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L’espère-lurette, chronique po&ique, par Jean Palomba (Février 2023)

vendredi 20 janvier 2023, par Roselyne Sibille

Jean-Marc Barrier : La nuit élastique (Les éditions Phloème – collection des poètes, 2022) - [51 p]

Jean-Marc Barrier est un de ces humains qui aide à la mise au monde des textes d’autrui, heureux d’être cette force vive qui leur trouve leur vie de livre. Poète, dessinateur, graphiste, photographe, directeur de collection, animateur d’atelier d’écriture, homme de radio, artisan livresque... Jean-Marc Barrier est curieux des mots comme matière, image et mondes... aussi appréhende-t-il les textes sous toutes leurs coutures. Et « texte » est tissu de lettres, comme l’on sait.
Mais envisageons JMB depuis l’un de ses plusieurs et c’est le poète, auteur de cette Nuit élastique fraîchement mise au jour par Lara Dopff, créatrice des Éditions Phloème. Lara D publie donc le premier texte de son auteur à être édité sans les paravents de l’image, a-t-elle pensé.
Et pourtant...
Cette nuit élastique est dès l’abord mise sous les signes de la magie imagière, des yeux et de la vision, puisqu’elle se déroule selon une suite de 51 pages divisée en deux parties égales dont les titres sont :

[camera obscura] & [camera lucida].

...de l’occulté vers l’éclairé, du jeu d’ombres vers la lumière. C’est le fil emprunté par une voix éteinte à lire dans cette drôle de nuit... élastique, donc. Une nuit où plonge un « je », un sujet végétalisé dont la sève boue lentement, entre vie et mort, sommeil et veille, douleur et douceur. Une âme est murmurée, tanguée comme en suspens dans l’interligne qui n’est plus blanc mais évolue dans la souplesse d’un camaïeu de noirs, de l’anthracite au bleu nuit et vers le violet sombre.

Mais cette voix éteinte est elle-même double, puisque les pages paires sont griffées de distiques ou tercets en italique tandis que les impaires sont tatouées de vers libres sans ponctuation, dispersés en strophes inégales où cependant sont repérables deux points «  : » - ici ou là en début de ligne. Deux points «  : » telles deux piqûres parallèles d’insectes distillant leur poison : remède et mal. Deux points «  : » signalant une présence, une image, une action soudainement apparues.

Sensation de lire dans un tunnel évoquant justement Le Tunnel d’Ernesto Sàbato. Court texte où un peintre paranoïaque devient aveugle et n’a de cesse que d’éclairer le visage de sa maîtresse en craquant une allumette dont la flamme disparaît en même temps que la présence de l’aimée. Une aimée intermittente que l’on discerne également dans le texte de Jean-Marc Barrier.

Une nuit élastique dans l’infra-ordinaire, au nadir de l’être, labile et en quête d’un avenir passé au crible d’un présent troué d’imparfaits. Une nuit élastique dont le noir sous tension va finalement s’éclaircir dans un mouvement de l’inspir vers l’expir, d’un solitaire repli vers un « solitaire dépli ».
Mais l’effort de vie, ce retour tendu vers le jour ne va pas sans accrocs dans ce nocturne étiré sous l’archet d’une plainte chuchotée en ostinato. Une petite musique de nuit écrite note à note, pesée mot à mot et comme inscrite, griffonnée à l’aveugle dans le noir insomnieux.

A la fin, la voix double est parcourue de lueurs comme une sève en proie au regain. Un élan perceptible, alenti par un deuil qui doucement s’estompe, une plaie qui s’efface mais dont on distingue la trace, véritable repentir dans la page, ou souvenir d’un rêve. Ainsi le texte dont l’incipit s’ouvrait sur le mot « amer » est-il adouci en clôture par une marche vers « la mer ». « Bleu infini » de l’eau, source et ressource.

