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Lus et approuvés (juin 2026) par Valérie Canat de Chizy

lundi 31 mai 2010, par Valérie Canat de Chizy

Romain Fustier, un sous-bois dans sa voix. Les Lieux-Dits (Collection Jour & Nuit), 2026

C’est toujours une grande joie pour moi de lire un nouveau recueil de Romain Fustier. Dans un sous-bois dans sa voix, le cercle familial évoqué par petites touches dans ses autres livres (sa femme, sa fille, son fils) s’élargit pour inclure d’autres membres de la famille tels la mère, le père, la grand-tante de l’auteur. Avec beaucoup de tendresse et de douceur, Romain Fustier évoque les êtres qui lui sont chers. Il me semble suivre son regard empli d’empathie se poser sur les êtres et les choses, sur les plantes souvent, et sur les animaux (comme dans Toutes ces bêtes autour, paru en 2023 dans la Collection du Loup bleu des éditions Les Lieux-Dits). Le titre du présent recueil, un sous-bois dans sa voix, contient à lui seul tout ce qui caractérise l’univers de Romain Fustier, lequel est attentif tant à ce qui bruit et frémit qu’aux paroles de celles et ceux qui l’entourent. Et l’on perçoit déjà ce qui fonde sa poésie, cette attention au lien ténu, fragile au vivant ; la conscience de l’importance de chaque manifestation de ce vivant.

D’un recueil à l’autre, la forme des poèmes varie, ce qui fait que l’on est toujours dépaysé. Ici, ce sont des textes de dix-huit vers, découpés en strophes de trois vers. Dans chaque strophe, un premier et troisième vers courts, tandis que celui du milieu, le deuxième, donc, tend à s’étirer. Cela forme donc un ensemble cohérent, structuré, mais sans pour autant donner l’impression de quelque chose de figé ; au contraire, il y a de la légèreté et beaucoup de simplicité.

Il s’agit pour le poète de saisir l’intensité de l’instant, de revisiter les menus événements du quotidien pour en extraire la quintessence. Ici, les œillets qu’aimait tant sa grand-tante, là, une chauve-souris entrée dans le salon pour en ressortir aussitôt.

Nous retrouvons son père, dont la disparition est le sujet de Il pleure dans mon cœur (L’atelier des noyers, 2025). Bien vivant, ici, et, à ce moment-là, la maladie la perte / de sa mémoire // n’entravant pas / le plaisir prompt qu’il prend / à la contemplation. Car il est beaucoup question de contemplation, de rêverie, de captations par le regard, et le poème est une forme de mémorisation de ce qui est vu momentanément / qui s’incarne.

Feuillages, menthe qui exhale son parfum, arbres sous qui écouter le silence / dans la forêt, dont on perçoit la présence et alors vivre ne serait toujours jamais / que vivre encore.

L’univers est celui de la campagne, un univers rural avec les patates arrachées / du champ, une attention portée aux fleurs, fruits, plantes, arbres, et on hume le parfum des pommes tombées du coffre, on voit les capucines, les ipomées, les boules rouges / du houx, on perçoit la joie et l’allégresse provoquées chez sa compagne par la vision de ces plantes et fleurs.

que je sente
ses doigts leur odeur de lavande
elle insiste pour

me les tend
après qu’elle a saisi touché
les épis secs

nous vivons ensemble
parmi les feuilles les fleurs séchées
de ces plantes

le bleu vivace
de ce qui constitue le monde
toute sa substance

elle compte mettre
des sachets de ces anciens parfums
dans son armoire

imprégner le linge
de cette nostalgie qui m’emplit
pénètre ses phalanges

Lionel Lathuille, Ici commence. La Rumeur libre éditions, 2025

Il est des livres qui nous transportent instantanément, et celui de Lionel Lathuille en fait partie.

Ici commence est pour moi un livre de poésie philosophique dans lequel sont abordées toutes les variations de l’adverbe ici.

Des textes longs et denses alternent avec des textes brefs et dépouillés. L’écriture est tellement intense, précise, et touche tellement juste qu’il se dégage de ce recueil une réelle impression d’authenticité, de connexion au monde, de connexion à l’espace-temps qu’est l’ici.

