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Hep ! Lectures Fraîches ! Par Cécile Guivarch (Décembre 2025)

samedi 22 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Selon la houle, Michel Bourçon, Éditions Accents poétique, 2024

Un titre qui promet le mouvement. Michel Bourçon installe le lecteur dans une temporalité
mouvante, entre flux et reflux. On devine qu’il ne s’agira pas de suivre une ligne droite mais
de se laisser porter par les vagues d’une introspection où le corps, le temps et la nature s’entremêlent. Dès les premiers vers, le poème devient une marée intérieure, un va-et-vient entre l’extérieur et l’intérieur, entre soi et le monde.

« avec un regard usé jusqu’au renoncement
nous luttons contre le temps
les jours qui nous recrachent »

Selon la houle pour lutter contre ce temps qui court, nous confronte à une courte vie et à la mort qui nous guette au bout. Michel Bourçon observe cette fragilité partagée entre l’homme et la nature, où les oiseaux « faisant des commentaires » semblent moquer notre impuissance. Ils sont pourtant tout aussi vulnérable que l’homme. Le ciel, lui, reste savant, éternel, tandis que l’homme n’est qu’une « trace effacée par le vent ».

La poésie de Michel Bourçon est hantée par la solitude de l’homme, cette « présence absente » s’illustre parfaitement avec ces quelques mots : « Il y a tellement de vide / entre deux êtres ». Mais cette solitude est un espace de questionnement, une méditation sur ce que nous laissons derrière nous. La réponse, peut-être, réside dans le mouvement même, dans cette « somme de mouvements » qui, malgré tout, affirme la vie.

L’écriture de Michel Bourçon, de livre en livre, saisit, questionne la métaphysique. Il nous ramène à ces questions essentielles de vie et de mort et de la trace que nous sur terre. Avec Selon la houle, si l’issue de notre présence sur terre est la mort, chacun de nos mouvements est vie. Nous évoluons sous le ciel, entre ombre et lumière. Chaque poème est une « méditation suspendue », entre quelque chose d’intime et d’universel. Elle évolue toujours entre présence / absence, entre apparition / disparition. Chaque poème invite le lecteur à réfléchir. L’écriture ne reste pas en surface, elle puisse en profondeur. Elle nous ouvre à ce qui nous entoure, autant qu’elle instaure un mouvement de repli sur soi jusqu’à nous mener vers le ciel, « le lieu où nous mourrons ». Le corps, très présent, est à la fois une enveloppe et un mystère : « le moindre geste : nous fait disparaître ». Le poète explore cette dualité avec une économie de moyens qui frappe par sa justesse. Les vers, souvent courts et ciselés, laissent des silences où le lecteur peut s’engouffrer.

Dans l’extrait cité ci-dessous, Michel Bourçon y résume toute la tension de son œuvre : l’homme, tel l’oiseau, cherche ailleurs ce qu’il porte en lui. La mort, « le lieu où nous mourrons », n’est pas une fin, mais un horizon vers lequel chaque geste nous rapproche.

les oiseaux volant inlassablement
cherchent-ils un passage
pour déboucher sur un autre ciel
un peu comme nous
qui allons sans cesse
à la recherche d’un autre espace
pour oublier que c’est en nous-mêmes
que nous marchons

L’écriture de Michel Bourçon nous rappelle que « Vivre c’est partir depuis toujours ». Son œuvre ne se contente pas de décrire le monde, mais nous invite à l’habiter, même dans ses silences.

 

Sa voix lointaine, Anne Brousseau (textes), Claude Stassart-Springer (linogravures), L’Atelier des Noyers

Une voix qui traverse les temps. Dès les premiers poèmes, Anne Brousseau installe le lecteur dans un entre-deux : entre l’ordinaire et le fracas, entre le commencement et la fin, entre le monologue intérieur et le monde. Sa voix lointaine est une invitation à écouter l’écho d’un passé qui ne s’efface pas, mais qui persiste, comme une rumeur ou une mélodie lointaine. L’ancêtre, figure centrale du recueil, incarne cette mémoire vivante, « un avant lointain » qui se transmet sans se dire entièrement. Le passé n’est pas un simple souvenir mais une présence active, qui se transmet et se réinvente à chaque génération. L’ancêtre marche dans le paysage et son pas y reste gravé.

