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Lus un jour, aimés pour toujours (9), par Sabine Huynh

samedi 15 juillet 2017, par Sabine Huynh

Face à l’absence, il en sera toujours de la nécessité de la poésie.
Bonne lecture.

  • iconostases, Christian Vogels (éditions Jacques Brémond, 2016)
  • Du ciel sur la paume, Muriel Stuckel (éditions Voix d’encre, 2016)
  • (-)Avril, Julien Boutonnier (éditions du Marchepied, 2016)
  • La vie à l’usage, Manuel Daull (éditions Lanskine, 2016)

    iconostases, Christian Vogels (éditions Jacques Brémond, 2016) Cinquante cartographies de bifurcations possibles


    Il y a ce qui se passe et ce qui s’y passe. Il y a aussi ce qui est passé. Ce qui se passe dans iconostases de Christian Vogels m’intéresse peu face à ce qui s’y passe et ce qui est passé (les deux se recoupent), soit ce qui est donné dans sa mutation, sa contagion, sa propagation et son invitation électrifiante à traverser des cloisons... trouées, pas à pas. Il y a quelque chose du code morse dans ce qui se passe avec iconostases. Il y a des signes, des signaux, de fumée, de silence. Il y a des percées de lumière provenant de trous de mémoire : les deux sont essentiels. Il y a du stroboscopique, du convulsionnel, de la séparation, du lancinant, des élancements et de l’urgence de dire dans tous les sens possibles, mais... on voit bien que les mots manquent : ils cherchent à dire comme l’on cherche au plus vite la sortie, la difficulté du vivécrire. Il y a crise, rupture d’équilibre, mais aussi passion — souffrance et enthousiasme.

    Les yeux suivent les mots comme s’ils suivaient des billes de flipper, mais dans ces pages-plateaux les mots sont à la fois billes et leviers, s’ouvrant et se refermant, et l’effet de rebondissement et de résonnance est maximal. On dégringole littéralement en lisant iconostases, « it grows on you » comme disent les anglophones (« ça pousse en vous »), pour dire de quelque chose qui s’installe progressivement en vous, qui prend possession de vous, de vos sens, malgré vous, peut-être comme une crise d’épilepsie. D’ailleurs le texte s’ouvre sur un trauma crânien. Lésions et fêlures conséquentes se présentent sous la forme de ramifications syntagmatiques : arbres, branches, feuilles, nervures et failles de la mémoire et du sens. On ne peut que plonger, ou tomber, dans ce livre singulier qui livre sa douloureuse quête existentielle au compte-mots.

    Il y a quelque chose de la douleur aigüe dans cette recherche tourmentée, nerveuse, quelque peu affolante, à laquelle s’est livré le poète : il nous mène dans un labyrinthe de mots qui pourrait être angoissant s’il n’était aussi captivant et déroutant par ses impulsions et la gestuelle déployée au sein des cinquante cartographies possibles, sachant que chaque cartographie offre une multitude de pistes et bifurcations possibles – ce qui n’est pas sans rappeler les Cent mille milliards de poèmes de Queneau, livre fascinant découvert enfant à la bibliothèque municipale –, chacune portant ses brèches, ses blessures et ses cicatrices, ainsi qu’une évidente volonté de modifier structurellement la langue — la mémoire n’est-elle pas une structure discontinue et poreuse ? —, de bousculer la syntaxe pour trouver d’autres façons de fabriquer, d’exprimer. Ainsi le texte ici est à la fois expression et matière première, comme une sculpture, une sculpture réalisée avec obstination et fébrilité, malgré l’entrave que sont les deux mains tendues : appel à l’aide mais aussi tension du funambule suspendu au-dessus du vide. Car c’est bien une chute qui est tramée en corde de pendu dans les pages d’iconostases, chute libre dans des méandres mémoriels au cœur désormais terriblement silencieux pour avoir trop crié.

