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Lectures de Françoise Delorme

dimanche 21 octobre 2018, par Cécile Guivarch

Battre le briquet précédé de Ligatures/ Pierre Chappuis, éditions José Corti, 2018

Pour la première fois, après de nombreux livres, ceux de poèmes comme ceux de réflexions sur la poésie et l’art de manière plus générale, dont les titres renvoyaient aux innombrables aspects de la fragile instabilité de toute chose et de tout geste (sauf peut-être Entailles dans lequel j’entends immédiatement un geste brusque comme dans Encoches, titre d’un opuscule de Guillevic), Pierre Chappuis écrit un livre dont le titre comprend un verbe : battre le briquet. Un tel verbe d’action ne manque ni de vivacité ni de fermeté ni de ténacité. Ce poète, si discret et si délicat à l’habitude, n’y va pas de main morte !

Mais le geste de susciter la flamme ne réussit pas à chaque fois. Il faut recommencer - avec une certaine insistance, en ayant parfois le sentiment d’être bien maladroit,- sans savoir jamais si et quand l’étincelle jaillira. De même pour les mots du poème, il n’est pas facile de réussir, comme si alors « s’était établi avec l’extérieur, avec la réalité extérieure, un contact ». Pierre Chappuis revient, encore une fois, sur ce qui l’anime, un désir de poésie exposé à un doute permanent. Mais un désir taraudant toujours. Dans ses écrits sur la poésie, et sur la littérature et les arts en général qu’il s’agisse d’œuvres picturales ou musicales, il a souvent mis l’accent sur le lien qu’il juge essentiel entre le lecteur - inconnu - et le poète, quoiqu’il ne sache pas vraiment ce qui se passe entre l’un en l’autre. Il affirme cependant de plus en plus, au cours des années, un point de vue sur cette relation qu’il cherche à garder ouvert à l’expérience - celle du réel comme celle du poème - Il ressasse sa question, avance, recule, recommence, avec un entêtement plaisant pour celle qui pense que c’est à ce prix que, parfois, peut-être, se révèlent des échappées inaperçues dans le poème comme dans la pensée - la sienne propre comme celle collective qui nous irrigue et que nous irriguons :

Pour installer au cœur du poème une relation immédiate des mots aux choses telles que reçues dans le miroir de la conscience, escamoter le je comme il m’est devenu naturel de le faire, n’est-ce pas lui assurer au contraire une emprise absolue par la disparition du même coup d’un tu ? Une note de La preuve par le vide s’en inquiétait à tort : au lecteur - prenant la place du je - de se laisser envahir à son tour, soit : abaissement, le plus possible, de toute barrière bouclant la sphère proprement individuelle.

L’ouverture et la clôture, l’immobilité et le mouvement, la liaison et la déliaison, sont des sujets à propos desquels le poète a élaboré une réflexion complexe qui traverse aussi les poèmes, à preuve celui-ci extrait de Comme un léger sommeil ( 2009) :

Brumes :
le jour les retient,
les stoppe dans leur cavalcade.

Collines rattrapées dans leur fuite ;
lac nettoyé de ses moires.

Le jour,
l’immobilité du jour.

Distances, proximités, apparition, disparition, paysages changeants, tout relance sans cesse le regard, l’ouïe, invite la sensation à se doubler d’une parole qui la continue et la métamorphose en un objet esthétique propre à émouvoir celui qui l’entendra, le lira, le regardera. Il s’agit de faire naître un lien, transmissible entre mots et choses, si l’entreprise est possible. Pierre Chappuis n’en sera jamais sûr, d’autant plus que ces liens surgissent parfois sous l’effet de ruptures, de discontinuités qui semblent disperser tout propos jusqu’à un effacement probable. Mais pour recommencer plus loin. Autrement.
Le poète, au cours d’« une résidence virtuelle » offerte en ligne sur le site de poesieromande.ch, détaille ses réserves quant à l’appréhension du réel comme des œuvres par un outil numérique. Il préfère la matière d’un livre, la traversée vécue de paysages, qui offrent paradoxalement une temporalité moins immédiate pour découvrir, toucher le surgissement du monde, pour être touché par lui. Il souligne aussi son désintérêt progressif pour un « work en progress » qui l’avait séduit en rencontrant l’œuvre de Francis Ponge. Il accepte la nécessité de mettre un terme à chaque fragment, confiant peut-être dans le jeu permanent des « ligatures ». Il emprunte ce terme au lexique musical qui renvoie à l’univers singulier du musicien Georgy Kurtag dont les œuvres offrent de nombreux échos à celles de Pierre Chappuis : éclats, polyphonie de fragments, accueil de l’indécidable, importance des silences qui cherchent à favoriser l’auto-organisation et la mobilité des structures et des éléments d’une œuvre. Le livre, dans cet esprit, contient plusieurs chapitres disparates, écrits à des époques différentes, datés ou non, et disposés sans chronologie puisque « le temps- sa perméabilité ; traversé et retraversé, déployé en tous sens [...] n’est nullement enclin à suivre son cours. Non plus circulaire. [...] Rien de hiérarchisé, rien de fixe là où les repères, sans attaches, ne cessent de se réorganiser entre eux. »

