« La mort d’une mouche, c’est la mort. » Marguerite Duras, cité par Fabienne Raphoz
Les livres de Fabienne Raphoz se lisent souvent comme des manières de célébrer. Célébrer le monde, qu’il s’agisse des oiseaux, d’une mousse, d’un animal marin, des oiseaux surtout : chanter un « Amor mundi » comme l’écrivait Hannah Arendt qui regrettait la lente et inexorable disparition de celui-ci, qui coïncide curieusement avec la disparition de nombreux oiseaux, insectes, espèces végétales et animales. Mais aussi Fabienne Raphoz célèbre le langage, les mots qui nomment ces aspects vivants et singuliers du réel innombrable que nous habitons. Ce livre ne fait pas exception. Le titre Infini présent possède un sous-titre : « l’insecte », sans majuscule qui l’ennoblirait. Posé là, tout simplement, à peine visible, il demande l’attention.
Et s’il est réconfortant de penser que « les espèces animales et en particulier les libellules, se tiennent comme si elles étaient les mots hyperprésents d’une langue absente » (Alain Cugno, dans La libellule et le philosophe), rien n’empêche de tenter de [...] rechercher cette langue, [...] pour opérer une métamorphose en contre-point de la leur, muer cet objet-langue qui nous a séparés du reste du vivant, en rapprochement, par le poème, c’est-à-dire grâce à cette drôle de langue-protée qui rend possible, par sa porosité, ce rapprochement. La langue du poème comme loupe, grand angle et écho.
La langue du poème comme écho, d’abord si on écoute les premiers mots qui nous ramènent à un lointain souvenir d’enfance, essentiel, un jeu de cartes instructif, une sorte de jeu des 7 familles intitulé « Papillons et Insectes » avec lequel elle aura expérimenté la beauté des noms « incompréhensibles donc merveilleux comme Arachnides et Myriapodes » et qui lui aura ouvert le dehors, le monde empli de tous ces fantastiques animaux, le monde entier, infini :
mais ce qui m’importe le plus aujourd’hui, c’est de me revoir, une fois le jeu terminé, dans les fourrés, comme si non seulement je participais de ce monde, mais que l’ensemble de ces 48 cartes en était le sésame.
La langue du poème comme grand angle. Grand angle si le livre rassemble divers nombreux registres dans une égalité de traitement quant à l’importance que Fabienne Raphoz leur donne. Tout fait poème, comme dans l’expérience de chacun : mots des autres dont on se souvient qui nous habitent et nous structurent, descriptions scientifiques, citations de poèmes de tous horizons et de toutes formes, et expérience vécue de découvertes personnelles. Puis écriture des poèmes eux-mêmes. La page de gauche est souvent réservée, surtout pour les poèmes plus courts, aux citations et descriptions et la page de droite au poème proprement dit. Les mots résonnent ainsi directement les uns sur les autres d’une voix à l’autre, d’une époque à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un genre à l’autre. Les poèmes trouvent à ce jeu qui est aussi un jeu d’échos une sorte de substance plus dense d’exister dans toute la langue comme elle imprègne, alors peu à peu le lecteur. L’extrême simplicité de ces poèmes reste souvent très littérale, objectiviste, mais pas seulement si une image vient briller au beau milieu de Ephémèroptères / Ephemeridae & Caenidae, par exemple. Je cite le poème en entier sans les deux citations qui l’accompagnent dont l’une nous vient de loin, L’épopée de Gilgamesh :
pour savoir il faut les voir
comme ce 30 mai 21 au matin
risquer l’éblouissement sur la rétine
qui saisit la kyrielle
mannes fleurs de rivière
ou mouches de mai
ces surcroîts de lumières affolées
dans la lumière
un presque blanc glacier
blanc carmé sur la photo
il faut truquer pour les voir
faire la nuit autour des ailes
– elles osent voler près du soleil –
La langue du poème comme sous la loupe. La poète s’y prend de toutes sortes de manières, en mêlant ses mots et ceux des autres dans des pages souvent très aérées. Ou alors certains poèmes prennent la forme d’un insecte évoqué en calligramme de « Psyché tricoptère », et un autre encore essaie une calligraphie imaginaire pour suggérer ou rappeler le chant stridulent de la « Cicada orni », autrement dit « la cigale » après que nous a été rappelé un merveilleux haïku de Shiki : Au seuil de la mort / plus bruyantes que jamais / cigales d’automne :
Etc. Etc. Incessant, dans la langue grecque, on l’entend bien rêver, ce chant, sans fin, et nous dire que l’écriture du poème est d’abord la louange d’une temporalité qui l’excède et le rend vivant, nous rend vivants :
je loue dans le poème
une vie plus vieille
que la mienne
Les mots que Fabienne Raphoz écrit, dans cette langue claire et jubilante qui n’appartient qu’à elle, à propos de Nemia costalis (classée sous ce nom par Westwood en 1836) pourraient tout aussi bien être prononcés pour tous les invités de ce livre, très nombreux, qu’ils soient « dentelles au repos », mystérieux « vol précoce de rubis » ou « amie endeuillée », le plus souvent ailés mais ce n’est pas une règle absolue. De chenille en papillon, la langue soudain s’envole, le français se démultiplie en tant de merveilles – brefs poèmes denses, légers vers sur des pages presque blanches, et aussi des histoires... et presque tout le temps presque tout nous échappe, presque, nous laissant plus émerveillés, plus étonnés que déçus :
[...]
je suis partie dans les bois chercher le poème
mais l’exode avait déjà eu lieu
:
c’est un petit papillon noir duveteux aux antennes plumeuses
Ou encore quelques vers brefs rappellent la cruelle vie naturelle, ce d’une manière très littérale et abrupte à propos de deux sortes de diptères, « Panzeria puparum » et « Orthosia miniosa », toutes les deux nommées en 1794 et 1775 par Fabritius et Denis & Schiffermüller :
abdomen tigré
sur prunelliers
blancs
du jour
noctuelle fauve
non loin
se gavent
qui dirait là
que larve de l’une
mange chenille
de l’autre ?
Les poèmes font feu de tout bois, plus ou moins lyriques, plus ou moins littéraux, saturés d’informations, de beautés sonores et aussi de petites remarques observatrices et/ou rêveuses qui donnent à ce livre un charme intense. J’emploie le mot « charme », car oui, je me sens comme prise par un charme et je reviens à ce livre souvent pour me laisser embarquer, par les mots et leur musique, les impressions sensibles, le chant très léger d’un réel assez discret quoique parfois très envahissant, d’un réel qui vit et qui vient, qui jaillit :
Friche
Il a suffi de laisser les couleurs pousser
Et j’éprouve plus fort, en plus d’un sentiment d’exister réanimé, un bonheur musical, un plaisir d’être au monde dans ce monde. Ici et maintenant, infini présent.
Des objets nous accompagnent (ou l’inverse) / James Sacré, éd. PURH, 2025, Rouen et Le Havre
Souvent les titres des livres ou de certains poèmes de James Sacré m’enchantent, celui-ci n’échappe pas à cette règle. Je les lis comme un vers, et même un poème d’un seul vers qui se suffirait à lui-même, encourageant déjà une sorte de rêve infini, indéfini, un peu comme le poème-vers si extraordinaire d’Apollinaire auquel je songeais ce matin en regardant la mer : « Et l’unique cordeau des trompettes marines ». Parfois, ce sont des phrases avec un verbe conjugué qui donne déjà le sentiment d’un geste dans la langue, d’un mouvement commun du réel et de la pensée. « Sans doute qu’un titre est dans le poème », ou l’inverse ? Décidément ! Le poème n’y a vu que des mots, Je s’en va, « Le renard est un mot qui ruse », Le désir échappe au poème, Et parier que dedans se donne aussi la beauté (qui m’a tant intriguée et m’intrigue toujours autant !), Figures qui bougent un peu, Donne-moi ton enfance, etc. Le poème d’Apollinaire est intitulé « Chantre », il donne à deviner l’extraordinaire complexité des liens entre tous les aspects de la poésie, musique, sens qui s’enchevêtrent et se désenchevêtrent, moment d’un monde qui s’offre et se dérobe comme la possibilité de le dire. Ici, et c’est à la fois déroutant et bienfaisant, on peut inverser indéfiniment objet et sujet, dans la grammaire comme dans le réel. Qui tient compagnie à qui ? Qui donne le statut de sujet à qui et à qui est-il donné ? C’est une vraie question qui va servir de fil (parmi tous les autres) à ce livre de poèmes dont certains ont été écrits il y a un certain temps déjà et d’autres sont inédits, créant une durée qui donne à sentir une constante « subjectivante », parfois inquiète, parfois presque enthousiaste, aux attentions du poète comme à ses questions.