« Son pas dans le présent du paysage
elle a le don du récit toujours recommencé »

Anne Brousseau rend hommage aux femmes, non pas comme des figures passives mais comme des passeuses, des tisserandes de mémoire. Elle s’interroge sur la condition féminine, sur la place des femmes dans la société et avec cette question qui résonne comme un défi : « mais qui peut croire qu’une femme : n’est qu’une femme ». Cette phrase, à la fois simple et profonde, déconstruit les clichés et révèle la complexité des rôles féminins à travers les âges.

Son écriture mêle habilement le conte et la narration dans le poème. Le lecteur est emporté dans une histoire à la fois intime et universelle, celle des femmes qui, par leur parole et leurs gestes, ont façonné des mémoires. Il s’agit d’une histoire d’ancêtre et de nous perpétuée. Anne Brousseau ne se contente pas de raconter, elle transmet à son tour. Elle crée un pont entre les générations où chaque mot, chaque image, devient un fil de cette trame invisible qui relie les femmes entre elles.

Les linogravures de Claude Stassart-Springer ne sont pas de simples illustrations, elles dialoguent avec les textes et les prolongent. Ensemble, textes et image forment une symbiose où chaque gravure capture l’essence du poème.

Les vers d’Anne Brousseau sont d’une beauté sobre. Sa voix lointaine est bien plus qu’un recueil de poèmes, c’est une méditation sur la transmission, la mémoire et la place des femmes dans l’histoire. Le lecteur est amené à s’interroger sur le sens de la vie, où quelque chose de simple est possible. Où la transmission se fait par la parole, sur quelque chose de solide et qui perdure, comme une trame, une ossature traversée par le temps. L’ancêtre est à la fois un lieu et un mouvement, une présence et une absence. Elle porte en elle ce qu’elle ignore donner, mais elle transmet, sans calcul ni jugement. Elle est une clé, une passeuse qui ajuste les liens sans jamais les rompre. La poésie d’Anne Brousseau est une célébration de ce tissage quotidien. C’est seulement « bien longtemps après » que les autres – nous – réalisons l’importance de ce qui a été transmis. Et nous, que transmettons-nous à ceux qui nous suivent ?

« Elle est l’ancêtre
le lieu d’un passé enfoui un avant lointain
le fil se poursuit ténu

elle est l’ancêtre
le lieu de ce qui est inaudible
mais vit toujours

elle ne sait pas ce qu’elle porte ce qu’elle donne
mais elle le fait fidèlement

elle n’a coupé aucun lien
a simplement ajusté les siens avec -
elle est une cléf
sans chercher sans déduire sans juger
faire à son pas

son savoir et leurs savoirs tissés
chaque jour a son évidence

c’est bien longtemps après
que les autres – nous -
le réalisent

 

Chaque jour je lie, je relie, Isabelle Alentour, Les Lieux-Dits, Collection Jour & Nuit

Dans Chaque jour je lie, je relie, Isabelle Alentour offre au lecteur une pause, une respiration. Ce recueil est une invitation à se relier – à soi, aux autres et surtout à la nature. Dès les premiers vers, la poésie de l’auteure devient un souffle, une manière de se réancrer dans le monde par les arbres, l’océan, la terre. « Je roule ma vie en continuant à relier les branches » : cette image, à la fois simple et puissante, résume l’essence de son écriture. Relier, c’est vivre ; relier, c’est résister à la fragmentation du monde et de soi.

