Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Lectures de Clélie Lecuelle

dimanche 18 mai 2025, par Cécile Guivarch

 
Une lecture du livre de :
Christiane Veschambre, Là où je n’écris pas,
éditions Isabelle Sauvage, 2024, 82 p., 17€

Il y a des livres qui nous saisissent et nous traversent. Là où je n’écris pas est de ceux-là,
un livre d’une extrême beauté par sa fragilité dont il est né mais aussi par sa force et sa résistance. Quelque chose de l’ordre, parfois, du tableau vivant (d’une nature jamais morte), de l’image fixe et animée. Il est écrit avec une économie minutieuse. Tout y est fin et menu, – frêle.

Une écriture à l’arrêt et en marche, qui (s’)éprouve, (s’)essaie, par petites touches, « au jour le jour », « pas après pas », et en pointes, oscillantes. Quand le corps rejoint l’écriture, tous deux touchés – affectés, ou quand l’écriture rejoint le corps. Quand elle tente d’ouvrir ou quand elle cherche, par bouts de langue, le moindre petit espace, résistant – libre. On songe ici à La promenade de Robert Walser. Quand on se promène, on travaille ; l’arrêt se faisant, en marchant.

Là où je n’écris pas est un livre qui voit le jour – la nuit, la lumière – l’obscurité, la naissance – la mort... Un livre qui naît ainsi, en s’arrêtant et en cheminant à la fois. Poème après poème.

Il faut maintenant le dire : on se tient « dans la forêt de Giverzat » et aux abords d’un paysage irradié (p. 11, 15 et 18).

un petit accident nucléaire a eu lieu
silence blanc

Mais aussi, dans une nébuleuse : on oscille entre le rêve et la réalité, entre le sommeil et l’éveil (le « somveil / (frère de l’émmeil) », p. 67), entre le conscient et l’inconscient (une demi-conscience), entre la destruction et l’amour... Dans un entre-deux où les frontières sont poreuses, – s’évaporent.

Un livre où l’on s’y sent et s’y trouve donc démuni.e, livré.e à –. Sans abri, sans refuge, sans repère (p. 35), comme « en rêve » et « après un rêve », « on y tremble / toute petite / sans mère / ni père // vieille petite fille » (p. 14). Un livre... (p. 57) :

un livre d’enfant
un livre enfant
né sous x

Ce livre, comme un enfantement dans la douleur – un « parcours intérieur » douloureux, vers des territoires étranges, inconnus, nouveaux, dans lequel on entre par deux exergues, l’un de Hölderlin, l’autre de Clarice Lispector. Un parcours où l’on s’efforce de (sur)vivre.

Mettre bas ou la mise au monde de poèmes en vers et en prose relève ainsi d’un véritable travail de survie : faire face à la « neutralisation ». Quelle langue face à « l’inaltérable neutre / du réel / qui ne s’écrit pas » (p. 51) et au « vide » (p. 65) ? « Qu’écrit-on lorsqu’on n’écrit pas » ? Dans quel espace-temps se loge-t-on ? Que peut l’écrire ? Que reste-t-il d’écrire ? Quelle forme, forcément difficile, peut en découler – naître ? Une langue « poinçonnée » où le silence donne la mesure (p. 28) ?
Quand écrire est, en quelque sorte, mis à l’épreuve (« Je manque de force pour vous écrire » écrit Christiane Veschambre à Gertrud, p. 24), réduit, empêché, « le souffle court / ce n’est pas une forme » (p. 29). Quand l’on devient « étrangère » (p. 34). Et pourtant cette nécessité intérieure – ce besoin vital d’écrire ne demande qu’à continuer de vivre et peut se contenter de vivre de peu : il suffit, subsiste, persiste, et de manière périlleuse, – l’équilibre est plus que précaire, funambule – alors même que l’étrangeté, la fatigue, l’épuisement, la peur (p. 61) et l’angoisse nous habitent profondément. Cette dernière faisant « corps de notre corps » (p. 27).

on a le désir d’écrire
le désir

des mots qui nous donnent forme

on s’en tient là
où on se tient
(p. 49)

Le « Je » du titre n’est plus dans le corps du texte : « écrire là où / je / n’écrit pas » (p. 36). « Je » n’est plus « l’étranger qui vous affirmait / au centre même / d’écrire » (p. 28). En vieillissant, « Je » s’efface, « sans regret » (p. 55), puis, ici, il disparaît pour laisser place à « On ». Ce dernier paraît comme un appui pour tenter d’avancer comme le déambulateur aide à marcher (p. 74).

là où je
n’écris pas
on
peut écrire

peut-être (p. 56)

On lit aussi « jeon s’éclipse » sur le fichier de l’ordinateur (p. 63). Des espaces imprévus paraissent soulever la brume, et dévoilent « une étendue inconnue » (p. 55). Et quand le corps est ainsi occupé – atteint par une force ennemie, qui peut écrire « pour nous » ? A qui s’en remet-on, librement (et non sous un coup d’état – de force, à un ordre ou à une injonction établis) ?