Peu séduit par la génétique des textes qui lui semble d’autant plus vaine que le poète lui-même ne sait pas bien comment s’est formé un poème, un livre, une œuvre, il garde peu de brouillons, voire pas du tout. Tout disparaît au fur et à mesure, sauf les éclats, brillants, des poèmes. Pourtant, il se risque par deux fois à livrer ici un poème raturé, une hésitation fugitive, assez sûr du fait que « la règle corrige l’émotion » parce que « les rapports à saisir, intuitivement - ainsi en poésie - ne sont pas d’ordre intellectuel, ni pure affectivité (une proposition « morale » ), agissant comme en musique les sons entre eux qu’il ne suffit nullement d’abandonner au hasard » :

En ligne, troncs élancés
à longueur de chemins.

Mot à mot
réglant la marche.

Mesure et annulation du temps

(De trop peut-être la dernière ligne)

Il ne sait - et moi non plus - quelle règle suggère que je m’accorde avec lui, avec son désir de supprimer le derniers vers, redondant, explicatif, éboulé, pour laisser monter le poème, son mouvement, sa musique,comme une bulle à la surface de la langue. Quelle règle sinon celle qui enjoint de parvenir à trouver, retrouver une « simplicité complexe », laisser venir la vérité énigmatique et évidente du poème, cette vérité « bringuebalée » entre des « déchirures lumineuses », « un dépôt alluvionnaire ancien », un « rebondissement inattendu », qui s’origine dans le besoin de ne pas « laisser en blanc ce qui aura tenu le plus à cœur » ? :

Parler, écrire. Dans une récente interview (suivie très partiellement), Jean Malaurie remarquait qu’ayant fait entendre à des esquimaux un enregistrement de leurs propos, ils avaient carrément refusé de les reconnaître (« Ce n’est pas ce que nous avons dit ! »), sans doute parce qu’amputés de tout ce qui, concrètement, en plus de la voix - espace ambiant, mimiques expressions, mouvements et réactions de l’entourage - entrait pour eux, nécessairement, en relation avec leurs paroles.

Pareil dépouillement, pareil manque - plus grave encore dans le cas du texte enrégimenté sous l’uniforme des caractères d’imprimerie impeccablement alignés, distants, impersonnels-, n’est-ce pas ce qui appartient au poème, de le combler au plus juste par la seule vertu des mots eux-mêmes, leur couleur, leur charge affective, par l’attraction qu’ils exercent les uns sur les autres de leur propre gré et - bonheur ! - à notre grand étonnement ?

Et parier que dedans se donne aussi la beauté / James Sacré, avec des dessins de Guy Calamusa, éditions Aencrages et Co, Baume-les-Dames, 2018

James Sacré avait déjà écrit un livre accompagné de dessins de Guy Calamusa en 2012, Le paysage est sans légende, titre déjà si étonnant, si profond. Sans fond, sans bord autre que celui inventé par la relation instaurée entre réel - l’expérience que chacun en fait -, et gribouillis de lignes ou de mots plus ou moins déchiffrables, plus ou moins déchiffrés. Celui-ci est plus mince, tient dans la poche, dans la petite collection Territoires des éditions Aencrages et Co. Il porte un titre, par ailleurs aussi les deux derniers vers de l’ensemble, qui pourrait bien être un petit poème à lui tout seul : Et parier que dedans se donne aussi la beauté.
Le et qui l’introduit, préposition sans prétention, induit cependant de nombreuses questions, ouvre diverses réponses qui se confortent autant qu’elles se sabordent. Et souligne une continuité temporelle chère au poète, suggère aussi l’idée d’une relation, d’un être-ensemble dont les participants restent chacun dans leur solitude souveraine, mais ne font pas que se juxtaposer. Quant aux autres mots qui composent ce titre, James Sacré les sépare, leur donne un contour qui permet de les prendre chacun comme dans la main : ils pèsent chacun leur poids, indépendamment des autres, de chaque autre, ils restent pourtant pris dans une organisation qui les fixe ; mais celle-ci les rend prolixes, indécidables, oui, comme vivants. Il en va de même pour les poèmes, comme si le sens naissait malgré nous, dans ce qui échappe, dans ce qui ne peut être fixé :

Il n’y a plus que des mots sur le papier ;
Vivants, c’est bien possible,
Mais comme on n’avait pas prévu.