Isabelle Alentour s’inscrit dans la veine de l’éco-poésie, où la nature n’est pas un simple décor, mais un partenaire essentiel à l’équilibre humain. Ses poèmes rappellent que nous sommes profondément enracinés dans le vivant, comme les racines des arbres dans la terre. La nature, chez elle, n’est pas un refuge passif : elle est une force active, une respiration qui permet à l’humain de se reconstruire, de se réinventer.

Son écriture est celle de la vie dans toute son exigence — celle du temps qui passe, des générations qui se succèdent, des liens qui se tissent et se défont. Elle évoque la fragilité des relations, des souvenirs, des voix intérieures qui nous habitent et parfois nous submergent. « Comment l’évocation du corps et de la voix intérieure nous révèle tout ce que cela contient » : cette question traverse le recueil, comme une quête pour donner forme à l’invisible.

L’une des images les plus frappantes du recueil est celle de l’iceberg : « ce qui ne se voit pas mais pourrait remonter à la surface ». Isabelle Alentour explore cette part immergée de nous-mêmes, ces mémoires enfouies, ces émotions informulées qui remontent parfois à l’enfance. Ses poèmes sont comme des instantanés de cette émergence, où le langage tente de saisir ce qui, souvent, nous échappe.

« Chaque jour je lie, je relie, je crée du tangible, je cherche à rendre audible cette part intranquille qui nous remue, nous bouscule, nous effondre, parole qui a manqué, broussaille informulable, paysage informulé duquel un instant on émerge, l’instant d’après dérobé tel non advenu. »

Ces vers, d’une intensité rare, captent l’essence de son projet poétique : transformer l’indicible en parole, donner une forme au chaos intérieur. L’écriture devient alors un acte de libération, une manière de rendre visible ce qui, sans elle, resterait enfoui.

Isabelle Alentour joue avec les contrastes : le tangible et l’invisible, l’instant saisi et l’instant dérobé, la parole et le silence. « L’impression première est toujours de libération » : cette phrase résume l’effet de sa poésie sur le lecteur. Ses mots, à la fois précis et évocateurs, créent un espace où l’on peut enfin respirer, où l’on peut se sentir à la fois ancré et libre.

Son écriture est une danse entre la fragilité et la résistance. Elle parle de ce qui nous angoisse, de ce qui nous lie, de ce qui nous échappe, mais toujours avec une tendresse qui invite à l’apaisement. Les poèmes deviennent des ponts entre les générations, entre les mémoires, entre les silences et les mots.

Chaque jour je lie, je relie est bien plus qu’un recueil : c’est une expérience de reconnexion. Isabelle Alentour y explore la poésie comme un acte de lien, un moyen de rendre visible l’invisible, de donner une voix à ce qui, souvent, reste sans parole. En refermant ce livre, on se sent à la fois plus léger et plus conscient des fils invisibles qui nous relient au monde et aux autres.

« (…)
Chaque jour je lie, je relie, je crée du tangible, je cherche à rendre audible cette part intranquille qui nous remue, nous bouscule, nous effondre, parole qui a manqué, broussaille informulable, paysage informulé duquel un instant on émerge, l’instant d’après dérobé tel non advenu.

L’impression première est toujours de libération.
(…) »

 

Pour que parle la beauté – Écrits sur la route, Éric Chassefière, éditions Rafael de Surtis

« Écrire c’est faire le premier pas / Commencer le voyage »

Dès ces premiers mots, Éric Chassefière pose l’équation fondamentale de son œuvre : l’écriture et le voyage ne font qu’un. Pour que parle la beauté n’est pas seulement un recueil de poèmes, mais une anthologie de carnets de route, écrits entre 2009 et 2025, du Vietnam à la Sierra Nevada, en passant par la Corée, l’Inde, l’Écosse ou Madagascar. Seuls les textes consacrés au Cambodge, rédigés en 2025, sont inédits. Ce livre est une invitation à parcourir le monde à travers le regard d’un poète pour qui voyager, c’est avant tout « flotter dans la lumière » et « passer de beaux jours à l’heure où l’on se promet de vivre ».