Pourtant, par la marche : la mise en mouvement, difficile, de la langue en même temps que celle du corps, lorsque l’on rentre dans, traverse, « les grands bois de la résistance », il peut encore advenir « une étrangeté légère » signant un retour possible à la lumière, « presque oubliée ». On la reconnaît ou lui fait un signe de connivence. Un signal de vie, logé dans un espace intermédiaire, « sur le seuil retrouvé » (p. 53).

Mais d’abord, un intérieur occupé, « sali par la peur » (p. 68) et de l’autre côté de la vitre, il y a donc le dehors libre, fait de marches, de mises en mouvement – en pensées, loin de l’ordre établi, des injonctions qui empêchent la vie de circuler. Ces interdictions qui viennent pourtant s’immiscer jusque dans les chemins des forêts (les pancartes qui assignent ou donnent des ordres et une appartenance à, p. 54) ; et même un « ordre numérique » surgit, fait barrière jusque dans l’écrire, sur l’écran, la page de l’ordinateur, à travers un signe autoritaire, « raide impérieux », « la petite barre verticale », qui nous dit le « vide » et qu’il faut « faire taire » en écrivant ce poème même. Et en le faisant, on s’en remet à ce signe : « on s’exécute » (p. 43) et par là-même, on s’en libère.

« Reste une surface » (poème de la page 12) comme plate, blanche, vierge, neutre, pauvre et on y fait face. On n’a pas d’autres solutions que de tenter non pas, parfois, d’y écrire mais de « recopier ». C’est comme si du puits (« on disait le puits »), des profondeurs, on n’a rien pu en tirer. On a eu beau creuser, y enfoncer le seau, aller sous : « on reprenait sans cesse », rien n’a pu en être extrait. Ou que retranscrit-on quand on est allé.e vers « la basse langue » et que remonte-t-on à la surface ? Les profondeurs se referment comme une chape, un couvercle, celui du puits, et que reste-t-il ? Une simple surface où « recopier » ? Aller au fond des choses, dit-on et que fait-on une fois sortie ? Une fois la lumière retrouvée, le noir échappé ? Dort-on quand on écrit (p. 13) ? Et quand on n’écrit pas, on reste à la surface, en surface, privée du rêve, des profondeurs ? Quand on remonte à la surface d’un rêve ou après un rêve, on se retrouve comme désarmé.e, démuni.e. Comme si l’on nous avait ôté de multiples couches de protection, de quoi nous vêtir par de froides et interminables journées d’hiver – lors des saisons en déclin et mortes ou que l’on croit – presque – mortes. On se retrouve « vieille petite fille » (p. 14), ne sortant pas indemne, blanchie des affres abîmes abysses. Mais on garde encore des traces vivantes, sensibles, de l’enfance, du rêve.

On s’accroche aux rêves : « l’étrange / étranger / infuse à présent » et « infuse / le rêve » ; « (certains) nous aiment » (p. 47) comme ils détruisent (« le rêve destructeur », p. 59). Sans doute ne faut-il pas chercher à les saisir, les comprendre, les ramener à la raison, au risque de –. Mais accepter – et c’est une liberté – qu’ils nous échappent, nous perdent aussi. Laisser agir, surgir, répandre, vivre... mais aussi reconnaître ce que les rêves révèlent, parfois, péniblement.

La poésie, « langue déambulatrice » (p. 74) qui infuse, jaillit et échappe. Langue mouvement dotée d’une vie propre mais « handicapée » – « manque / née avec » (p. 44). Elle est là sans s’imposer. Toujours au « présent (im)parfait » (collection des éditions Isabelle Sauvage). Langue étrangère, inconnue, qui fait état (« à présent ») et chemine, se cherche, creuse... Langue qui ne nomme pas. Traverse. Affecte. Singulièrement. Mais comment ça peut surgir s’il y a la peur ?

chaque poète ajoute sa langue handicapée
aux langues vivantes

Écrire n’apparaît plus comme une « maison » mais sur un fil (poème à la page 65). C’est une marche funambule que l’on entame. Quelque chose aussi de l’être du cinéma, de l’œil du cinéma, de la caméra, son mouvement et ses différents points focaux.

Du dehors, « au plus haut étage d’un immeuble », on plonge dans le « dedans / une petite table », tout en restant (du) dehors, puis cette impression que le dedans et le dehors s’interpénètrent : « dépassée / la petite table / aperçue / du dehors funambule / dans la petite pièce ». Du dedans, on en ressort ou on n’en ressort pas, comme atteint.e – touché.e par ce que l’on a vu, de nos propres yeux, l’oeil qui brûle. On traverse un dedans pauvre, « une petite pièce / nue » et on en sort, comme dans un rêve difficile. « Au bout de la planche / il reste / le vide ».