Dans un petit ensemble de notes en postface extraites d’un entretien avec Christophe Lamiot Enos intitulé « Notes de l’auteur en marge des poèmes », James Sacré s’explique sur le choix du mot « objet » plutôt que « chose » comme Francis Ponge l’avait fait pour des objets concrets, « mais ceux-ci évoqués de façon plus générique : le savon, la table, une figue ou un pré », passant d’ « objet » à « objeu » puis par « objoie » pour arriver à son « parti-pris des choses ». Ici, rien de tel, James Sacré « ne cherche pas à définir une esthétique ou un programme d’écriture ». Pourtant il se réaffirme ici, comme souvent dans son œuvre, que l’universel, le « vivre commun », se montre dans du « singulier », toujours : « N’importe où dans le monde, oui, des façons de vivre qui sont plus ou moins les mêmes avec les objets d’ici qui en rappellent assez facilement d’autres d’ailleurs », sans que pour autant leurs singularités soient effacées. Ni la singularité des gestes qui les ont conçus et fabriqués. Je ressens ce livre d’abord comme une merveilleuse description, tendre et très attentive de nombre d’objets venus de toutes époques et de tous lieux, si précises et ressenties que je crois les caresser moi aussi en lisant la belle fluidité de ces poèmes, mais je le lis aussi comme une célébration des gestes humains qui les ont façonnés. On imagine les mains qui les ont faits, c’est essentiel. Je crois pouvoir imaginer que James Sacré a rêvé que le poète possède une capacité de ce genre, créer des objets avec ses mains, que le poème soit un geste, le résultat d’un geste, une forme colorée qui aurait encore ou qui aurait eu un usage, même oublié. Ce qui me semble bien arriver, d’une certaine manière, mais ce dont le poète doute fort, jusqu’à ce qu’il affirme carrément n’écrire plus qu’« un reste de mélancolie morose ». Les derniers mots du livre comportent aussi une part d’auto-réflexivité très décapante, d’autant plus que rien dans ces actions, écrire comme tisser un vêtement ou tourner un pot, ne retiendra la mort !
Poèmes mal dépêtrés
D’une guenille de mots qu’on a mal pensée
Guenille de mots qui persiste
Tu voudrais t’en défaire, mais tu devines que c’est là le cœur et le cul de ta poésie. De la poésie ?
Mais ce n’est pas sans avoir cependant écrit ces poèmes d’objets et ces poèmes-objets qu’il trouvera peut-être encore trop lyriques, tellement émouvants et remarquablement « dessinés » sur le motif en imaginant des agencements de mots qui se présentent dans ce livre comme un cadeau. Une offrande, le mot est fort. Cadeau on ne sait pas à qui, cadeau qui va dans les deux sens en accueillant une sorte de réciprocité naturelle : à tous ces objets glanés et conservés précieusement, glanés au cours de toute une vie qui s’en va, au(x) lecteur(s), à la vie même et à son cours qui s’efface, disparaît mais pas tout à fait. Et peut-être, je le ressens ainsi, comme une sorte de remerciement à une sorte de joie qui semble naître malgré tout, qui ne peut pas ou ne veut pas vraiment complètement disparaître, un étonnement qui semble convoquer le monde entier, créations humaines et dans la nature toutes espèces confondues. Tout cela pas si différent au fond, si un seul mot devient à la fois ville et fruit, dans la musique « amère » des « merveilles », comme un bégaiement stupéfait et heureux :
Ces grands plats creux andalous
Mêlent des fleurs et des feuillages
À des motifs géométriques qui du coup
Te parlent de parterres, de jardins parfaitement mesurés
Comme à Grenade ceux du Generalife :
En mes vingt ans j’y découvrais
Le goût de l’orange amère, mais celui de la vie
Comme une merveille. Dans le fond du plat
Un oiseau s’étonne entre une fleur et les feuillages.
Il y a tout ce bleu presque d’ombre
Sur la faïence autrement claire.
Des plats qu’on porte à deux mains :
Le sentiment d’être dans une offrande.
Le mot Grenade comme une offrande à mon poème.
Le suspens si particulier que ménage le poète à chaque fin de vers, et parfois en échos dans chaque vers, si difficile à lire à haute voix, donne à sentir la familière étrangeté du monde et de notre vie, (ou l’inverse, l’étrange familiarité ?). Une petite musique semble toujours sur le point de s’éteindre, toujours ravivée, soudain relancée, continuée comme une respiration, vivante. Elle recommence sans cesse l’inconnu, ce qui dure. Dans Si peu de terre, tout, un livre paru en 2000 aux éditions Le dé bleu, James Sacré écrivait des mots presque conclusifs à propos d’objets brisés, de vestiges céramiques abimés, des mots qui me semblent désigner l’enjeu de ce livre-ci, qui déploierait un effort du poème pour retenir de tous les expériences vivantes vécues un peu, bien peu mais quand même, un peu de l’amère merveille :
Tant de poteries partout dans le monde, amphores grecques ou grands bols peints des indiens Mimbres, la jarre à côté d’un arbre, si t’as soif, en passant, au Maroc…
Toute cette merveille qui s’en va, retour aux tessons, débris, ça sera bientôt plus que
De temps en temps, une brique persiste
Je ne vis pas dans un jardin de roses / Maria Mercedes Carranza, éd. La Veilleuse, collection « le verre ardent », Lausanne, 2024
Il s’agit d’une anthologie, bienvenue comme le sont souvent les anthologies de poètes étrangers dont la voix n’était jamais venue jusqu’à nous, faute entre autres de traductions. María Mercedes Carranza (née à Bogota en Colombie le 24 mai 1945, morte (par suicide le 11 juillet 2003) est une poète et journaliste colombienne. Elle a également été éditrice et critique littéraire, publiant de nombreux romans, recueils de poésie et essais qui traitent notamment de la condition féminine, de la justice sociale et de la lutte contre l’oppression. Le titre choisi pour cette anthologie, Je ne vis pas dans un jardin de roses, en rend compte. Son travail critique est caractérisé par une grande érudition, une pensée originale et un style clair et précis. Elle est reconnue comme l’une des voix les plus autorisées de la critique littéraire colombienne. Elle a notamment étudié l’œuvre de Virginia Woolf, de Simone de Beauvoir et de Julia Kristeva. Sa vie et son œuvre sont marquées par un engagement profond qui l’a menée à jouer un rôle actif dans les mouvements sociaux et féministes de son pays. María Mercedes Carranza a reçu de nombreux prix, notamment le prix national de littérature colombienne en 1993. Elle a été également membre de l’Académie colombienne de la langue.
Le traducteur Alexandre Lecoultre, que l’on ne remerciera jamais assez, propose des extraits de cinq livres différents comme une courte rétrospective. Le choix n’a pas dû être facile, mais l’ensemble est très réussi. Dans une préface très instructive et très documentée, Thierry Gillybœuf, qui avoue découvrir comme moi cette œuvre, rappelle que Maria Mercedes Carranza a beaucoup œuvré pour toute la poésie, ce qui lui a été fort reproché, contradictoirement, tantôt comme « démagogue poétique » et tantôt comme « élitiste ». Il est trop tentant de la citer, tant sa lutte reste sûrement celle qui doit être menée encore aujourd’hui :
ce que je promeus n’est pas pour les poètes, ni pour les professeurs, mais pour le public, un public, qui, dans ses différentes strates socio-culturelles, produit, lit, possède et expérimente la poésie. Ce qui est élitiste, ce n’est pas de promouvoir la poésie, mais de penser que la poésie (ou l’esthétique) n’est destinée qu’aux initiés.
La voix de Maria Mercedes Carranza est multiple. Elle va du poème plus politique et plus historique au poème très prosaïque qui se penche sur l’expérience la plus ténue, s’habiller, marcher dans la rue, mais aussi sur les grands emportements affectifs, l’amour, le désamour, la peur, le doute, la révolte. Tour à tour sérieuse et joueuse, critique, réaliste, lyrique ou ironique ou tout cela à la fois, souvent. Entre mélancolie et combativité, mais jamais au-dessus de la mêlée, complètement ici, elle écrit avec une assurance non feinte et pourtant dans l’incertitude de son utilité, répondant à Cesar Pavese dans deux superbes poèmes à l’ironie et la tendresse subtiles, « le métier de s’habiller » et « Le métier de vivre » qu’elle termine ainsi :
J’ai essayé les métiers
de cuisinière, mère de famille et poète
à grande chiffreuse d’étoiles.