Ces mots vivent parce qu’ils donnent à sentir au lecteur par exemple les couleurs de ces dessins, ils réussissent peut-être à répondre à une question, lancinante, posée dans un autre poème dans un autre livre au titre tout aussi évident et complexe La peinture du poème s’en va :

Les couleurs sont-elles devenues pour autant des mots plutôt que des surfaces peintes ?

Au centre de cet opuscule, s’ouvre en effet en accordéon un ensemble de dessins reproduit en noir et blanc, comme traces de dessins d’un enfant à la fois très attentif, malhabile et parfois distrait par ce qui arrive sous son crayon, dont James Sacré relate ainsi l’apparition dans sa vie :

Une lettre accompagne un envoi :
dessins réduits
À des morceaux de puzzle
qui n’est pas complet,
Et d’autres reliés dans un carnet
de quelques pages
On ne sait pas trop ce qu’on voit.

Beaucoup de livres se sont faits dans un compagnonnage serré avec des peintres, des dessinateurs, et le plus souvent avec une lecture singulière et amicale des dessins par le poète. D’ailleurs, peu de « je » dans ces pages, peu de généralisation apparente, sauf sous forme d’un questionnement ressassant toutes les incertitudes, sans vergogne. Des « tu » s’adressent aussi bien au lecteur invité à partager l’aventure qu’à celui qui est peut-être l’autre du parieur roué apparu dans le titre. Quelques « on », quelques « nous » créent une sorte d’« impersonnalité subjective » ou l’inverse, une « subjectivité impersonnelle » très savante sous des dehors faussement maladroits, très rusés en somme, qui se moquent du poème autant que du poète et sûrement aussi du lecteur, mais avec « tendresse et ironie ». « Il faut se méfier des modestes », écrivait le linguiste Gabriel Bergounioux à son endroit dans Le moyen de parler. Moi, je ne désire pas me méfier, je ne vais pas bouder le plaisir de me laisser séduite par une telle « illusion vraie » qui ne ressuscitera rien :

Plutôt c’est le passé qui s’effondre
Toit crevé, de l’herbe qui se mélange
à la brique.

Mais, c’est vrai - et le poète aura fait son travail, il aura « donné des couleurs au monde » qui les lui aura données auparavant dans un geste mouvant et difficile à reconnaître d’allers et retours. Je pense soudain à l’action de tricoter : à la longue, il y a un pull-over qu’on peut mettre pour aller lire des poèmes :

Le phrasé repris, ressassé du poème,
A cause d’un papier déchiré,
Pense à quelle merveille illusoire
Qui cependant permet
Son geste d’y croire

Et ce, même dans l’acte de déchirer, paradoxalement, comme s’il était impossible de savoir ce qui détruit et ce qui construit, tout mouvement pouvant s’inverser en son contraire ou devenir carrément un autre geste :

Le geste de déchirer a quand même cadré
Et mis ensemble
Cette calligraphie [...]
déchirer c’était
Encore peindre et dessiner.

Particulièrement réussi à mes yeux, sûrement à cause de sa concentration en quelques pages de toute une vie de poète, ce livre semble à première vue plus abstrait - je m’en suis aperçue en le lisant à d’autres personnes qui l’ont trouvé difficile d’accès, comme s’il proposait en premier lieu de penser plutôt que de sentir. Tel n’est pas mon avis. La réflexion, bien sûr, comme à l’habitude, chemine, risquant des interprétations qui tâtonnent à travers un entrelacs incompréhensible de signes proposés par des dessins, et parmi ceux que proposent tout aussi bien les mots qu’il faut choisir pour dire ces dessins ou la réalité extérieure, celle rencontrée au cours de voyages parmi des terres et des traces esthétiques d’une civilisation qui s’efface peu à peu. De toutes manières
Le paysage aussi se défait, bientôt
Ça sera plus que du papier déchiré,
Carte routière
Qu’on aura trop dépliée, repliée

Mais les mots, s’ils restent rétifs à se donner, eux, contrairement aux paysages et plus que les dessins, résistent peut-être à toute volonté d’effacement :

Le mot le plus raturé dans le poème
qu’on écrit
Qu’a-t-il voulu dire ?

