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L’espère-lurette, chronique po&ique, par Jean Palomba (Janvier 2018)

dimanche 7 janvier 2018, par Roselyne Sibille

Martina Kramer : Hors images – Editions de la revue NU(e) – collection Poèm(e) - 2009

La lune dense et grave
(dense et grave), tient : la lune...
Comment
tient-elle ?

6
la lumière est-elle l’excès de la matière
son trop plein d’énergie qui gicle
jet de photons
fuyante
au même temps courant et absence
laisse dans les mains
les traînées d’ombre
dans les yeux la question
comment contenir l’encre versée
dans un éclairage de rayon X
échographier la matière-lumière

Hors images s’annonce comme un petit carnet de notes de 52 pages. La voix qui les porte -ces notes- semble ne pas vouloir faire de bruit à l’image de ces e muets aux abords du livre : Editions de la revue NU(e), collection poèm(e) – un genre d’écriture inclusive avant l’heure... mais qui inclurait l’alchimie la plus délicatement fertile. Ainsi, l’androgynie rêvée du mot poèm(e) ou la polysémie sensuellement (in)académique de ce « NU(e) » venant bousculer la figure d’un imaginaire marmoréen, le faire frémir en lisière de mot, avec son « e » bruissant silencieusement dans la cage transparente des parenthèses, ou en plein cœur des éditions de ladite revue...c’est dire la portée de la déflagration à venir dans l’ombre silencieuse.
Aussi, lecteur.e., si tu as lu les deux poèmes liminaires, (si tu ne l’as pas fait, lis-les s’il-te-plaît), sache qu’une liaison d’ange heureux.e les aimante. Le premier sans chiffre est de la plume de Leonardo, celui de la Joconde... tandis que son successeur folioté (puisqu’en vérité ils sont un par page dans le livre qui nous occupe, si bien que le chiffre est aussi bien le numéro de la note-poème que celui de ladite page) est de Martina Kramer.
Rapprochement hasardeux ?
Non pas si l’on sait que Hors images sous-titré « notes » porte la dédicace « A la peinture ». Au vu de la minutie quasi scientifique de l’approche poétique qui nous est proposée, le titre de l’ouvrage aurait aussi bien pu être : « A la peinture, hors images ». Science venant se tresser à l’art multiple de Martina Kramer, poète francophone, plasticienne aux racines constructivistes et traductrice franco-croate.

1
se pencher hors axe
opérer la déviation
pour mieux saisir
la poussière irradiée
de l’acte central

Cette note n°1 est en soi le projet d’observation et d’expérimentation de Martina K. On aimerait bien que les notes que l’on prend dans la vie courante aient cette teneur-là, cette texture. Ce n’est rien de dire qu’ici le terme « note » est revêtu d’un habit d’humilité. A moins que l’on ne considère comme notes les 46 fragments de Leonardo da Vinci intitulés Ombre lointaine, présentés et traduits par Franc Ducros - fragments dont la force poétique fait défaillir.
Autre exemple puisé dans l’œuvre d’un poète peintre et qui rend compte d’une expérience tout à la fois scientifique et poétique : Misérable Miracle d’Henri Michaux, écrit sous mescaline, en présence d’un témoin médecin, à ce qu’on dit.
...Car, répétons-le, ces « notes » de Martina Kramer rendent également compte d’une observation aussi scientifiquement aiguisée et poétiquement irriguée que celle des deux illustres sus-cités.
Hors images, 52 notes, voire 52 touches ou 52 sons formant partition. Une partition inscrite dans le filigrane de 52 pages : la musique de celle qui saisit le mouvement ineffable de peindre : de la pré-vision au toucher, du regard au geste, de l’acte à la trace ouverte au nadir, au zénith – comme plaie de lumières et part d’ombres.