Ici commence le livre qui n’a pas encore été écrit. Les mots s’entrechoquent, se bousculent, arrivent tous à la fois pour dire le bonheur d’être ici. Ici, le terme est scandé d’un bout à l’autre du recueil, ici, pour dire une forme d’éternité. Nous sommes face à une tension permanente entre un ancrage dans le lieu et le charnel, et des échos métaphysiques.

Ici maintenant n’est pas la même chose qu’ici hier ou ici demain. Parce que, par exemple, maintenant, un oiseau est posé sur une branche au soleil, tandis qu’hier, les nuages obscurcissaient le ciel, et que demain, les feuilles de l’arbre seront tombées.

Ici commence le tracé d’un chemin toujours à venir, un chemin qui part de soi, que l’on trouve en soi. Ici contient le chemin, ici est le chemin.

Ici commence

Commencer par dire ici
Ici je respire Donc j’y suis
Ici je rêve donc je suis

Ici commence ce qui n’a pas de fin Ici commence ce qui
n’a pas de lieu Ici commence ce qui n’a pas de début Ici
commence ce qui depuis longtemps a commencé pour
commencer ici – Ici commence ici

Ici est une invitation à l’ailleurs, à creuser en nous pour vivre plus loin que nous. Une injonction à tracer sa route, à suivre son chemin. Une incitation à naître encore et toujours à soi, à naître, encore, à nouveau.

Ici est le lieu des racines et de la langue, du vivant et de la magie.

Ici est le lieu de l’émerveillement.

Le monde s’illumine
des rêves qu’on emprunte
pour l’éclairer
Non pas pour lui accoler
du merveilleux
Mais parce qu’en ouvrant grand
les yeux les oreilles les narines et la peau
le monde rêve en nous.

Ici commence est une invitation à vivre pleinement l’instant présent. Une connexion intense et intime au monde, une ouverture à tous les possibles, à plus grand que soi, à ce qui nous dépasse.

Ici la terre aura la douceur de tes mains
Et comme tes doigts je tiendrai le temps autrement

Tu regardes
Le lointain bonheur d’être ici

Avec des reproductions de peintures de l’auteur qui, en plus d’être poète, est également peintre.

François Coudray, Cet autre noir suivi de Le chemin du frau. Photographies d’Erick Mangual. Éditions Henry, 2025

Ce petit livre clôt à sa manière le cycle de l’absence-présence abordé à travers trois autres recueils : croisement des silences (la fabrique poïein n°193, 2019), on se retrouvait avec (nos corps) (Éd. La tête à l’envers, 2021), ça veut dire quoi partir (Éd. Alcyone, 2022 – Prix des découvreurs 2024).

La perte du frère est ici évoquée en prenant en compte le vécu des parents, leur longue attente, le regard perdu vers les cimes, du retour de leur fils. La montagne, de nouveau présente, est un poème à elle seule. Le souvenir des longues marches avec le frère disparu revient, et semble intimement lié à un idéal de bonheur perdu.

tu
parcourant les cimes
conquérant
solaire
au-delà de ta peur le
souffle (écrire
comme marcher nous
tracions
parallèles

Cet autre noir est ce qui reste, est la nuit face à laquelle se trouve le père, qui doit apprivoiser la peur, quand il fait face au rien, qui demeure ; il est aussi le vide de la mère qui reste et s’active sans plus rien attendre à maintenir debout la famille endeuillée.

Les mots vacillent sur la page, dans le tremblement du jour, le peu de cendres dans les mains, les corps du père et de la mère, qui marchent ensemble, cheminent vers les sommets, avec leurs souvenirs de leur fils disparu.

François Coudray pose les mots sur la page, un peu de mots qui disent la perte, le dénuement et pourtant, aussi, la présence, ça / noir qui palpite encore dans le texte de nos / corps et de la lumière.

La deuxième partie du recueil, Le chemin du frau, aborde le travail d’écriture comme double mouvement de lâcher-prise aux forces vives du corps et du langage et de reprise, dans la distance, lente, patiente.