Pour Éric Chassefière, voyager ne se résume pas à un déplacement géographique. C’est un acte de reconnaissance mutuelle, « le désir de nous reconnaître dans les yeux du monde ». Ses poèmes sont des instantanés de ces rencontres, où chaque lieu, chaque culture, chaque visage devient un miroir tendu vers l’intime. « On n’écrit jamais qu’à l’écoute » : cette phrase résume sa démarche. Le poète se fait passeur, attentif aux gens, aux paysages, aux silences, et surtout à la lumière — cette lumière omniprésente, même voilée, qui traverse ses vers comme une obsession.

Eric Chassefière ne se contente pas de décrire. Il s’imprègne. Il se laisse traverser par la mémoire des lieux, par les cultes, les histoires, les parfums, les chants. Ses poèmes sont des immersions sensorielles, où le soleil, même caché, irradie chaque mot. « Paisibles nénuphars dans la transparence du ciel / en leurs figures d’obscurité brodée » : ces vers, extraits du poème consacré au Palais Royal de Phnom Penh, illustrent sa capacité à capturer l’essence d’un moment, où la beauté naît de la fragilité et de l’éphémère.

« La beauté n’existe pas / Seule la lumière qui la créé existe » : cette affirmation, à la fois simple et profonde, est au cœur de la poésie d’Eric Chassefière. Pour lui, la beauté n’est pas un donné, mais une quête, une « fulgurance » qui surgit de l’attention portée au monde. Ses poèmes interrogent sans cesse le lien entre l’écriture et le voyage : comment l’un nourrit l’autre ? Comment le déplacement physique ouvre-t-il des rivages intérieurs ?

« Écrire le voyage est aussi écrire d’un endroit, de quelque part où l’on prend conscience de son existence et de la lumière sur le monde. »

Cette phrase résume l’enjeu de son œuvre : le voyage est une métaphore de l’écriture, et l’écriture, un voyage vers soi. Chaque poème devient un carnet de bord, où se mêlent observations extérieures et introspection.

Pour que parle la beauté est un livre où chaque page est une halte, chaque vers une respiration. Éric Chassefière y explore la poésie comme un art du déplacement — géographique, mais aussi intérieur. Ses textes sont des ponts jetés entre les cultures, les époques, les émotions. Ils rappellent que la beauté, insaisissable, ne se révèle qu’à ceux qui savent s’arrêter, écouter, et laisser la lumière les traverser.

En refermant ce livre, on comprend que voyager, pour Éric Chassefière, c’est avant tout « faire le premier pas » — celui qui mène à l’écriture, et à la reconnaissance de soi dans l’immensité du monde.

« Paisibles nénuphars dans la transparence du ciel
en leurs figures d’obscurité brodée
disant fragilité comme profondeur du jour
voix de femmes et d’enfants
sur un tremblement de chants d’oiseaux
dont le bassin aux nénuphars est le miroir
tout ici dans l’ombre d’un parfum
la visite a commencé avec l’arbre de Bouddha
dont les fleurs ne durent qu’un jour
sous cet arbre Bouddha fut enfanté dit-on
toi aussi l’arbre t’est naissance
tes fleurs à toi furent bruissement
la fleur de l’arbre de Bouddha
est pur joyau de formes et de couleurs
on retrouve le jaune du bouddhisme
et le blanc de l’hindouisme
la fleur cueillie
au fond du sac abîmée il n’en reste qu’un bulbe et un pétale
tu tiens le jour pauvre au fond de ta paume
la douceur du temps est en toi
une musique légère clôt le matin
tambourins et xylophone
d’une seule élévation du silence
en ce petit coin de mur
où sortant du palais
nous nous abandonnons à l’instant
(Palais Royal, Phnom Penh)

 

Je suis le mur, Elisabeth Chabuel, Cheyne

Elisabeth Chabuel donne voix au mur dans ce recueil. Le mur, limite entre deux propriétés, nous fascine et Elisabeth Chabuel invite le lecteur à une autre réflexion à propos du mur. La notion de mur va-t-elle au-delà de la simple frontière ? On pourrait se demander s’il ne serait pas plutôt le centre, ou bien la périphérie. Et comment fait-il pour tenir debout, notamment quand parfois l’air s’y infiltre ?