Un.e peintr.e de la revue NU(e) inscrivant ses poèm(e).s, comme autant de comptes-rendus d’expériences soustraites à.u (l’ir)réel.
Hors images : où les mots regard, lumière, matière, ombre, vide, main, corps, œil, oreille, mouvement, langue... sont à l’honneur et font vaciller le lecteur - flamme tremblant au vertige des visions.
Acuité plurielle de Martina Kramer. Elle peint avec la langue (!). Peinture sur peau de page, invente une capillarité absorbant minutieusement la moindres sensation passée par le corps peignant (à peindre). Un corps qui pense (ressent) en ressentant (pensant) et rend au monde ses sensations dans une prodigalité inscrite dans l’oeil du trait et la chair des mots. Oeil ouvert hors soi / en soi. Le geste rêvé avant le geste, les différents ciels ouverts entre le songé et le réalisé, l’écart fertile entre les deux – écrits sur les pages : 52. La voix exigeante d’un.e poèm(e). Elle détoure chaque mot, déroule le fil de la pensée en action d’une qui peint, va peindre, se voit et l’écrit... à fleur de peau, à fleur de M...art..., Martina... Kramer, Hors images dans la collection poèm(e) aux éditions de la revue NU(e) : 52 réflexions incarnées à propos de peindre. Tentative de dévoilement. Quels mystères au corps ?... scrutant, vivant, rêvant l’espace traduit à fleur de mots. Une fleur qui songe, une page qui respire, une pensée qui pousse, pétales-pinceaux, langues.

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sans oublier
le mouvement archaïque
l’obscur qui s’élève
comme râle mâle de l’espèce
écoule en dessin
ce fol espoir
de se voir

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que faire du vocabulaire
tiraillé entre
bouche gourmande
formes croquantes
flots de jus
et
l’oeil sévère
lumière aride
d’espace vide
où seule l’entaille parfaite
puisse graver le sens

Entrer par l’œil et la main de celle qui peint-écrit dans la matière-lumière, la matière à capter, éclairer, créer, c’est la tentative de cet Hors images puis : com-prendre après dé-zoomer. Opérations ayant lieu dans ce temps particulier de la présence / absence d’un corps en prise avec l’inspire – latence de l’œuvre à venir, et l’expire – souffle vital irradiant l’espace de création.
Comme Blanchot concevait son espace littéraire – tout entier contenu dans le détournement du regard d’Orphée hors image d’Eurydice, Martina Kramer, circonscrit son espace pictural hors images en procédant par déviation de son regard vers un contre-chant : celui des mots du poème, (un espace picttéraire ?). Elle se penche, c’est alors son écriture penchée qui veut élucider ce comment de la création, son axe essentiel – aussi infime immensément que le détournement du regard orphique : « saisir la poussière irradiée de l’acte central », écrit-elle...
Ce geste, cette attitude de se pencher, cette courbe esquissée par le corps qui veut prêter attention à, comme on dit « se pencher sur un problème » fait apparaître l’image d’une Martina K inclinée devant son carnet produisant une note-poème par semaine comme une « image de mots » par page. On imagine un cycle : un texte tous les 7 jours, 52 textes, 52 pages en un an pour définir hors images mais en mots son espace picttéraire  : « la poussière irradiée » du désir de créer une image qui fasse trace, signe, sens... où vient naître la nouveauté, l’inouïe recommencée de l’acte pictural.

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un flair intime
tend plutôt
vers le non-savoir
tâte les bords hostiles
obstinément
comme si dehors
était le vrai dedans
un cœur égaré
au cours de la genèse

Hors images est donc un carnet de notes, un florilège de poèm(e).s – courts textes en images de mots... et un essai poétique sur l’acte de peindre de Martina Kramer. Il s’écrit en mots vifs, sans jargon analytique. Il rend compte d’une observation basée sur l’expérience du vrai singulier d’un mouvement engendré par le désir de créer une image avec de la matière et de la lumière : depuis la pulsion scopique jusqu’à l’acte de peindre. Il en dit le réel, l’irréel. Il y est question de physique, de chimie, de rêve : de poésie. Aussi de rétrospection, cette « suite de spectres en soi » attestant de l’existence de sensations anciennes et bientôt nouvelles, inscrites dans le corps et portées au jour par la voix humaine, fantôme charmant l’être, apparaissant ici dans l’écriture d’une peintre-poète. On l’entrevoit puis la distingue : elle est comme l’âme invisible du violon – cette petite pièce d’épicéa placée à l’intérieur de la caisse de résonance, à travers l’ouïe. Elle est cette médiane chasseresse d’harmoniques entre œil et lèvres – froideur disséquante de la vision / chaleur charnelle de la bouche en appétit de mots. Elle transmet les vibrations autour et avant l’acte ensemenceur d’images peintes, les met en transe sur pages griffées à l’encre fine après observation transcrite en sons éteints – ces mots écrits qui s’allument une fois passés à la lecture. Comme l’âme influe sur la sonorité selon sa position à l’intérieur du violon, sa posture plus ou moins penchée dans l’espace enrichit le nuancier de son observation.

