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Les lectures de Béatrice Machet

dimanche 2 octobre 2022, par Cécile Guivarch

TERLINGUA¸Thierry Pérémarti, éditions Phloème, collection monde, 47 pages, 13 euros

Si la quête de soi est la prise de conscience que notre corps est habité par une part de nous dont nous ignorons presque tout, nous montrant par-là que notre approche du monde est partielle, que ce que nous prenons pour la réalité est partielle, alors le livre de Thierry Pérémarti se range dans cette catégorie. Le lecteur se fait le témoin d’une quête de liberté, d’une recherche d’un élargissement de la conscience afin de devenir conscience même, afin d’accéder à la perception du Grand Tout auquel chacun participe. Dans ce livre dépourvu de grandiloquence, au vocabulaire épuré, le lecteur suit l’expérience initiatique de l’auteur faite dans un environnement peu hospitalier qui fera que cette quête de soi flirte avec une quête spirituelle.

Mieux se connaître, trouver un sens à sa vie, où mieux que dans un quasi désert cette démarche est-elle possible ? Terlingua, ce lieu anciennement ville minière où l’on extrayait le cinabre en vue d’obtenir du mercure, aujourd’hui ville fantôme, apparaît dans le film de Vim Wenders Paris Texas et si je le mentionne, outre l’anecdotique du fait, c’est que le film racontait en quelque sorte la balade d’un homme à la recherche de sa famille et qui finissait par se trouver.

Terlingua signifie « trois langues ». Espagnol, Anglais puisqu’à la frontière entre USA et Mexique, la troisième langue serait celle des Indiens Apaches, ou bien celle des Comanches, ou bien encore le français qui est la langue maternelle de l’auteur, à moins que ce ne soit celle des esprits, celle d’Ysun (aussi écrit Usen) ainsi que les Apaches nomment le créateur… donc une langue de poésie. Là on se confronte avec les éléments, avec la vie sommaire, élémentaire et nue, avec l’immensité du ciel, du paysage, avec l’infini :

besoin d’aucun désir,
en cette nudité
d’horizon
soleil creusant rides
et ruines,
vastitude que fouette le vent –

Et un peu plus loin

écouter l’inerte
toutes les immobilités
l’aride le friable
l’immensité lentement,
–tout ce qui manquait
au corps même,
en abîme
à tes pieds

Terlingua, ses environs aux confins du Texas et du Nouveau Mexique dans le bassin du Rio Grande, sont lieux mythiques où l’imaginaire nourri des westerns se repait des stéréotypes populaires. Ces zones quasi désertiques furent le terrain de guerres, de guérillas et de luttes. Les Indiens du sud-ouest, pris entre mexicains et américains défendaient leurs territoires ancestraux, essayaient de préserver leurs cultures et modes de vie, tandis que la civilisation occidentale menait sa campagne de colonisation et cherchait à les faire disparaître de la surface de la terre. C’est à un travail d’effacement un peu similaire que se soumet Thierry Pérémarti, afin de faire disparaître les reliefs et les aspérités de l’ego (ne dit-on pas que lorsque l’égo meurt, l’âme se réveille !) :

– le désert poncera
ton âme

On polit comme un diamant ce qui est nommé âme, on affine sa conscience, on se défait du carcan des convenances sociales, on se déleste du rôle artificiel joué dans la société, on se trouve seul-e face à un soi authentique laissé en jachère trop longtemps, on se trouve une place avec quelques scorpions pour compagnons, eux aussi faisant retraite :

tu es loin
de la horde,
des cacophonies –
au-dessus de ton front
divaguent les nuages,
rien d’utile
autour de toi
aucun profit possible,
le silence t’écoute
témoigne de ton existence
[…]
–marchant seul comme un ciel
qui tombe
dans la nervure
d’une liberté sienne,

Cette mise à l’épreuve du corps et de l’esprit affine les sens, reconnecte avec le plus grand que soi, fait prendre conscience de la vraie mesure d’une vie humaine, de la vraie place de l’espèce humaine dans l’univers, de sa participation dans le cosmos, jusqu’à constater :

d’une pelletée
de sable
tu es l’égal enfin

Il ne s’agit pas d’hégémonie, ni de dominer, il ne s’agit pas de contrôler, il s’agit d’être présence ni plus ni moins présente que n’importe quelle autre, à sa juste place, ni usurpée ni volée. C’est quand on a atteint cette perception, cette réflexion, qu’une renaissance est possible :

homme neuf né
de sa dissolution
comme à l’origine l’amorce
nécessaire, un cri
hors du vide

