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Lus et approuvés (avril 2018)

dimanche 8 avril 2018, par Valérie Canat de Chizy

Katherine L. Battaiellie, Récit. Rhubarbe, 2018

Katherine L. Battaiellie a la plume ciselée et le trait précis. Elle va au plus direct, ne s’embarrassant pas d’ornements ni de fioritures. Son écriture va, dans ce recueil de courtes proses, au plus près de l’humain. Ce sont des textes brefs ne dépassant pas, pour la plupart, la longueur d’une page. Les textes font penser à des instantanés de la vie ordinaire, ils décrivent des scènes qui pourraient être banales, mais qui frappent par leur côté cocasse, décalé, ou encore tragique, criant de vérité. Ainsi le premier texte, dans lequel des personnes âgées et malades sont résolues à mettre fin à leurs jours, et font la queue en haut d’un promontoire afin de se jeter dans le vide. Katherine L. Battaiellie semble être une fine observatrice. Je l’imagine très bien à la terrasse d’un café observer ce qui se passe autour d’elle. Pour autant, son regard n’est ni incisif, ni mordant. L’écriture a le sens du détail, et le regard semble empreint de douceur et de tendresse pour les gens ici dépeints. Ainsi cette vieille femme au visage dévasté qui, chaque jour, déjeune dans un petit restaurant d’un quartier populaire, puis va s’asseoir sur un banc, pour distribuer des miettes de pain aux pigeons. Ou encore ce vieil homme qui, chaque matin à la même heure, traverse son jardin pour donner des épluchures de salade à une tortue, laquelle boude et ne se montre pas si par hasard le vieil homme était trop fatigué pour venir la veille. Une autre femme parle aux cendres de son mari défunt, déplaçant l’urne dans les différentes pièces de l’appartement. Toutes ces scènes, comportent un côté cocasse et tragique ; elles sont, de fait, criantes d’humanité. Car ce sont grâce à ces petits riens que ces personnes tiennent et se raccrochent à la vie. Katherine L. Battaiellie, par son sens du détail, nous interpelle et nous touche là où nous ne nous attendions pas.

Dans la rue étroite et triste, une poubelle qui n’a pas encore été vidée est restée ouverte. Les détritus s’y amoncellent jusqu’au bord.

Sur le dessus, offerte à la vue, repose une superbe et longue chevelure qui semble intacte, aux beaux reflets blonds.


Martin Laquet, jour après nuit. La Passe du vent, 2017
 
Jour après nuit, le temps passe. Ainsi cette citation de Georges Perros placée au début du recueil : Il y a des choses qui passent en nous, qui nous traversent, nous travaillent, comme on dit que la mer est travaillée, sans que nous en soyons les maîtres. Et le livre est dédié à ceux qui n’oublient pas. Le recueil est placé sous le signe des mots. les mots manquants, les mots impatients, les mots perdus, les mots blessés… forgent le titre des différentes parties de l’ouvrage. Les mots sont des contenants qui véhiculent du contenu. Mais, manquants, blessés, perdus, ils sont altérés, et leur fonction qui est de véhiculer la parole, le sens, l’intention… se perd. Je vois les mots de Martin Laquet comme une allusion au langage et à la mémoire. Que retient-on, que véhicule-t-on par les mots, de notre histoire ? Pour peu que les mots ne soient pas cabossés. Nos mots sont les reflets de ce que nous sommes profondément. Dans jour après nuit, ils disent le souvenir, l’amour, l’absence.
 
je m’en souviens
comme si c’était demain
 
je lis par-dessus ton épaule
le vent tourne les pages
de nos corps
 
et quand tes yeux jonglent
avec les astres
je donne ma langue au chat

 
Ils sont des ponts d’Avignon, ils font danser l’absence. Mais ils disent aussi le naufrage, les cicatrices, les blessures toujours vivaces. La vie fougueuse, la vie impatiente, semble résider dans le souvenir, le présent est habité de trous, est envahi par le manque.
 
Que dire d’autre que le silence amer de cette solitude,
le fond touché à chaque pas, le temps qui fuit
.
 
Les mots, ce sont eux qui bâtissent le poème, celui qui donne sens à la vie. Bâtir une cathédrale de mots, à qui confier l’écume / bouillonnante de vivre. Martin Laquet bâtit une cathédrale où miroite la lumière, où les oiseaux du souvenir éblouissent et transpercent l’espace de flèches. L’absence est habitée, la mémoire bruisse d’images.


Thierry Radière, Les samedis sont au marché. Illustrations de Virginie Dolle. Les Carnets du dessert de lune, 2017

Thierry Radière nous parle du marché du samedi matin, où il se rend avec sa femme et sa fille. Les textes en prose mêlent évocations du marché, souvenirs et questions existentielles. À l’entrée des halles, il y a le joueur d’accordéon, toujours souriant, jovial. Derrière leurs étals, les marchands ont la bonne humeur communicative. Le marché du samedi matin permet de faire une pause, il est une parenthèse dans la semaine, un moment de fête où l’on prend le temps de déambuler, de rêver, de laisser son imagination vagabonder, d’écouter les conversations. Les cœurs se laissent aller à plus de gaieté.