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l’acte est bref
mais le regard s’allonge
infiniment
dans les traces
la trouée aspire
dresse ce rayon d’œil
tige tendue
perce le fond
s’arque entre
pentes vertigineuses

Enfin, Hors images n’est ni hors cadre ni hors champ, il y a dans l’espace picttéraire de Martina Kramer la transmission de tout son champ/chant de visions - magie en actes résultant des trois arts qu’elle pratique : la peinture, la poésie, la traduction. Hors images : processus de création pictural transcrit en pièces de vers distribuées sur les pages dans leur cadre typographique sans majuscule initiale ni ponctuation. Chaque poèm(e) tenant tout seul mais référé à son prédécesseur et s’ouvrant à son successeur suivant un continuum visuel interrompu par le battement de paupières des pages. Bref, un petit livre dense fait d’une concision qui ne confine pourtant jamais à l’aridité des routines mais aux plus lointains des confins... du corps, de l’esprit, du voir, du faire, du dire.

52
grâce à la trace
l’innommé plante
sur terrain vague
intermédiaire
ses pousses expérimentales
hors image
et même hors pensée
qui lui seraient étroites


Jacqueline Merville : Lotus d’air  ; dessins de Martina Kramer – La Rumeur libre - 2017

Lotus d’air est un livre fleurissant, voyageur, éclot à La rumeur libre, dépliant dans l’espace de lecture ses 8 pétales comme autant de desseins - floraison symbolique, marques d’une quête spirituelle :

[1] Comme Mékong ; [2] : Devenant des Indes ; [3] Au bord de la Muhla ; [4] La nuit chamanique ; [5] Dans les nuits de Badami ; [6] Siolim ; [7] Le camion va à Dwarka ; [8] Transfigurée,

87 pages dont 11 dessins de Martina Kramer à lire et voir en apesanteur sous cette fleur statique et pourtant ici nomade, puisque le lotus d’air du titre n’est autre que le lotus d’Inde, fleur resplendissante miraculeusement poussée sur un lit d’eau et de boue.

Lotus d’air est tout à la fois un carnet de voyage et un pèlerinage hindou en terres indiennes, mais en aucun cas empreint d’exotisme tant l’auteure, poète et peintre, semble connaître intimement les chemins qu’elle arpente, les villes où elle séjourne.
Du « je » narrateur d’un trajet asiatique au « nous » du compagnonnage et vers un « tu » final inattendu – adresse à une chère figure amicale, peut-être tutélaire mais sûrement bien humaine, importante au plus haut degré pour l’auteure et qui lui rend ici hommage en évoquant et le manque d’elle et son amour.

Si « Le besoin d’écrire est une curiosité de savoir ce qu’on trouvera », alors Lotus d’air insiste sur cet esprit de quête, puisqu’il est écriture, évocation d’un périple aux séjours multiples en même temps que parcours spirituel aux inlassables questionnements.

Parmi les écrivains poètes voyageurs qui viennent à l’esprit et dont la voix aurait pu s’inscrire comme un signe de reconnaissance en tête d’ouvrage, il y aurait ce poème inédit de Roselyne Sibille indicateur d’une tonalité non pas voisine de Lotus d’air mais comme en écho :

A l’envers de mes racines
un vent insensé
recherche un éternel à sa mesure
lime et lave le ciel
torsade bouscule
révèle
et quand on ne sait plus
où s’arrêtent nos parois
la nuit tourmentée rêve encore l’usure du bleu

Du profond de ma terre et du vent
m’appelle le Monde
Le loin n’est jamais loin quand mes pieds y marchent
Les sommets respectent le même soleil

Car la soif spirituelle qui altère musicalement le texte de Lotus d’air est comme tourmentée par l’ampleur des questions. Il semble que ce soit in fine l’écriture elle-même qui désaltère l’auteure.
Sa narration « loufoque », comme parfois elle la qualifie, est faite d’aphorismes, de bribes de conversations, de flashs, de poèmes enchaînés sur la page à l’image d’un flux de pensées suivant le cours des images réelles comme mentales paraissant au gré du déplacement des corps.

