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L’espère-lurette, chronique po&tique de Jean Palomba

dimanche 12 janvier 2020, par Roselyne Sibille

Jean-François Agostini, photographies : Etais, trente-six poètes - Editions les presses littéraires, 2019

Etais, (définition produite par Jean-François Agostini) : « Forte pièce de bois qu’on emploie pour soutenir un mur qui menace ruine. Gros cordage qui sert à soutenir les mâts d’un navire contre les efforts qui pourraient tendre à les renverser de l’arrière vers l’avant. »

Où l’on pressent déjà la présence de la terre où chancelle le mur, du feu qui pourrait mordre le bois, de l’air dont les bourrasques arracheraient les mâts, enfin de l’eau mouvante sous le navire.
Quatre éléments dont les accidents induits confèrent à Etais la richesse ineffable d’un livre qui se donne autant à lire qu’à regarder, avec son somptueux format à l’italienne et ses voix venues des quatre horizons.
Mais ce qui étaie indubitablement l’ouvrage phoétique de Jean-François Agostini, poète photographe, ce ne sont pas les poèmes des trente-six poètes invités, mais la scansion des yeux qui ont vu ces ciels, cet air, ce feu et l’eau. Car l’algorithme des images rythme la lecture de pulsions scopiques à tout le moins étonnantes. L’impression (c’est le cas de le dire) que le regardeur-preneur de vues a fixé le temps qui passe, à des heures différentes, en des temps contrastés - météo marine variable de l’île où il se tient.
Alors finalement saillante, la liberté. Une liberté gagnée au prix de la contrainte : quatre éléments (déjà cités), trois vues (la tour sur la terre ; la côte rocheuse ; le ciel, sa nue), un lieu (sur l’île corse, la presqu’île).
Cette rythmique des trois points de vue pourrait s’observer à toute vitesse ainsi que l’on parcourt un flipbook, en s’éventant la vue dans le mouvement des pages propulsées vers les yeux par le pouce. Mais alors, ce serait un flipbook du quattrocento ou du Japon des estampes et des aquarelles, tant précise dans ses chatoiements est la palette du peintre Agostini... tantôt marine, tantôt céleste, éolienne ou terrestre, à la manière hybride des îliens.
Oui, comme il le décide en page 11, le format en deux dimensions de l’image photographique est ici déployé en volumes changeants, bouleversant ce sage livre longiligne, le transformant en trente-six pop-up qui vous sautent au visage, vous réjouissent l’âme. La réjouissent, l’embrument ou bien l’affolent. De quoi voir trente-six chandelles augmentées du rayonnement contrapuntique des trente-six voix d’auteurs invités. Autant de poètes incités à donner libre cours à leur plume face à « la terre, en silhouette au bas de l’image la presqu’île, l’île et la tour génoise de Pinarello à son sommet, l’eau, lors d’une tempête créatrice, la paréidolie des vagues lors de leur déferlement sur les roches de la Capicciola ; l’air, le ciel et les formes de l’eau en suspension, des images anthropomorphes, ses couleurs, le feu. (...) un futur livre : une photographie de flammes. »
C’est écrit en toutes lettres par Jean-François Agostini, aussi préfacier de ses Etais.
Alors, magie des collaborations fructueuses, apparaissent en même temps que les trente-six marines attendues les trente-six poèmes commandés. Trente-six photos aux graphies fluctuantes et pourtant figées, inaltérables et inconstantes, évoluant du clair vers l’obscur, montant au rêve, percutées au réel, avec retours, entrelacs et lignes de fuite, choisies un 2 janvier 2019 à 14h02 et prises trois ans durant.... Trente-six, oui, pas moins, enchéries par trente-six poètes dont finalement Jean-François Agostini a tiré en douce à l’encre noire le portrait, à leur corps de lettre consentant. Une bien sympathique façon de le faire (comme on qualifie l’encre invisible ou transparente un temps). Car c’est bien quelque chose de leurs traits portraiturés qui s’inscrit en regard des images tant leur griffe diffère et se démarque face à l’exercice identique qui leur est proposé.
Ainsi les trente-six clichés paysagers se parent-ils d’une présence humaine multiple variant en toute liberté son expression aussi bien que son ampleur. Variation des voix et des langues - il y a des poèmes bilingues, des écritures brèves, des immensément longues, des sensuelles, des cérébrales, de quasi essais, des mémorielles qui font remonter des eaux d’inouïs souvenirs, apparaître dans les nues ou sur la presqu’île d’imperceptibles essences... il y a des poèmes retors, des rimés, des proses et des vers libres, aussi d’énigmatiques vers blancs éclairant le noir de la page, la trouant de leur pâleur. Bref, tout un kaléidoscope de visions venues batifoler dans la contre-allée, en écho à la mutité des images en couleur. Enfin, paraphrasant le phoète : leur œil, leur monde, décryptant, à décrypter... la phoésie !