On parle d’écrire au passé, comme ce qu’il n’est plus : « écrire // était une maison ». On a vu écrire partir, s’éloigner, se distancer, se détacher, se réduire. Comme vidé – dépouillé. Comme si écrire avait été retiré ou comme si l’on avait retiré écrire. Comme si l’on avait pris du peu qu’il y a – qu’il reste, inhérent à la langue qui manque, la poésie. D’une langue qui « n’est pas plus ». Comment soutenir ?

Si l’on devait retracer le paysage (dé)livré et y déceler ses zones d’ombres mais aussi de lumières, on pourrait alors parler de territoires, qu’on traverse – parcourt.

Un territoire occupé, silencieux puisque touché par « un petit accident nucléaire ». Il « irradie » jusqu’à l’intérieur, le corps, l’écrire, puis, la forêt.

Un territoire libre mais entamé et étranger, que l’on cherche et explore, par fragments de survie, d’écrire. Une actualité de l’écrire, fébrile, car « empêchée » mais là, présente, menant de front.
Puis – un territoire de résistance et d’espérance, – quand cette dernière peut être aussi « vi-olente » (p. 39) –, où chaque être, chaque matière font signe et mémoire. Des signes de vie – des êtres qui nous visitent – nous rencontrent dans une maison ou aux abords ou encore dans les bois. Ils nous font appel, nous interpellent, nous rappellent, nous manquent aussi quand ils se sont absentés. Ils surgissent « là où on n’écrit pas »...

Des signes de lecture – écriture, sans doute, non hasardeux : « le fichier / a pour nom / un compact / jeonn’écritpas // au moment de l’ouvrir / je lis / jeon s’éclipse » (p. 63).

Des animaux tels qu’un insecte ailé (p. 16), des chats (la petite chatte noire, p. 17, et les petits chats, p. 69) et des oiseaux dont ceux qui « marchent sur le terre-plein de la cheminée », « écrivent sur le ciel », « le vide » (p. 66).

Des êtres humains dont « la vie de cette femme », la mère de l’autrice, et ce que déclenche, « là où je n’écris pas » : « ma mère m’est plus vivante et autre qu’elle n’a jamais été, vive ou morte » (p. 32).

Le « il », également, d’un chasseur qui n’est pas nommé comme tel et surtout, « à ses pieds », un « bouquet de houx » – un bout de vivant cueilli de ses propres mains, puis, une « petite charbonnière / pleine de couleur » (p. 19).

Des écrivaines dont Clarice Lispector et la lecture de ses chroniques, qui sont et font poème (« « j’ai besoin d’être rencontrée dans la rue » / écrit Clarice Lispector », p. 40) et nous aide à éprouver et à apprendre « une faiblesse » (p. 42) ; Marguerite Duras, qui lève les injonctions de propriété dite privée en restaurant « une libre circulation » dans les bois (p. 54).

Des êtres féminins, chères à Christiane Veschambre, dotées d’une vie propre - venant du cinéma, Mrs Muir, le personnage du film de Mankiewicz, The Ghost and Mrs Muir (p. 21), ou encore des filles Du côté d’Orouët du film de Jacques Rozier (p. 37), Gertrud, dernier film réalisé par Carl Dreyer (p. 24) et la chanson de Mouchette de Bresson (p. 39).

On les accueille tou.te.s comme des présences lumineuses – elles / ils vivent en et en dehors de nous et l’on décide de s’y arrêter. Comme autant d’espaces – de poches de résistance. Et pourtant la vie. Partout. Envers et contre tout. Quelque chose qui palpite, vibre encore. Du « solstice d’hiver, jour le plus petit », on peut alors « peut-être » espérer (en) sortir et espérer « le retour de la lumière » (p. 30). Il suffit d’un espace infime et fragile, d’une fente ou d’une brèche, peut-être, d’un espace-temps arrêté, pour que se faufile et qu’on aperçoive, le rêve, l’enfance (p. 31).

Ce besoin vital d’être visité.e, traversé.e. Et retrouvé.e. Dès le début du livre, on cherche le dehors qui sauve, respire : on cherche à aller « à la rencontre de la joie de Giverzat » (p. 11), forêt emblématique, d’un temps suspendu – libre.

Quelques pointes de couleurs rehaussent ou relèvent aussi le tableau – le paysage intérieur – d’une nature vivifiante. Même si très ténue, la vie aux aguets, toujours à l’affût, frémissante, tout à côté de nous, lorsqu’on est obscurci.e par la peur.