Je voudrais aussi être un oignon
pour oublier mes devoirs
ou un arbre pour tous les remplir.
Mais il est plus simple pour moi
d’avouer la vérité.
Je ne suis apte qu’à des tâches désuètes :
Esprit saint, dame de compagnie, statue
de la Liberté, archiprêtre de Hita.
Je ne sers à rien.
Rendre compte de l’œuvre d’une vie en quelques mots est impossible. D’autant plus que le style de chacun de ces recueils est particulier. Peut-être en citant deux poèmes à la texture et à la forme très différente, il serait possible de faire entendre un peu cette voix, singulière, forte, cohérente et belle. Dans une œuvre prolifique, romans et essais, elle n’a écrit que cinq livres de poèmes : Vainas y otros poemas (Coquilles et autres poèmes), 1972, Tengo miedo (J’ai peur), 1983, Maneras de desamor (Manières de désamour), 1993, Hola, soledad (Salut, solitude), 1987, El canto de las moscas (Le Chant des mouches), 1997. Dans J’ai peur, comme assez souvent d’ailleurs, elle dialogue avec d’autre poètes, avec Homère et Joachim du Bellay par exemple, dans un poème plus sérieux qu’il n’en a l’air, où l’on mesure la finesse de son ironie et aussi la manière particulière qu’elle a de mêler expérience personnelle et mythologie, entretissant savamment son existence et celle de personnages rendus « immortels » par la poésie justement :
Je veux inviter Ulysse à danser
je veux boire avec lui et qu’il me raconte
de quelle couleur étaient les yeux du jeune Achille.
Je veux qu’il me chante le chant des sirènes
et me parle des nuits sans sommeil
sur les eaux de la Méditerranée.
[...]
Je veux qu’Ulysse me fasse l’amour
et qu’il me décrive au lit
les vêtements d’Hélène et si Pâris
était comme l’a peint Rubens.
[...]
Je veux qu’il me raconte pourquoi il est revenu à Ithaque.
Le dernier recueil, Le chant des mouches (version des faits) est construit en poèmes brefs et dépouillés appelés « chants ». La poète concentre en quelques mots dans chacun d’entre eux une pensée philosophique et politique dans le rendu d’une sensation devenue métaphore, dans le chant 4 par exemple, souvenir d’une bataille sanglante entre la police de l’Etat et les forces armées révolutionnaires de Colombie (en 2000) qui souligne aussi la parenté du cosmos, fleuve et fleurs ici, avec nous :
DABEIBA
Douce est l’eau du fleuve
ici à Dabeiba
elle emporte des roses rouges
éparpillées à la surface.
Ce ne sont pas des roses,
c’est le sang
qui prend d’autres chemins
Maria Mercedes Carrenza dit avoir pour ces poèmes choisi quelques noms de ville, car il lui semblaient vraiment parlants :
En Colombie, toute géographie, – qu’elle soit poétique ou non – est une géographie baptisée dans la violence et le sang. Je choisis le nom des villes en raison de leur beauté et pour parler de vie, mais je sais que la beauté et la vie portent la mémoire de la mort.
Une anthologie, quand elle est réussie, donne le désir de lire plus avant l’écrivain dont elle rend compte. Celle-ci y réussit particulièrement bien. On s’attache à cette voix – il a été dit qu’elle était celle d’une « génération désenchantée » à la fois inquiète et tranquille, qui prend en charge dans le même mouvement les élans contradictoires de « la vie de tous les jours » et les problématiques d’un pays douloureusement complexe avec éloquence et simplicité, dans des poèmes très épurés qui s’attaquent à l’oubli, au mal-être, « entre le désaveu et le sursaut » comme l’affirme son traducteur, avec une sorte d’honnêteté fière et salvatrice à laquelle l’amour ne fait pas défaut :
[...]
Cet amour est vécu peu à peu,
dans la vaisselles sale, derrière la pile
quotidienne d’habits à repasser,
parmi des cris d’enfants et des listes de course,
de crèmes pour le visage
et des ampoules qui ne fonctionnent pas.
Et puis. Chaque soir, je t’aime plus encore
Un être humain tout entier s’ouvre à nous par-delà les mers, par-delà et à travers les langues, et c’est richesse, richesse encore de se sentir si proche de cette poète, éloignée dans le temps et dans l’espace, mais là, juste au bord d’un poème :
Si le vingtième siècle
frappe à ta porte
traite-le avec douceur
c’est de moi qu’il s’agit.
La maison vide / Yari Bernasconi, éditions La Veilleuse, Lausanne, 2025
« ce qui donne vie à la vie : le flou, l’impur, l’impossible » sont des mots qui importent dans La Maison vide. On retrouve l’un d’entre eux dans un autre poème, « Carte postale nocturne n°3 » qui énonce aussi une sorte d’acte de foi :
« nous sommes vivants »,
t’avais-je écrit il y a des années, en rentrant à la maison,
Et à ce moment précis où les choses me paraissent
floues, avec mon reste de confiance gauche,
la fatigue, j’entends l’écho de ce message
comme un impératif
Plus je relis ce livre, plus je vois peu à peu chaque poème comme une photographie, floue, un peu ratée mais si précieuse ou qui s’efface ou apparaît sur la page telle une photo en train de se révéler. L’effet est troublant. Souvent, de plus, comme une photo ancienne en noir et blanc, sépia. Des cartes postales, envoyées et venues de pays traversés, au début du livre depuis l’Estonie, commenceraient cette évocation, mais ensuite la frontière entre Italie et Tessin, et puis quelques photos de famille, des gestes quotidiens. Et enfin, après avoir traversé des saisons et envoyé d’autres lettres et cartes qu’il nous adresse un peu aussi à nous lecteurs, le poète évoque une ville fantôme et ses lieux caractéristiques, le bureau de poste, l’église, la place, l’école et l’atelier du menuisier, qui pourrait bien être le portrait flouté de n’importe quelle autre petite ville. L’ensemble des poèmes semble sortir des limbes, naître sous le regard et ne jamais pouvoir vraiment devenir net avant de finir par disparaître, dissous dans l’air.
Le premier poème du chapitre « La ville fantôme » évoquerait une ville en ruines, qui pourrait être n’importe laquelle des villes déjà entrevues au cours du livre, mais rassemble en elle toutes les villes qui s’effondrent aujourd’hui, partout où se manifestent, où se sont manifestés « les vertiges de l’industrie, du pouvoir, des monuments ». Entre silence et cri, tout un poème se développe dans une langue très simple, très précise, évoquant toutes les banalités qui font notre vie et la rendent précieuse, infiniment, jusqu’ à ce qu’encore des images à peine apparues se défassent et se diffusent en nous, absolument nécessaires :
Après tant de fracas, plus un bruit ne parvient
de cette route qui s’étire et ne finit pas.
Les rangées d’immeubles laissent place à de brèves trouées
ou à des artères entraperçues, puis reviennent les maisons
avec leur jardin à l’abandon, les balançoires,
[...]
Je peux demander et crier : « Où sont-ils
tous ? » mais la réponse est ici. Vous êtes présents
oui et non. Vous remontez les années en vous confondant
dans de rares images.
Nombre de poèmes se rapportent à la guerre, son désordre, à ce qu’elle détruit. Ils évoquent l’histoire européenne, mais le propos nomme aussi le présent à travers un passé de décombres ; il est suffisamment universel pour qu’il passe allègrement les frontières dont il est souvent question aussi. Le poète les espère floues, plus incertaines et sûrement moins closes qu’elles ne sont. Certains poèmes me semblent être comme des manifestes discrets contre la guerre, à travers l’évocation de souvenirs d’autrui, de dialogues rapportés, des poèmes sous forme d’adresse :
Et si t’es seul et que quelqu’un te demande
où sont passés les camarades d’une vie,
puisses-tu toujours répondre :
« Ils sont là, près de mon cœur. »
« Mais la guerre, on ne peut que la fuir. »
La Maison vide n’est pas, je crois, un livre mélancolique. La lumière qui en émane monte lentement, avec une sorte de grande délicatesse. Rien n’est jamais saisi, à peine surpris dans sa présence. Une légère clarté enveloppe les mots, les vers, le livre entier et si nous sommes sûrs de ne pas tout avoir vu, nous avons entrevu la difficulté d’exister et une légèreté de vivre qui n’est pas vanité. Une manière très simple et sans esbroufe de « faire face ». Entre une expérience personnelle ordinaire et l’évocation plus large et plus lourde de l’Histoire qui nous porte et que nous portons, ces poèmes créent une sorte d’apaisement qui ne ressemble en aucun cas à une consolation. Dans un texte en prose intitulé « Dix lettres du futur », le poète cherche dans une réflexion à deux voix à approcher ce qui motive et peut motiver le désir d’écrire (ou de ne pas écrire), à questionner les difficultés rencontrées, à prendre en compte les échecs aussi :
Tu ne penses qu’à toi, à ton destin aveugle, dans le sillon immobile de l’égoïsme : Le véritable nœud est ailleurs : faire le choix le plus juste pour tous. C’est à cela que ça sert de tomber. La présence des autres donne sens à bien des choses. Peut-être à tout.