Pour ajouter à la polysémie de ces Etais, un 2 janvier 2020, à 14h02, soit un an exactement après que la pensée furtive de Jean-François Agostini a engendré son livre, voici donc, présentés depuis les vers derniers de leurs poèmes respectifs les trente-six poètes dûment nommés :

Extraits

(...) Ainsi au ciel le bleu est témoin d’une alliance
à demeure accomplie

Marie Alloy

(...) et c’est l’horizon soutenant leur regard qui les fait terre.
Joël Bastard

(...) le tain de l’obscurité se brise
dévoile l’envers ensanglanté du ciel
l’éloquence du jour à la commissure du feu

Olivier Bentajou

(...) Au-dessus de Pinarello
Pour l’éternité
D’une photo

Jean-Michel Delambre

(...) ne faire plus qu’un dans le réveil de ce sommier de bras de mer, avec tous ses ressorts tissant les rages et les espoirs, assauts et chocs, insolitaire d’un carentiel en cascadante densitude, en cadansante énergie...
Mehdi Marc Aït-Ali

(...) la fougue des nuages
accrochés aux filets
du silence

Elis Podnar

(...) le seul que nous sommes recommence la faim le sel et le sel avec son poids de mer autour de la cheville.
Erwann Rougé

(...) Retour dans l’enfance (dernière
Issue ? ou la falaise éboulée ?
t’as peur ?)
Marcel Migozzi

(...) c’est la ligne perturbée du ciel
qui nous avale.

Isabelle Lévesque

(...) Le rictus édenté de la création
ce matin n’a pas d’ailes.

Rossano Pestarino

(...) C’est toujours pour la beauté en toi
Que l’horizon fait signe

Serge Prioul

(...) Aux contours langoureux
Frémissent à satiété
Leurs lèvres pâles

Jacques Fusina

(...) pour quitter la plage
avec l’aiguille sans fil
trouvée sur la page.

Sylvie Durbec

(...) deux oiseaux blancs
sont les messagers
de cette victoire.

Jean-François Mathé

(...) de la terre
fixant un horizon
qu’on ne voit pas

Antoine Graziani

(...) Une question que le sable pose
A la mer retirée

Anna Maria Celli

(...) n’être plus ce corps (...)
mais ce reptile
capable de se mouvoir
de façon magnétique

Valérie Canal de Chizy

(...) Un ciel inquiet
Referme la porte
J’ai la force de l’ouvrir

Danièle Maoudj

(...) La nuit dit : je suis le conte qui doit maintenant commencer
Attends, mon enfant, tu verras passer le batteur de lune

Jean-Baptiste Para

(...) lèvres et plaintes lancées
Noir contre le ciel
d’orage.

Angèle Paoli

(...) le nuage colle au palais de l’ogre
vorace
squelette du vent

Xavier Makowski

noir incertain d’avant le geste je n’ai pas le temps nuit trop vite la nuit
Anik Vinay

(...) et les marnes grises en dos d’éléphant
ces eaux qui engloutirent des mondes
loin de cette mer vivante écumante
cette insécurité obsédante éloigne de ces rives.

Jacques Brémond

(...) Elle avait porté sur son dos
Roi des Aulnes
Les enfants de l’étoile
Et le cœur visité du monde.

Béatrice Bonhomme

(...) La représentation triviale du soir des hommes
dans l’inconscience du décor

Alain Di Meglio

(...) dans les pensées, les songes, nombreux sont les yeux qui se remplissent goulûment de l’opulente blancheur de la robe restée sur le seuil.
Christian Degoutte

(...) Le jour
Se lèvera
Quand même
Plus rien ne pèsera.
Ca passera.

Claire Sylvie Vincensini

(...) (un doigt posé sur le mot
pour rompre l’espace
vaut une grâce.)

Cécile A. Holban

(...) Chargé de toute part, balafré de secrets, il ne rêve
Que de conquérir, plus impérieux, les ans, sa vie.

Pierre Perrin

(...) de crêtes et de vents
avec l’hésitation du regard ébloui
avec l’audace
de la mémoire incandescente

Marie-Ange Sebasti

(...) douce accueillante
ivre d’un rêve de pluie
nue bouleversée

Jean Le Boël

(...) Quand le chant tonnerre d’arquebuses
Emprunte les ailes des goélands
Et rend à l’envol les vagues d’exister...

José Vala

(...) La nuit devenait maternelle, de ses entrailles naissaient,
chargés de vibrations, les mots du renouveau.

Jean-Paul Angeli

(...) Mais si simulateur soit-il, on conviendra qu’un ciel est fait à peindre, ou à photographier à l’instar d’une peinture. Même si immanquablement on l’a toujours déjà vu quelque part, mais sans trop savoir où.
Siegfried Plümper Hüttenbrink

(...) Sont-ce des mots comme ressac et mascaret qui m’effraient ?
Y vois-je dans le premier des voleurs à la tire et dans le second
une mascarade de carnaval qui fait peur aux enfants ?
Mais la beauté d’une mer étale, me souffle-t-on ? (...)

Jean-Pierre Verheggen

(...) A l’instant que se referme ce livre de photographies dont Jean-François Agostini a voulu qu’ellles soient accompagnées de la poésie ou des mots de ceux qu’il tient en estime, (...) je veux ajouter une page venant d’un autre livre, étrange et très beau. (...) Cette page, la dernière de Nuit Inverse, le livre de poésie que Jean-François a tout récemment publié, la voici :

Ne cherche pas ailleurs
ce que la nuit te donne

puisqu’elle est ton inverse
tu es ce que tu vois

la veilleuse éclairant
tes yeux de l’intérieur
et la suie l’occultant

désencombré du jour
regarde le cosmos

faiblement enchainé
au secret du chaos

un long poème luit.

Antoine Graziani


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