La couleur rose rouge comme un éclat, quelque chose de vif, qui « brille », la vie, son sang qui bat, sa fragilité et sa force : « et l’on craint pour / les cerises fragiles » (p. 45), « un noël de baies rouges / un bouquet de houx » (p. 19). La couleur violette des myrtilles, libérées et libératrices, aux côtés de « deux buissons de baies violettes » (p. 54). « Une rose rouge » surgissant du ballet des feuilles d’un marronnier (p. 58). Ou encore un ciel qu’on imagine, bleu ou blanc, celui qui est écrit - dessiné par des oiseaux noirs de vie – et eux qui « écrivent pour nous » (p. 68) quand on ne le peut que difficilement. Puis – les petits chats, affamés (p. 70), au bord de mourir, encore présents « sur la table / d’écriture » (p.69 et p. 17).

Dans un état d’une grande fragilité et solitude, où une ouverture vient à manquer, on continue de vivre – d’avancer, toujours, « pas après pas », grâce au soutien d’une « langue déambulatrice » qui distille – égrene – sème, avec une économie extrême, ses propres petits cailloux.

 

Anna Milani, Cantique du lac, Cheyne éditeur, collection Grands fonds, 64 p., 17€

Après Incantation pour nous toutes, paru en 2021 chez Isabelle Sauvage et Géographie de steppes et de lisières, paru en 2022 chez Cheyne éditeur, Anna Milani publie son troisième livre : Cantique du lac.

C’est toujours une joie secrète, profonde et diffuse de retrouver la prose intense, précise et mystérieuse d’Anna Milani. On se laisse glisser, happer, emporter par son écriture poétique. On y baigne, y plonge et en ressort comme troublé.e et changé.e. On y puise tout ce qu’il y a de singularité, de fragilité, d’étrangeté et de force. On ne peut résister aux puissantes métaphores et métamorphoses qui nourrissent et portent le texte.

Cantique du lac serait, peut-être, le chant des chants, le chant ultime ou la dernière faveur pour se délivrer de cette appartenance, regagner sa chair, sa liberté, et qui prend donc sa source dans le lac. Anna Milani nous livre un paysage composé de montagnes nervurées de rivières descendant jusqu’à lui. Un paysage dominé par le lac, qui nous enferme, nous encercle, nous enserre. On y cherche des espaces flottants, des échappées et des horizons. Et c’est ce long travail de la mémoire, du territoire, du corps, de la langue, de l’écriture et le chant, qui permettent de se libérer de l’emprise ou des filets du lac. Il s’agit bien là d’un grand poème conte où ce dernier est exalté dans toute sa puissance incantatoire, onirique et tragique. Et où le manque et le fort désir d’un commencement sont prégnants.

L’absence des mères et l’absence à soi-même sont douloureuses et l’eau, élément profondément féminin et maternel, ne serait-elle pas la substance même du rêve (cf. exergue de Gaston Bachelard), des femmes, des métamorphoses ? Un élément indéfini, libre, qui témoigne d’une faille, comble le manque, ouvre la brèche de l’écrire, fait appel au chant, nous pousse à sortir des eaux et nous rappelle « de naître » (p. 37) ?

Un paysage intérieur fragmenté, centré autour du lac, à recomposer

Au commencement, une mosaïque ou un paysage intérieur fragmenté dont il faudrait recoller les morceaux. Une énumération ponctuée par le mot « le lac » : « le lac, le lieu, le dieu, le lac, les yeux, la peau, le corps, le lac... » (p. 11) qui dit déjà, et sans détour, la présence forte ou la persistance du lac : on y revient toujours. Rien n’y échappe, on y retourne à chaque fois. Tout y est relié, y fait écho, rentre en résonance avec lui. Une énumération qui ne finit jamais (sans point final), continue de tourner, de faire la ronde, - un cercle dont on ne sort jamais. Une énumération comme une ritournelle entêtante, un chant intérieur dont on n’arrive pas à se départir. Une énumération comme un révélateur, de ce qui revient à la mémoire et remonte peu à peu, à la surface. Des débris ou des éclats de la mémoire. Des mots sortant des profondeurs, comme des signaux qu’il faudrait capter et décoder. Ils relèvent la température voire le climat de ce qui se prépare et qui tente de se soulever, de (re)naître, douloureusement. Avec cette lente et difficile impression qu’on ne recommence jamais vraiment à zéro ou qu’on revient toujours au même point de départ, « le lac ». Ou fallait-il encore parvenir à s’en éloigner, à s’en séparer... puisque le lac paraît comme une affaire irrésolue et qu’écrire appelle de ses propres (a)vœux, le faisant ressurgir. Y revenir, oui, pour mieux, sans doute, déceler, révéler, soulever, - se délivrer et se libérer ce qui se jouait dans ce paysage de l’enfance : « Je suis née lacustre » (p. 12).