Au hasard des jours, on lit des voyages, des souvenirs de voyages, des souvenirs d’enfance resurgis en gigogne, comme l’un de l’autre, à travers un présent bien tangible. Et on s’y trouve bien malgré leur banalité parfois désagréable :

Mais c’est dans le présent pas loin
De longues porcheries modernes qui puent
Ou des structures de hangars métalliques
Un pylône, le bruit continu de l’autoroute

Pourquoi une telle jouissance de lecture, alors que parfois ces poèmes paraissent à d’autres sans saveur et sans énigme ? Pour moi, ils ne font plutôt que la renouveler, mais bien capricieuse et, surtout, sans beaucoup d’apprêt ni de solennité ? Il s’y allie, je ne sais par quel miracle d’aisance et d’attention conjointes, une forte pensée sensible et une pensée logique sur le qui-vive dans un alliage si subtil qu’il les rend indémêlables : on n’a plus rien à dire sur le fond et la forme, ces deux mots perdent leur sens l’un dans l’autre - sans cependant complètement se dissoudre l’un l’autre ! Et toute mon expérience sensorielle et tout ce qui remue en moi sous forme de mots, de souvenirs esthétiques plus ou moins consistants, s’agitent et renaissent, convoqués par une lecture, renouvelée à chaque fois avec plaisir, qui donne envie de continuer à lire en croyant que les mots laissent circuler des expériences individuelles entre et à travers elles sans les abîmer (bien au contraire, semble-t-il ?) et donne envie de continuer à vivre tellement tout ce qui se donne dans les poèmes à voir, à sentir, à toucher, semble soudain valoir le détour.
Et pourtant, de difficiles questions restent posées, avec insistance, c’est le moins qu’on puisse dire, questions définitivement sans réponse(s) à travers l’histoire de la peinture - Paul Klee suscite un oxymore si juste, « plaisir inquiet » - et celle de la poésie. Les mots reviennent, usés, mais pas tant que ça finalement, plutôt sédiments, argile comme vivante, à travers par exemple les mots de Baudelaire, non sans humour :

Je me demande bien quoi, mon œil,
à l’occasion la main
y trouvent de l’ordre et de la beauté

Beauté ? Le mot n’est pas facile à manier aujourd’hui, sans avoir l’air immédiatement trop solennel, ou trop naïf. Il est pourtant présent dès le titre. Il s’y affiche même sous la forme d’un pari qui n’aura rien de pascalien ; il est probable que James Sacré ne pense pas qu’il en restera quelque chose d’éternel. Il n’y a rien à gagner. La chose est posée dès le premier poème de l’ensemble, un dizain concentrant une sorte d’art poétique en quelques vers - mais « il faut continuer » formule et agit tout le reste du livre, même si le jeu ne consistait qu’à tourner indéfiniment dedans un curieux manège, qui n’empêche ni commencements ni durée, ni plaisir d’être vivant, malgré tout :

Un début de paysage
Un trait pourtant tracé
Dans un geste affirmé.

Un bout d’échelle
Pour grimper où ?
Un mouton dessiné
Qui disparaît dans
Un gribouillis d’enfant.

Autant jeter tout ça
À quoi bon garder trace

et qui hante / Brigitte Mouchel, éditions Isabelle Sauvage, 2018

Brigitte Mouchel, par ailleurs plasticienne et auteurs de livres d’artiste auto-édités qui mêlent les deux moyens d’approche que sont la poésie et les arts visuels, donne à lire avec et qui hante des pages fortes, au rythme serré, parfois haletant, comme d’avoir longtemps couru, tant les mots qui nous racontent à nous-mêmes semblent se précipiter pour venir au jour de la page, tenter de nous atteindre, nous, chaque lecteur. Dans la séquence de phrase « et qui hante », j’entends tout aussi bien « inquiétante » qu’un « et qui chante » tronqué. La préposition « et », en premier mot, sans majuscule pour ne pas rompre le courant, semble rattacher à un passé tout aussi agité ce grand remuement de gestes, de pensées, de visions... la vie qui continue... à toute allure. Les mots la freineraient peut-être ? « et qui hante » est aussi le titre d’un des textes, suivi par un autre texte « et qui déjà s’éloigne », tout aussi rapide, comme si dans une course sans relâche, les mots s’imposaient, bousculés et bousculant un présent immédiat, presque frénétique, pris entre un passé qui resurgit et un avenir déjà là, pour celui qui ne fera jamais que passer, pourtant :

roulant la nuit traversant les campagnes des maisons aux fenêtres allumées une lampe une table ce moment le chat sur le fauteuil le repas se prépare le téléphone ce moment imaginer des gens des vies

Rythme de la mer. Oui, j’entends comme une marée, une sorte de ressassement, avec l’enfance qui revient, l’enfant, celui que l’on porte, celui que l’on est, qui disparaît et revient, apparaissant tout soudain et tout aussitôt disparu ou si c’est n’importe qui, mais si précieux :

[...] rien, une bête et seulement écouter, la douceur de ses yeux et c’est toi qui as froid, c’est toi qui as mal au dos, qui a peur du malheur à venir.