Extraits

rien n’écoute
la nuit appareille

zone souple noir
un rêve en avant de soi
 : présence décousue
dans le temps tactile et dissolu

le bleu des apparences tourne
au violet sombre
lent plongeon dans la courbe
 : je choisis mes flammes
mes visages et mes actes

jamais je      toujours naître
et nulle aube ne sera blanche

*
suis le dogme de la nuit
la main qui caresse et la main qui soigne

*
fenêtre tournée en barque
glissée de nous dans l’eau
articule
l’errance nocturne et serpentine
 : maison retournée      corps sans oracle
dans la clairière liquide
naît le combat du mastic et du sang

 : angle obtus de nos lunes
l’incroyable guetteur      les yeux brûlés
tient l’exil et l’inspir
dans la tessiture du vent

et ce souvenir      ce souvenir du bleu dur
qui toujours tire et renverse la nuit
 : sombre houle des hontes
lente levée des lueurs
éclat et tournures de l’ombre
-douce sur nos visages

*
respire entre deux lignes
respire contre
entre      entre la nuit

*
goutte à goutte longtemps
ce qui s’ouvre
dans la fondamentale

de source en larme

et s’éloigne la poésie des ruines

 : être élargi
être élargi et toucher
le pardon à mains nues

vacance des mains sous l’œil
voix proche
oiseau de nuit espace autour

le solitaire dépli

*
torse seul
l’unique colonne
signe le bleu infini


Retrouver toutes les occurrences liées à Jean-Marc Barrier sur Terre à ciel. Entre autres :

https://www.terreaciel.net/La-rue-i...
https://www.terreaciel.net/Ailleurs...


Il y a des romans qui se lisent comme des poèmes. La papeterie Tsubaki d’Ito Ogawa en est in fine l’exemple exemplaire. Le sujet ici abordé n’est pas sans lien avec une des activités majeures de Jean-Marc Barrier, celle de fabriquer artisanalement des livres. En concevoir la fonctionnalité et l’aspect esthétique afin d’en servir et d’en présenter au mieux le contenu de langue.

La papeterie Tsubaki / Ito Ogawa – roman traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako (Picquier poche, 2021)

Une jeune femme nommée Hatoko a hérité de la papeterie et du savoir-faire d’écrivain public de sa grand-mère qui l’a élevée. Hatoko l’orpheline se voit donc devenir le réceptacle de commandes de textes fonctionnels devant répondre aux exigences existentielles des clients de la papeterie : rédaction de lettres d’offre, refus, déclaration d’amour, de rupture, demande en mariage, décès... Alors qu’elle est solitaire, Hatoko devient la tisseuse - ravaudeuse de liens entre les individus, les familles, les amis, les amants, les employés, les patrons... le monde en partage entre ces uns et ces autres !
Au moyen de lettres et billets pensés, élaborés, rédigés, créés par l’écrivaine publique qu’elle incarne, à partir des seules intentions nécessaires et besoins exprimés par les demandeurs d’écrits, elle va ourdir, renforcer et magnifier des liens, ou bien aider avec respect et justesse à leur nécessaire rupture. Pour ce faire, elle se livre à un rituel d’écoute personnalisée : une boisson est offerte pendant la profération du client, harmonisée avec l’instant et le profil du demandeur ou de la demanderesse. Après un temps de réflexion-maturation où se forme en elle l’adéquation fond-forme de l’écrit qu’elle doit produire, Hatoko choisit alors la langue, le niveau de langage, les mots, la taille du texte, son style, son rythme, l’encre, la plume, le crayon, le papier, l’enveloppe, le tampon, le sceau, le timbre... le tout constituant une formule épistolaire des plus adéquates. Formule magique d’une fée divulgueuse de prodiges quotidiens.

Toute une routine qui parallèlement sera le terreau d’une relation émotionnelle avec une drôle de voisine, avec aussi la toute petite fille d’un client veuf qui a de grandes prédispositions à la poésie.

Ainsi croit-on entrer dans une papeterie japonaise alors qu’on pénètre dans une métaphore de l’écriture gorgée de sa nourriture essentielle ici enluminée : la poésie calligraphiée.
Cette transmission du lieu à faire vivre par l’écriture est déjà poétique en soi. Mais la papeterie Tsubaki, parce qu’elle contient aussi un atelier d’écriture, produit, sous le couvert d’une chronique dédiée à la ville de Kamakura, une ode à la calligraphie. Un poème calligraphié au cœur d’un être, celui d’une artisane épistolière de vingt-cinq ans, créatrice de petits chefs d’œuvre recommencés, réalisés au moyen de matériaux choisis avec tact et maniés avec la plus grande des subtilités.

Où l’on comprend que la poésie, cette « voix de toutes choses », ouvre des sens que la langue conceptuelle retient davantage. La langue poétique voit, est dans les choses mêmes. Par la calligraphie, elle trouve un havre aussi dans le signe, la matière, l’outil. Elle peut précéder le style, et l’expression et se mettre à la racine du lien en devenir que tisse l’écriture.

(Page réalisée grâce à la complicité de Roselyne Sibille)


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