un petit marais sous la pluie battante immobile et silencieux
21 mars 2011 - 20 : 41

Dans Fukushima déserte une pluie silencieuse et l’aube venue la pluie s’arrête
21 mars 2011 - 20 : 55

Bourbier à perte de vue de Sôma ! Rues désertes d’Odaka ! Gare de Shinchi éventrée par le tsunami ! Bateaux de pêche gisant sur le flanc sur la route nationale ! Réplique.
22 mars 2011 - 22 : 24

Fukushima est doublement confrontée aujourd’hui à la difficulté de maîtriser une puissance gigantesque qui la dépasse. Nature et technologie se rejoignent sur ce point : toutes deux font face à une menace incontrôlable. Réplique.
22 mars 2011 - 22 : 27

J’appelle la « maîtrise » de mes vœux. Il me reste encore un semblant de famille et de ville natale. C’est une bénédiction... en comparaison de ceux qui ont tout perdu... Que faire sinon pleurer ? Nous sommes pareils à des voyageurs dans une lande sauvage battue par les vents, sur le point de perdre leurs précieuses sandales de paille. Réplique.
22 mars 2011 - 22 : 32

Post scriptum 5 : IMPOSSIBLE DE PARTIR LOIN. VIVRE ICI, AVEC FIERTE, EN TREMBLANT. NE TE LAISSE PAS ABATTRE, FUKUSHIMA. TOHOKU. IL N’EST PAS DE NUIT SANS AUBE.
23 mars 2011 - 00 : 10

Les éleveurs du village d’Iitate regardent leurs nombreuses vaches dans les étables. « On a l’impression de vivre un mauvais rêve... » Dans la serre de Motomiyamachi, des agriculteurs arrachent un à un leurs légumes, pour les jeter « ...alors qu’on les a cultivés avec tant de soin », gémissent-ils. Leurs silhouettes tristes sont gravées dans mon cœur. Jour après jour. Je prie.
27 mars 2011 - 12 : 29

Je venais de finir d’écrire ce passage quand l’énergie nucléaire a sonné à ma porte. « Qui est-ce ? - j’ai à vous parler. - Je n’ai rien à vous dire. - Allons, ouvrez-moi la porte. - Vous ouvrir ? Sûrement pas. »
9 avril 2011 - 23 : 14

Je l’ai retrouvée. Devant les rayonnages de mon bureau... entre les livres empilés les uns sur les autres : une noix, une seule, qui était tombée là. Je l’avais ramassée sans y penser, un jour, autrefois... Je la garde en souvenir d’aujourd’hui. Je la pose sur mon bureau pour pouvoir la contempler. Pour moi c’est un « jet de poèmes ». Il n’est pas de nuit sans aube.
26 mai 2011 - 06 : 08


Pour clore momentanément cette Espère-Lurette, dédiée au pays des lettres du Soleil levant, voici le texte d’une jeune autrice, Coralie Akiyama (1984). Passionnée par le Japon, elle vit à Tokyo depuis dix ans. Elle écrit pour le quotidien, Senken Shinbun, célèbre dans le milieu de la mode. Féérie pour de vrai est son premier roman.

Coralie Akiyama : Féérie pour de vrai (Roman fantastique) - Les éditions Moires - (Collection Lachésis, 2019)