    Avec iconostases, Christian Vogels révèle combien il est conscient des limites du langage et de l’impossibilité de dire. « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard », a écrit Mallarmé dans un poème où le sens laisse place à la forme. Je crois que malgré son aspect mallarméen, iconostases s’éloigne du Coup de dés, dans la mesure où Vogels semble offrir différentes lectures possibles afin non pas d’amoindrir le sens mais de l’exacerber : là où Mallarmé expérimente (il sait déjà, il vérifie) et joue, Vogels cherche (il explore et le lecteur poursuit avec lui des pistes signifiantes), il ouvre, il creuse. Alors que Mallarmé s’en remet au hasard « en quoi toute réalité se dissout », et l’accepte, Vogels est aux prises avec ces aléas de la vie qui lui ont fait subir douleur et perte, en éprouvant pleinement leur réalité dans sa chair. Constellation il y a dans les deux textes, mais Vogels continue à lutter contre cet enfer, cette dégradation, pour retrouver la douceur d’avant... Alors il lui érige, religieusement, des petites pierres levées de mots, pierres tremblantes traversées par trop de sens et de silence.

    Face à l’abîme de l’absence, seule la poésie console, extrait(e) du silence.


    Pour lire un entretien entre Terre à ciel et Christian Vogels, c’est ici.

    Du ciel sur la paume, Muriel Stuckel (éditions Voix d’encre, 2016) Prendre chair verbale


    Le titre du recueil l’annonce : la poésie ne peut être tenue, contenue. Elle est une façon d’être, libre aussi. Papilionacée, elle effleure, se pose sur la main qui la reçoit comme offrande, « sur la paume », là où court la ligne de vie (« est-ce ligne de vie / ou ligne d’écriture / que le verbe secoue / en s’arrachant du néant // de ses poussières d’origine ? », p. 42). La poésie, aussi nécessaire que le ciel, est d’une infinie évidence, sa nécessité n’est plus à prouver, et le nier reviendrait à nier l’air et le souffle, la parole, l’humain (sans lequel pas de supra-humain). Tout comme le ciel, la poésie est une merveille et une espérance. L’invisibilité de l’air rejoint l’éternité de la poésie. Tout comme le ciel, le poème est de l’ordre du miraculeux, mais il est aussi de l’ordre du labeur, et, comme pour la chrysalide, il est de l’ordre de la métamorphose : à la fois du langage et de la personne qui le manie. Rien ne demeure fixe. Les nuages écrivent et ré-écrivent le ciel sans jamais se ressembler. La vivacité de la poésie dépend de sa vitalité ; celle-ci s’admire dans les encres impétueuses d’Hélène Baumel, toutes en avalanches, cascades, secrets de roches et fonds marins.

    En incipit à l’un des poèmes de Muriel Stuckel, on peut lire cette belle citation de Bernard Noël : « Quand écrire s’est ajouté à parler, / La bouche est descendue dans la main ». Les poèmes écrits sur le palais, qu’on râcle avec le bout de la langue, pour les exhaler sur la feuille, les écrire avec le stylo : la poésie est une affaire physique, de matière, de chair, de corps, exprimée avec la bouche et la langue, avec la main et les doigts, reçue avec les oreilles et les yeux. « La parole de poésie / confiée à la main » : la poésie incarne ici l’être physique du poète. Dans ce renversement et cette union se crée l’étonnement, engendrant la vie. « La propulsion gestuelle / cherche l’emportement » ... « du léger » : poésie qui inscrit son propre élan textuel dans la page. La voix qui se meut est celle qui émeut.