« je suis le mur / je leur dis mon état se dégrade // mes pierres se déchaussent / tombent / et roulent à mes pieds »

Ce mur en mauvais état et qui se dégrade, ne serait-il pas le reflet du monde qui l’entoure ?

Ce livre se lit de bout en bout en se posant ce genre de questions. Il fait réfléchir et tout en étant construit sur des affirmations. Par exemple :

« le mur est aveugle mais le mur voit »
« le mur a des oreilles / je vous écoute »

Ce mur, qu’Elisabeth Chabuel personnifie, est davantage qu’un tas de pierres, il est témoin de tout. Il est un symbole qui fixe les limites et délimite. Il se tient débout et en même temps se délite, pourrait tomber. Mur témoin des piétinements des soldats, des atrocités, des vivants et des morts. Mur témoin et impuissant, que personne n’écoute car tout le monde le croit aveugle et dépourvu d’oreilles. Il sait pourtant, le mur, ceux qui s’emballent et dégradent le monde. Un monde où les écrans et le virtuel nous sidèrent, où scroller nous donne à voir beaucoup trop de choses. « On se regarde vivre une cruelle époque ». Ce qu’il faudrait peut-être, selon Elisabeth Chabuel, c’est « ouvrir une brèche », c’est que le mur dit « je ne rêve pas de liberté / seulement de lumière ». Ce livre ne ment pas, et nous permet d’ouvrir les yeux sur le monde.

je ne bouge pas

mon dos parcourt la ligne à l’horizontale

tandis que mes verticales saillent vers le ciel
jalonnent l’espace terrestre
et vrillent le temps

je suis le mur

je leur dis – tel un serpent immobile
je fais front au sud

pour protéger le nord

 

Les feuilles ne tombent pas, elles s’envolent, Flora Delalande, Lignes d’Horizons

Ce livre pourrait être un herbier, il est parsemé d’illustrations de feuilles, comme collées aux pages, s’invitant auprès de la prose de Flora Delalande. Dès le titre, Flora Delalande plonge le lecteur dans son univers relié à la nature. A la lire, le lecteur sent l’air frais et le soleil, entend les oiseaux, se sent tout entier dans le paysage, il entend rire aussi. Ce sont de longs moments passés dans la nature qui remplissent la poésie de Flora, des moments qu’elle invite à vivre et à partager. Si bien qu’elle indique que même si l’on va en ville, rien n’empêche d’y emporter un peu de campagne, ni d’y trouver le soleil ou la chaleur d’une autre main. Être en ville, ce n’est pas oublier d’où l’on vient. Il s’agit d’être et d’apporter ce que l’on porte en soi, même s’il s’agit du rêve d’un « pays qui n’existe pas ». La quête de Flora est de retrouver ce qui est le plus réel, le plus naturel, de retourner à l’origine. Un monde où la nature est grande, où nous sommes la nature. Elle apporte tout ce dont nous avons besoin pour accéder au bonheur. Ce monde rêvé, « tout le monde le porte en soi », il suffit de le laisser s’exprimer et de l’accueillir pour vivre en harmonie avec soi-même. Flora Delalande recueille des sensations chaque jour qu’elle consigne dans ces pages. Elle écrit dans le présent, dans la marche et l’observation. Il y a parfois un retour à l’enfant en soi, à sa manière de regarder et toucher les choses, les arbres.

Lire ce livre fait beaucoup de bien. Il est s’approche d’un rêve éveillé, d’une méditation en pleine conscience.