Pour François Coudray, écrire déplace en nous les paysages. L’écriture se fait non seulement à la table, mais aussi dans les paysages traversés par le corps en marche.

L’écriture serait donc une traversée, un chemin du frau, frau signifiant en auvergnat : terre inculte, lande, mauvaise pâture. Une marche solitaire, mais également reliée à l’autre. L’autre, le frère disparu, mais aussi, l’éditeur, véritable compagnon d’écriture, ainsi que les plasticiens partageant le processus de création.

Dans le cas de ce recueil, c’est Erick Mengual, spécialiste de procédés photographiques alternatifs, qui a proposé des tirages au charbon sur papier noir de photographies de détails de rouille qu’il avait prises au Musée Soulages de Rodez.

Ces tirages, non seulement répondaient au texte de François Coudray, mais encore, ont relancé ce dernier dans le processus d’écriture.

Un très beau recueil, épuré et sensible.

Christine de Camy, Celles qui marchent. La Boucherie littéraire (collection Sur le billot), 2026

Christine de Camy donne la parole à des femmes, connues ou inconnues, des femmes qui marchent. Pour elle, les femmes ont toujours marché, mais en parlent moins que les hommes ; les femmes donnent moins à voir que les hommes, par leurs mots ; elles se cachent dans l’ombre des mots des hommes / les femmes qui marchent. Les poèmes de ce recueil veulent redonner leur pouvoir aux femmes, qu’elles marchent seules, ou ensemble. Ils veulent tisser un lien entre elles et la poète. Une manière de relier les femmes, toutes les femmes, en une forme de sororité.

Christine de Camy marche, tout comme ces femmes qui s’expriment à travers ses poèmes. Il y a les connues, comme Georgia O’Keef, Françoise David, Marina Abramovic…, et les inconnues, telle cette femme qui fait à pied des kilomètres, mais toujours dans le même périmètre. Il y a la volonté de redonner leur puissance aux femmes invisibles, ces femmes fourmis que l’on ne voit pas, ainsi qu’aux femmes qui ont peur de marcher seules la nuit. Les poèmes de ce livre sont une manière de dénoncer le patriarcat, et les inégalités qui existent toujours entre les hommes et les femmes. Un des textes, par exemple, évoque les sculptures de Giacometti. Celle de l’Homme qui marche est célèbre tandis que la Femme qui marche n’a ni bras ni tête, et fait seulement trente centimètres.

Au-delà de ces messages, l’ensemble du recueil ressemble à une cartographie des femmes dans le monde, des femmes qui marchent.

Certaines se rassemblent et marchent ensemble, pour porter un message et faire évoluer leur condition.

je suis une de ces femmes qui
des quatre coins du monde
chaque année
un soir
se retrouvent dans la rue et
marchent ensemble elles disent
reprenons la nuit
la rue et la nuit
sans peur
sans peur d’être agresses ou humiliées
la rue est aussi à nous
ne restons pas dans l’ombre
tenons-nous la main

D’autres éprouvent simplement leur liberté, après avoir quitté un mari violent et des enfants, et savourent le plaisir de marcher pieds nus dans l’herbe, de se baigner nues dans les rivières, de dormir sous la lumière des étoiles.

Christine de Camy nous offre un beau chant choral au sein duquel sont réunies les voix de toutes ces femmes qui marchent, et dont les paroles respirent, se font écho entre elles. Une manière de leur tendre la main, de faire se tenir la main toutes les femmes qui marchent.

je suis cette femme invisible
qui chaque jour fait le même nombre de pas
dans ma cuisine
de l’évier à la table dehors pour les courses
chaque matin le même nombre de pas vers l’école
je suis cette femme qui ne compte pas ses pas
elle ne dirait pas qu’elle marche cette femme
elle n’oserait pas
elle arpente les heures dans un petit périmètre
toujours le même
combien fait-elle de kilomètres par semaine
elle ne compte pas
je suis cette femme fourmi