Même le nom de l’auteure indique une ubiquité. Merville est un village des hauts de France et une commune de Haute Garonne. Et Jacqueline Merville ? Et bien ?! Sans doûte est-ce là son indienne, insolite présence en elle rendant compte d’un haut voyage dans ce pays qui semble l’habiter.

Couleurs, bruits, musiques, mouvements des êtres, méditation, introspection, tout cela entrelacé dans une pérégrination de langue ouvragée où des formulations anciennes quasi désuètes vibrent avec des fulgurances durassiennes, les énergies voyageuses d’un Nicolas Bouvier,... des élisions importées de l’oralité - apparition de vocables anglais aussi bien que des dialectes du cru, ou autres citations sacrées.

Lotus d’air, une mouvante, émouvante géo-graphie quasi psychique augmentée en contrepoint des dessins de Martina Kramer. Cette dernière invente un langage d’ombres et de lumières, une géométrie rêveuse qui vient répondre à la profondeur vocale de l’auteure, détourée en mots sur la page, comme les lèvres au visage. Un visage réverbéré contre la mine de graphite des dessins où les gris, les noirs sont toujours transcendés par l’or des nuits, le point du jour, les feux du crépuscule.

Extraits :

qui pense penser paysage ?
qui invente la pensée d’un paysage ?
qui invente ce qui se pense avec un paysage ?
Penser : venin d’ego ? Ou quoi de qui ?

Sommes dilués ailleurs ou dehors

lent Mékong très lent dans la brume
blanc d’hostie au milieu des rizières
pêcheurs nus fouillant la vase

qui pense ne plus penser paysage ?

qui regarde en pensant regarder ?

à trop penser
nos brumes
nos cargos noirs
en écoutant ce gong
qui frappe temps temps
éternité du non temps
temps temps

[…]

Tracé dans le dos du monde

qu’avions-nous vu ?

d’une parlure ancienne
enfleuvement de mantras
flottement vivant
force courbant les voix
d’autres emplissaient le souffle
et ne l’emplissaient pas

occulte chanté aérien et solide
un outil très raffiné
on ne sait pas le nom

« A l’origine rien n’existait, ni vérité ni non vérité
dit la déesse du Verbe »

tracée dans le dos du monde, cette chose
avec la langue tu sais à peine en dire
le lieu du nectar est une question
la douceur d’une question
pas muette pas bavarde
ni langue du regard

« La graine verte de la connaissance est répandue
partout sous forme de fumée »

d’eau très bleue
sur la blessure du monde
ce patois mystique qui guérit, un peu

[…]

son sang
sous les nuages et les grands arbres
trois balles
à bout portant trois balles
il les tira
celui qui venait des berges de la Muhla

sang
une archéologie humaine
nos assassinés, montagne à plein bras

à Cochin me souviens

le monde

avait fait un autre ourlet dans nos bouches
un dieu que personne ne voit
parlait sans voix

traduire la beauté, disais-tu
en posant nos chaussures à l’entrée d’un temple
j’écoutais la musique

sur les berges de la Muhla
les pluies, les pluies, ça pleut tellement
sur campements, murs en plastique
les pluies, pluies
la boue recouvre les bêtes aussi
langue sans logis
prairies à crémation, sauf
ça d’aimer
ces terres-là

[…]

lotus
lentement sa chair céleste
QUI S’OUVRE
vie ouverte, fermée
les mains des baigneuses
les mains des mortes
sur le lac baignées
de lune
ta résurrection
ta disparition



ton geste ouvrant
le lotus vide



lotus d’air
est-ce l’âme ?



lotus d’air
ce qui ne revient jamais
ce qui ne s’en va jamais
où voyages-tu ?

(Page réalisée grâce à la complicité de Roselyne Sibille)


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