Les gens boivent un café à la terrasse, le soleil dans les yeux, des rêves continuent près des céleris, des carottes et des navets que le panier - sur le point de craquer - contient.

Devant un étal, les souvenirs ressurgissent. Souvenirs des ancêtres qui trimaient la terre. Le temps s’arrête soudain. Les laitues, les œufs de canes comportent une part d’infini. L’instant se déploie, se distille dans l’espace.

C’est devant l’étal des épices et des fruits confits en tout genre que la vie prend son sens. Tout s’arrête soudain et se fixe telle une image longtemps aimée en secret.

Pour Thierry Radière, aller au marché, c’est prendre conscience d’où il vient, de sa mère qui n’a jamais pu s’offrir le luxe de faire des promenades, prise entre le ménage, les enfants, leurs devoirs, leurs activités, les courses au supermarché, la cuisine.

Le marché, c’est le sel de la vie. C’est la saveur des fèves à la croque au sel, qui rappelle la pomme de terre cuite à l’eau et mangée avec un bout de beurre et une pincée de sel, celle que l’on dégustait pendant l’enfance.

Le marché, en grandissant, colle à la fin de semaine comme un bonbon au papier en plein soleil.


Jacques Morin, Quelques éditos un peu rigolos ou pas trop sur cent numéros. Rhubarbe, 2018
 
Jacques Morin s’est lancé dans l’aventure de Décharge au début des années quatre-vingt. Les éditions Rhubarbe publient quelques-uns des éditos des cent premiers numéros de la revue. À l’époque, ceux-ci se présentaient sous une couverture en papier kraft. La préhistoire de Décharge, en somme ! Qu’est-ce qu’un édito ? Pour un revuiste, c’est ce rare espace où il peut laisser libre cours à sa fantaisie, dire ses doutes et ses enthousiasmes, jeter un regard au chemin parcouru et à celui qui se présentera demain (Alain Kewes). Le premier édito date de janvier 1981. Dans le n°3, Jacques Morin dit porter sa revue comme un habit. Une tunique kraft. Car, faire une revue, c’est vivre quotidiennement pour et par elle. Revuister (…) c’est forcément mélanger intimement la vie et la poésie. La revue devient respiration. Il en est de même de la poésie, qui intègre le quotidien. La poésie est si présente, si quotidienne, si permanente qu’elle se mue en élément naturel. Vital. N’est pas question de vivre sans. Outre les considérations matérielles (faire une revue, c’est aussi mettre la main à la pâte), les interrogations sur le métier de revuiste et la régularité de métronome imposée, les réflexions sur ce que représente la poésie reviennent ponctuellement. Ignorée dans notre siècle matérialiste, elle ne peut, selon Jacmo, prétendre à une révolution globale. Mieux vaut la savourer en catimini. Nous assistons, à la page 17, à l’arrivée de l’informatique, qui vient révolutionner les façons de faire. Le dernier édito est celui du n°99 (septembre 1998). Avec le n°100, Décharge allait changer de forme et d’envergure.


Sébastien Minaux, Le fruit des saisons. Editions Alcyone, 2017

Dans Le fruit des saisons, Sébastien Minaux décrit les métamorphoses de la nature à travers les saisons, dans une prose poétique qui sait savamment faire exhaler les saveurs de chaque évocation.

Puis se posa l’automne, l’automne en son tendre isolement, sous le feuillage où perle la lumière en grains.

La nature n’est pas séparée de l’homme, présent à travers le nous. Un nous qui est témoin, regard et acteur. Un nous à la fois personnel et impersonnel, qui participe, prend part. Les saisons sont à l’ouvrage, elles travaillent, modifient, modèlent la nature, comme la main du potier modèle la terre glaise. Il y a un travail en profondeur. Le poème n’est pas loin, avec l’odeur fumante du café, les senteurs brunes du tabac. Ce sont des composantes de l’univers du poète, qui déteignent sur la nature, se mêlent à elle. Ainsi, l’humain et le végétal s’amalgament.

Alors, tout aspire à la décomposition et dans un ultime serment, ventre à terre, la forêt guide nos pensées jusque dans ses racines.

Il y a la forêt, il y a le lac. En hiver, la nature est engourdie. L’homme demeure à l’intérieur, près du feu. Le printemps arrive, et avec lui, l’éclosion ; la sève jaillit de toutes parts, le monde est en expansion, la forêt même s’étire dans un craquement d’os.

Alors on entend croître la forêt, par craquements, comme un papier qui se défroisse.

L’été arrive enfin, et, paradoxalement, avec lui vient la fraîcheur. L’été est la saison de la maturité, durant laquelle la nature semble se reposer. Sébastien Minaux s’est imprégné du fruit des saisons. Il semble avoir incorporé les métamorphoses qui se jouent, devenant lui-même terre, arbre, feuille, humus. Son écriture participe d’une maturation intérieure.

Valérie Canat de Chizy


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