« Le lac est partout » (p. 13)

Il y a des paysages qui nous hantent et travaillent secrètement en nous. Ils nous forment et se sédimentent en nous. Ici, un paysage décuplé mais replié sur lui-même puisque centré sur le lac et entouré de montagnes qui se reflètent dans ce dernier, et dans nos yeux (p. 16).

On s’enlisait dans la répétition, en manque de surgissement premier (p. 16).

Un paysage vertical et autoritaire, en quelque sorte et qui souffre cruellement d’un manque d’horizontalité – de marges, de liberté et de nouveauté. Un paysage qui n’en est pas un, finalement, pour Anna Milani. Comment vivre, fuir, faire surgir, naître ? Le lac envahit – s’infiltre dans chaque parcelle de nous-même, de la réalité au rêve jusque dans les corps et dans la langue (p. 14, p. 44). Jusque « dans nos corps d’enfants », « les voix maternelles », « les gestes des riverains » (p. 13). Chaque être répond de lui. Il est la structure élémentaire de chacun.e. Des êtres-lacs.

Au premier abord, on a donc affaire à un espace extrêmement restreint pour ne pas dire fermé et unique. Un espace où l’on ne peut pas être plusieurs, sujets multiples, transformés mais qu’un, fixe, déterminé. Ce d’autant plus que le lac entame ce lieu même inatteignable, foncièrement libre et intime qu’est le rêve, terrain de batailles, témoignant désormais de l’emprise lointaine, ancienne du lac mais aussi, de luttes acharnées (p. 15).

Et les enfants ? Comment naissent-ils - grandissent-ils ? Le lac a eu raison également des mères, assignées à résidence, perdues, « dans la torpeur des tâches domestiques » (p. 17). Une emprise qui se répercute dans leurs corps et leurs gestes répétés, frénétiques. Elles mènent une vie calibrée, mécanique où aucun sursaut ne semble possible. « Et nous (les enfants), on naissait vieux de leur oubli. En leur absence, le lac nous berçait » (p. 17). Le lac, de composition maternelle, semble alors être ce qui sauve.

Échapper au « calendrier du lac » et aux « sentinelles »

Il est donc question d’une quête existentielle voire de survie (p. 14). Aller contre « le calendrier du lac » qui régit, gouverne les vies des habitants ; aller, plutôt, vers le surgissement, le commencement, la première fois - une possible (re)naissance.

Les enfants cherchent à exister, notamment, à travers ce qu’ils attrapent au vol comme ce ralliement voire cette communion possible avec « les cris des corbeaux » (p. 18). Pour gagner un peu de chair, de consistance et de clarté. C’est surtout dans l’eau qu’ils retrouvent une liberté, à travers la nage, où ils sont encore indéterminés, indéfinis, ouverts. « Nous n’étions pas encore établis dans une forme » (p. 19). Le père (qui apparaît une fois dans le livre, p. 20) fait figure de proue puisqu’ils leur apprennent à apprivoiser le lac mystérieux et ses eaux sombres, en pêchant et en tenant le gouvernail. Les madones, au fond du lac, très présentes dans le texte, introduisent un mystère insondable, – que l’on ne peut formuler. L’eau fait miroiter ces profondeurs intimes. Comme si les madones faisaient ressurgir quelque chose en nous, de foncièrement troublant et libre quand le lac ne les a pas saisies, piégées, figées dans la glace, en même temps que la barque (p. 31), objet potentiellement de fuite et d’horizons mais aussi porteur d’immobilité, d’attente, de latence, offrant ainsi un répit, un espace des possibles (p. 23). Marcher sur la glace pour regagner l’autre côté, offre cependant un horizon, inattendu ; « l’étoile du berger » s’y reflétant et les feux nous appelant sur l’autre rive.

Anna Milani écrit ce qui échappe aux « sentinelles » : cette faille qui réussit parfois à s’introduire dans un système unique, de dictatures, clos et ordonné. S’ouvre alors la possibilité lumineuse d’un surgissement, du sauvage, - une brèche, une fente qui vient rompre, briser, cette terrible routine, cette terrible mécanique et ses terribles rouages : « à l’insu des sentinelles, certains après-midi clairs, l’animal bondissait » (p. 22), éloignant ces jours mortellement réglés par le lac. L’aube d’une (re)naissance : « on assistait, enflammés, à nos baptêmes » (p. 22).