    « Je suis tous ces flocons » (mots empruntés à Beckett) signifie « je les suis » mais aussi que j’en suis, j’en fais partie, je suis la paume mais aussi le ciel, je suis l’univers, je suis tout et rien, « poussières de verbe ». « Je prends chair verbale », nous dit la poète en « touch[ant] la page ». « Palpitation de l’œil / geste de la main // poème s’incarne // parcelle de moi / cette chair de l’encre ? » : langue partie du corps, langue et corps ne font qu’un et la voix du poème est celle de la poète, humaine trop humaine, elle est bien « poignante main » (Yves Bonnefoy parlait de « [plonger] nos mains dans le langage », de mains qui « y prirent des mots »), puisque le mot est aussi poignant que le geste, représentant le seul espoir qui reste, le geste de la voix (« cette eau, notre espérance », « un nouveau ciel, une nouvelle terre », Bonnefoy). La langue habitée par le corps respire et transpire, sa poésie habite le corps de celle qui l’écrit, puis de celle qui lit ; elle s’incarne avec la personne qui la lit, trouve en elle un véhicule, un récipient, un vase sacré, une paume amie, une autre elle-même : celle qui lit/écrit recueille et devient le recueil, le livre même.

    Les mains à l’ouvrage, les mains à la besogne, « me voici à pied d’œuvre »... Du ciel sur la paume est un recueil où « je » est un protagoniste très actif et mobile : « je traverse, je troue, je poignarde, je prends, je touche, je soulève, je palpe, je glisse, je relie, je débride, je scrute, j’effleure, je poursuis, j’avance, je tisse, je distille, j’ouvre, je grave, je mime, j’éparpille, j’ouvre, je puise », etc. Ceci révèle une sensibilité extrême tout en impliquant directement le lecteur dans le poème et l’acte de survie qu’est l’acte créateur. « Tracer trouer / tramer tisser // point de tissage // détisser détramer / détrouer détracer // point d’ouvrage // retracer retrouer / retramer retisser // ne pas cesser / d’en découdre / point à point // jusqu’à points d’œuvre » : cette poésie traite de l’essence de la poésie et du poème en train de se faire, et rappelle celle de la poète Sabine Péglion, dont le geste poétique et l’engagement émotionnel se traduisent également par l’action de broder avec le fil du silence. « Cousu main le poème // il m’échappe se faufile » : l’écriture est tissée de moments de solitude, de perte et de présence. Elle est donc geste orphéique et chant de préservation, acte de foi dans le pouvoir de la création de réaliser l’impossible et de restaurer ce qui est tombé, ce qui n’est plus. Me vient à l’esprit un poème de William Carlos Williams, « The Loving Dexterity » (que j’ai traduit par « La dextérité amoureuse »), qui montre ce geste de réparation et de réunion/rapprochement que cherche et porte l’écriture.

    La dextérité amoureuse

    La fleur
    tombée
    elle l’a vu

    par terre

    un pétale rose
    intact

    avec soin
    l’a
    remis
    sur
    sa
    tige

    (-)Avril, Julien Boutonnier (éditions du Marchepied, 2016) — Susciter la parole poétique


    (-)Avril, ainsi s’intitule le recueil de Julien Boutonnier. Quelle énigme ce titre renferme-t-il, avec son tiret entre parenthèses, comme pour signaler une rupture, une ellipse, un désir d’union tu ? Qu’est-ce qui a été mis sous silence, réduit à l’indicible et que ce titre restaure ? Qu’est-ce qui se trouve hors des voies (« sidetrack », dirait-on en anglais, littéralement « côté de la voie ») ? Qui parle, qui pleure, qui gémit, qui marche, court, se traîne, s’allonge à jamais, près des voies constitutées de milliards de tirets mis bout à bout ? Est-il possible d’en venir à bout ? De tous ces pas dans la neige, qu’il faut ancrer dans le souvenir, et de toute cette horizontalité à ras de terre, sous la terre, qui à la fois interpelle et installe de la distance. Un tiret métonymique, un trope ? Grégorien, puisqu’avril est le quatrième mois de l’année grégorienne. Plain-chant donc : égalité des notes entre elles, intensité, unisson, durée, durée, durée, prière éternelle, « plain-chant des neiges » (Saint-John Perse).
    « on a chanté / on a été le chant des jours d’avril / on a chanté au fur et à mesure / on a chanté au fur et à mesure que le vent nous poussait vers l’impossible / ce fut un poème pour vivre ensemble / ensemble » (Julien Boutonnier).
    Avril c’est la douceur, l’éveil de la nature après la mort hivernale, la résurrection, les perce-neige. Avril c’est ce qui est essentiel dans le propos sur la mort, après la mort : la vie. Mais, ce qui est (ceux qui sont), entre parenthèses, est aussi important que la vie : les morts. Profonde intelligence dans ce titre significatif, (-)Avril.

