Jacqueline Merville : Avec ses yeux - Lanskine, 2019 ; (dessin de couverture, Isabelle Vorle)
A lire le titre, si concis sur sa couverture claire où resplendit un rhizome aux encres multicolores, pourrait venir en tête la mélodie d’Aznavour : « Avec ces yeux-là et ce regard-là, tu as changé le courant de ma vie / tu ne vois pas avec ces yeux-là et ce regard-là / Toi tu regardes mais ne vois rien / mais je, je, je sais bien / qu’avec ces yeux-là et ce regard-là, tu peux donner plus d’amour qu’on en puisse espérer ».
Fausse route ? En tout cas, de prime abord Avec ses yeux s’ouvre sur l’abattement d’une Elle qui parce qu’elle en a trop vu serait condamnée à ne plus rien voir.
Elle s’écrit. Elle n’est pas folle. Elle ne crie pas. Elle découvrant la reconfiguration de son œil droit, aussi arpentant les mondes depuis les 11 et 13 novembre, deux dates emblématiques pour une requête : la paix de l’âme malgré un corps attaqué plusieurs fois au long cours. Elle avide pourtant d’harmonies. Une guerre lui est livrée qu’elle décide de gagner avec les armes de l’amour pour un être et l’Inde, pour la nature et la foule, les couleurs et les mots, aussi les personnes qui les disent, les écrivent ou les peignent, les figurent. Des figures et des ombres qui l’émeuvent ou la hantent.
Jacqueline Merville écrit Avec ses yeux à Elle. Comme s’ils étaient son encre sympathique. Une plume avec du plomb dans l’Elle dont la pointe ferrugineuse viendrait inscrire sur sa rétine le déroulement d’un film dont elle ne voudrait pas. Jacqueline Merville a créé « Le vent refuse », livres d’artistes rendant hommage à des poètes.
Les bourrasques qui soufflent en Elle sont également le signe d’un refus salvateur. C’est dire si écrire Avec ses yeux est une expression adéquate une fois vu/lu ce dernier né de la poète. Car d’yeux, d’écritures, d’images comme des présences visibles ou invisibles, le lecteur est traversé lorsqu’il suit le périple d’Elle 63 pages durant.
Les Editions Lanskine ont un catalogue aux entrées multiples : « Ailleurs est aujourd’hui », « Poéfilm », « Format libre »... Avec ses yeux est un récit poétique que les trois collections citées, si l’on se fie à leur titre, auraient pu héberger. Mais nulle mention d’appartenance, d’où un statut d’écrit libre et libérateur que l’on goûte dès les premières pages. Une prose souple, comme une voix intérieure déroulant son ruban de texte tantôt tressé serré sombre, tantôt aérien car parcouru de paroles vives d’une légère lumière. Une histoire d’Elle narrée précise, précieuse, sans préciosité avec des incursions orales, rythmée par des titres de parties comme des phrases inscrites sur le carton des films muets. Et toujours revenant, cet aujourd’hui des yeux d’Elle, mystérieusement prodigue en regards ubiquistes.
Le souvenir présent, le proche si lointain et le lointain si proche. L’ ici multiplié.
C’est icy un livre de bonne foy, écrit façon Montaigne. Avec l’ « y », lettre grecque comme le nez mais par Elle le nez est décrit comme un « y » à l’envers due à la chute d’Elle. Le texte commence par ce glissement suivie de cette voyelle plurielle, polyphonique, désignant dans la langue un lieu également. Un bivium, lettre à deux branches, l’une large, l’autre étroite. Ainsi juste après l’incipit, un sort est fait à l’avant dernière lettre de l’alphabet que l’on présente à l’envers. Le signe d’un retournement, avant-coureur de la complexité du cheminement accidenté d’Elle tout au long du texte. Ce retournement, avec cette croisée puis la séparation des branches de la lettre, c’est également celui du regard. Elle occulte fréquemment son œil gauche encore vaillant et décrit ce que voit le droit. Et sa vue ressemble alors à l’entrée d’un arrière-monde obscur, coupé, décalé, environné de vague. Sa vision est alors double, dédoublée mais tout le parcours de vie d’Elle l’est. Entre sa famille de sang et celle de cœur, entre sa terre natale du côté sud de la France et sa terre indienne d’élection - son nom même est gigogne et ne sera pas dévoilé. Elle va et elle revient, appelle et se rappelle, évoque, invoque. Elle ne louche ni ne convoite, même mi- bigleuse, toujours veut zieuter. Au-delà de la médecine, Elle cherche une guérison. Elle part en introspection, bat la rétrospective, cette suite de spectres en soi. Elle va, en quête de sa première pensée, l’image originelle d’Elle, aussi fait son miel de tous les écrits, les figurations, les pulsions scopiques possibles.
Pourquoi ?