Rien n’est omis, ni soustrait à notre regard. Yari Bernasconi accueille, dans une écriture lyrique mais sans emphase, une vérité humaine banale, pas si facile à exprimer, pas toujours facile à assumer non plus, ainsi ce poème adressé à une enfant, mots qui embrassent toute notre fragile existence et ne savent pas toujours faire :
Tu me regardes et me fais signe du haut du toboggan.
D’autres descentes et remontées nous attendent
au seuil des crépuscules. [...]
maintenant, tu reviens avec le bras rougi,
quelques égratignures et deux larmes déjà séchées,
en guettant une réaction sur mon visage,
je n’arrive pas à te dire : « ça n’arrivera plus. »
Le poète exerce dans chaque poème un art consommé de l’esquisse qui nous laisse comme lui dans une sorte d’attente ; elle nous oblige à tendre l’oreille, à regarder mieux. Il ne sera jamais sûr de connaître mieux ce qu’il dit que nous en le lisant. Nous partageons une ignorance et une incertitude qui ne se satisfont pas d’elles-mêmes. Il cherche à saisir, n’y parvient pas. Mais en n’y parvenant pas, il est au plus près d’une vérité fragile, inquiète, décisive et impossible à arraisonner. Nous partageons aussi une solitude attentionnée, qui prend naissance dans cette attente et cette quête. Dans le poème intitulé « La maison vide », le dernier vers sait que c’est nous qui avons la charge du passé et de l’avenir. À la porte fermée de celle-ci dont il « est venu chercher les clés », il demande avec insistance et inquiétude : « Y a quelqu’un ? » . La question « Y a quelqu’un ? » peut devenir obsédante et jouer sous plusieurs aspects dans l’histoire individuelle , mais aussi dans notre histoire collective. Qui écoute ? Qui parle ? Que créons-nous quand nous écrivons ? Quelles rencontres ? Je ne connais pas l’italien, mais la belle traduction d’Anita Rochety semble avoir réussi à transporter d’une langue dans l’autre la musique si ténue et si tenue qui court d’un poème à l’autre pour en faire un espace très cohérent de multiples résonances à la fois sonores et signifiantes, ce qui n’empêche pas cette musique de rester très évanescente, à peine tangible, parfois comme murmurée, ne sachant pas où elle va et pourtant :
Je m’assois,
attendant des mots que je ne connais pas,
au bord d’un vieux et toujours nouveau
vertige.
Contre-jours / Patricia Castex-Menier, éditions L’herbe qui tremble, 2025
Claires-voies, c’est le titre d’un autre livre de Patricia Castex-Menier qui me revient, un livre ancien déjà ; il est aussi écrit avec des mots doublés de leur silence, dans leur plus grande simplicité, dans la venue d’une clarté, toujours. Entre ombre et lumière, une clarté humaine. Le style de Patricia Castex-Menier est sensible dès le premier mot, dès les premiers mots de chaque poème, toujours seuls sur la ligne, presque toujours monosyllabiques, un son encore insignifiant d’où vont naître quelques mots, puis un poème, toujours bref, chaque vers lui aussi fait de quelques mots. Une sorte d’ascétisme poétique. Et même dans un livre de deuil, celui du compagnon de tant de jours, il en sera ainsi.
Le premier poème pose le cadre, circonscrit le lieu, notre espace-temps de vivant-mortel, d’où le poème s’extrait, d’où le poème parle, un geste en deux temps, entre le « rien » et le « tout » que coordonne un « mais » qui s’arc-boute et tient bon, sans mentir :
Rien
d’encore trop haut
sur
l’échelle de la douleur,
Vient-on
de me répondre.
Mais
cela
ne veut rien dire
tout
ton corps est dans ton âme.
Le dernier poème, lui, offre un mot, merci, une forme généralisée de remerciement comme le livre entier, adressé à celui qui va mourir, à celui qui est mort, mais dit par lui-même, encore une fois. Un « merci » adressé à la vie même si la poète a « renoncé depuis longtemps à l’idée merveilleuse de l’âme », un merci à ce qui a été, merci aussi peut-être à tout ce qui va continuer. Merci, ici dans sa plus belle acception, merci, ce mot d’où vient peut-être toute poésie, qui fait naître toute voix (même la plus désespérée, même celle qui y semblerait le moins prédisposée ?) :
Merci,
as-tu dit
ce
mot ultime
qui
sacralise les lèvres
Les poèmes déroulent une sorte de constat sans fioritures, au lyrisme complètement intériorisé. Comment un constat peut-il être aussi poétique, aussi dense de sens ? Lorsque Patricia Castex-Menier se dégage de tous les euphémismes, « arase » encore plus qu’elle ne le fait à l’ordinaire « toutes les images », qu’est-ce qui fait que tout fait poème dans ses livres jamais très longs non plus ? Que se passe-t-il entre l’emploi non religieux du mot « sacraliser » et le constat de l’absence, réelle, tangible, terrible :
L’absence
déjà,
cette
présence gigantesque.
L’absence s’écrit dans de minuscules et nombreux détails devenus trop grands (ou trop petits ?), un oiseau qui chante au matin, un banc où l’on aurait pu s’asseoir à deux, une feuille qui bouge, une couleur qui envahit l’espace, le monde entier à toutes petites touches :
le
cerisier cette année
ne
t’a pas attendu pour fleurir
L’indifférence du monde, et son mouvement perpétuel, l’indifférence des humains comme des arbres, des fleurs ou des oiseaux, est absolue. Seuls peuvent alors veiller des mots qui, parce qu’ils énoncent le poids du manque – manque de l’autre et manque aussi de la relation qui instaurait un monde partagé et partageable, ne le rendent pas plus léger, mais plus présent. Peut-être alors est-il possible de vivre avec ce manque ? En affirmant, en nommant, même sous forme de questions terribles, quelque chose prend forme humaine et devient paradoxalement soutenable. Un instant, un instant seulement qu’il faudra arracher à nouveau et reconduire, car « c’est une partie de bras de fer ».
À
tes yeux
le
monde n’est plus le monde.
Mais
dans tes yeux
où
sont tes yeux ?
Le dernier « tu » du dernier poème s’adresse au passé composé (« as-tu dit »). Il est déchirant d’imaginer qu’il ne sera plus adressé à cette personne-là, dans l’orbe de cet amour. Le « je » s’en trouvera transformé, mais ne renonce à rien. La poésie de Patricia Castex-Menier semble allier en même temps une sorte d’abstraction et une rematérialisation du monde, une « incarnation » née comme par miracle de cette abstraction même. Dans ce livre plus que jamais, dans ces poèmes où il s’agit d’assumer l’impossible qui a pourtant lieu, la perte et l’avancée dans un « Premier / printemps / que l’abîme fend en deux », la poète cherche la plus simple manière d’écrire. Les images ne se sont pas absentées, mais elles sont réduites elles aussi à leur ossature et deviennent une puissante « tectonique / des plaques » qui restructure l’espace en y inscrivant la violence de cette absence en tant que telle. Sans faux-semblant. Sans échappée. Sans ailleurs. Et quelque chose s’ouvre qui n’est pas une illusion, mais un geste nouveau et ouvert, que les très belles encres et acryliques de Shi Qi accompagnent d’autres gestes d’une grande justesse. Patricia Castex-Menier les salue ainsi, manière de continuer en la partageant la méditation qui a traversé et nourri ce livre si clair, si entier et si intense :
Qu’aurais-je pu souhaiter de plus intense, pour accompagner l’âpre chemin de ces poèmes, que l’œuvre de Shi Qi ? Tout y est mouvant tel le geste du pinceau, tout y est profond tel le secret de la couleur dans l’étendue même. Sobriété des formes, et tout est suggéré : une déchirure, l’obscurité qui avance, un rideau qui tombe, les éclats de la lumière qui malgré tout s’insinuent, les échos du vivant, des plis de matière comme un livre pour la mémoire.