La géographie (étymologiquement, l’écriture de l’espace) et le climat de ce territoire donnent des échappées, des horizons et des espaces flottants ou plongés dans l’attente, jusqu’à verser, néanmoins, par la suite, dans le tragique. Quand « les nuits d’hiver » arrêtent le temps et, par là même, nous transportent au delà de notre « cercle » (p. 32), la brume, elle, nous plonge dans un monde suspendu où tout semble s’annuler et s’évaporer. Chaque marqueur ou repère d’espace (« portail, tilleul, poteaux, mur, asphalte », p. 25) et d’identité (le prénom qu’il nous faut répéter à voix haute) perdent de leur consistance – existence. Ce sont des « journées de trêve » – de répit, effaçant toutes lignes de démarcation, et où un élan naturel est de mise : « notre messe indigène était une course au bout du souffle sur une estive en pente douce, disséminée d’asphodèles » (p. 29). Arrêtons-nous sur cet amour pour les mots que l’on ressent chez Anna Milani, – d’une beauté délicate qui nous emporte doucement. C’est aussi le sommet et le ciel qui nous donnent une certaine liberté. Les étoiles paraissent comme des guides, des points fixes, des horizons (p. 23, p. 29, p. 32). Elles agrandissent l’espace et en même temps, c’est comme si elles l’offraient à notre portée. On s’y accorde, s’y attache, s’y dresse : « hissée à l’étage céleste » (p. 26). Le sommet des montagnes nous relie également au ciel, au vide : le corps semble grandir, se gonfler, « pour contenir les cercles de buses variables » (p. 26). On respire. Dans l’oeil même du lac, « famélique », une « contemplation » et une évasion, puisque le ciel s’y reflète. Paradoxalement, le lac, lui-même, qui retient et restreint, contient, en lui-même, l’immensément grand, ce qui nous dépasse, une possible échappée. De la même façon qu’il comporte en lui le devenir du fleuve, et par là même, d’une fugue, sans cesse renouvelée.

De l’autre côté, l’ailleurs. Tout s’agite, les bords s’usent, et les « vents contraires » se bousculent au portillon de l’écluse (p. 27). Des débris de fer récupérés dans une remorque, aux éclats lumineux apparaissent même comme autant de « vies possibles condensées dans chaque cellule d’un corps alerte, affamé de commencement » (p. 28). Les madones comme des points de repère (p. 30), donnent, elles, à lire un ordre sous-jacent, qui nous montre le chemin. On cherche ainsi, et toujours, à s’échapper d’un cercle trop étriqué qu’est le domaine du lac. Pour se faire, Anna Milani fait appel à des figures de hors-la-loi et de l’invasion – de l’évasion. Les contrebandiers : « Tu les entends ? - disait l’aïeule / Tu entends leur joie de fugitifs ? (p. 24). Un vent de liberté fait miroiter et bouger les lignes, celles des frontières et d’une possible errance. Comme un appel à la fuite. On repousse ce qui empêche, enclave. On se tient prêt, encore, à recevoir et à se « protéger » « des hordes barbares » (p. 33) d’un ancien temps puisqu’ils n’en restent que des « vestiges ». Ils seraient ce quelque chose qui viendrait remplir cette attente, faisant rentrer dans notre cercle, l’étranger venu de l’extérieur, pour, peut-être, redonner un souffle à ce qui souffre de liberté.

Fuir, une tentative vouée à l’échec

Le lac, toujours le lac. Il revient en boucle, inlassablement, avec sa puissance d’attraction, de séduction, sa force centrifuge et son absence, donc, de points de fuite. On est comme immobilisé.e.s, dans l’impossibilité de s’en aller, de tracer des routes – des perspectives. Même quand on cherche à partir, on fait du sur place, tourne à vide : « le moteur tournait, mais la voiture ne quittait jamais le lieu ». Le lac pénètre dans l’objet même de la fuite. Ce dehors dont on voulait s’éloigner, s’empare du dedans, de notre intérieur : « des sapins avaient poussé dans l’habitacle. Le lac persistait derrière la vitre, avec son charme de premier abri » (p. 34). Il reste, signe et persiste, comme étant le seul et unique refuge possible. Et l’ailleurs paraît cloîtré, prisonnier du dedans, dans cette chambre avec vue sur le lac. On reste dans le cadre comme celui d’un tableau où le paysage ne donnerait aucune ouverture. Aucune échappatoire. « Je faisais l’inventaire des ailleurs enfermés dans mon paysage domestique » (p. 35).
Quoiqu’on fasse, tout converge vers et retombe sur le lac. Même les montagnes se délitent, se décomposent, descendent jusqu’à lui. Comme aimantés, attirés par le vide (p. 44). Ce côté vertigineux finit par tomber dans le tragique. La puissance d’attraction du lac mène jusqu’à la mort de certains. Ces derniers y répondent, préférant « des reflets de nacre » plutôt qu’un « corps encombrant » (p. 46). Les mères « chavirées », tentent, désespérément de « ramener sur la rive l’épave flottante de leur garçon triste ». L’eau provoque un destin tragique, vers ce que cet élément contient de plus noir. Il n’y a plus de croyance et d’innocence face au lac. Comme les mères, ce dernier apaise (p. 17), endort, peut-être, mais il tue aussi. « Le lac était de la même substance maternelle qui berce et qui noie » (p. 50). On revient au lac comme sur le territoire d’un crime (p. 51). Le lac ne paraît plus comme un « abri » et la question de savoir qui sauver reste en suspens.