Féérie pour de vrai, un roman réellement fantasque, un texte beau-bizarre sous la couverture bleu turquoise aux vibrations pétrolifères. Des ellipses intrigantes, une intrigue palpitante, un cœur imprenable et pourtant gros comme ça ! Énergie cardiaque de Célia en Alice à l’envers dont l’existence nyctalope se déroule dans la veille des deux côtés du miroir. Une adolescente symptomatique, interface entre les âmes étroites de l’hyper normalité et la puissance du désir, galopant, avide, tournant à vide au dedans de vies étriquées. Scintillements granuleux, sans amour et sans sexe et pourtant sensuels et sensibles. Poison luxuriant de la nature et du verbe autour des personnages et dans leurs paroles. Vous croyez les suivre à la ville, dans leur quartier, la maison, la famille et leurs couples, mais avec eux, vous voilà extravagués, comme eux traversés par la maladie d’être, incompréhensibles à eux-mêmes malgré leurs propriétés tant matérielles qu’intellectuelles... parce qu’un cancer subtil, un crabe labile et phosphorescent semble leur (vous ?) ronger l’occiput. Cette irradiation a une couleur et un nom : c’est la féérie des Grenat. Avec deux « é ». Une féerie pour de vréé. En réalité. Elle est dedans, en vous, dans le texte. Elle entre par les yeux, ceux de Célia, simultanément les vôtres et devient réelle. Une féerie négative où le petit peuple des bois, de la mousse des nuages sera grisé, verdâtre, ou bien mauve aux pourprures violines et toutes sanguinolentes. Exit les nixes, les nymphes, les sylphides ! Place aux ailettes charognardes, aux elfes verdissants avec poignet tranché dans leurs habits d’invisibilité.
Féérie pour de vrai de Coralie Akiyama, c’est l’humanité superbement rétrécie, une infection éblouissante, éclairée en vous côté sombre par des trous noirs de neige.

Extraits

Il s’assit un moment sur le toit. Après plusieurs heures d’attente, il s’allongea sur les tuiles et se laissa rouler. Dans sa chute, il se transforma en goutte d’eau. La goutte d’eau tomba sur la terrasse, dévala la rampe et arrêta sa course sur la vitre de la cuisine. L’eau remonta la vitre avec l’agilité d’un serpent. Le trajet inhabituel de l’eau n’échappa pas à Célia. En temps normal elle aurait ouvert la fenêtre et pris contact avec la créature. Ce soir-là, gagnée par la fièvre, elle l’ignora. Les services qu’elle rendait aux choses en détresse l’épuisaient.

(...)

La demeure des Ladieux trônait sur une petite colline pelée. Il fallait avoir beaucoup d’imagination pour distinguer les vignes sous les bavardages des herbes folles. En hiver les herbes se taisaient et la colline découvrait l’intimité de ses ossements. On s’apercevait que les vignes étaient ordonnées et que leurs bras fracturés se tenaient à une humble distance les uns des autres. Rabougrie et bossue, la population incommode des sarments habitait la terre calcaire avec l’anxiété des survivants. Car le charme torturé de leurs coudes aigus et genoux cagneux n’émouvait ni les entrepreneurs ni les fonctionnaires municipaux, les mêmes laïcards qui avaient rebaptisé la rue du Prieuré en un très kitsch « rue des Olivettes ».

(...)

  • Et toi Stéphane, tu ne dis rien ? Tu es bien silencieux...
  • Qui a construit ce chaos et qui y a intérêt, voilà les seules questions qui vaillent. Le reste, c’est de la littérature.

A ces mots, une des paupières d’Antoine se disloqua, hébétée et nerveuse. Dans le cuivre rutilant de ses yeux, Antoinette observa tour à tour une mégalopole, une carapace d’insecte, des vieux boulons, des vis, des clous, et en toute fin des vieux ressorts. Son nez se scinda en deux. Les ailes hésitèrent et virevoltèrent sans bruit.

- Pourquoi tu as prononcé le mot « littérature » ? s’écria Victorine, en colère. Tu sais bien qu’Antoine ne supporte pas le mot depuis l’époque où un professeur l’a obligé à lire Le Sagouin. Ça le bloque. Tu nous l’as bloqué ! Mais pourquoi tout tombe comme ça ? Ah, mon Dieu, mais regarde-le, que s’est-il passé ? Je ne l’ai jamais vu dans un état pareil. Qu’est-ce que tu as fait à ton frère ?
- Désolé, c’est sorti tout seul. Je ne parlais même pas de littérature, c’était juste une façon de parler, bafouilla Stéphane. Tu ne vas pas me dire qu’il s’est mis dans un état pareil à cause d’une simple expression !
- Méfions-nous des expressions.
- Surtout des expressions toutes faites, renchérit Sylvie, ce sont les pires !

(Page réalisée grâce à la complicité de Roselyne Sibille)


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