La ruée vers l’ombre / Arthur Billerey, Editions Empreintes, Chavanne-près-Renens, 2023
C’est un drôle de livre. Au premier survol, je n’ai pas été séduite. Je crains les jeux de mots et même celui du titre, La ruée vers l’ombre, je ne savais pas quoi en faire. Je ressentais comme une facilité le risque pour le poète de laisser aller ce qui vient si facilement dans ce rapport ludique entre les mots. Une première lecture avait un peu conforté ce sentiment, même si j’ai pourtant senti déjà une force qui venait de plus loin, qui m’attirait. Et je suis revenue. J’ai lu et relu. Il m’est venu le désir d’apprendre un ou deux de ces poèmes, ce qui me permettait d’en mesurer l’étrangeté et la légèreté, dans le même mouvement. La ruée vers l’ombre, oui, ce titre ressemble à la légende d’un petit dessin d’humour noir très réussi qu’on imagine bien et met en branle nombre d’interrogations pressantes jusqu’à des questions plus directement politiques, mais tout aussi sombres si on le laisse glisser vers « la ruée vers l’or ». Il désigne bien la forme du livre, à la fois sérieux et léger, jamais cynique, au plus près de la réalité des humains d’aujourd’hui.
Il n’est pas si courant de lire des livres de poèmes que taraude réellement une inquiétude dont on ne saurait dire si elle est seulement d’ordre écologique et pas plutôt d’un ordre beaucoup plus général, plus philosophique. Que sommes-nous et que faisons-nous et comment le faisons-nous ? L’air de rien, dans une sorte de classicisme affiché, très musicaux par le choix de la rime et de vers comptés dans une grande souplesse, les poèmes pour la plupart composés de distiques, le poète semble vouloir écrire comme des complaintes – j’ai souvent pensé à Verlaine – , presque des élégies aux vers plus ou moins comptés, plus ou moins rimés, que l’humour souvent désamorcerait presque, mais jamais vraiment complètement. Chacune reste aussi narrative, pas facile d’en citer quelque passage sans avoir le sentiment de perdre l’important de l’histoire.
Il est souvent question du dérèglement climatique, dans sa version brûlante, brûlée, inquiète : « le futur est ce mourant qui nous tisonne » . « mes soucis sont fondés », poème qui « tourne comme une bourrique » sur lui-même comme le poète, engrène question sur question du genre de celle-ci :
[...]
par où filer quand et qu’allons-nous faire
pour sortir de ce liseron de fer
ou celle-ci qui semble une question filée comme on dit une métaphore filée, entre jeux de mots et glissements de mots les uns dans les autres, et se termine par un petit proverbe pas si anodin que ça, comme une pirouette mais pas seulement :
qui sauve quoi au cours de cette vie
dont on oubliera les premières vignes
le premier rire et la première eau bue
le guerrier caillou sur lequel on bute
et qui continue sa course insensée
sans qu’on puisse jamais le ramasser
mais quelle allure est-ce le feu au lac
sur les quais les marchés sont écarlates
au fond de moi des soucis enflammés
brûlent comme ils n’ont jamais brûlé mais
comme on dit c’est à la fin de la foire
qu’on compte les cendres sur le trottoir
Ce livre est plein de questions et bien sûr, l’ombre est le fil qui passe à travers chacune d’elles, le mot « ombre » dans toutes ses acceptions prend toutes formes et lève une réflexion à travers tous les sens de ce mot. L’ombre de chacun, preuve fragile de son existence, l’ombre de la nuit peut-être protectrice, l’ombre désirable car elle est l’autre nécessaire de la lumière, l’ombre dont l’absence, si elle venait à manquer, inquiète plus encore :
imagines-tu la terre sombre
l’ombre du jardinier qui s’arrête
faute de lumière et de bêche
de doter nos profondeurs ?
Entre trop et pas assez de lumière, notre monde tiède et vivant cherche et trouve et cherche sa place, « la moindre bête oubliée », « le frisson des feuilles du tremble, « nos ombres endimanchées » et « la moindre graine égarée ». Quelqu’un a peur de la perdre. Et il me semble suivre dans chacun des poèmes quelque trace d’une appréhension qui imprègne tout le livre, sans qu’il pèse. Et c’est peut-être cela qui surprend le plus, la légèreté de chacun de ses textes, leur élégance presque nonchalante parfois, alors qu’une sorte de mélancolie les habite, au fil d’une eau toujours convoquée, car elle reste l’élément majeur de notre vie et de la vie terrestre. Le premier poème est intitulé « la plus belle eau », un rêve d’« eau nouvelle », « la plus belle eau pour l’avenir ».
Certains poèmes sont adressés à Wislawa Szymborska dont l’humour qui peut aller jusqu’à l’ironie mordante rappelle sans conteste celui qui teinte beaucoup des poèmes d’Arthur Billerey, à Jacques Tornay dont la belle simplicité et le sens de la responsabilité du poète accompagnent bien ce livre et surtout le poème qui lui revient : « j’ai des comptes à rendre ». Quant à Alexandre Voisard, je vois surtout un hommage au poète qui avait la poésie chevillée au corps, poète honnête aussi, poète dans la précarité du monde. Ainsi dans le poème qui lui est dédié « Allez à l’ombre » :
[...]
disparaissez comme autrefois
comme l’animal fossile sous le sable
ce sera rapide votre respiration s’égoutte
on dirait du linge humide et propre
alors qu’autour il y a si peu de joie
si peu d’eau à verser dans la gorge
si peu de gorges qui peuvent parler
et vous dire je suis là pour t’aider
au milieu de votre nuit provisoire
où la peine jette ses dés
faites entrer l’accusé
comme le fleuve dans l’arène
et advienne que pourra
Si je dis honnête, c’est parce que, finalement, La ruée vers l’ombre me semble un livre honnête – ce qui est pour moi une grande qualité ! et en cela plutôt courageux en ces temps où beaucoup se défilent devant la tâche d’écrire des poèmes dans l’expérience de vivre un moment difficile et inédit de l’histoire humaine, où « le rire ne fait pas / chuter la température », mais où la poésie donne à partager un élan humain de mots moins faux peut-être, malgré tout, dans la comédie que nous nous jouons et à laquelle nous essayons d’échapper, ce qui n’est certes pas chose nouvelle, mais s’avère presque impossible aujourd’hui ! Honnêteté est lié à vérité. Ce livre au titre un peu cruel et si juste donne à sentir l’urgence d’une situation qui sans paraître désespérée déstabilise tout l’être, mais qu’en est-il au fond de chaque mot, de chaque vers, de chaque poème ? Ce livre m’a sortie un moment de mes habitudes de lecture. Et pour longtemps, je crois. C’est une chance imprévisible et heureuse qui me donne envie d’en recommander vivement la lecture.