Chavirer. Sombrer. Ce que contient le lac, « un lac plus sombre » (p. 36), des vies éteintes, échues, perdues dans l’oubli, ensevelies dans les abîmes, sombrant « dans la substance du rêve ». Des tentatives de fuite, impossibles : « des rives impraticables » (p. 37), poussées jusqu’à l’extrême, menées jusqu’à l’absurdité : « On fabriquait des radeaux pour porter notre lot de naufrages à son terme ». Elles entament les corps : « des figures effilochées sortaient du lac », qui viennent se loger en nous et nous rappellent « de naître ».

Un paysage où il est plus que difficile de naître (p. 16, p. 22, p. 36).

Mais, paradoxalement, n’est-ce pas cet autre côté, plus sombre, du rêve, que se tient une forme de liberté ? N’est-ce pas ici, dans le lac et l’élément essentiel qu’est l’eau, que se tient notre profonde destinée (cf. exergue de Gaston Bachelard) ? En passant par le rêve, l’origine et des figures de médiation et de transformation, que sont les femmes ?

Femmes et métamorphoses

En invoquant des récits proches des contes et des légendes, appartenant à une mémoire commune, Anna Milani écrit - rapporte des histoires de femmes, toutes liées à l’eau : une femme mystérieuse vivant dans une grotte, à l’écart du village, frappée par l’apparition de la Madone, et vue comme une sorcière dans une autre version (p. 39), « une femme vert-cendre, allongée dans la vallée » ou « la femme aquatique » (p. 40), les madones, - ces femmes au fond -, au fond du lac (p. 21, p. 23, p. 30, p. 39). Toutes, quand elles ne nous mettent pas face à l’informulé, nous donnent, peut-être, le secret pour se métamorphoser. Elles apportent une forme de désir, de désordre, de liberté et de renouveau. Elles mènent, filent, tissent, « tressent », pourrait-on dire, des travaux incantatoires, invisibles, et qui ont, sans doute, la puissance des métamorphoses. On se tient proche des femmes qui continuent de vivre en nous, de nous habiter et nous rappellent, en quelque sorte, notre identité sauvage, « de naître », quand tout n’était pas encore séparé.

On songe ici, à l’étymologie latine du mot texte, textum, tisser. N’est-ce pas ce que réalise Anne Milani à travers ce grand ouvrage d’art, finement tissé, brodé et dentelé ? On songe aussi, aux Parques : quelle serait ainsi notre destinée en vivant au bord du lac ? « Le lac était le temps du récit » témoigne Anna Milani (p. 47), il est également le temps des métamorphoses. Et c’est en se souvenant de nos origines et même avant, de ce que le lac et nous, nous étions avant d’être ce que nous sommes (p. 38), en se remémorant l’histoire des femmes qui parlent de nous, familières ou étrangères, et en invoquant l’élément profondément maternel qu’est l’eau, que la poétesse ravive, et ouvre des voix/es possibles. C’est comme si les femmes cherchaient où prendre corps, à l’animer, à le transformer et à continuer d’exister – en nous.

L’eau, notre profonde destinée et une géographie nouvelle

Finalement, c’est l’eau même du lac qui nous accorde cette légèreté : « On plongeait dans le lac avec la confiance absolue dans l’élément qui nous accordait l’apesanteur ». On devient élément, flottant, où le poids qui nous retenait alors, nous assignait, en quelque sorte, à résidence, nous empêchait de nous (sou)lever. Le corps dans l’eau, dans son élément naturel, originel, le corps-eau, devient l’élément de médiation et la source même, d’une possible transformation. Il s’oublie, s’abandonne, se confond, fusionne avec l’eau. Le corps libre, voyage, va de forme en forme :

Porté par l’eau, le corps revisitait ses formes archaïques : poisson, mollusque, éponge, algue, jusqu’à la douce réminiscence de l’indéfini (p. 41)

Le corps se rallie à ce qu’il était avant, se souvient, avant de s’enfermer, peut-être, dans une forme définie, fixe. On va à rebours, on revient à l’origine. Jusqu’à un certain paroxysme.