Le Colorado coule en moi dit en substance Natalie Diaz, poète Mojave ayant obtenu le prix Pulitzer de poésie en 2021. C’est cette conscience indienne et cette relation à l’environnement vécu comme membre de sa famille, que retrouve Thierry Périmarti quand il écrit :

mon nom est inscrit dans l’eau

Le Rio Grande finira par couler dans le corps de l’auteur et jusque dans le poème de même que :

le froid et le soir
ils prennent bien place
jusque dans les mots

Thierry Pérémarti l’exprime bien, et pour les Indiens d’Amérique cela ne fait aucun doute : la nature entière est église, est temple, est lieu de recueillement et de souvenir, est propice au chant et à la prière, en un mot est sacrée. Et à ce titre, même en un lieu paraissant inhospitalier comme le désert, il est heureux de faire une offrande de vie :

une perle de sang perle
à mon doigt
que l’opuntia a piqué

L’auteur marche, bivouaque, dort à la belle étoile, a soif, s’essouffle, se frotte aux éléments et cette épreuve choisie ressemble fort, en apparence, à celle que les sud-américains, fuyant la pauvreté ou les gangs, vivent en cherchant à pénétrer aux USA illégalement. Thierry Pérémarti le sait, lui le « privilégié » occidental, qui en toute fin de livre cite deux noms : Oscar Alberto Martinez Ramirez et Angie Valeria Martinez Ramirez, un père de 25 ans et sa fille d’à peine deux ans, retrouvés noyés (en 2019) dans les eaux boueuses du Rio Grande, emportés par le courant alors qu’ils avaient presque traversé le fleuve. Les destins humains sur la terre ne sont pas identiques et les contrastes entre « chanceux » et « non-chanceux » se mesurent eux aussi cruellement dans cette région si particulière. D’où cette conclusion :

un ailleurs
là-bas, se lève
ou se meurt

Sans doute le lecteur posera le livre avec un goût doux-amer dans la gorge, conscient d’avoir par sa lecture et le guidage de l’auteur, parcouru un chemin d’émerveillement, de lumière, mais aussi fait une plongée dans le sombre que répand et renferme l’humain. Dès lors le lecteur aura :

… glisser derrière
la cascade
derrière la vérité
des choses

MoMo BasTa, Frédérique Germanaud, éditions Isabelle sauvage (2021), collection singuliers pluriel, 143 pages, 18 euros