Arnoldo Feuer, Yo po po (et autres lieux dans l’archipel de la mémoire). Avec 14 peintures de Germain Roesz. Les Lieux-Dits (Les parallèles croisées), 2026

Arnoldo Feuer poursuit le récit en poésie de ses souvenirs de séjours en Europe de l’Est, et plus précisément ici, en Albanie. Car le poète, qui fut autrefois diplomate, fut amené à beaucoup voyager. Nous retrouvons le rythme trépidant et non départi d’humour de ses poèmes, rythme déjà amorcé dans ses précédents recueils, dont Le bec de la mésange (L’herbe qui tremble, 2025), Dans ma cabane à pattes de poule (Les Lieux-Dits, Collection 2Rives, 2023), 107 de goudron et poussière (Les Lieux-Dits, Les parallèles croisées, 2022).

Dès le premier texte, nous sommes plongés dans l’atmosphère de la ville de Koplik, où des enfants chantent pour les visiteurs / et jouent en costumes avec / conviction yo po po. Muni d’un encombrant boîtier d’appareil photo, notre poète-diplomate atterrit dans des lieux improbables, telle cette gare / vide d’un bourg désenchanté / aplati de lumière, ou encore cette localité mentionnée sur une carte approximative, et qui n’engage qu’au demi-tour.

Ce qui émerge de ces pages, c’est la constante d’une impulsion qui le guide vers des inconnus incertains, des bouts du monde improbables où il lui est arrivé de rencontrer le flic sans uniforme / la médecin sans médicaments / […] le barde sans cachet. C’est en se laissant guider par sa soif insatiable de découvertes, par sa curiosité, qu’Arnoldo Feuer voyage, son appareil photo en bandoulière. Et parfois, il suffit qu’on lui cite un nom / éclairé d’une vibration neuve pour qu’il ait envie de s’y rendre. Une autre fois, c’est une invitation à la randonnée qui l’amène à sortir des sentiers battus, à délaisser sa voiture et les grandes perspectives pour porter son attention sur deux armures vides / carapaces miniatures légères comme coquilles. Il y a également les habitudes liées à la gastronomie, ce restaurant où il aime faire étape. Mais le plus souvent, ce sont des sollicitations dans toutes directions / et niveaux de perception.

Où iras-tu pour la fin
de semaine qui s’en vient
encore floue derrière le voile

des rendez-vous quotidiens
il te faut prévoir si tu veux
t’éloigner plus d’un jour

tu as le choix des frontières
aucune n’est à plus de trois
heures de route seul l’ouest

se protège d’une mer que tu as
franchie il y a peu pays familier
alors que les voisins terrestres

n’attendent que toi crois-tu
ne te méprends pas les sonorités
affichées par les cartes ne tintent

que dans ton oreille trop crédule
tu inventes un lieu qui pourrait
te décevoir tu te récries non pas moi !

et pour prouver ton esprit d’aventure
poses le doigt sur un nom dans un autre
alphabet tu iras vers ce lieu à déchiffrer

Dans les dernières pages du livre, Arnoldo Feuer abandonne la forme poétique pour aborder sa pratique d’écriture, reconnaissant que la mémoire est la matrice et le matériau de sa poésie. Mémoire prolifique des années où il voyagea dans le cadre de sa fonction. Il évoque également le temps où la langue lui manquait, puisque durant les premières années de sa vie, le dialecte alsacien a précédé l’apprentissage du français à l’école maternelle. Enfant, il fit l’acquisition de la langue française écrite en même temps qu’il développa un goût spontané pour l’image, qu’il exploita avec son premier appareil photographique.

De la même manière que la langue procédait à un inventaire intelligible du monde, je me suis mis à découper ce qui était sous mes yeux en parcelles signifiantes et identifiées.

À noter que le recueil est illustré par 14 magnifiques peintures de Germain Roesz.

Marie-Anne Bruch, Sombres Vers Blancs. Éditions du Petit Pavé. Collection Le Semainier, 2026

Le titre, déjà, est révélateur, avec le contraste du clair et de l’obscur. Des vers sombres et blancs. Ici, ce sont des vers libres. Des poèmes relativement longs, organisés le plus souvent en quatrains, aux titres évoquant la dépression, la folie, mais également la lecture, le poème.