Le lac, « sorti de ses berges » (p. 42), annule tout. Tout se confond dans l’eau. Plus de frontières, d’espaces clos. Quand les adultes tentent de sauver le matériel, les enfants, eux, (dont Anne Milani fait partie : « nous »), semblent ravis, étonnés, émerveillés, excités, « à l’idée » d’un monde nouveau où les balises n’existent plus, où l’ordre semble rayer des cartes. Une géographie nouvelle, faite d’eau, où tout serait sur le même plan, s’offre à eux : « Nous, les enfants, on regardait le village dans sa forme amphibie, subjugués à l’idée des routes subaquatiques, des balançoires submergées ». Les enfants en arrivent même à se demander d’où ils viennent, - quelle est leur véritable appartenance : « On hésitait sur le choix de notre famille », les écailles commençant à remplacer la peau humaine. Tout ce qu’on peut porter en nous, ces possibles récits ; l’enfant en porte les germes. Ceux de l’origine, d’avant être défini (p. 19). Ils ont en eux cette liberté.

Une géographie de la faille

Une fois quitté, le lac laisse une trace indélébile « à l’intérieur de » nous (p. 43). Le quitter est déchirant. Ça fend l’être. « C’était un lac de larmes, qui pleuraient l’absence maternelle et ma propre absence » (p. 43). Un arrachement à nous-même. Un exil. On est fait d’eau - de mère – né.e du manque, si l’on peut dire ainsi. Et ce jusque dans la langue, prisonnière, noyée et n’offrant aucun horizon, aucun ailleurs :

Il y avait toujours de l’eau dans mes phrases. Des mots flottants, des sens noyés et le mirage d’un destinataire au large (p. 44).

Se dessine alors une géographie du manque, du trou, de la faille, « entre les deux rives », par le lac. Ce dernier tente de préserver une « forme vague de continuité » entre les deux rives, de remplir le vide. Tout reste trouble, incertain, - rien où prendre assise. Une manière de mener – diriger nos vies, reposant sur « une dépression » (p. 49).

On l’appelait lac,
on l’appelait mère,
on l’appelait faille

L’avènement de l’écriture

Au commencement, il n’y avait pas d’écriture, car tout était confondu dans l’eau : la main, les mots, la craie, les yeux.
Dessiner des marges a été mon premier poème
(p. 52)

Comment une forme pouvait-elle naître, surgir ?
Du fond du trou, surgit l’écriture du premier poème. Mais pour se faire, il a fallu créer les conditions favorables à sa naissance. Des marges pour tenir, contenir et peut-être, ne pas se laisser déborder, envahir, noyer. Des marges de liberté également, des respirations, des espaces blancs délimités par un bord d’où les textes justifiés, serrés, d’Anna Milani : « des proses solides » (p. 55).

Anna Milani évoque tous les éléments qui ont fait voir le jour à l’écriture, ce dont elle est aussi faite et qui prennent leur source dans le lac, responsable, en quelque sorte, de son surgissement. Son gisement, son terreau originel : « glaise », « courant », « nostalgie entassée dans les os », « De l’amour maternel pour les mots et des vastes lacunes. De la sève préservée d’une enfance atteinte de terreur et de miracles. L’écriture est venue » (p. 53).

Il a fallu donner aux mots une existence autre, propre ou une consistance (p. 54), qui ne tienne pas du mirage et que l’amour – le souffle – la vie animent. Travailler à partir de l’élément qui a fait surgir l’écriture, le lac – l’eau, comme lieu même de l’écriture. Faire avec, composer avec (le trouble laissé) et s’en éloigner aussi, pour un nouveau départ.

Quand on (s’en) est sortie, du lac, il a fallu se reconstruire. On quitte le pays natal, la langue maternelle, italienne, pour Anna Milani, pour une nouvelle, française, qu’il faut façonner soi-même. Il ne s’agit pas d’un simple passage mais d’une véritable transformation – métamorphose et qui ne peut passer que par la voix/e du chant libérateur : « chants de mue » (p. 55). La transformation ultime passe par la langue, l’écriture qui sont constitutives de nous, nous rétablissent et nous affranchissent.

Et ce n’est qu’après ce long et douloureux voyage intérieur que l’on peut revenir sur nos propres terres en « oiseau migrateur ». Prête à revenir, et les deux parties, Anna Milani et le paysage de l’enfance, le lac, disposées à faire la paix, après une bataille durement menée. S’il n’y avait pas eu tout ce travail de renaissance, – une nécessité – , il n’aurait sans doute pas été possible de retourner sur les lieux, de recommencer « à zéro » et de retrouver le « silence du commencement » (p. 55).

Maintenant que tout est sorti, écrit, invoqué, blanchi, on recommence. On a quitté - vidé les lieux. Comme acquittés – libérés, elle et le lac. Il ne reste plus rien, même le point de départ, ce pourquoi on écrit, on a écrit,– ce lieu même de l’écriture – semble être oublié. Tout commence, dans un élan premier, sur un terrain vierge (p. 56).

La boucle semble bouclée, on en a fait le tour, on se tient maintenant en dehors du cercle. Voilà la première fois tant appelée, – désirée.

Clélie Lecuelle


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