Prendre la tête d’un cheval entre ses mains.

L’enfant au fond de toi, une enfant brune au visage sale, traces de terre, [...] , avec des épaules rondes, douces, petites.

Prendre ton visage entre mes mains et mes lèvres.

A qui renvoient tous ces pronoms personnels ? Dans l’incertitude qu’ils induisent, chacun inventera des histoires qui se recoupent et se recouvrent. Les mots, tous choisis, réfléchis, mais jetés comme en vrac, en foule, les mots, ce qu’ils charrient d’expérience humaine, de pensées, de paysages, de gens, de désarroi et d’espoir, ne cessent de harceler :

Et tout ce qui vient en tête - ce qu’on pense des gens, ce qu’on va dire demain et comment continuer - et toutes les vies possibles et aucune qui va - toutes ces pensées qu’on arrache et qui hantent.

Une pluralité d’images entrevues, de faits, de rencontres, de rêves et de cauchemars se mue en un chant au singulier dans un grand mouvement d’écumes, vagues, ressac, flux et reflux ; Oui, il est difficile de ne pas entendre comme la mer parmi ces versets qui se suivent, ces quelques vers isolés, mais qui se heurtent, se soulèvent et retombent ou ces petits récits qui s’agrippent les uns aux autres, s’agrègent et se désagrègent et se réagrègent. Un meurtre, une caresse, un bateau de migrants, un souvenir de promenade, une guerre qui n’en finit pas, la beauté et la détresse de chacun, tout nous submerge. Ce qui frappe dans cette écriture très ramassée, c’est sa vitesse. Le lecteur est obligé en quelque sorte de la ralentir, et dans son effort, il entend, il comprend, il a soudain le temps de voir et d’entendre. D’abord, le grand remuement assez confus de la réalité et de ses émotions ; puis, s’il se fait attentif, il entre dans ce maelström, s’abandonne et cette musique se transforme en conscience. Il s’agit de « tenter de voir dans la nuit », de tenter de saisir ce qui « ne repose pas », mais sans chemin clair qui se proposerait : beaucoup de butées, de retours sur soi, sur les mots, sur ce qu’ils veulent dire, sur ce qu’ils peuvent dire, ce qu’ils retiennent peut-être de nos errances, ce qu’ils éclairent d’une quête de l’autre comme de soi :

[...] et ensuite il est parti sans un mot la route et rien et le chercher

le chercher là-bas dans les histoires de celles qui racontent - la pointe effrayée de leurs mots - il était là un jour [...] ajouter des lambeaux aux histoires

et parfois les matins fatigués le premier chant d’oiseau étourdi ébloui dans l’hiver - les grands draps dans le vent - boire encore du café et se demander et encore et encore les oiseaux quelques jours quelques heures et la route et sans cesse en murmures en tourments et si loin - là-bas un long temps

Peut-être cet homme est-il n’importe lequel d’entre nous ou bien même le poème en train de se faire, de se chercher, traînant en lui tout un lot de malheurs, de peurs, d’enchantements et d’élans, d’oiseaux qui continuent à chanter, tout en se souvenant sans cesse d’une blessure comme irréparable, qu’il est nécessaire de ne pas oublier :
et nul oiseau sans penser à une sœur blessée
et qui hante est un livre qui habite le lecteur, on en imagine la voix. Son intensité nous enveloppe et nous emporte, pour nous retenir paradoxalement au bord du vide. Un long poème se bouscule, très oral, une traversée de mondes dans une langue à la fois heurtée et fluide, violemment vivante, une traversée que la poète est sommée de faire, et le lecteur avec elle s’il la suit et entend son appel. Il est impossible en fait, je crois, de se dérober, c’est toute la force de ce livre.
si je pouvais je m’effacerais, je me cacherais de ce côté de la maison, je n’y penserais pas plus et tous ne seraient plus que des insectes qui s’agitent sur le chemin de poussière de ce côté de la maison, les fourmis qui se suivent un moment et bifurquent dans le sable vers les fenêtres éteintes, derrière lesquelles ma famille, ma mère et les tantes [...] jusqu’à ce qu’elles secouent une nappe à la fenêtre et me découvrent - m’en recouvrent - effaçant pour toujours le rêve, un morceau de fruit, mon amour inquiet d’enfant pour elles, pour eux

Françoise Delorme


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