Au-delà de la douleur psychique, Marie-Anne Bruch évoque le réel comme étant un univers dans lequel elle a du mal à trouver sa place. La vraie vie semble ailleurs, toujours en-dehors d’elle. Il y a ces masses informes composant le corps social, celui de la norme, à l’intérieur duquel elle ne parvient pas à se fondre.

Pour décrire son état intérieur, la poète évoque le printemps qui fleurit, mais surtout pas pour elle ; un silence neigeux, floconneux, qui l’envahit. Le regard des autres revêt ici toute son importance, car il est celui qui exclut, qui met à l’écart. La plume incisive de l’auteure, si elle ne dénonce pas, se fait volontiers satirique, notamment lorsqu’elle aborde le bon peuple aux ivresses banales / Aux errances à la mode, aux bassesses normales.

Il y a des accents baudelairiens dans la poésie de Marie-Anne Bruch, un spleen qui se marie avec l’humour, et ce dernier fait toute la différence. Ici, point de ciel bas et lourd, qui agit comme un couvercle, mais un silence intérieur floconneux. L’albatros de Baudelaire devient un vieil oisillon dans son nid de broussailles / Resté abandonné face au ciel éblouissant, qui ne parvient pas à s’envoler.

Le présent recueil n’est pas dépourvu de légèreté, grâce, notamment à l’autodérision dont fait preuve l’auteure. Les couleurs, toujours en demi-teintes, oscillent entre le blanc et le gris. Le blanc étant d’ailleurs celui des comprimés, sans lesquels elle ne pourrait pas vivre, et évoqués dans le poème Symphonie déconcertante (Souvenirs d’asile).

Et pourtant, rien n’est jamais terne dans ce recueil, en raison de la vivacité d’esprit de Marie-Anne Bruch, de la richesse de son écriture, mais aussi de la pluralité des thèmes abordés, dont beaucoup ont une connotation philosophique.

Complainte de la folle

Le silence est en moi beaucoup trop floconneux
Voyez s’amonceler sous mon crâne sa neige
Qui déborde jusqu’aux fontanelles du Ciel
Quand Dieu ne moufte pas on le prend pour un diable.

Je fais des allusions mais font-elles illusion ?
Trop énorme est l’effort pour rentrer dans la norme
Je plais à mon amour, pas aux masses informes ;
En somme la loi du nombre me fait de l’ombre.

Aux affligés le monde oppose un front hostile
Et donne des motifs de pleurer davantage.
Nous avons tous raison d’être fous – puisque cette
Vie est un pur non-sens posé au bord du gouffre.

Vous me jugez en marge et vous passez au large
Au-delà de ma barge est-il loin le rivage
Où les sages qui font grand cas de l’écart-type
S’écartent de mon cas – cap sur la statistique !

Un beau recueil savamment orchestré, préfacé par Denis Hamel.

Katia Bouchoueva, La nonne et la meuf. Éditions MF, Collection Poésie commune, 2026

Dans La nonne et la meuf, deux voix lesbiennes dialoguent au fil d’un recueil découpé en plusieurs parties : « Monastère », « L’été dans un coin paumé », « Homme ? », « Ensoleillée », « Teuf », « Deux », « Reines », « Seule », « Ensemble ».

À travers les voix de ces deux femmes, Katia Bouchoueva parle d’elle, mais aussi du monde dans lequel nous vivons. Elle aborde des thèmes philosophiques, comme l’immortalité, mais aussi sociologiques, tels que l’amitié, l’amour, le besoin d’être seule ou accompagnée, le vivre ensemble.

L’univers des nonnes côtoie celui de poètes fêtardes.

Dans ce recueil, tout se mélange allègrement : Le vin du robinet et l’eau des veines.

Les mots déferlent, se bousculent, l’écriture est intarissable, mélangeant les genres, les lieux et les époques.