« Une bonne histoire, tout écrivain en rêve » écrit page 84 Frédérique Germanaud. Mais cette histoire, elle ne s’en est pas emparée, elle en est parasitée. Ainsi l’auteure après un jeu de piste pour recueillir des informations, va déployer au long des pages une mise en en jeu et en scène de ce qui la travaille : « une sidérante apparition ».
Il y a d’abord un lieu : une usine d’incinération. Et qui dit incinération dit feu, dit odeur accessoirement, et qui dit feu dit brûlé, et qui dit brûlé ….. dit Momo, « gueule cassée au verbe haut ». Le lieu est le témoin du quotidien de l’auteure, là-où elle écrit, là-où rode l’incendie, voire l’autodafé.
Il y a ce personnage, Momo, (surnom qu’on donne aux Maurice), grand brûlé dès l’enfance, victime de son père, qui fut sans doute collabo (mais son fils voudrait le réhabiliter), qui aurait voulu se suicider en mettant le feu... Puisque l’une des capacités des écrivains est de piller l’histoire d’autrui (« j’absorbe les vies, les restitue dans un récit après rumination »), l’auteure dans un premier temps s’empare de Momo, le transforme en Matthieu qui meurt pendu dans un de ses romans.
Dans la vraie vie Momo, Maurice Villermet pour l’état civil, est peintre-vidéaste-performeur, squatteur aussi, il pratique l’Art-Cloche, « moins policé que l’art officiel, plus politisé que l’art brut ». Il a 75 ans, un beau corps fin, le visage « cramé » (« comment affronter le monde avec un tel visage ? ») Maurice possède des lettres et voudrait mettre de l’ordre dans l’histoire familiale. Plus loin on apprend que, même s’il expie une faute qu’il n’a pas commise, il n’a pas une mentalité de victime, c’est un guerrier. Et l’auteure encore une fois se sent happée par le personnage de Momo : l’écriture-marche est lancée. L’auteure a pris contact avec Momo, l’a rencontré plusieurs fois, a échangé, elle a lu les lettres en sa possession. Elle essaie de s’imaginer ce qui s’est passé le 16 novembre 1950, jour de « l’accident », elle « bute sur du concret », sur l’horreur de la scène, sur les motifs à jamais gardés secrets. En effet, le père , au contraire du fils, ne survivra pas à l’incendie de son atelier, incendie que Frédérique Germanaud tente de reconstituer, comme la justice le fait d’une scène de crime.
Au hasard du livre :
1 On rencontre Edith Azam et ses désirs de foyer, Edith Azam poète elle aussi « cramée » à sa façon, comme Momo, retenant l’attention de l’auteure qui confesse : « je deviens ce que je suis en train d’écrire. »
2 On apprend quelques détails à propos des squats d’artistes dans Paris dont peu de noms restent sauf celui de Lolochka et de Jean Starck.
3 On apprend : la manière dont on soigne les grands brûlés et la durée du traitement, comment évolue la douleur, comment de greffes en greffes on reconstitue leur peau.
4 On apprend que « ça brûle » se dit « Es brent » en yiddish et que l’hymne des juifs du ghetto de Varsovie porte ce titre.
5 On lit et découvre sommairement le rôle de Pierre Cornette de St-Cyr.
6 On lit des informations sur la zen copyright, sur Nils Udo, plasticien allemand.
7 On fait le tour des performances « scrutant les rapports corps-récits-exposition »  ; sont évoquées l’œuvre de Boltanski, de Sophie Cale, de Rudolph Schwarzkogler, de Laurence Vieille, pour revenir à Momo qui « nourrit son œuvre de son corps mutilé ». Alors la question des « performances thérapeutiques » est articulée. On comprend dans sa chair pourquoi « l’artisanat est une pratique, l’art est un acte. »
8 On écoute la musique d’Arvo Pärt (sans l’apprécier). On aime Fantaisie militaire de Baschung.
Entre les mains nous avons :

  • un livre d’allers-retours entre Momo (son histoire de « vie punie », ses divers hétéronymes, MoMo BasTa étant son nom d’artiste), l’usine d’incinération et des anecdotes de la biographie de l’auteure, un hôpital : le centre Flora Tristan où se pratiquent les avortements, avec des réflexions sur la condition féminine. Souvent des choses sombres, douloureuses, trouvent une sortie vers la lumière, puisque traitées par l’écriture. Les problèmes de société, liés à l’environnement, prennent tout naturellement leur place dans le récit puisque faisant partie de la vie de l’auteure.
  • Le livre de « l’inatteignable légèreté de l’être » où l’auteur s’interroge sur la relation accouchement-avortement-écriture, où l’écriture vient prendre la place laissée vacante après L’IVG. Le sort de Momo trouve un écho avec une formule de Sylvia Plath : « Il y a laissé sa peau. Ton corps est une immensité hors d’usage. »
  • Le livre des dits et non-dits, où des enfants peuvent s’endormir dans un trou de terre (en Autriche) où leur père les cache, pour être réveillés par ce même père ayant sur la tempe le pistolet d’un soldat russe.
  • Le livre des relations à construire, livre où se déclinent toutes les acceptions de ce que brûler veut dire, jusqu’à faire un inventaire non-exhaustif d’incendies de par le monde, jusqu’à citer Artaud le Mômo.
  • Le livre des pourquoi auxquels les réponses ne s’ajustent pas, (« nous sommes tous des systèmes chaotiques »), livre des analogies et des rapprochements parmi les souffrances humaines, entre les névroses et les blessures banales infligées par la famille, d’où cette affirmation : « on n’en finit jamais avec les siens ».
  • Livre de la solitude, âpre, lancinante mais aussi livre du courage et de l’authenticité.
  • Livre des « et si… ». Car que serait l’histoire de Momo si, puisque déçu du milieu artistique parisien, au lieu de se réfugier en Ardèche, il avait traversé l’Atlantique pour travailler à La Factory avec la bande à Andy Warhol…. ? Et si Momo n’était pas allé consulter une voyante ? Et si Etienne Villermet n’était pas le collabo qu’on a soupçonné d’être ? Et s’il n’y avait pas eu dénonciation ? Et si le père, par excès de convictions fascistes n’avait pas décliné l’offre jugée trop tiède de l’action française ?
    Pour finir, la question importante est celle de la légitimité de l’écriture : « n’est-il pas indécent de faire littérature avec un tel ensemble de douleur » ?
    On l’aura compris, la lecture de ce livre ne laisse pas indemne, et nous force à nous demander ce que nous aurions fait à la place de MoMo BasTa, à la place des collabos et des résistants, à la place de tous ces gens, nos semblables en humanité, pris dans les pièges des petites histoires et de la grande Histoire. La lecture de ce livre nous offre un moyen, façon maïeutique, de découvrir en nous des vérités. Connais-toi toi-même pourrais être un sous-titre du livre fort approprié. Socrate ne disait-il pas : “Une vie sans examen ne vaut d’être vécue“