    Les parenthèses contiennent les pas et le sens perdu, ainsi que la colère, car avril, c’est aussi le mois de la libération du camp de Buchenwald, mais qui a pu être libéré de la déshumanisation depuis longtemps victorieuse ? Il n’y a pas de retour possible, pas moyen de défaire ce qui a été fait. Relisons la Nuit d’Elie Wiesel : trois jours après la libération du camp, Eliezer se regarde enfin dans un miroir, chose qu’il n’a pas faite depuis le ghetto, et il ne voit, et ne retient, que les yeux d’un cadavre. (-)Avril nous enjoint de sortir du regard d’avril, mais peut(-)être n’est-il pas possible de ne pas revenir dans « la bouche d’avril ».
    Le texte de Julien Boutonnier débute ainsi : « Le 11 avril 1945 / les troupes américaines ont pénétré dans Buchenwald / depuis longtemps personne ne serait plus libéré / depuis longtemps on a été la mort / depuis longtemps on a été la vie / la vie entière / la vie sans les hommes et les femmes / la vie d’avril on a été la vie d’avril / et le camp était de nous / et nous avions un camp / et nous étions ce camp / on s’est laissés devant les soldats / on a laissé / on est partis et sans visage / on est partis et sans thorax / on est partis / et l’avenir / on a été l’avenir ». Une réalité est découpée par des traits obliques, des « strokes » en anglais britannique, littéralement des « coups », appelés aussi des « slashes » en anglais américain, des « lacérations ». Coups violents donc, qui mettent en pièces, ou forcent à fuir ensemble (mais où ?) – et qui agglomèrent des mots et syntagmes sans rapport – ; qui incluent autant qu’ils excluent ; qui détruisent, confondent, réduisent à rien, effacent, damnent. Division, séparation, entre les humains et la vie, là où n’être que douleur dépouille l’être de son humanité, de sa temporalité. Julien Boutonnier a semé son texte d’aiguilles d’horloges et de montres arrêtées, d’aiguilles tombées de pins calcinés, de points d’exclamation penchés, sur le point de choir, ayant perdu leur point d’appui... mais les mots du poète les soutiennent, les empêchent de s’écrouler tout à fait, leur prodiguent la force nécessaire pour se tenir debout, leur donnent la parole, redonnent présence aux « voix impossibles » : « ils avaient repris des forces / ils se tenaient debout / et ils se tenaient ailleurs / en dehors du camp / et ils parlaient / et ils avaient présence / et ils parlaient d’un nouveau monde / ils parlaient de construire un nouveau monde ». Mais en quelle langue ? Qu’est-ce que parler, écrire, construire, rêver, dans le sillage de la brisure du sens ? Aux limites de notre propre existence, peut(-)être que seul « l’instrument du poème » peut empêcher de basculer de l’autre côté et redevenir des « bouches émerveillantes », le chant poétique et les efforts de transfiguration avec le style : écrire avec le métal mais aussi avec les os (« nos os de mort-et-vie / nos os d’assassinés / nos os brûlés jetés dans la cendre des jours »), inciser, marquer, tracer les courbes (beaucoup de douceur dans (-)Avril), inscrire les marches des lignes/tirets d’ombre, soit indiquer les heures, traduire, exprimer, subjectiviser, revenir à l’individu, à l’humain. « Nous avons forgé de nouveaux alphabets / et des livres ont poussé dans nos mains / et des poèmes ont surgi de notre échappée du camp / et c’étaient de lourds textes faits de terre et d’os et de hurlements / faits de blessures et d’ongles rageurs » (Julien Boutonnier)