Katia Bouchoueva évoque la ville de Grenoble, où elle vit, les montagnes autour, les meufs du lac où elle aime se rendre. Les sœurs du Moyen âge, vêtues de tuniques, cohabitent avec les jeans troués de Katia et de ses amies.

Au rez-de-chaussée un squat,
à l’étage un couvent

Deux univers diamétralement opposés se rejoignent.

La ville et la campagne,
la poule et l’œuf,
les durs mondes que nous épargnent
la nonne et la meuf
Les tendres mondes – gonflés de sens –
rigolent, mais s’unissent à distance

Katia Bouchoueva se revendique lesbienne, tout en embrassant la pluralité de son univers : on peut aimer la spiritualité tout en étant engagé politiquement et socialement, et aimer faire la fête.

Novice anarcho-féministe,
quand pour les courses tu fais tes listes,
je lis les psaumes de David et ferme les yeux
pour voir en V.O.
comme toi, tu fais tes listes pour les travaux

Chant des vêpres et après :
le concert dans les sous-sols de l’âme,
chant de coq et bruit du premier tram,
fleurs sauvages poussent sur les arrêts

Difficile en quelques mots de parler de ce recueil prolifique, incroyablement imagé, patchwork qui réunit les contraires. Katia nous parle de ses parents, de son papi, de ses amies, de ses amours. Elle aborde, entre autres, l’identité queer, le mariage pour tous, le catholicisme, le communisme.

y’a un paquet de routes comme ça
courtes et fines
plus ou moins cachées plus ou moins officielles
au bout : un trampoline et le ciel
pour que maman soit beau
pour que papa soit belle

nos parents catholiques
nos parents communistes
nos parents rien du tout
débarquent à l’improviste

Maurice Regnaut, Ternaires. Éditions Au Salvart, 2025

Poète, traducteur, essayiste, romancier et auteur de théâtre, Maurice Regnaut (1928-2006) fut l’un des premiers traducteurs du théâtre de Brecht en France. Ces Ternaires, composés, donc, de trois vers, sont une sorte d’appropriation de la forme traditionnelle du haïku japonais. Il en émane une voix singulière, intérieure, un souffle de l’âme. Dans sa préface, François Wittersheim recommande de les lire à voix haute pour mieux se les approprier. Ainsi, l’inspire accompagne le début du poème, et l’expire, sa fin.

Il me semble, à lire ces Ternaires, que, dans cette forme brève, le proche et le lointain cohabitent.

Les enfants,
Criant et riant, de loin appelant,
De si loin.

Le réel le plus immédiat est en lien avec l’infiniment grand, à moins que ce ne soit le poème qui nous conduise de l’un à l’autre. Ce qui émane de ces tercets, c’est le mouvement, la respiration, le rythme, même, un rythme lent et mesuré. Il y a bien un début, un milieu et une fin, laquelle s’apparente souvent à une chute.

Maurice Regnaut aborde sa propre finitude. Ainsi, les couleurs éclatantes de l’aujourd’hui font place à l’ombre de l’auteur, si lourde.

M’étendre sur la terre,
N’être plus que le temps qui va
Me supprimer.

Ce sentiment de finitude cohabite avec celui du vide, du silence ou de l’échec. Avec cette forme si brève, l’auteur parvient à évoquer des thèmes universels, avec sa propre singularité, et tout en se renouvelant à chaque poème.

Il dit aussi la beauté du monde, cette beauté simple que parfois l’on ne voit pas et qui pourtant resplendit, au détour d’un chemin, que ce soit une fleur, ou un coucher de soleil.

Bleu à bleu, feu à feu bleu, et dire
Que j’aurais pu ne vous voir jamais,
Myosotis de ce monde !

Ainsi, inopinément, la lumière éclate en cercles, et illumine tout.

Parfois, le besoin de calme, de retour à la terre, se font aussi sentir. Il y a toujours cette lenteur, comme un besoin de prendre le temps, de marcher, de penser, d’écrire, pour dire l’essentiel, la lente respiration du monde, et de sourire ainsi à ce qui viendra.

Et l’aube étais si pure,
On aurait dit, oui, qu’allait naître
Un autre monde.

Valérie Canat de Chizy


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