Le coquelicot

Un coquelicot a poussé dans l’entaille du trottoir.
Eclaboussure rouge sur le mur.
Tige hirsute. Petite tête poilue qui regarde le sol.
Dubitatif. Comme surpris d’avoir fleuri au sein de l’interstice.

Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ?
Soupçonne t-il, le coquelicot, dans son trou de trottoir,
l’or frémissant des champs de blé ?

 

A chaque instant sa clarté, Jacquy Gil, Les Lieux-Dits, Collection Jour & Nuit

Lire Jacquy Gil c’est se laisse pénétrer par la lumière et retrouver « ce qui demeure encore un peu de nous ». Il nous rappelle comment chaque petite chose pourrait agiter notre conscience. « Une volonté d’agiter le monde pour le rendre plus vivant encore ». A chaque instant sa clarté est à lire comme une quête vers notre nature profonde et nous donne des clés pour se retrouver soi-même et mieux respirer. Jacquy Gil marche, « ce qui permet d’appréhender l’instant autrement et donc d’y voir autre chose » et « sur le chemin, rien ne vient à nous par hasard ».

C’est dans l’instant, le bruit de la nature ou encore le silence qu’on trouve le souffle. Le lecteur avance à travers ces pages, comme il avance sur un chemin et entre dans un dialogue entre le vivant et l’inerte, entre la terre et le ciel. « Les êtres, les choses, se reconnaissent, se parlent. Tout participe d’un même élan. Le réel devient plus vivant que le réel. Sa conscience enfin s’affirme. » Ce livre est à lire comme un guide, sans donner de réponse, il nous donne à observer, à accorder une attention particulière à ce qui nous entoure. Un livre qui fait beaucoup de bien. Dans le monde actuel, nous avons besoin de voir et d’accueillir les choses autrement, pour cheminer et rencontrer le bonheur.

J’attends qu’un événement important m’interpelle : le remuement d’une branche, l’agitation d’une herbe, le roulement impromptu d’une pierre…

Tout ce qui pourrait m’amener au plus profond de moi-même et à découvrir ainsi la face cachée du monde. Car c’est par l’intérieur que l’on accède à l’extérieur : le voile de l’insignifiance tombe ; la lumière éclaire ce qu’elle n’avait pu éclairer jusqu’alors et le regard devient autre, - assez pour à nouveau s’étonner.

 
Ces recueils, chacun à leur manière, explorent la fragilité et la résilience de l’existence. Michel Bourçon et Éric Chassefière interrogent le temps et le mouvement — l’un à travers la houle intérieure, l’autre par le voyage comme écriture. Anne Brousseau et Isabelle Alentour tissent des mémoires, l’une par la transmission féminine, l’autre en reliant corps et nature. Flora Delalande et Jacques Gil célèbrent l’instant présent, où la lumière et le vivant deviennent des refuges. Elisabeth Chabuel, enfin, donne voix à l’invisible, transformant le mur en miroir de nos contradictions.

Tous partagent une même obsession : rendre visible l’invisible, que ce soit par la nature, la mémoire, ou l’introspection. Leur poésie est un acte de résistance — contre l’oubli, la fragmentation, ou l’indifférence. Ils nous rappellent que la beauté naît de l’attention, et que chaque geste, chaque mot, est une trace laissée au monde. En refermant ces livres, on retient surtout cette invitation : habiter pleinement le présent, pour mieux se relier à soi, aux autres, et à l’immensité du vivant.

Cécile Guivarch


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1 Message

  • Hep ! Lectures Fraîches ! Par Cécile Guivarch (Décembre 2025) Le 23 novembre à 15:34, par Elisabeth Chabuel

    Un grand merci Cécile pour votre lecture sensible.
    Et merci d’avoir associé nos livres dans un même voyage.
    Ainsi ceux-ci se donnent sens les uns les autres. Grâce à vous, ils se nourrissent mutuellement, comme pour mettre en lumière (ou plutôt mettre à l’abri) nos questionnements hésitants sur le monde et qu’ils soient entendus.
    Bien amicalement
    Elisabeth

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