    « Nous avons démembré les noms / nous avons détruit les strophes / nous avons plongé dans le grand os d’avril », puis vinrent la Guinée, la Syrie, le Maroc, l’Afghanistan, l’Erythrée, Gaza, le Soudan, l’Agypte, la Somalie, le Congo... « et les migrants ont été le poème / et le poème est monté jusqu’à nous / et nous n’étions ni de la vie ni de la mort / et nous étions du camp / et nous avions le camp pour seul corps ». Revenir aux noms de tous ceux-là donc, remplir « la bouche d’avril » de noms, si on ne peut pas ne pas y revenir, inscrire leurs noms, pour ne pas oublier... le nôtre (cf. le poème de Dan Pagis, « Généalogie », qui évoque l’Exode 3 :15 : « Voilà mon nom en pérennité, voilà ma mémoration de cycle en cycle », André Chouraqui), pour aller à l’encontre de la négation de toute temporalité linéaire, et pour non pas faire l’impossible, qui serait de ressusciter, mais pour créer de la vie, faire naître : « susciter », comme le dit sciemment Julien Boutonnier.

    (L’édition publiée par les éditions du Marchepied est épuisée, mais le livre sera réédité par Gwen Catalá Éditeur en octobre 2017, en version bilingue français-arabe, traduction par la poète syrienne Mais-Alrim Karfoul.)

    D’autres textes de Julien Boutonnier à lire ici et ici dans Terre à ciel.

    La vie à l’usage, Manuel Daull (éditions Lanskine, 2016) territoire de l’urgence, de l’absence, de l’attente


    Ça commence par une envie, un besoin, un désir, une espèce de violence peut-être aussi, une appétence, oui, car l’écriture, c’est physique avant tout, ça ne se décide pas. Des yeux qui regardent, une rétine qui capte, un cerveau qui enregistre, des mains, des doigts qui tentent d’extraire, parce qu’ils le doivent, ou par habitude peut-être, « l’usage »... « quelques mots / quelques phrases / alors que je ne / sais pas encore / ce que je viens vous dire là / sur ce territoire de l’écriture ». Ainsi commence le recueil de Manuel Daull, La vie à l’usage, tout comme débute cette note que je sais que je dois écrire – que je dois, oui, car il faut de l’ardeur, c’est impératif, pas d’écriture sans foi – sur ce livre car il est singulier, car son propos est la vie, l’écriture, la mort, et tous les lieux intermédiaires. La vie à l’usage, non pas la vie mode d’emploi, plutôt l’emploi d’une vie au service de l’écriture, mais... que faire lorsque la vie mène à une zone dangereuse sur laquelle on n’est pas en mesure d’écrire ?

    La vie à l’usage est un texte hybride, versifié, se présentant d’abord comme une adresse à l’autre, écrit à la première personne du singulier, avec le je détaché du reste des syntagmes, au bord de l’enjambement, le regard du narrateur mis en valeur ainsi, survolant le précipice, sa profondeur et sa vacuité, et revenant, introspectif, vers soi. Tout le texte est en minuscules, comme pour dire qu’au fond, dans le « territoire » de l’écriture, tous les mots ont le même poids, surtout quand il s’agit de poésie : « la douleur / les camps / la maladie / la diaspora » sont pareillement terribles, la souffrance étant la souffrance.

    Sous la forme de vers blancs et pudiques, « un peu Duras et Beckett », le narrateur s’adresse aux autres, en particulier à ceux qui comme lui écrivent. Pourquoi ? Peut-être parce que « fatigué [...] de l’usage de la parole », il ne souhaite plus lutter pour être audible, et préfère s’en tenir à l’essentiel vital : la femme, le chien, l’écriture, et aux personnes qui peuvent répondre à cela. Au fil des pages, il livre ce que l’écriture est pour lui : « un refuge », « une histoire de voix », « polyphonie », « territoire de l’absence », « territoire de l’attente insupportable » ; et ce qu’écrire est pour lui : « pas / intéressé à inventer / je préfère opérer / un couper/coller constant / comme parler de soi / pour parler des autres – ce que / j’appelle de l’intime impersonnel », « je / suis juste à ce que je fais », « je / suis cette absence », « je / fais de la place / pour tout ce qui n’est pas moi », « venir muet / sur ce territoire-là / attendre que les voix se révèlent ».