27 fois la muraille de Chine : je me suis posé la réponse , éditions théâtrales, 2025 M’ont murmuré les campagnes / Milène Tournier, éd. Le castor Astral, 2025
« Alors que j’entre dans la barre de recherche de Google « dire je », ma requête est transformée en « dire je t’aime ». [...] Au lieu de modifier et préciser ma recherche, je suis volontiers l’algorithme et la piste proposée par le moteur de recherche et m’interroge à mon tour : qu’est-ce-qui nous intimide dans la formule canonique de l’amour ? Quel mot, au sein de l’assertion, nous paraît indicible ? Quel mot nous engage, nous implique ? Est-ce le caractère par trop sacralisant du verbe « aimer » qui semble, bien que conjugué au présent, signer un pacte, sceller un tour de vie ? Ou bien peut-être est-ce l’adresse qui nous gêne, quoiqu’elle cherche à se faire la plus discrète possible, [...] Ou, enfin, notre panique s’enracine-t-elle dans ce « je » qui surplombe la déclaration, qui l’origine et la signe en même temps, dans ce petit mot qui dit « moi », qui me désigne et me hisse dans le langage, qui me fait apparaître à l’autre ? Toute parole en « je » serait-elle, comme semble le suggérer Google, une parole qui s’adresse, qui cherche sa complétude, son destinataire ? »
Je cite ce passage de la thèse passionnante de Milène Tournier, intitulée Figures de l’impudeur : dire, écrire, jouer l’intime (1970-2016, car j’y trouve en filigrane un des moteurs de sa démarche poétique : la construction de la subjectivité dans un rapport à l’autre, la poésie comme langage adressé et un questionnement sur les rapports entre les êtres humains, comment ils adviennent aussi par le langage. Je ne vais pas entrer dans les arcanes de 27 fois la muraille de Chine : je me suis posé la réponse, livre que j’ai failli ne pas lire tant tout mon être résiste à un dialogue de ce genre, un dialogue avec une « intelligence artificielle » qui n’a d’artificiel que le nom, puisque nous savons bien qu’elle est faite de l’asservissement éhonté de tant de cerveaux astreints à cliquer du matin au soir dans l’abêtissement déstructurant d’un travail cérébral à la chaîne imposé, peu ou pas payé ! Et puis le titre m’intriguait, cette réponse qu’il avait fallu que la poète se donne elle-même à elle-même, oui, je trouvais ça si étrange. Alors, je l’ai lu. Ce livre m’a étonnée et m’a paru si juste. Oui, du moins pour le moment et j’espère pour longtemps, le discours de la machine, si séduisant au demeurant dans les premières pages, se dénonce peu à peu lui-même au cours de l’écriture et de la lecture, devant des questions parfois curieuses de Milène Tournier et en face des réponses jamais étonnées ou perplexes de la machine : il n’y a personne à l’autre bout, aucun corps vivant-mortel-parlant, seulement une sorte de soumission absolue au discours, une disparition de la langue dans la langue. Personne ne répond, bégaie ou se trompe, ne résiste ou appelle. La poète a dû s’en convaincre, sûrement. En tous cas, j’ai été plongée dans une sorte de troublante sidération. Et j’ai éprouvé un grand plaisir à retrouver, moi, l’usage de la parole en échangeant même des mots de tous les jours les plus banals avec mes proches faits de chair et de sang qui seraient à un moment ou un autre, inévitablement impudiques, en bonheur comme en désarroi :
Et n’avoir que ma vie à opposer,
Sans les mots, si peu les mots, pourquoi les mots, mais ma vie, pour n’aller pas où tous allez,
Comme la vache renâcle pour l’abattoir, et tourne ses sabots de côté. bientôt tout se tient là, sur ses pattes pliées de profil,
Et comme l’enfant hurle dans le train, dont personne ne sait à quoi le train l’arrache ou vers quoi il le mène,
Ma vie, pour à un certain endroit,
M’être tenue moi aussi
Les pattes pliées
Et bien sûr qu’à la fin
La bête meurt
Toutes les bêtes meurent.
Dans Et m’ont murmuré les campagnes, livre surprenant – on attend plus Milène Tournier en ville et déambulant à pied par rues et quartiers, on rencontre plus de vaches, d’oiseaux, de saisons, de temps qu’il fait, des paysages naturels ou agricoles, mais pas tant que ça finalement, mais ils y brillent considérablement :
Le long des champs de colza venaient immédiatement les mots :
Champs de colza
Et : jaune
Mais aussi, presque aussitôt :
les mots : ciel et bleu
Parce que les champs de colza étaient l’endroit où le ciel se superposait le mieux
Avec l’art de faire monter des métaphores et des images sans qu’on s’en aperçoive des descriptions les plus ordinaires, elle écrit à la campagne et fait résonner peu à peu tous les mots les uns avec les autres « dans une forme de métonymie et simplicité » comme elle le déclare elle-même dans une « carte d’identité poétique finale ». Elle se méfie un peu d’elle-même lorsqu’elle sort de la ville :
Elle dit « « J’écris avec mes clichés, je sais bien. » Et cette déclaration fait rire sa famille et ses amis. Et Milène sourit aussi qui veut croire, quand même, que l’écriture fait autre chose de nos clichés et de nos poncifs.
Elle marche et glane des mots, prononcés par l’un ou l’autre dans un français familier et très imagé, des vieilles personnes souvent, le temps d’un aperçu qui fait poème à double fond et drôle d’adresse au cosmos tout entier :
Devant le coucher de soleil,
La dame, outrée : toi on t’a pas vu de la journée, et là tu te montres quand tu disparais !
Elle traverse les paysages souvent en train, le train qui devient un personnage d’une réalité rurale par ailleurs plus ou moins dévastée, un monde parfois en déshérence, un monde plus ou moins habité, surtout, un monde plus ou moins habitable. Elle y marche beaucoup, puisqu’elle écrit généralement en marchant, et elle décrit :
J’ai marché au milieu des tracteurs qui bloquaient l’autoroute, des panneaux à l’envers, des lassitudes, des rages, des hontes et des suicides. J’ai marché entre le secours et la peur du vétérinaire. J’ai marché et longé les pères et les fils et le métier transmis au milieu du monde qui lui n’est pas le même. J’ai marché entre les maisons éclairées et la comptabilité du soir. J’ai marché près des ravages des oiseaux et des insectes au nom des pesticides. J’ai marché [...] près des vitrines d’interim tout ensommeillées d’aube. J’ai marché près des villes universitaires les plus proches. J’ai marché près des retours de tous ceux nés ici, un jour partis et, un autre, revenus. J’ai marché près de deux soulagements immenses, partir, revenir.
Elle écrit des célébrations du monde, des humeurs du paysage, et même des vaches. Elles prennent peu à peu en se déroulant la forme d’une ode enthousiaste à la vie :
Merci les mastications patientes et ma respiration. Merci leurs cornes mes mots. Merci ma bouche et leurs mamelles l’endroit où être fragile. Merci mes seins et leurs museaux, celui où être le plus doux [...] Merci les histoires. Merci aussi la fin des histoires. Et seulement le réel. Et les choses au cœur des choses. Et tout là. [...] Merci le roulement et les réincarnations simples de par la terre devenir morte et devenir l’engrais d’où s’extirper le prochain brin d’herbe, merci que la mort nourrisse la vie.
Pronom troupeau. Individu dispersé
Entre poèmes brefs comme autant d’instantanés saisissants, textes plus longs où s’enroulent des impressions fugitives et des réflexions plus générales, Milène Tournier glisse des extraits de journaux tenus dans la durée, non datés, parfois faisant référence à des gestes d’enfance avec ses parents, à des voyages plus récents, qui s’entretissent avec les poèmes facilement. En lisant ce livre qui diffuse en de nombreux et vifs surgeons de toutes sortes, je me dis qu’il pourrait aussi tenir entier dans un des brefs poèmes si denses. qui le ponctuent. Il deviendrait alors comme un petit noyau, une graine de poésie, un à venir :
Il y avait les jours de confidences
Et, d’autres fois,
juste partager un fruit.
Ce qu’il est, finalement, un à-venir dans le langage, une ouverture vers ce qui nous rend humains, vivants-mortels sur la terre, sur cette terre-là que Milène Tournier arpente sans relâche avec un désir, un accueil immenses et si rares dans une telle intensité :
Tout ça s’enchaîne avec logique et grâce
Pense la vieille,
En regardant les nuages.