Anna Milani, Incantations pour nous toutes, éditions Isabelle Sauvage collection présent (im)parfait, 2022, 36 pages, 9 euros.

Avez-vous déjà réfléchi à ce qu’est une maison ? En architecte, en historien… ? Dès l’ouverture de son recueil Anna Milani répond : « Je dessine un carré de phrases compactes : c’est la maison. » Elle continue par : « À l’intérieur un passé révolu séjourne. » Avec ces quelques deux phrases l’attention est happée et la curiosité est piquée : ce livre constituera-t-il une façon de revisiter Duras et sa façon quasi métaphysique de penser-vivre la nature de l’écriture ? Et cette maison dont les murs « inspirent » et « expirent » l’histoire, autrefois visitée, se trouve maintenant abandonnée, comme livrée aux fantômes, « le silence l’assassine chaque jour un peu plus. » Le décor est campé façon huis-clos, (« le décor est une superstition »), et l’on devine que l’autobiographique et la question, encore Durassienne, de la possibilité de l’existence d’une vie, s’invitent en toile de fond. On apprend que la maison a sa stratégie de survie, qu’elle a ses mœurs propres, et le blessé qu’elle abrite est tantôt oiseau tantôt jeune fille ; que « les hautes terres du Causse où courent les chevaux ce sont l’un des dehors qui tourmentent la maison. » Ainsi que Duras centre ses récits sur la destruction et le vide, Anna Milani dans ce premier livre, met au centre la mort, la ruine, (avec dans sa périphérie quelques touches de réflexions féministes).
La deuxième question du recueil est : qu’est-ce qu’un corps ? L’auteure nous dit : « un lieu-dit dont on ne connaît pas les voies d’accès. » On n’en connaît pas non plus les limites, ses contours épousent et s’intègrent dans différents territoires de la même façon que le corps les assimile. Et le corps, fait aussi d’intervalles et creux, offre une caisse de résonnance (analogue à celle qu’offre la maison). Et le corps se révèle être un paysage : « une démesure de ciel entre les côtes, des lointains de taïga dans le flux sanguin, la fréquence cardiaque d’un galop martelant sur les plaines. »
Dans la maison il y a une femme, la femme de la rivière, complice avec cette dernière et pénétrée de son flux jusqu’à se questionner « sur le sens de l’histoire ». Des chevaux, un cerf, des corbeaux (oiseaux de malheur, mangeur de cadavres), un noyer au milieu du séjour, avec ces visions oniriques, surréelles, avec ces allusions à la sorcellerie et aux sorcières, (sorcière que toute femme est potentiellement), l’imagination du lecteur est convoquée, puis invitée lui aussi à accorder sa lecture avec « l’axe perpendiculaire qui structure la maison » ; alors il sera le témoin et l’acteur de telle sorte que : « Les sujets s’ancrent au sol, les verbes se dressent vers la lumière. »
La dernière page du recueil, très cinématographique (on se croirait presque dans une scène du dernier combat de Luc Besson, après une guerre nucléaire), nous montre « la figure d’un soldat chanceler sur l’étendue brûlante et le cadre d’une porte au milieu de nulle part, entrebâillée sur l’infini. »
Le titre donné à cet ensemble de proses poétiques, a priori ne correspond pas au contenu du livre, à moins qu’il nous encourage, après lecture, à trouver des formules et des rituels, (l’écriture en étant un possible), afin d’éviter l’apocalypse telle qu’entrevue à la fin du livre …. À la lumière des actualités, il faut s’y mettre rapidement ! Car « les tâches qui nous incombent à présent ont à faire avec les mots ».

Béatrice MACHET


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