    L’écriture est donc un lieu, tout comme l’est, peut-être, l’hôpital (nommé dans ce texte, mais sans qu’on y entre). Un lieu dont Daull dit que c’est un de ces lieux « que l’on ne fréquente pas par envie / mais par nécessité / juste / de ne pouvoir faire autrement ». « L’hôpital est un / territoire géographique qui / rassemble toutes les urgences du monde », comme l’est, peut-être, l’écriture. Quand l’hôpital entre dans votre vie, par nécessité (« la maladie de la femme »), et que vous écrivez autour, la « difficulté / à séparer vie et écriture » se révèle sans doute plus flagrante à vos yeux. Mais Daull écrit « je / fais tout mon possible / pour situer ma vie / hors de ce territoire de l’urgence ». Ainsi j’ai l’impression qu’il pense aussi à l’écriture, à cette urgence ou « nécessité » d’écrire qu’on lui a fait remarquer et qu’il semble avoir du mal à concevoir. Évidemment, puisque cela voudrait dire que l’écriture ne serait pas un choix, mais quelque chose d’inéluctable, dont on ne déciderait pas l’issue, une obligation à laquelle on ne pourrait pas se soustraire, et que l’on devrait endurer, comme une souffrance, ou une maladie. Or, pour Manuel Daull, elle est au contraire refuge, et liberté.

    Rappelons que l’hôpital, à l’époque médiévale, était originellement un lieu de refuge, souvent dépendant d’un monastère, où l’on accueillait les pauvres et les voyageurs, qui souvent étaient des pélerins, et où on leur prodiguait les soins que leur condition (fatigue, faim, peur) réclamait, afin qu’ils puissent repartir le lendemain. Ce n’est que plus tard que l’endroit s’est spécialisé dans les soins aux malades, devenant un lieu de douleur, et pour beaucoup une impasse. L’écriture, quand elle n’est plus que lieu de douleur peut également se transformer en un lieu sans issue.
    Cette analogie entre l’hôpital et l’écriture repose sur l’attente, qui fige. Toutefois, le narrateur de Manuel Daull refuse l’immobilité du guet, d’autant plus que, comme le Vladimir de Godot, il ne semble pas savoir ce qu’il attend, et son besoin de mouvement (de comprendre, ou de fuir ?) le conduit à travers villes et forêts, à pied et en voiture, de gare en gare, et quand il ne bouge pas, ses yeux continuent à flâner, et les mots de poursuivre leur cheminement : Estragon et Vladimir ne prennent pas la mort au sérieux et leur attente ne peut donc en revêtir la paralysie.

    « retrouver mon attente / ma compagne / la plus ancienne de mes amies / mon attente de la femme – je / suis patient / je / suis fidèle / à cette attente d’elle / à elle, fidèle plus encore ». Ainsi, l’écriture, en tant qu’attente remplie de mots (sur lesquels on grimpe pour sortir des éboulis où « tout nous échappe »), est passe-muraille : même dans l’impasse de la maladie, elle permet le passage d’une dimension à une autre, elle abolit les limites du corps, elle se place comme lieu transitionnel entre la présence et l’absence, et remplace l’attente, dont elle évacue l’appréhension et ne garde que la part qui permet de vivre – l’espoir. Toute écriture vraie est une question d’espérance – « je / reviens !!! », s’exclame le narrateur-flâneur de Daull, faisant écho à cet autre homme de L’Amour de Duras : « il marche, il va, il vient, il va, il revient, son parcours est assez long, toujours égal. Sa marche est incessante, régulière, lointaine »... à travers son exil intérieur.


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