là où ça veille / Alexis pelletier, éditions Tarabuste, 2025
À première lecture comme à relecture et relecture, ce livre crée en moi un grand soulagement intellectuel et sensible. là où ça veille paraît après d’où ça vient, titre d’un autre livre bouleversant : est-ce le même lieu, la même origine, ce « où », ce « ça » ? Je ne sais pas, ni ce que c’est, ni comment ça s’appelle (éditions Tarabuste, 2013), autre titre mystérieux écrit dans une langue qu’on dit « familière ». La poésie d’Alexis Pelletier, qui me semble chercher à travers elle ce qu’il y a et ce qui se passe dans « la masse noire des mots », opère une sorte de miracle, car plus s’épaissit l’énigme à mesure que nous avançons dans le poème, à mesure qu’il s’interroge et nous avec, plus s’éclaire ce que nous pourrions faire de la langue pour ne pas la fausser, ne pas la trahir (ou le moins possible). Plus apparaît sinon la vérité, du moins ce qui permet de contrer le mensonge et les falsifications mortifères qui empoisonnent les relations humaines et la vie familiale, sociale, politique même. Faible et modeste lumière, certes, mais comme la « clarté nue » que sa mère a voulu entendre dans un choral de Bach avec lui avant de mourir, le poète la cherche, la découvre dans une sorte de remise à neuf des mots, dans le rythme renouvelé et répétitif d’un chant, peut-être et même sûrement un chant d’amour :
[...] choral en boucle maintenant et qui
réveille les regards qu’elle a eus dans le vide
puis vers moi puis les yeux fermés pour mieux entendre
quoi je ne sais pas
la nudité de la mort
qui vient
la vie jusqu’au bout de la mélodie
la force de l’amour sans mot l’énigme reste
[...] cela
cesse là c’est cela refrain la mort l’amour
continue au-delà
musique dans nos corps
et la clarté de
cette lumière amoureuse
Dans Trois entraînements à la lumière, Alexis Pelletier écrivait :
j’ai l’impression malgré la lumière
d’avancer en aveugle ou bien d’être perdu
car de ma relation aux mots je ne sais rien…
Le deuil d’une mère pousse encore plus le poète à essayer de ne pas dire quelque chose qui en blesserait le sens, qui faillirait à l’expression d’une inquiétude, d’un réel effroi, d’une ignorance trop grande. D’un substrat complètement autobiographique souvent analytique, très sensible – cette sensibilité résiste à tout pathos qui deviendrait mensonger, Alexis Pelletier cherche une expression juste, qui n’enjolive pas, qui ne fige rien. Tout devient sujet à caution et surtout l’attitude de celui qui parle, qui n’est pas toujours « fier de sa vie à ce moment-là ». Il est poussé, ou tenu, par la mort à tâtonner encore plus dans et à travers les mots, à travers ce qu’ils peuvent signifier pour toucher ce qui serait le plus exact, le plus honnête, sachant qu’elle, la mort, gagne toujours, (presque) toujours :
thrène
la mort nous vole tout de ceux et celles
qu’on aime sauf l’amour qu’on leur porte toujours
et le radotage de l’écrit tient aussi
de ce qui radote ou bégaie dans l’existence
du souvenir plus ou moins sombre à la lumière
Dans ce livre, la lumière varie souvent, de « assez sombre » à « assez vive », de « plus ou moins sombre » à « assez sombre », de « un peu sombre » à « sombre ». Elle éclaire plus ou moins le souvenir ou le souvenir la fait briller mieux, c’est selon le pli des digressions. Je dis digressions, je devrais dire c’est selon le flux et le reflux des vagues lentes des vers, d’alexandrins en alexandrins qui viennent et reviennent inlassablement, cherchant à affiner le sens par un effet d’accumulation, voulant ne pas se dérober. Il s’agirait plutôt d’un jeu d’ondes autour d’une pierre qui serait tombée dans l’eau, ici la mort de la mère, mort à laquelle il n’a pas assisté, qu’il n’a pas vue ni perçue avec ses sens, et dont la réalité violente et douloureuse porte une interrogation cruciale sur le rapport entre les mots et le réel, qui va croissant :
c’est un peu comme si j’avais découvert tous
les mots après la mort de Maman et enfin
saisi que jamais leur rapport au réel ne
va de soi sensation d’une lumière sombre
souvenir mélangé chaîne incompressible ou
magma qui me poursuit dans ce livre depuis
plus de vingt-huit années un assaut comme si
vie et mort ne faisaient qu’un avec aucun mot pour
dire exactement ce deuil
[...]
Ces ondes relancent une phrase comme sans fin, entremêlant sans la casser les fils brouillés, parfois confus, d’une chronologie bousculée, tendue vers un présent que l’on écoute et dont on entend la musique, claire et précise. Comme une basse continue soutient l’ensemble, l’intensifiant, lui donnant corps, les cercles s’agrandissent peu à peu jusqu’à envelopper l’ individu, la famille et la société, en répétition, en variations et toutes sortes de buissonnements. La phrase de ce livre trouve ainsi substance en se densifiant progressivement. Elle vibre. Longtemps. Ce livre est la reprise de deux autres tentatives de mise en poème depuis une mort survenue il y a de nombreuses années, pour parvenir à dire, à dire quoi ? sinon la difficulté à dire la mort, l’impossibilité même de répondre à cet événement quand il surgit dans notre relation avec un proche aimé, une mère plus particulièrement :
dans ce récit c’est peut-être quand je n’arrive
à rien que la mort fait entrevoir dans la fin
du monde qu’elle signe toujours une masse
obscure une angoisse un effroi sans nom
c’est là
que vient l’envie de te prendre dans les bras ou
plutôt que tu me prennes absolument
ça
répond au besoin de consolation intact
impossible à rassasier
je ne connaissais
pas le livre de Stig Dagerman quand Maman
est morte je ne te connaissais pas non plus
Le poète mentionne des détails anecdotiques et essentiels avec la naïveté qui les accompagnait et les accompagne encore : que cette mère aimée voit par exemple son nom sur la couverture d’un livre, qu’il soit fier d’avoir acheté des livres de poésie en guettant son approbation ... Des phrases de la mère malade le poursuivent jusqu’à aujourd’hui et l’étonnent par leur énorme charge émotionnelle. Ainsi : « s’il te plaît, il faut me suicider, mon chéri » ou bien « Allez, hop, je me lève », prononcée par une femme grabataire encore dans le désir inouï d’exister. Des notations sur des errances dans la ville parmi des gens mal rencontrés et pas vraiment ou pas assez aimés, des réflexions plus philosophiques prennent parfois un tour un peu désabusé. Un monde absolument personnel se révèle sous la forme d’une longue complainte, d’une lenteur qui effraie, qui émeut à l’orée d’un rêve :
un concert sur une plage à marée montante
on n’entend rien aucun son aucun mouvement
les musiciens disparaissent dans la mer qui
donne l’impression de noyer le paysage
impossible de fuir cela procède avec
une lenteur qui paralyse jusqu’aux larmes
Le flux du poème s’attache à transformer cette lenteur insoutenable en pesanteur, nécessaire pour lester l’affirmation d’une présence à travers le questionnement d’œuvres chorégraphiques ou musicales, ou d’un sonnet de Shakespeare. Revient un vers plus particulièrement dont le poète questionne différentes traductions, manière aussi de faire jouer longuement le mode des variations vers une conclusion mouvante et émouvante :
Darras sans le e serait-il le plus direct
La mort une fois morte, la mort n’existe plus
c’est ce qui vient
Maman est morte
et ça s’en va
chanson qui me sourit dans la mort et l’amour
À travers questions et incertitudes ajustant plus ou moins et peu à peu le « récit » jusqu’à ce qu’il retienne tout « ce qui n’en finit pas » (Michel Deguy) dans ses mots, dans les vers qu’il porte au devant de lui pour en faire une sorte d’obsédante mélodie, Alexis Pelletier s’appuie sur une certitude qui éclaircit l’ensemble du livre et redonne à la lumière la dynamique continue et affective de son incertain surgissement :
la certitude
de voir se jouer dans l’épreuve
de la mort le travail d’écriture et le deuil
sans fin et l’amour
c’est peut-être ce qui n’a
pas de mourir dans la mort de l’amour
je ferme les yeux je te vois je tiens ta main
un souvenir dans une lumière assez vive
Nature en décomposition / Camille Loivier, Backland éditions, 2024
Philippe Jaccottet avait nommé la poétesse Anne Perrier « L’écouteuse », elle qui s’était penchée sur le « très pauvre, l’infime et le perdu ». Je le dirais aussi de Camille Loivier. Dans Nature en décomposition, ce sont les sons qui me parviennent d’abord, pas forcément une musique, non, des sons, pas forcément agréables non plus. Dès le premier poème, la poétesse écoute et il en sera ainsi jusqu’à la fin. Elle écoute « les borborygmes de la terre » et elle entend « un bruit de feuilles sèches », « les mouvements minuscules », elle colle sur les pierres « (son)oreille pour écouter la dilatation de leur corps comme un murmure ». elle prête l’oreille aux « bruits sourds de la forêt rasée », les froissements, les frottements des feuilles, elle entend « le cri de l’effraie / (intimité palpitante et fragile) ». Elle espère « entendre des glissements de lombric », elle entend « juste une note qui vibre dans la gorge ». « Les lilas chuintent en frou-frou ». La chaîne du puits qui « sonne creux » grince, comme une « plainte », une « lamentation ». Elle aperçoit « (l’)âme crissante des étoiles ». Et dans le silence « un seul oiseau y porte son chant frileux ». Dans ce livre, par de subtiles et si nombreuses résonances convoquées qui se font écho, tout bruisse. J’entends même alors le bruit de tous les verbes, ruisseler, respirer, frémir, tomber (si c’est une feuille), plonger, couler, mâchonner, se glisser, déchirer, entailler, marcher, frissonner, même effleurer devient un geste sonore, à peine, mais sonore. Tout est devenu corps sonore, le corps sonore de la langue du poème, peut-être celle que Camille Loivier évoquait dans Swifts (éd. Isabelle sauvage, 2021) :
Dans ces temps d’aphasie où je cherche un chemin entre les langues
les swifts s’élancent dans la vitesse des remuements
leurs cris absorbent l’air
leurs cris stridents sans voir
peut-être suis-je enfin en train d’apprendre à parler
cette autre langue, on ne la perçoit qu’à l’écoute
elle a son bruit qui va loin
ralentit
rassemble
Pour une telle attention portée à tout ce qui existe, les autres sens ne sont pas en reste. Voir, qui installe une distance entre le monde et soi n’est pas le sens le plus important auquel il est fait appel ici. Le monde puissamment terrestre qui se lève de ces pages reste plutôt de couleurs incertaines, quand ce n’est pas celle de l’humus qui s’impose, celles de la nuit aussi, celle de l’eau boueuse, celles d’un monde végétal en décomposition lente qui se transforme et auxquelles la poétesse s’entremêle à travers et dans le même mouvement diffus pour mieux sentir ce qui arrive – pour quelle mue, peut-être une autre définition du vivant-mortel ? Voir écoute.