A cause de l’enjeu du texte : le lieu investi d’une haute lutte qu’est son corps extra-sensible-pensant-rêvant depuis toujours. La bataille livrée dans le texte est telle une épopée grecque infinitésimale dont la période contemporaine se trouve être la chronique d’une cécité annoncée. Une aveuglette dont Elle veut interdire l’issue fatale. Il y a une coulisse secrète d’Elle qu’on entrevoit en la suivant, une énigme à résoudre au fur et à mesure qu’on les regarde par la lecture, Elle et sa grande attention aux tableaux des mondes. Le visible qui risque de disparaître. L’invisible qui apparaît par intermittence. Elle pressentie guerrière voyeuse, voyante passant à l’offensive, guettant les signes avant-coureurs de l’attaque lancés contre ses rêves nocturnes, sa veille diurne.
Lisant, écrivant à la flamme d’une amulette pour dérouter le tunnel gonflé d’apparitions, Elle en valeureuse, page 63, gagne-t-elle la partie ?... Avec ses yeux, ce combat acharné contre l’aveuglement.
Titres de parties
La saison de sa défiguration a commencé dans un jardin ; Elle marche le long d’un petit canal ; Comment ça se fait déténébrer ? ; On ne sait pas ; Elle ne passe plus qu’en coup de vent ; A vue d’œil ; Cela ne se voit pas qu’elle voit des bouts en moins ; Un ostéopathe répare son corps ; A l’aéroport de Roissy, à l’aéroport de Bombay ; On entend le ressac de l’océan Indien, rien d’autre ; Dans la chambre ; Definitively, it’s black magic dit-il ; Les assassinats façonnés dans l’astral lentement descendent vers du crime terrestre dit-elle ; Très tôt, se réveillant elle voit un homme jeune, robuste, aux cheveux clairs, bouclés, avancer jusqu’à son lit ; En mars ils sont revenus avant la floraison des cerisiers et des cognassiers au bord du canal dans le sud de la France ; Elle dit sa première image ; Elle voit les travaux d’un ailleurs sans parler une langue ésotérique ; Son amant au nom venu des Indes a apporté un bouquet de lys.
Extraits
Elle n’avait plus mal, mais le choc du visage sur le sol avait eu la force d’une dizaine de coups de poings simultanés. Dans les toilettes de la salle d’attente des urgences elle voulait voir la blessure, il n’y avait pas de miroir.
« Nez fendu, un Y à l’envers, ça se recoud le nez »
*
C’est donc ce soir-là, le 13 novembre 2015, qu’une mortelle présence se lève encore une fois sur le territoire français. La guerre dit un journaliste (...). En gros plan, un visage rond à la chevelure blonde dit ce qui ne devrait pas être dit. Sa haine ressemble à celle des bourreaux.
Si elle cache avec sa main son oeil encore vaillant, elle ne voit que des morceaux d’écran, des trous vaporeux courent sur les images des camions de secours, des silhouettes de pompiers, sur des visages qui pleurent, parlent. Elle écoute les sanglots, les cris, les coups de feu.
« Je ne suis qu’un peu endommagée, pas déchirée par cette horrible mitraille »
Elle pleure avec ses deux yeux.
*
Penser par soi-même semble impossible ou trop exigeant ou trop périlleux se dit-elle. Est-on ou n’est-on pas assez intelligent ou renseigné pour du vraiment penser ? (...) Qui pense vraiment ce qu’il pense ? Peut-on le faire à tout bout de champ ? (...) Sa première pensée à elle, juste à elle, elle s’en souvient : Pas comme eux.
Affolante pensée dans son corps d’enfance, pas encore la forme des seins, une petite pensait, pensait totalement. Ce jour-là ce pas comme eux avait empli sa tête couronnée de jolies tresses. Mais comment, où, quand ? Mur infranchissable, elle se sentait emmurée dans du comme eux.
*
Maintenant elle habite un domaine métaphysique, à trier ce qu’elle voit qui existe de ce qu’elle voit qui n’existe pas. Ou bien, dit-elle, je perçois la danse perpétuelle de l’infiniment petit qui est en tout, ça tournoie en haut, en bas, sur les côtés. La grande bougeote de la matière. (...)
« Parfois j’ai vu clair »
*
« Une survivante sait mieux écouter. Ce sont les autres qui mettent des bâtons dans les voix »
Des présences qu’elle savait aussi dans les rues, les parcs publics d’une ville où elle habita sept ans, sa saison militante égrenant des réunions de cellules, des cigarettes brunes fumées des nuits entières dans le sous-sol d’un immeuble de la Croix-Rousse, à autogestionner le monde de long en large, quel beau rêve ce fut elle dit. En sortant de l’immeuble, elle lisait à mi-voix des poèmes pour les survivants et les morts. Son imprécation infra-humaine sous les lampadaires des rues dépeuplées.
« Qu’est-ce que ce trou noir à l’œil va me faire voir que je n’ai jamais vu, car c’est certain le gigotement des lignes verticales et horizontales n’est que le commencement de... »
*
Retrouver son visage d’avant la défiguration, son visage intérieur.
Dehors les marques sont indélébiles, cicatrices, bouts gommés du voir. (...)
Dans l’avion survolant l’océan, elle ferme les yeux, voit rien, sauf des bribes dedans.
Un berceau, celui de sa sœur, posé sous une fenêtre.
Est-ce sa première vraie image ?
Paterson , film de Jim Jarmush - Etats-Unis, 2016