une autre vie commence
un pas qui a perdu son assurance
l’œil ne sert à rien
on peut baisser les paupières
perdue la direction du vent
entourée de souffles
on se recroqueville
la nuit se concentre
Le toucher se fait sens essentiel, toucher écoute aussi. Le mot « caresse » revient plusieurs fois et clôt le livre. Les mains, la peau, touchent et sont touchés dans un présent hypersensible qui étend même son désir de communication jusqu’à un passé inconnu qui se tend vers un à-venir inconnaissable, créant ainsi une sorte de boucle temporelle :
ceux qui ont été là avant nous
si l’on pouvait sentir leur caresse
leur besoin de nous connaître
C’est par le toucher qu’il est le plus intense de faire apparaître une des lignes directrices de ce livre, l’invention d’un dehors et d’un dedans que Camille Loivier cherche et parvient à contenir dans une sorte de dedans, une intériorité généralisée, mais en évoquant des relations avec un dehors qu’elle apprivoise, qu’elle incorpore, qui la transforme et qu’elle transforme. La peau reste une métaphore vivante pour elle. Elle apporte dans le poème toute la porosité rêvée entre une chose et une autre, un état et un autre. Le dedans et le dehors se rencontrent, se fondent l’un dans l’autre. Avec l’eau, ce n’est pas trop difficile, c’est un élément qui s’y prête :
l’eau pénètre les bottes par l’intérieur
peu à peu
peau contre peau
l’eau du corps
et l’eau hors du corps
se rejoignent
Ce n’est pas si facile avec les pierres, avec la terre, avec l’herbe, mais pas impossible. La fusion, l’intrication, sont peut-être nécessaires si l’on imagine le monde naturant – ce qui est en train d’arriver – comme un tout dans lequel rester, dans lequel retourner pour se soustraire à la pensée philosophique, politique et économique qui sépare le sujet de l’objet, idéologie mortifère faisant de la vie autre chose que le composé dynamique et relationnel d’un ensemble de phénomènes et d’entités en perpétuelle mutation :
– à peine l’espace de notre profondeur –
on touche les parois d’une alvéole
le temps de remplir d’air une poitrine écrasée
on est dans la roche, dans une montagne
au milieu d’un pré
(rentrer à l’intérieur d’un brin d’herbe)
et ne pas pouvoir s’en extraire
Les poèmes de ce livre, tout en se décomposant rationnellement en plusieurs chapitres dénommés si justement cycles – eau, terre, feu, air, pierres, bois et nuit – s’ordonnent en un grand cycle général revitalisant. Ils effectuent une conversion au processus organique et profus qui préside au vivant et inclut la mort, une décomposition perpétuellement transmutatrice. Cette conversion est rebutante parfois, accompagnée de résistances nécessaires et vitales elles-aussi, elle est peut-être le terreau d’une autre sorte de lumière :
je veux sortir, en courant
tombe, car la lumière fait un croche-pied
chaud soudain chaud
à l’intérieur de la cavité, nous aurions oublié
quelque chose de nous-mêmes
aimer la tombe, s’ouvre le corps
[...]
l’herbe pourrie et la chaleur torride ont dû se rencontrer
[...]
cette lumière est sans faisceau
traversant le corps
végétale
il faudrait demander le nom
rien d’autre n’arrive
on est entouré de tumultueuses forces
puis sur un doigt
sur l’épaule
puis sur le nez
le mot vient, il s’articule sur la peau
lucioles
Ce n’est pas nouveau dans l’œuvre de Camille Loivier. Le travail poétique consiste à découvrir, à apprivoiser une part d’une part de notre réalité volontairement occultée par les discours ambiants . C’est un travail intérieur, lent et aventureux. Elle écrivait déjà dans Cardamine :
j’aimerais rentrer dans la terre dans son silence
basculer dans une sorte d’évanouissement
car le mouvement doit être souple sans contrainte
on ne sait pas il suffirait de se rétracter
Elle y donne à sentir la force vivifiante « d’un jardin où l’on se retire/où l’on s’enfonce en soi-même / endroit difficile à trouver », sur et dans cette terre dont nous sommes faits, dont nous sommes inséparables :
la terre n’est pas ce que l’on croit
de la terre
quand on la retourne
motte de trois règnes
caillou blanc ombilic racines
entortillent le tout
inséparablement
et là-dedans moi
un paquet de quoi
de quoi suis-je inséparable
Une réponse claire sera proposée par des plantes à la fin du livre. La poétesse n’est pas si loin d’elles, du moins je le crois un peu. Dans un monde terrestre très abîmé et gravement menacé par une incompréhension de ces processus d’existence et de régénération, cette réponse s’affirme comme la seule possible, celle qui contient au moins une part de totale justesse :
pas de place pour une autre feuille
c’est fini
de revivre sans cesse
on ne peut encore
y croire
air, lumière, eau
altérés
les plantes vivent de mouvements lents
l’éther peut endormir leur vulnérabilité
preuve de ce qu’elles éprouvent
– que rien ne nous sépare
Les vers semblent naître les uns des autres, non sans difficulté parfois. Ils tâtonnent devant eux, agités « de mouvements lents » à travers la nuit, la nuit du corps, mais aussi la nuit des mots, la nuit du sens, la nuit intérieure où peut se révéler une sorte de réunification poreuse du dedans et du dehors par la mise en mots d’une expérience personnelle et très intime. Un cheminement, une traversée ici d’abord éminemment sensorielle, devient poétique et sera partagée par un lecteur, une lectrice, expérience décomposée régénératrice et recomposée comme tout humus profitable...
On pourra croire qu’une conversion de ce genre, sorte de défense et illustration de la part destructrice du métabolisme propre au vivant peut être pénible à lire, douloureuse, déprimée ou déprimante. Bien au contraire, indépendamment du fait qu’il est aussi l’expression tendue d’une inquiétude écologique, ce livre est très tonique. Cette conversion, cette « leçon du compost » ne concerne pas seulement le vivant, mais le cosmos, l’univers dans son ensemble, la langue aussi. On se surprend à être heureux de respirer, même quand on ne sait plus très bien départager la lumière ni de quelle lumière il s’agit, même quand la chose se révèle ardue parmi les pierres, le bois, la nuit, heureux d’être réunifié parmi l’air, le feu, l’eau, et la terre, à l’immensité, à l’intime dans le même mouvement :
on ne sait pas où nous allons
nous déambulons dans le noir
le croissant de lune se cache derrière les nuages
c’est un amas de feuilles sèches sur le dessus
mais humides et pourrissantes en dessous
de la fumée en sort
on guette la petite flamme
les dents en avant
les yeux ouverts dans le noir
nous reprenons confiance –
Ces poèmes se déroulent et croissent doucement et sans esbroufe en un seul et long poème d’une grande et très profonde lucidité. Lucioles. Je pense à la fin d’un poème de Jacques Roubaud intitulé « Le lombric » dans Les animaux de tout le monde (éditions Seghers, 1990). Il me semble y deviner, pas si loin, un écho à faire entendre ici :
Sans le poète lombric et l’air qu’il lui apporte
Le monde étoufferait sous les paroles mortes